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Excursion aux gîtes fossilifères de Couiza-Montazels

le 02 mai 1897
article d'Henri Astruc
© France-Spiritualités™



Cet article a paru originellement dans le Bulletin de la Société d'Etudes Scientifiques de l'Aude (Année 1898, Tome 9, pp. 3-9). Il a été ressaisi et corrigé par Histoire & Spiritualité ®.

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      Quelques membres de la Société seulement se trouvèrent au rendez-vous, à la gare de Carcassonne, pour le départ du train de Limoux. Le temps encore humide et couvert avait dû effrayer la plupart des autres Sociétaires, et il fallait certainement être zélé pour affronter les menaces des gros nuages noirs qui roulaient sur nos têtes, non sans nous causer à nous-mêmes d'assez vives inquiétudes.
      Le but de l'excursion était l'exploration des gîtes fossilifères qui jalonnent le contact si intéressant du crétacé supérieur et de l'éocène inférieur (nummulitique) le long du cours de l'Aude, de Cournanel à Espéraza, et au-delà en suivant le ruisseau de Fa. Les érosions de la rivière et de ses affluents ont justement mis à nu du côté de Couiza, de Montazels et d'Antugnac des gisements fort riches.
      Comme on le voit, le nummulitique de cette région est constitué par des marnes et des calcaires marneux, parfois friables, plus souvent en plaquettes ou en bancs assez épais, présentant la structure gréseuse dès qu'on s'élève un peu sur les collines.
      Le nummulitique inférieur (calcaire à miliolites) est malheureusement très peu représenté dans la région que nous devions explorer ; on le trouve, au contraire, de l'autre côté de l'Aude, en enclaves dans le crétacé, à Rennes-le-Château, Coustaussa, Cassaignes, Luc-sur-Aude, Peyrolles, ou bien plus à l'ouest, à Puivert, Nébias, Rivel, etc.
      Mais le nummulitique moyen et supérieur y sont au contraire très développés ; les marnes bleues et grises en particulier se présentent, à Couiza et à Montazels, avec leurs fossiles caractéristiques : Turritelles, Operculines, Trochocyathes ; les calcaires marneux et gréseux, bien moins fossilifères, fournissent cependant quelques Echinides sur les collines qui dominent Antugnac vers le N.-E.
      Dès notre arrivée à Couiza nous convenons, sur les conseils de M. le capitaine Savin, guide aussi sûr que compétent, qui avait bien voulu se charger de diriger l'excursion, de visiter tout d'abord les gîtes de Montazels, de gagner Antugnac en suivant le ruisseau de ce nom, d'y déjeuner, de gravir le point coté 525 au N.-E. du village et de redescendre à mi-flanc sur Couiza et les gisements marneux de la tranchée du Roc de France. Ce plan une fois adopté, nous nous empressons de grimper à Montazels par le chemin le plus court, mais aussi le plus raide, assez pittoresque d'ailleurs, encadré de verdure et permettant d'assez jolies échappées sur le vallon de Couiza et le lit de la rivière. Au village, quelques-uns d'entre nous se munissent de vivres, Antugnac ne pouvant offrir, paraît-il, aucune ressource aux voyageurs.
      Nous descendons de Montazels dans la direction de l'Ouest, nous traversons un vallon et c'est au flanc des collines grisailles qui nous séparent de la voie du chemin de fer que nous ramassons nos premiers fossiles. Le temps un moment rasséréné s'assombrit tout à coup et une légère bruine se met à tomber; les uns sondent le ciel uniformément gris et brumeux de leurs regards interrogateurs, hésitant presque à continuer. Mais les vrais géologues, indifférents aux intempéries, ne songent qu'à bourrer leurs sacs des échantillons qui jonchent le sol à chaque pas, et au milieu desquels on n'a que l'embarras du choix. C'est ainsi que nous ramassons des Tellines, des Nummulites, des Polypiers, des Chamas, des Pectens et plus particulièrement :

      Teredo Tournali.
      Trochocyathus sinuosus
(variétés bilobalus et trilobatus).
      Fusus bulbiformis.
      Porites elegans.
      Turritella trempina et figolina, etc.


      Ce sont ces mêmes marnes bleues à Turritelles qui affleurent au bas de presque tous les mamelons voisins, le long de la route d'Espéraza et du côté de Fa, avec des richesses variées en fossiles, celle-ci étant aussi considérable au Pech de Fa, nous dit-on.
      Et pendant que nous pataugions dans la glaise bleuâtre, à la recherche de quelque trouvaille, le temps s'éclaircissait ; si bien que, sur le chemin d'Antugnac, le soleil faisait par instants une courte apparition.
      Ce chemin suit un ruisseau dont le lit s'est creusé aux dépens de collines à gauche de la route, déterminant un à pic absolument perpendiculaire de 40 à 50 mètres environ. On suit ainsi une coupe naturelle assez intéressante : au bas, dans le lit du ruisseau, affleurent les marnes sous une faible épaisseur ; au-dessus sont des bancs de calcaire dont l'épaisseur augmente avec la profondeur de la tranchée, les plus épais étant à la partie supérieure. Les marnes disparaissent ensuite et la coupe n'offre plus que des lits de calcaire compact, grisâtre, d'une épaisseur considérable, mais toujours nettement stratifiés.
      Au-dessous des marnes, là où le lit de la rivière a assez creusé la roche encaissante, on voit affleurer par endroits des assises plus dures que les marnes, mais assez tendres cependant pour que l'eau y ait produit des excavations et des trous aux formes bizarres, surtout quand des barrages naturels ont provoqué des chutes.
      Sur le bord du chemin nous faisons la trouvaille d'un Plagiopygus Gauthieri (subg. Pyghorhynchus) Cotteau, fossile appartenant à un niveau inférieur à celui des marnes.
      Antugnac est un simple hameau situé dans un vallon assez verdoyant ; nous le laissons sur la gauche pour prendre un chemin montant qui permet de gravir assez facilement le point coté 526, à l'Est du village. Quoique cette colline soit relativement peu élevée et sans pentes sérieuses, son ascension est assez pénible et longue pour quelques-uns, et notre petite caravane se disperse suivant les aptitudes caprines de chacun, le capitaine toujours en tête, à la recherche de ses échinides. Le sentier est tracé sur un calcaire blanchâtre, dur, à grain grossier, passant parfois au grès, surtout vers le sommet ; vers le milieu de la colline, des bouquets de joncs et des suintements d'eau nous décèlent un lit de marnes égaré à un niveau assez élevé.
      Enfin nous atteignons le sommet où un magnifique point de vue nous attendait. On y domine toute la boucle de l'Aude qui s'étend d'Alet à Espéraza , en passant par Couiza, et les yeux peuvent se promener à loisir sur une immense étendue de terrain. Au Sud, les petites Pyrénées de l'Aude, et même les cimes neigeuses des grandes Pyrénées, que les nuages consentent à nous découvrir par instants ; au premier plan, les masses sombres de la forêt des Fanges, des montagnes de Quillan et de l'Ariège, du Bugarach dont la tête se perd dans les nuages. Plus près encore, le massif dévonien du Cardou, les forêts d'Arques et du Rialselsse, la dépression de la Sals, le petit plateau de calcaire à miliolites qui porte Rennes-le-Château, les îlots nummulitiques sur lesquels sont assis les villages de Luc, Cassaignes, Peyrolles et Serres, d'ailleurs très visibles de notre observatoire ; enfin tout un océan de collines crétacées qui semblent moutonner à perte de vue au Nord et à l'Est. Le cours de l'Aude dessine à nos pieds comme un ruban d'argent dont on aurait ceint la base de notre belvédère, tandis que plus près de nous, la voie du chemin de fer allonge ses deux traits noirs au fond d'une tranchée, puis se perd sous un tunnel.
      Du côté O. et N.-O. notre vue s'étend tout à l'aise sur la vaste région nummulitique qui nous intéresse plus particulièrement. Cette région est très vallonnée, mais les collines y ont des escarpements assez faibles pour permettre presque partout à la culture d'envahir jusqu'à leur sommet ; de sorte que la variété de couleur des champs donne l'illusion d'un immense habit d'arlequin qu'on aurait mis à sécher sur une série de talus.
      Ce peu de déclivité des pentes est l'indice d'un calcaire plutôt tendre et de la prédominance des terrains marneux, roches sur lesquelles l'érosion a une prise facile. Cependant les sommets, quoique moins déchiquetés, paraissent plus incultes que ceux de la rive opposée de l'Aude : cela tient à la rareté relative des cultures arbustives sur ces collines, tandis que les forêts et les taillis revêtent de leurs tapis vert, sombre jusqu'aux flancs les plus escarpés du massif du Cardou, et aussi au régime des eaux toujours plus favorable à la végétation en terrain schisteux et siliceux qu'en terrain calcaire.
      La flore de ces garrigues ne nous a pas paru offrir une richesse bien particulière, autant tout au moins que la distance permettait d'en juger à cette époque un peu hâtive de l'année.
      On distingue assez bien de ce côté Espéraza, Fa et son vieux château ruiné, Antugnac qui est à nos pieds, le hameau de Croux sur le plateau ; on devine plutôt qu'on ne voit La Serpent, Conilhac et Roquetaillade vers lequel le « Serre » qui nous porte semble s'abaisser insensiblement, les ruines de l'église Saint-André, et les côtes élevées qui nous cachent le frais vallon d'Alet. C'est de ce côté là surtout que la coupe du terrain nummulitique serait la plus intéressante et la plus variée.
      Mais la brise est vive sur ce sommet, fraîche même par moments ; nos estomacs crient famine et en dépit du spectacle, nous allons chercher, sur le flanc qui regarde la rivière, un encorbellement de rocher susceptible de nous offrir à la fois un abri contre le vent du Nord-Ouest et une salle à manger presque confortable, sinon capitonnée. Les sacs se vident rapidement sur nos tables de pierre et leur contenu disparaît non moins rapidement, car l'exercice et le grand air nous avaient littéralement affamés.
      Après une nouvelle contemplation du paysage, d'autant plus admirative cette fois qu'elle s'associait à la légitime satisfaction d'un appétit entièrement satisfait, nous allons rejoindre notre capitaine qui, quelques gradins plus bas, venait de découvrir toute une mine d'échinides. Nous nous empressons d'y faire provision de beaux échantillons de Circopeltis Baicherei Cotteau, oursin fossile rare, trouvé seulement jusqu'ici à Montazels et à Conques.
      On descend par le côté abrupt vers le pont de Couiza, et à mi-chemin à peu près nous trouvons un affleurement de calcaires plus durs, plus déchiquetés par l'érosion, formant comme un chaos de blocs énormes, dans l'éboulis desquels nous faisons une ample moisson de Cerithium divers, dont quelques échantillons portent des Rhinzia brevissima, sorte de coquille parasite.
      Enfin nous arrivons au gisement le plus riche des marnes de Couiza, à côté de la tranchée du chemin de fer et du passage à niveau (Roc de France). La marne, très argileuse, est nettement bleue et contient une faune très riche, surtout en Trochocyathus et en Turritelles, qui semblent s'y être déposés par bancs à des niveaux différents. Les coquillages fossiles s'y sont très bien conservés avec leurs dessins ou ornements les plus fins et les plus délicats ; cela, aussi bien pour les petits que pour les grands, car par des lévigations soignées j'ai pu retirer de la glaise elle-même toute une faune presque microscopique, à éléments très curieux et en très bon état.
      Nous avons surtout recueilli à cet endroit :

      Trochocyathus sinuosus et Van den Hecki,
      Astræa distans, Porites elegans,
      Serpula gordialis, Serpula quadricarinata,
      Cardita minuta, Venericardia minuta,
      Natica brevispira,


      Sans compter d'autres Astræa, des Trochus, des Crassatella, Nummulites, Nautilus, Polypiers, Cardita, Chama, Fasus, Pecten, etc., en outre des fossiles et des turritelles déjà trouvés à Montazels.
      Et nous nous serions peut être même oubliés dans la contemplation de nos jolis petits fossiles, si le soleil, en baissant sur l'horizon, ne nous avait avertis que l'heure du départ était proche. C'est donc avec une véritable reconnaissance que nous avons remercié, en le quittant à la gare de Carcassonne, notre excellent guide, M. Savin, qui nous avait procuré avec le nummulitique de l'Aude un contact si intéressant. (1)

Henri ASTRUC


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(1)  A noter aussi au passage une excursion complémentaire dans les vitrines de M. Gabelle, de Couiza, qui a bien voulu nous ouvrir ses riches collections avec son amabilité habituelle.




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