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Le mythe : un éveil à la liberté créatrice

article de Jacqueline Kelen
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Jacqueline Kelen, diplômée en lettres classiques et écrivain, fut productrice à France-Culture durant 20 ans. La plupart de ses livres sont consacrés aux mythes de la tradition occidentale : Marie Madeleine, un amour infini, Albin Michel, 1982, Les Reines Noires : Didon, Salomé, la Reine de Saba, Albin Michel, 1987, L'Eternel masculin, Robert Laffont, 1997, Les femmes éternelles, Anne Carrière, 1998, L'esprit de solitude, La Renaissance du Livre, 2001, Les femmes de la Bible, La Renaissance du Livre, 2002, Du sommeil et autres joies déraisonnables, La Renaissance du Livre, 2003.

      Cherche l'eau du lac de Mémoire Des gardiens sont sur le bord.

      Tu leur diras : « Je crains la mort.

      Je suis le fils de la Terre noire
      Mais aussi du Ciel étoilé.

      Je meurs de soif. Laissez-moi boire...

      Ce poème anonyme a été retrouvé dans la tombe d'un initié orphique à Pétalia, en Eubée, et il date du IVème siècle avant l'ère chrétienne. Il s'adresse à l'âme du défunt mais aussi à chacun de nous qui, avant d'affronter le périlleux passage, doit avoir relié en lui la terre sombre et le ciel lumineux, autrement dit : avoir incarné l'esprit et éclairé sinon transfiguré le monde.

      La proclamation de l'initié orphique dans sa belle simplicité risque de passer inaperçue aujourd'hui. Pourtant, là est l'enfance de toute religion, là le début de l'initiation. Et c'est aussi ce que nous enseignent les mythes à travers des récits étonnants, fabuleux : comment se tenir debout, avancer et croître, comment concilier l'existence fragile et imparfaite et l'idéal, comment faire fructifier son jardin et ses rêves, comment pendant ce passage sur terre apporter un peu de bonté, de beauté aux autres, sans démériter des dieux, sans oublier les exigences du ciel.

      L'homme moderne croit être relié au ciel par les conquêtes spatiales, par les satellites et par les astronautes ainsi que par l'intérêt qu'il porte à l'Astrophysique, science somme toute récente. Et il se croit aussi l'enfant de la terre – si malmenée, tant exploitée depuis que l'espèce humaine est apparue – parce qu'il tire profit d'elle comme d'une vieille nourrice, parce qu'il la parcourt pendant ses voyages la photographie ou, au mieux, parce que d'elle il se soucie, comprenant que l'exténuation de la planète entraînera sa propre disparition...

      Or, ce qu'ingénument psalmodiait pour lui-même l'initié orphique dont ne nous reste que cette tablette gravée de la Grèce antique me paraît toute proche de la "prière du cœur" de la spiritualité orthodoxe : c'est la respiration même de la vie, l'air du voyage d'ici et d'au-delà. L'âme en effet déclare solennellement: tant que je suis enracinée dans la "terre" (le corps, le concret de l'acte et du témoignage) et rattachée au "ciel" (la quête, la contemplation, l'amour, la beauté), tant que je navigue entre les deux extrémités – sur l'échelle que Jacob vit en son sommeil – l'univers peut encore tourner, les hommes se transformer ; et l'initié entrera vivant dans la mort.

      Nous assistons aujourd'hui, après la fragilité de toute civilisation qu'énonça magistralement Paul Valéry, avec le retour de la barbarie possible à chaque instant et après la mort des idéologies qui infestèrent le XXème siècle, à la faillite des religions – je veux dire que nous constatons, effarés, leur échec à améliorer le cœur et le comportement de l'être humain. Les plus convaincus parmi les gens de religion deviennent fanatiques et meurtriers, les plus ouverts et tolérants militent en faveur du dialogue inter-religieux ; quant aux autres, s'ils ne sont ni athées ni sceptiques, ils se raccrochent au bouddhisme pour se dire pacifiques et compatissants ou bien tombent dans des sectes plus ou moins pernicieuses. Pourtant la soif de sens demeure, l'espérance d'un Royaume ou d'un monde meilleur, un rêve d'amour et de fraternité. A cela nul gouvernement ne peut trouver réponse, nulle justice sociale ne peut offrir apaisement. L'entreprise humanitaire, si généreuse soit-elle, ne propose que remèdes passagers, forcément limités, toujours battus en brèche par des brigands, des tyrans ou des politiciens véreux.

    Que reste-t-il, dès lors, dans un monde désenchanté, voué aux pillards et aux imposteurs ? Vers où se tourner et à qui accorder sa foi ?... Le recours au Mythe me paraît bien une rare voie de liberté aujourd'hui : appel à la responsabilité personnelle, à l'esprit créateur de chacun, pour une vie unique, irremplaçable et inimitable. Le recours au Mythe n'a rien d'un retour au passé (les mythes ont peu à voir avec l'antiquité et avec l'historique, ils demeurent intemporels), c'est comme une source de jouvence à désenfouir, c'est comme gratter une couche épaisse qui recouvrait le fonds d'or originel, l'icône de notre nature véritable.

      Les mythes n'imposent aucun dogme, aucune croyance. Ils n'ont ni clergé, ni docteurs de la loi, ni temples ni catéchisme. Ils ne peuvent donc entraîner ni fanatisme ni guerre pour la vérité ou l'exclusivité. Ils ouvrent des fenêtres, ils indiquent des voies, mais tout homme qui les étudie et les médite doit frayer son chemin unique sans suivre ni copier quiconque. Les mythes légués par Sumer, par l'Egypte pharaonique, par la Bible, par la Grèce, les Celtes et les Germains – pour la Tradition occidentale – apprennent à passer de la "terre noire" au "ciel étoilé", autrement dit à passer de la condition humaine (limitée, mortelle, souffrante, faillible et imparfaite) à la véritable nature humaine (libre, immense et immortelle) qui s'avoue célestielle. Ils montrent, à travers des histoires d'amour, d'amitié, de combats, de souffrances, de voyages lointains et de descentes aux enfers, comment une existence humaine passagère peut manifester l'Esprit immortel et comment tout être humain, affligé ici-bas d'une grossière tunique de peau, peut en l'élargissant, en faisant craquer ses coutures jusqu'à la déchirer, retrouver la peau de lumière de l'Homme primordial impérissable.

      C'est ainsi qu'un obscur hobereau de campagne commence sa quête insensée et, sortant pour la première fois, à cinquante ans, de sa maison étroite, se baptise Don Quichotte de la Manche tel un chevalier de renom et donne aussi un nom à son cheval efflanqué ; à la robuste paysanne Aldonsa Lorenzo se substitue Dulcinée, la non-pareille, la Dame de ses pensées. De l'ordinaire des jours il passe au monde grandiose, excessif, inspiré du Mythe. Dès lors, Don Quichotte ne cessera de chevaucher, tel un mythe vivant et toujours agressé par les serviteurs de la réalité pratique, de chevaucher entre Terre et Ciel, de relier par sa démesure même la "terre noire" où se complaisent et s'engluent tant d'humains satisfaits au "ciel étoilé" qui est notre patrie véritable et qui constitue notre nature lumineuse.

      « Qu'est-ce que la vérité ? » murmurait Ponce Pilate après avoir entendu Jésus qu'on venait d'arrêter et avant de se laver les mains. « 'est-ce que la réalité ? » interroge Don Quichotte tout au long de ses extravagantes aventures. Oui, de quel côté se situe la réalité? Le chevalier de La Manche qui a le cœur enamouré de l'invraisemblable Dulcinée ne déroge pas à sa mission qui est de hausser jusqu'aux nues l'existence plate et anonyme d'un passant: non pour la gloire éphémère mais pour le corps glorieux. Les sphères de l'éternité, on ne les découvre pas après le trépas, mais il s'agit bien de les reconnaître et de les rencontrer dès cette vie-ci si l'on ne tient pas à retourner à jamais au néant.

      Le Mythe recoud le visible à l'invisible. Il donne profondeur et légèreté à ce que nous nommons réalité (et qui n'est que le manifesté). La connaissance qu'il octroie n'est pas de l'ordre du véridique mais du visionnaire : elle ne changera pas le monde à la façon dont le promettent les programmes politiques, elle le sauve et le transfigure. L'autre plan de conscience ou de réalité qu'approchent des fous tels que Don Quichotte, des inspirés et des initiés, est finalement la seule Réalité, de même que l'Homme dont parlent toutes les traditions comme d'un "grand miracle" est notre seule nature mais trahie, reniée ou crucifiée.

      Lorsqu'on parle de l'homme aujourd'hui, à propos d'éthique, de justice et de dignité, en invoquant les "droits de l'homme" et en développant les entreprises humanitaires, de quel humain parle-t-on ? De cet exemplaire, tiré à des milliards et bientôt cloné, d'une espèce mammifère bipède, dotée de mains et d'un langage articulé, ou bien de cet être libre, porteur d'image divine, capable de création et de transformation ? Evoque-t-on le petit homme ou bien l'être éveillé, l'Homme cosmique ?

      Sur cette grave confusion entre l'homme et l'Homme reposent en grande partie les malheurs de l'époque et ses déconvenues parce qu'on persiste à croire – et à faire croire – que lorsque tout homme sera logé, nourri, payé, soigné le mieux possible, le but sera atteint et l'humanité sera enfin bienheureuse, parvenue à son accomplissement. Or, ce que rappelle instamment le Mythe, c'est que l'Homme est l'avenir de l'homme. L'unique chance de l'être humain, qui est aussi son travail essentiel, consiste à chercher, tel Gilgamesh, la plante d'immortalité, à rencontrer son visage d'éternité, à mettre au monde son "moi seigneurial" comme disent les Soufis.

      De la confusion entre homme et Homme découle celle qui amalgame les contemporains et les vivants. Comme si seuls ceux dont le corps bouge, respire, parle, méritaient ce qualificatif de vie alors que la plupart subsistent, survivent, sont plutôt morts-vivants ou non-nés. Les vivants, eux, échappent au temps, à la chronologie et à la dégradation.

      Le mythe procède à la façon de l'auberge espagnole où descend Don Quichotte : on y reçoit ce dont notre âme a soif. Qui ne voit que la taverne reste enfermé dans la sombre taverne mais qui y perçoit un château a l'intuition de son âme seigneuriale, et l'essor peut se faire... Ce que le Mythe enseigne, de façon ni dogmatique ni univoque, c'est non seulement à ne pas disparaître après la mort – grâce à la geste héroïque, à l'œuvre artistique ou au sillage persistant de l'amour –, mais surtout à prendre sa mesure de Vivant avant le trépas. Il s'agit en effet de faire tout le tour de soi, à explorer ses sommets et ses abîmes, à pousser profond ses racines puissantes et le plus haut possible ses fines branches-antennes. L'image de l'homme-arbre est simple et belle dans sa justesse et elle est présente dans de nombreuses traditions, préfigurant l'Arbre de Vie. Or, l'arbre ne pousse pas que pour lui, pour être admiré ou pour dominer : il procure abri aux oiseaux, insectes, écureuils, il offre ombre, fraîcheur et protection, il donne fleurs et fruits, fournit du bois pour construire, des branches pour faire du feu. Il en est ainsi de celui qui fait grandir et verdoyer son âme. Pour rendre grâce au vent, que d'aucuns nomment Esprit.




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