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Locus Solus

Raymond Roussel
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CHAPITRE II

      A mesure que nous montions, la végétation devenait plus rare. Bientôt le vsol acheva de se dénuder de toutes parts, et, au terme du trajet, nous eûmes connaissance d'une grande esplanade très unie et entièrement découverte.

      Nous fîmes quelques pas vers un point où se dressait une sorte d'instrument de pavage, rappelant par sa structure les demoiselles – ou hies – qu'on emploie au nivellement des chaussées.

      Légère d'apparence, bien qu'entièrement métallique, la demoiselle était suspendue à un petit aérostat jaune clair, qui, par sa partie inférieure, évasée circulairement, faisait songer à la silhouette d'une montgolfière.

      En bas, le sol était garni de la plus étrange façon.

      Sur une étendue assez vaste, des dents humaines s'espaçaient de tous côtés, offrant une grande variété de formes et de couleurs. Certaines, d'une blancheur éclatante, contrastaient avec des incisives de fumeurs fournissant la gamme intégrale des bruns et des marrons. Tous les jaunes figuraient dans le stock bizarre, depuis les plus vaporeux tons paille jusqu'aux pires nuances fauves. Des dents bleues, soit tendres, soit foncées, apportaient leur contingent dans cette riche polychromie, complétée par une foule de dents noires et par les rouges pâles ou criards de maintes racines sanguinolentes.

      Les contours et les proportions différaient à l'infini – molaires immenses et canines monstrueuses voisinant avec des dents de lait presque imperceptibles. Nombre de reflets métalliques s'épanouissaient çà et là, provenant de plombages ou d'aurifications.

      A la place occupée actuellement par la hie, les dents, étroitement groupées, engendraient, par la seule alternance de leurs teintes, un véritable tableau encore inachevé. L'ensemble évoquait un reître sommeillant dans une crypte sombre, vautré mollement au bord d'un étang souterrain. Une fumée ténue, enfantée par le cerveau du dormeur, montrait, en manière de rêve, onze jeunes gens se courbant à demi sous l'empire d'une frayeur inspirée par certaine boule aérienne presque diaphane, qui, semblant servir de but à l'essor dominateur d'une blanche colombe, marquait sur le sol une ombre légère enveloppant un oiseau mort. Un vieux livre fermé gisait à côté du reître, qu'illuminait faiblement une torche plantée droite dans le sol de la crypte.

      Le jaune et le brun régnaient dans cette singulière mosaïque dentaire. Les autres tons, plus rares, jetaient des notes vives et attirantes. La colombe, faite de superbes dents blanches, avait une pose de rapide et gracieux élan ; participant à l'équipement du reître, des racines habilement agencées composaient d'une part certaine plume rouge ornant un chapeau sombre affalé près du livre, de l'autre un grand manteau pourpre agrafé par une boucle de cuivre due à d'ingénieux attroupements d'aurifications ; un complexe amalgame de dents bleues créait une culotte azurée, qui s'enfonçait dans de larges bottes en dents noires ; les semelles, très visibles, comprenaient un agrégat de dents noisette, parmi les quelles de nombreux plombages figuraient des clous régulièrement espacés.

      C'était sur la botte gauche que la demoiselle se trouvait présentement arrêtée.

      En dehors du tableau, les dents gisaient de tous côtés avec la plus complète incohérence, plus ou moins clairsemées sans aucun résultat pictural. Autour de la limite fictive marquée à la ronde par les dents les plus distantes de la région centrale, s'étendait une zone vide, bordée elle-même par une corde grêle fixée de loin en loin au sommet de minces piquets hauts de quelques centimètres. Nous étions tous rangés devant cette barrière polygonale.

      Soudain la hie s'enleva d'elle-même dans les airs et, poussée par un souffle modeste, se posa non loin de nous, après une directe et lente excursion de quinze à vingt pieds, sur une dent de fumeur brunie par le tabac.

      Canterel, nous entraînant d'un signe, enjamba la corde, franchit la limite déserte et s'approcha de l'instrument aérien. Nous le suivîmes tous, très attentifs à ne pas déplacer les dents éparses, dont l'apparent désordre était sans nul doute le résultat laborieux d'études approfondies.

      De près, l'oreille percevait plusieurs tic-tac, émis par la demoiselle, qui brillait au soleil.

      Sans nous marchander les plus séduisants commentaires, Canterel attira notre attention sur les divers organes de l'appareil.

      Juste au sommet de l'aérostat, laissée à nu par le filet formant là une sorte de col sans relief, une soupape automatique d'aluminium comprenait une ouverture circulaire à obturateur voisine d'un petit chronomètre au cadran visible.

      Sous le ballon, les cordages verticaux et ténus composant la partie inférieure du filet, entièrement fait de soie rouge fine et légère, agrippaient en guise de nacelle, par des trous forés dans son bord droit et très bas, un plateau rond d'aluminium, qui, ressemblant à un couvercle renversé, contenait une substance jaune d'ocre étalée en couche mince sur son fond horizontal.

      Le dessous du plateau était centralement rivé au sommet d'un étroit poteau d'aluminium cylindrique et vertical constituant le corps même de l'objet.

      Une longue tige, pareillement en aluminium, plantée de côté dans la région supérieure du poteau, s'élevait obliquement vers le ciel, plus haut que le plateau circulaire, et finissait en se rami fiant triplement. Chacune de ses trois branches soutenait debout à son extrémité un chronomètre assez grand, auquel s'adossait un miroir rond de même circonférence ; les trois cadrans, s'ignorant l'un l'autre, se trouvaient orientés extérieurement dans trois sens divergents, alors que les trois disques de verre étamé faisaient face à un commun espace médian et, respectivement, regardaient à peu près l'ouest, le sud et l'est. Actuellement le premier miroir recevait directement l'image du soleil et la dardait en plein sur le second, qui la renvoyait vers le plateau-nacelle, tandis que le troisième ne semblait jouer aucun rôle. Chaque miroir tenait à son chronomètre par quatre tiges horizontales délicatement dentées, fichées individuellement en haut, en bas, à droite et à gauche dans le revers de son pourtour ; ces tiges, dans les trois cas, traversaient le chronomètre de part en part et pointaient de l'autre coté, en marge périphérique du cadran, un peu inférieur comme diamètre à l'ensemble du mouvement d'horlogerie.

      Actionnées par d'invisibles roues dentées en rapport avec le mécanisme des chronomètres, les tiges, par une grande variété de progressions et de reculs, pouvaient donner aux miroirs toutes sortes d'inclinaisons ; l'avant de chacune se composait d'une petite boule métallique emprisonnée aux deux tiers par une sphère creuse incomplète adaptée au dos du miroir en jeu ; ce mode d'attache se prêtait facilement aux déplacements du disque réfléchissant dans les sens les plus divers.

      Chaque jour le triple système suivait le soleil dans sa course, du lever au coucher. Pendant la matinée le miroir tourné à l'est recueillait en premier l'ensemble des feux étincelants ; après le passage de l'astre au méridien il devenait inactif et son vis-à-vis prenait son rôle. Militant depuis l'aurore jusqu'au soir, le miroir contemplant le sud reflétait toujours en deuxième, pour les braquer dans une direction invariable, les effluves radieux que lui décochaient sans interruptions l'un ou l'autre des brillants disques voisins.

      Sur le milieu de la tige oblique triplement ramifiée à sa fin s'élevait un court support droit, presque aussitôt divisé en deux branches courbes formant une moitié de circonférence aux cornes pointées vers le zénith. Ce demi-cercle, perpendiculaire à l'idéal plan vertical dans lequel se trouvait la tige oblique, pouvait servir de cadre partiel à une puissante lentille ronde qui, assimilant son diamètre horizontal au sien, était fixée intérieurement par deux pivots à la portion culminante des branches courbes.

      Placée avec précision sur le chemin du faisceau lumineux répercuté en second par le plus lointain miroir, la lentille était couchée parallèlement aux rayons qui l'inondaient.

      Un chronomètre de dimension minime, dont le cadran ornait extérieurement la partie haute d'une des branches courbes, avait pour mission de faire virer la lentille à tels moments strictement déterminés, grâce à une subtile accointance entre son mouvement et le pivot contigu.

      Assurant la stabilité de l'ensemble, une tige métallique horizontale, terminée comme un demi-haltère par un contrepoids en boule, était vissée dans le poteau d'aluminium du côté juste opposé à la lentille et aux miroirs.

      Une immense aiguille aimantée, semblant provenir de quelque géante boussole, traversait perpendiculairement le poteau à mi-hauteur et, présentant la même longueur de part et d'autre, servait, par son magnétisme, à toujours maintenir, durant les vols, l'ustensile aérien dans une orientation immuable. Sa pointe nord était placée droit au-dessous du miroir inspectant le sud, alors que son piquant méridional coïncidait de façon similaire, mais à moindre distance, avec le contrepoids sphérique.

      Comme base, trois petites griffes d'aluminium, courbes et tout unies, rappelant en miniature les pieds d'un meuble, supportaient le bord inférieur du poteau ; chacune appuyait son extrémité sur le sol, en donnant à la hie une assiette suffisante, et montrait extérieurement, tout au bas de sa courbe régulière et sortante, le cadran d'un chronomètre exigu à peine plus large qu'elle-même.

      A mi-hauteur des trois griffes étaient respectivement ancrés, de façon interne et convergente, trois minces clous horizontaux, dont la pointe s'enfonçait très légèrement dans le pourtour d'une minuscule rondelle en métal bleu, ainsi campée isolément et à plat dans l'espace, juste sous l'axe du poteau. Une deuxième rondelle, de même format, mais dont le métal offrait une teinte gris clair, stationnait directement au-dessus de l'autre, à un millimètre d'intervalle, et se trouvait suspendue à une fine tige verticale, qui, tenant par un bout au centre de sa surface supérieure, disparaissait dans le poteau.

      Un peu plus haut que le niveau d'attache des griffes, l'extrême portion inférieure du poteau enchâssait, en un point de sa périphérie, le cadran d'un dernier chronomètre.

      Nous ayant laissé le temps nécessaire à un examen approfondi de la demoiselle, Canterel revint sur ses pas suivi de notre groupe, et quelques secondes plus tard nous étions tous postés comme précédemment au bord de la corde, que nous avions franchie de nouveau.

      Le bruit d'un faible choc attira bientôt nos regards vers le bas de l'appareil ; entre les trois griffes, la rondelle grise, s'abaissant sous une poussée de sa tige, avait rapidement rejoint l'autre, et toutes deux restaient maintenant collées étroitement. A l'instant précis de leur réunion, la dent brune placée au-dessous d'elles avait quitté le sol et, obéissant à quelque mystérieuse aimantation, s'était plaquée contre le verso de la rondelle bleue. Pour l'oreille, les deux heurts, semblant simultanés, s'étaient confondus en un seul.

      Peu après, un éclair jaillit de la lentille, qui, ayant accompli brusquement un quart de tour en pivotant sur l'axe de son diamètre horizontal, coupait désormais perpendiculairement le faisceau lumineux émis, suivant une obliquité descendante, par le miroir braqué au sud. Par suite de cette manœuvre, les rayons, traversant le verre spécial, se concentraient avec puissance sur l'aire intégrale de la substance jaune étalée sous l'aérostat dans le plateau circulaire ; quelques-uns des fins cordages inférieurs du filet rayaient d'une ombre imperceptible ce soudain miroitement. Sous l'effet d'intense chaleur ainsi produit la matière ocreuse devait dégager un gaz léger pénétrant dans le ballon par son ouverture évasée, car l'enveloppe se bombait graduellement. La force ascensionnelle fut bientôt suffisante pour enlever l'appareil entier, qui bondit doucement dans les airs, pendant que la lentille, effectuant un nouveau quart de tour dans le même sens, obscurcissait l'amalgame jaune en cessant d'y concentrer les rayons solaires.

      Le vent avait changé pendant notre station par-delà l'obstacle de la corde, et la demoiselle fut ramenée vers le tableau dentaire ; mais ce second trajet formait un angle assez ouvert avec le premier, et c'était sur le plus sombre coin de la crypte où sommeillait le reître que l'instrument se dirigeait.

      En bas, pendant le vol, une des griffes s'allongea d'elle-même grâce à une aiguille interne qui descendit d'un demi-centimètre.

      Bientôt le ballon se dégonfla sensiblement, et l'appareil, s'abaissant, établit ses deux griffes sans rallonge sur un ensemble de dents foncées appartenant à l'une des berges de l'étang souterrain, tandis que l'aiguille révélée depuis peu s'installait à même le sol au milieu d'un espace reste vide. Au moment de l'atterrissage nous avions vu, sur le sommet de l'aérostat, la soupape encore béante, qui, ayant laissé fuir la quantité de gaz voulue, se refermait sans bruit à l'aide de son obturateur, simple disque d'aluminium capable tour à tour de se cacher puis de réapparaître en tournant, sans changer de plan, sur certain pivot intéressant un point de son bord extrême. Par déduction analogique nous comprenions maintenant comment le premier voyage de la hie s'était perpétré au moyen de la lentille et de la soupape, dont les agissements respectifs avaient alors échappé à nos yeux novices. Entre les trois griffes la rondelle grise venait de se relever, entraînée par sa tige, et de nouveau un millimètre d'écart la séparait de la bleue. Aussitôt, prouvant que de ce fait l'aimantation était détruite, la dent chargée de nicotine qui avait suivi l'appareil dans les airs quitta le revers de la rondelle bleue et tomba sur le sol, où elle combla en partie un point inachevé de la mosaïque. La teinte de la nouvelle débarquée s'harmonisait avec celle des dents voisines, et le tableau se trouvait un peu avancé par ce minime apport remisé en bonne place.

      La lentille exécuta un quart de tour dans le sens habituel, et les émanations de la substance ocreuse, lumineusement échauffée, enflèrent la baudruche. Le ballon s'enleva, pendant que la lentille pivotait derechef et que l'aiguille-rallonge réintégrait la griffe qui lui tenait lieu d'étui. La brise avait gardé son dernier cap, et la demoiselle poursuivit sa course en ligne droite jusqu'à une solitaire et lointaine racine rose, fine et pointue, sur laquelle une manœuvre de la soupape la fit descendre et se poser.


*

*       *


      Canterel prit alors la parole pour nous expliquer la raison d'être de l'étrange véhicule aérien.

      Le maître avait pousse jusqu'aux dernières limites du possible l'art de prédire le temps. L'examen d'une foule d'instruments prodigieusement sensibles et précis lui faisait connaître dix jours à l'avance, pour un endroit déterminé, la direction et la puissance de tout souffle d'air ainsi que la venue, les dimensions, l'opacité et le potentiel de condensation du moindre nuage.

      Pour mettre en saisissant relief l'extrême perfection de ses pronostics, Canterel imagina un appareil capable de créer une œuvre esthétique due aux seuls efforts combinés du soleil et du vent.

      Il construisit la demoiselle que nous avions sous les yeux et la pourvut des cinq chronomètres supérieurs chargés d'en régler toutes les évolutions – le plus haut ouvrant ou refermant la soupape, tandis que les autres, en actionnant les miroirs et la lentille, s'occupaient de gonfler avec les feux solaires l'enveloppe de l'aérostat, grâce à la substance jaune, qui, due à une préparation spéciale, exhalait sous tout ascendant calorique une certaine quantité d'hydrogène. C'était le maître lui-même qui avait inventé la composition ocreuse, dont les effluences allégeantes se produisaient seulement quand la lentille concentrait sur elle les rayons de l'astre radieux.

      De cette manière, Canterel avait un instrument qui, sans aucune autre aide que celle du soleil plus ou moins dégagé, pouvait, en profitant de tel courant atmosphérique prévu longtemps d'avance, accomplir un trajet précis.

      Le maître chercha dès lors quelle matière employer pour l'enfantement de son œuvre d'art. Seule une fine mosaïque lui semblait apte à provoquer un difficultueux et fréquent va-et-vient de l'appareil. Or il fallait que les fragments multicolores, au moyen de quelque aimantation intermittente, puissent être tour à tour attirés puis laissés par la portion inférieure de la hie. Canterel, finalement, résolut d'utiliser une découverte qui, faite par lui seul quelques années auparavant, avait toujours donné dans la pratique d'excellents résultats.

      Il s'agissait d'un curieux système permettant d'extraire les dents sans aucune souffrance, en évitant l'emploi dangereux et nocif de tout anesthésiant.

      A la suite de longues recherches, Canterel avait obtenu deux métaux fort complexes, qui rapprochés l'un de l'autre créaient à l'instant même une aimantation irrésistible et spéciale, dont le pouvoir s'exerçait uniquement sur l'élément calcaire composant les dents humaines.

      L'un de ces métaux était gris, l'autre avait des reflets bleu d'acier. Taillant dans chacun d'eux une rondelle d'un millimètre de rayon, il avait fixé la grise à un fin manche rigide un peu oblique a son plan – et enfoncé dans le pourtour de la bleue, à distances symétriquement égales, la pointe de trois courtes tiges horizontales divergentes, tenant par leur autre extrémité à la circonférence supérieure d'un petit cylindre pourvu d'une mince poignée. Le moment venu, employant séparément ses deux mains, il introduisait le cylindre dans la bouche du patient, appuyait ses bords inférieurs, épais et non coupants, sur les deux dents avoisinant de part et d'autre celle à enlever – puis amenait la rondelle grise, qu'il collait exactement sur la bleue. L'aimantation se produisait aussitôt, si brusque et si puissante que la dent malade, obéissant à l'appel, quittait son alvéole sans donner à l'intéressé le temps de percevoir la moindre secousse torturante – et se précipitait vers la rondelle bleue en pénétrant dans le cylindre, qui, entièrement de platine ainsi que les trois tiges, montrait une résistance à toute épreuve. Lorsqu'il s'agissait du maxillaire inférieur, le cylindre se posait normalement, la rondelle bleue en haut ; dans le cas, au contraire, où la mâchoire dominatrice se trouvait en jeu, la manœuvre, bien que pareille, exigeait le renversement complet du cylindre et de la rondelle grise. Pour les bouches dégarnies, si d'un côté le soutien faisait défaut à cause d'une dent manquante, le maître, en vue d'un emploi fort simple, choisissait dans un lot varié de parallélépipèdes droits en ivoire plein celui qui, par sa hauteur, pouvait fournir la meilleure suppléance ; le cylindre, s'installant d'une part sur une dent, de l'autre sur l'ivoire, offrait ainsi l'opposition voulue. Quand un vide complet environnait la dent morbide, doublement isolée, deux parallélépipèdes devenaient nécessaires. En présence de deux dents-supports d'inégale grandeur, Canterel recourait à un assortiment de petits carrés ivoirins d'épaisseurs diverses, dont un seul, mis sur la plus basse, établissait, pendant l'instant critique, une parfaite similitude de niveau.

      Par une conséquence voulue de la combinaison atomique parti culière qui l'engendrait, l'aimantation s'exerçait seulement du côté intérieurement assombri au début par le cylindre, dans le champ strict d'un impeccable tube imaginaire de longueur indéfinie, dont l'axe eût traversé le centre des deux rondelles et dont le diamètre eût égalé le leur. La rondelle grise ne risquait donc pas d'attirer jusqu'à elle une des dents de la mâchoire hors de cause, et la bleue ne projetait son action que sur une portion de la dent visée, sans troubler aucunement les voisines ; cette action circonscrite, vu son extraordinaire intensité, suffisait à donner le résultat cherché, complètement indolore par le fait de sa soudaineté. La dent une fois extraite et adhérente à la rondelle bleue, Canterel décollait aussitôt la grise, craignant que l'aimantation, qui – expérimentalement il en avait acquis la certitude – eût persisté malgré l'obstacle, ne bouleversât par accident une partie saine de la denture à la suite d'un faux mouvement de l'opéré ou de lui-même.

      Le procédé, bientôt connu, avait amené à Locus Solus une foule de visiteurs à fluxion, qui tous s'en retournaient ravis de la manière prompte et confortable dont on venait d'arracher la cause de leur mal sans qu'ils eussent ressenti le moindre à-coup pénible.

      Pêle-mêle le maître entassait au rebut les dents descellées par son art, et l'occasion lui avait toujours manqué pour s'occuper de cette embarrassante réserve, dont la destruction s'était trouvée constamment ajournée.

      Après l'éclosion de son nouveau projet il bénit ces retards successifs, qui mettaient à sa portée un élément utilisable et pratique.

      Il prit le parti de consacrer son stock de dents à l'exécution de sa mosaïque. Leurs nuances et leurs contours différaient suffisamment pour se prêter à cette fantaisie, et un complexe enrichissement serait fourni par l'ensanglantement plus ou moins vif des racines joint aux reflets brillants des aurifications et des plombages.

      Le maître fixa délicatement à la partie inférieure de sa hie, entre trois griffes servant de supports, deux nouvelles rondelles pareilles à celles qu'il employait pour ses opérations dentaires. Mais cette fois il avait réglé la composition des deux métaux de manière à fonder une aimantation beaucoup moins autoritaire ; il ne s'agissait en effet que de cueillir des dents simple nient jonchées à terre, sans avoir à les extirper de leurs alvéoles ; en véhiculant leur léger butin d'un point à un autre, deux rondelles aussi fortes que les primitives auraient happé, pendant le trajet aérien, toutes les dents du sol qu'eût effleurées leur champ d'appel, chaque dernière venue sautant verticalement pour se coller sous la précédente ; cet inconvénient capital n'était pas à craindre, les rondelles neuves, identiques aux premières comme taille et comme ton individuel, n'ayant que juste le pouvoir nécessaire pour héler de très près une dent exempte de résistance. Un chronomètre placé au bas du poteau d'aluminium devait, en actionnant certaine tige verticale, déterminer à tour de rôle, pour tels moments précis, le rapprochement ou l'écartement des deux métaux et rendre ainsi l'aimantation intermittente.

      Canterel aurait acquis des résultats analogues en adoptant pour sa mosaïque des morceaux de fer doux diversement colorés, qu'un électro-aimant eût sans peine captés puis lâchés par l'effet d'un courant discontinu.

      Mais ce procédé nécessitait dans la hie volante l'installation difficultueuse d'un alourdissant système de piles plein de graves inconvénients.

      Le maître préféra donc sa première idée, qui, en exploitant de façon inédite la trouvaille ancienne dont il tirait un juste orgueil, le séduisait en outre par l'imprévu que donnerait au curieux tableau projeté l'emploi de fragments découpés et teintés par le hasard seul à l'exclusion de toute volonté artistique et préméditante.

      Après avoir complété la demoiselle par l'adjonction de la géante aiguille de boussole, Canterel se vit encore en présence d'une condition indispensable à remplir. Il fallait que l'appareil nomade pût conserver une verticalité parfaite durant ses villégiatures sur les divers districts de l'œuvre future. Or, plus la mosaïque avancerait, plus les trois griffes soutiens risqueraient de détruire l'équilibre général en rencontrant des dents comme points d'appui ; la hie, en se penchant, compromettrait grièvement l'orientation si précise des miroirs à évolution régulière, et une nouvelle ascension deviendrait impossible.

      Pour trancher cette question d'importance vitale, Canterel évida la portion basse des trois griffes et mit à chacune d'elles un chronomètre de petit module, dont les rouages, au moment voulu, mobiliseraient certaine aiguille interne à pointe arrondie en mesure de s'abaisser temporairement.

      Quand une griffe porterait sur une dent faisant déjà partie intégrante de la mosaïque, les deux autres seraient d'avance rallongées par leur aiguille respective dont le bout atteindrait le sol ; parfois deux griffes se poseraient sur des dents, l'autre se servant seule de son aiguille.

      Les fines tiges annexées sortiraient plus ou moins suivant le niveau des dents, très variables d'épaisseur. En effet, molaires et palettes, dents d'adultes et dents de lait donneraient, une fois couchées, un nombre immense de hauteurs différentes, nombre accru par l'individualité de chaque mâchoire. Ce fait ne nuirait pas au résultat final, la vigueur picturale de la mosaïque n'ayant pas à souffrir d'une simple inégalité de surface ; mais Canterel se verrait forcé d'en tenir un grand compte supplémentaire pour le réglage chronométrique des trois aiguilles ; entre une mâchelière d'homme et une incisive d'enfant, pour prendre les deux extrêmes, le dénivellement serait relativement considérable, et, selon qu'une des griffes choisirait l'une ou l'autre, les deux restantes feraient accomplir à leur appendice intérieur un trajet long ou court pour gagner le sol ; en outre, chaque fois que deux griffes viseraient simultanément deux dents de grosseur dissemblable, l'une d'elles aurait recours à son aiguille ; pendant les derniers jours, quand les trois griffes ensemble, au moment de combler quelque lacune isolée, s'abattraient sur trois dents, on remarquerait souvent l'immixtion d'un ou deux des appendices mobiles malgré l'absence complète de tout contact avec la terre.

      Etant donné ces diverses particularités, la mise au point des trois plus bas chronomètres ne manquerait pas d'exiger un travail exceptionnellement ardu. Par bonheur, le maître, sous le rapport des aiguilles-rallonges n'aurait à s'inquiéter que de l'emplacement même de la future mosaïque et non des entours, où, l'espace ne lui étant pas ménagé, il sèmerait les dents de telle sorte que la demoiselle, pour ravir chacune, pût appliquer naturellement ses trois griffes sur le sol. Esclave de l'orientation des courants atmosphériques susceptibles d'être utilisés, Canterel, du moins, élirait à sa guise, sur une ligne droite indéfinie, le point d'arrivée de chaque migration aérienne tendant vers l'extérieur du tableau dentaire ; il n'aurait pour cela qu'à faire agir plus ou moins tôt le chronomètre de la soupape. Cette latitude lui permettrait d'éviter, même pour le début de l'expérience, toute espèce de tassements sur le vaste champ appelé à se dégarnir peu à peu, et dans la partie préhensive de sa tâche la hie n'emploierait jamais les aiguilles de ses griffes.

(1)      Pour l'œuvre d'art à exécuter, Canterel voulut choisir un sujet tant soit peu fuligineux, à cause des tons bruns et jaunâtres qui domineraient forcément dans les matériaux de la mosaïque ; une scène pittoresque au sein de quelque profonde crypte faiblement éclairée devait à son idée fournir l'élément le plus propice, et il se rappela certain conte scandinave qu'Ezaïas Tegner intitule den Rytter (1) dans sa Frithiofs Saga, conte populaire et moral qui, répondant parfaitement à ses vues par son principal épisode, a inspire la traduction suivante au folkloriste français Fayot-Roquensie.

      Vers 1650, un riche seigneur norvégien, le duc Gjörtz, s'était follement épris de la belle Christel, épouse d'un de ses vassaux, le baron Skjelderup.

      Gjörtz manda auprès de lui le reître Aag, forban sans scrupules, qui, pourvu qu'on le payât bien, ne reculait devant aucune besogne.

      En termes ardents, le suzerain exposa l'irrésistible amour qui lui étreignait le cœur – et promit une fortune au reître pour le jour béni où, grâce à un discret enlèvement, il lui amènerait seule et sans défense celle dont l'image le hantait jusque dans ses rêves. Afin d'éviter toute compromission, Gjörtz se masquerait avec un loup pour assouvir son désir. Sachant qu'une plainte adressée au roi l'exposerait aux plus terribles représailles, il voulait priver Christel de preuves et même de soupçons.

      Aag se mit en campagne et alla se loger proche la résidence du baron pour guetter l'occasion favorable. Un soir, embusqué dans le parc du château qu'il épiait sans cesse, le reître vit Christel, que les hasards d'une promenade solitaire conduisaient de son côté. Au moment opportun, il s'élança d'un bond sur l'infortunée jeune femme, dont ses mains ne purent arrêter le premier cri. Skjelderup entendit cette exclamation de détresse et, appelant plusieurs serviteurs à son aide, arriva en temps voulu pour délivrer sa conjointe et s'emparer de l'agresseur.

      Par ordre du châtelain, ivre de fureur, Aag fut à l'instant même entraîné au fond d'une crypte énorme qui, s'étendant sous le parc, avait précisément son entrée secrète au milieu d'un massif avoisinant le lieu de l'attentat.

      Cette retraite, depuis longtemps inutilisée, communiquait jadis avec les souterrains du château pour pouvoir, en cas d'attaque victorieuse, servir de refuge ignoré à un personnel nombreux, en laissant toujours l'espoir de quelque fuite nocturne par l'issue du massif.

      Parvenu au centre de la caverne avec ses gens et leur prison nier, Skjelderup fit planter debout dans le sol, composé d'une terre glaise facilement pénétrable, certaine branche résineuse cueillie puis allumée au moment de la descente.

      Un étang croupissait dans la grotte, saturée de gaz malsains et d'humidité.

      Abandonnant le reître dans le repaire silencieux destiné à lui servir de tombe, le baron remonta par le même chemin, suivi de ses serviteurs qui, devant lui, scellèrent l'entrée de la crypte à l'aide d'immenses pierres rouges, trop lourdes pour les bras d'un homme seul ; ces matériaux provenaient de rocailles d'art presque en ruine qui bordaient non loin de là une des allées du parc. Depuis plus d'un demi-siècle la communication souterraine avec le château était comblée par des éboulis, et rien ne pouvait sous traire le condamné à la mort lente et cruelle qui l'attendait loin de tout secours humain.

      Après avoir essayé vainement de remuer les pierres rouges entassées sur l'ouverture qui lui avait livré passage, le reître fit le tour de sa vaste prison, dont l'examen minutieux lui enleva d'emblée tout espoir d'évasion.

      Au cours de son exploration il avait ramassé dans un coin obscur certain vieux livre pourri en maint endroit, seul vestige à peu près complet d'un stock de volumes lamentables jetés là au rebut et presque anéantis par la moisissure ou par les rats.

      Revenu près de la torche, il examina l'ouvrage et vit l'en tête suivant : Recueil des Kaempe Viser, publié pour la reine Sophie par Sorenzon Wedel – 1591.

      Dans l'espoir de chasser un instant par la lecture les pensées lugubres qui l'assaillaient, Aag, s'étendant sur le sol, ouvrit le livre au hasard et tomba sur cette légende naïve, intitulée Conte de la Boule d'Eau.

      Autrefois vivait près d'Eidsvold le prince Rolfsen, connu pour sa grandeur d'âme et sa loyauté.

      Maître d'immenses richesses, Rolfsen chérissait sa fille Ulfra, pure adolescente aux vertus proverbiales ; par contre il s'était vu forcé de répudier ses onze fils, jeunes gens perfides, remplis d'instincts vils et cruels.

      A la mort de Rolfsen, la sage Ulfra, bien qu'elle fût la plus jeune, entra en possession de tous les biens de son père, qui l'avait nommée son héritière unique.

      Les onze frères, fous de rage, allèrent trouver la fée malfaisante Gunvère et la prièrent de faire périr Ulfra au moyen de quelque sortilège.

      Gagnée incontinent à la mauvaise cause des solliciteurs, la fée, avec regret, déclara sa puissance trop limitée pour provoquer directement le trépas de la jeune fille. Elle pouvait seulement la métamorphoser en colombe pendant l'espace d'une année, au cours de laquelle les onze frères lui donneraient facilement la mort s'ils réussissaient à la découvrir dans le Fuglekongerige – ou Royaume des Oiseaux – lieu de retraite au sein duquel se passerait tout son temps d'exil.

      Les jeunes gens acceptèrent l'offre de Gunvère qui, après avoir nasillé une formule magique, leur annonça qu'Ulfra, soudainement changée en colombe, venait de prendre son vol en leur laissant le champ libre pour l'accaparement de ses trésors.

      Avec mille recommandations, la fée leur remit une cage contenant un linot qui, une fois lâché, devait les conduire, en vole tant, jusqu'au royaume des oiseaux – puis leur apprit un mot cabalistique propre à les préserver d'un péril mortel au moment de toucher au but.

      En effet, le Fuglekongerige était gardé par un génie terrible qui, sous la forme d'une sphère d'eau aérienne, de moyenne grosseur, en interdisait l'accès aux chasseurs aventureux.

      Tout être vivant effleuré par l'ombre de l'étrange boule mourait à l'instant. Le danger persistait durant la nuit où, dans le ciel toujours pur d'un climat privilégié, la lune ou les étoiles produisaient une clarté suffisamment brillante pour être occultée de façon appréciable.

      Articulé à voix haute, le vocable magique livré par Gunvère forcerait le globe liquide à fuir au loin.

      Les onze frères quittèrent la fée, qui leur recommanda de faire diligence, car, s'ils ne lui ôtaient l'archée, Ulfra, au bout d'une année, désertant le Fuglekongerige à tire-d'aile, retrouverait sa forme première pour occuper de nouveau son rang et jouir de sa fortune au détriment des spoliateurs.

      Avant tout, les jeunes gens allèrent prendre possession des richesses paternelles, que la disparition de leur sœur venait de laisser vacantes.

      Oubliant que Gunvère leur avait enjoint de se hâter, ils menèrent pendant près d'un an accompli une vie de folle bombance, jetant l'or à pleines mains et profitant du présent joyeux sans souci de l'avenir.

      Quelques jours seulement avant la date fatale, se souvenant brusquement du danger qui les menaçait, ils se mirent en route en lâchant le linot, dont la cage, depuis la première heure, avait toujours été munie régulièrement de grains nourrissants et variés.

      A la suite de l'oiseau qui, sûr de son chemin, voletait dans une direction fixe, ils fournirent plusieurs longues étapes et eurent enfin connaissance d'un bois immense plein de bruissements de plumes et de pépiements. Le linot s'arrêta, leur indiquant ainsi qu'ils venaient d'atteindre le Fuglekongerige.

      Il faisait grand jour et le soleil étincelait dans un ciel radieux.

      Tout à coup les onze frères, terrifiés, virent apparaître la sphère d'eau annoncée par la fée ; ils cherchèrent vainement le mot préservateur, depuis longtemps oublié au milieu d'innombrables orgies.

      La boule approchait, dessinant sur le sol une ombre pale qui d'abord éclipsa le linot, réduit par la fatigue à sautiller pénible ment sans faire usage de ses ailes. L'oiseau, comme foudroyé, tomba mort avant d'avoir pu exhaler une plainte.

      Dès lors une chasse effroyable commença. Les jeunes gens, ployés par l'épouvante, cherchaient à fuir le fléau aérien qui les poursuivait avec acharnement. La lutte ne pouvait durer, tant le globe fluide mettait d'agilité à déjouer les feintes brusques tentées par les condamnés pour se soustraire à l'ombre mortelle.

      Mais, depuis quelques instants, une colombe, s'élevant hors du Fuglekongerige, avait pris sa course à plein vol vers le lieu découvert où se jouait la scène angoissante.

      Planant au-dessus de la sphère pour éviter l'obscurcissement meurtrier, la nouvelle venue, en baissant le bec, but avidement jusqu'à la dernière goutte l'eau vagabonde et terrible.

      Les onze frères, comprenant qu'ils ce trouvaient en présence d'Ulfra, mirent un genou en terre, émus et repentants.

      La colombe, se faisant guide à la place du linot, les entraîna sur la route du retour, où ils la suivirent docilement.

      Le domaine familial une fois en vue, les temps maléfiques étant révolus, la douce Ulfra reprit sa forme féminine – et prononça quelques paroles de touchante conciliation, en tendant les bras à ses frères, dont elle avait su pénétrer les ténébreux agissements.

      Les jeunes gens, amendés, vécurent désormais auprès de leur sœur qui, rentrée en possession de son immense avoir, les combla de tendresse et de libéralités.

      Au fond de la grotte où le baron Skjelderup venait de l'enterrer vivant, Aag avait conquis un peu d'oubli dans sa lecture.

      Se voyant gagné par le sommeil, il posa le volume auprès de lui et, le corps à l'abandon, ne tarda pas à s'endormir.

      Un rêve, inspiré par le texte récemment assimilé lui montra bientôt les onze frères de la légende fléchis de terreur par la sphère d'eau, dont l'ombre estompait mortellement le linot conducteur – tandis qu'au loin une neigeuse colombe s'élançait pour porter secours à ses persécuteurs.

      Peu à peu la colombe s'accentua davantage, et le reître se sentit frôlé par elle. Ouvrant les yeux, il vit à ses côtés Christel, qui lui pressait la main pour l'éveiller.

      En quelques mots, la jeune femme lui conta les événements qui avaient suivi l'apposition des pierres rouges sur l'orifice de la crypte.

      Obsédée par la pensée de la mort affreuse réservée à son agresseur, Christel avait pris dans la bibliothèque du château puis transféré jusqu'à sa chambre une réunion de vieux manuscrits émaillés de plans et d'indications concernant la construction fort ancienne du domaine des Skjelderup.

      Elle espérait trouver dans ces documents le signalement révélateur de quelque passage clandestin, suffisamment praticable pour lui permettre d'arriver seule jusqu'au reître, en évitant les risques d'indiscrétion que lui eût fait courir toute aide étrangère.

      De minutieuses recherches lui apportèrent la réalisation de ses désirs.

      Après avoir gravé dans sa mémoire chaque terme d'un long paragraphe complexe et précis, elle se rendit au milieu de la nuit dans les caves du château et, levant beaucoup la main, pressa un ressort invisible masqué par une des nombreuses aspérités de certain mur sombre et rugueux.

      Bientôt une dalle du sol, sans pencher d'aucune manière, monta d'elle-même assez haut puis s'arrêta, soutenue au-dessus de son alvéole par quatre épaisses tiges verticales ; l'ouverture mise à nu était comblée par une nappe d'eau.

      Christel poussa un nouveau ressort, plus à droite, dans la même région du mur, et, dès lors, l'eau, en baissant, découvrit quelques marches aboutissant à un couloir souterrain. La jeune femme descendit et s'engagea dans le tunnel obscur, parmi les suintements de l'onde glacée qui, l'instant d'avant, en garnissait toute la longueur.

      Elle déboucha ainsi dans la crypte du reître, juste sous l'affleurement habituel de l'étang, dont un décroissement initial, dû au second ressort manœuvré, avait amené le vidage du tunnel. En marchant avec précaution sur une saillie interne en pente douce elle atteignit le sol même de l'antre – et put s'approcher du prisonnier pour le tirer de son lourd sommeil.

      Bouleversé par ce récit, Aag fut frappé, malgré lui, du rapport établi à la dernière seconde par son rêve entre Christel et cette blanche colombe dont il s'était cru effleuré en percevant l'attouchement libérateur qui l'avait éveillé. Dans les deux cas l'innocence lâchement persécutée venait victorieusement secourir l'instrument même de ses maux ou de ses périls.

      Pendant qu'il se livrait à ces réflexions, Christel, non sans lui faire signe de la suivre, avait regagné, par la même saillie déclive, le passage souterrain ouvert dans la paroi humide de l'étang.

      Après un trajet silencieux, tous deux sortirent par l'issue mystérieuse dissimulée dans les caves du château.

      En faisant jouer successivement tout au bas du mur, à droite puis à gauche, deux ressorts encore inemployés coïncidant verticalement avec les deux premiers, Christel provoqua d'abord le retour des eaux qui, atteignant leur ancien arasement, prouvèrent que l'étang de la grotte s'était de nouveau empli jusqu'au bord – ensuite la descente de la dalle, dont la masse régulière combla hermétiquement l'étroite percée occulte. La jeune femme admirait la prévoyance avec laquelle l'architecte avait jadis ménagé ce passage secret, utile à quelque fuite désespérée même au temps où une simple porte – exempte d'éboulis mais susceptible être facilement condamnée par un envahisseur perspicace – séparait seule la crypte du château. En pensée elle voyait le mécanisme caché, dont les documents de la bibliothèque feuilletés quelques heures auparavant lui avaient montré le fonctionnement grâce à diverses coupes de sous-sol commentées par un texte précis : un boyau souterrain reliait l'étang de la caverne au lac Mjösen, qui s'étendait juste au même niveau à trois kilomètres à l'est ; le second ressort, pendant tout le temps où on appuyait sur lui, lâchait le jet d'une conduite hydraulique dans l'intérieur d'un récipient qui, une fois alourdi, descendait en formant contre poids ; actionné par ce fait, un délicat système de bielles et de éviers obstruait le boyau, ouvrant en même temps un déversoir foré à deux mètres de profondeur dans une des parois de l'étang qui aussitôt se vidait partiellement dans un puits naturel ; c'est alors que la communication devenait praticable entre la crypte et le château, par suite de l'abaissement des eaux. Le troisième ressort, pressé avec vigueur, enfonçait de force et temporairement le résistant obturateur à refoulement automatique de certain orifice ménagé dans le bas du récipient, qui, promptement délesté de tout son liquide, remontait jusqu'à sa place primitive – pendant que bielles et leviers, détruisant leur premier travail, bouchaient le déversoir du puits et libéraient le boyau, par lequel le lac Mjösen emplissait de nouveau l'étang. C'était d'ailleurs par un principe analogue de contrepoids à eau tour à tour gorgé puis tari que le premier et le quatrième ressort remuaient la dalle.

      Entraînant le reître par d'obscurs escaliers, Christel, avec deux clés dont elle s'était munie d'avance, ouvrit la porte du perron puis celle du parc et accorda en même temps à son agresseur la liberté complète et le pardon.

      Au lieu de saisir une occasion si tentante de perpétrer l'enlèvement qui devait lui rapporter une fortune, Aag, influencé par l'amendement des onze frères dépeints dans les Kaempe Viser, se jeta aux genoux de Christel pour lui exprimer son repentir et sa reconnaissance.

      Puis il se sauva dans la nuit, pendant que la jeune femme réintégrait silencieusement ses appartements.

      Adoptant ce sujet, qui lui fournissait la fuligineuse crypte souhaitée, Canterel choisit dans son parc une place très découverte, remarquable par l'instabilité de direction observée dans les souffles la parcourant. Ces changements continuels ne pouvaient que favoriser les nombreux va-et-vient que la demoiselle aurait à effectuer pour l'exécution du tableau. Il fit aplanir avec une rigoureuse perfection toute la région qu'il se promettait d'utiliser – puis attendit patiemment l'apparition dans ses pronostics d'une future période de deux cent quarante heures qui, partant de la fin d'un coucher de soleil, ne comportât ni pluie ni tempêtes. L'expérience ne pouvait en effet se concevoir par un vent excessif, et une averse plus ou moins fouettante eût dérangé maintes combinaisons en alourdissant l'enveloppe de l'aérostat et en ternissant miroirs et lentille.

      Le moment venu, il amena sur la place ventilée la hie aérienne ainsi qu'une caisse volumineuse contenant les dents extraites par lui depuis la découverte de ses deux métaux attractifs.

      Là, ses prévisions météorologiques sous les yeux, il se livra pendant une nuit complète à un terrible labeur, distinguant sans erreurs les multiples coloris subtils de ses matériaux dentaires grâce à l'étrange et prodigieuse lumière d'un phare spécial, qui, inventé par lui depuis peu, avait révolutionné le monde des ateliers et académies en permettant à n'importe quel peintre de travailler après l'apparition des étoiles avec la même sûreté qu'en plein jour. Exprès il s'était assigné le soir comme point de départ des vingt tours de cadran prophétiques, afin de ménager à ses complexes préparatifs de longues heures noires forcément nulles pour la demoiselle, qui, en commençant sa tâche dès l'aube subséquente pour la terminer au serein du dixième jour, emploierait sans en rien perdre toute la partie diurne et utilisable du laps de prédictions.

      Attentif à ne pas gaspiller un instant, il s'appliquait à combiner l'éclosion de son œuvre d'art, les regards fixés de temps à autre sur un modèle exécuté à l'huile, d'après ses indications, par un portraitiste avisé, qui avait distribué chaque teinte en quantité plus ou moins grande suivant le nombre de dents ou de racines la représentant. Laissant libre l'emplacement de la future mosaïque, il semait sciemment aux alentours les éléments dentaires de toutes nuances, pour les rendre prêts à être happés aux différents pèlerinages de la hie.

      D'avance, les dents étaient judicieusement orientées selon le sens exact que leur assignaient dans le tableau leurs divers contours, de même que les racines, toujours séparées de la couronne, séance tenante, par une section faite avec une petite scie ad hoc.

      Conjointement à ces absorbantes semailles, Canterel établis sait, au millième de seconde près, les futurs embrayages délicats de certain mécanisme supplémentaire et moteur dont il avait individuellement pourvu les neuf chronomètres, qui, une fois remontés, marcheraient deux cent trente-trois heures pleines, ère de précaution un peu supérieure – vu la phase solaire de l'année – au temps que vivrait l'aventure entre la première aube et le dernier crépuscule.

      Une brise devant naître à telle fraction de minute et se diriger dans tel sens, la lentille, mue par son chronomètre spécial, concentrerait les rayons solaires sur la substance jaune – et garderait plus ou moins longtemps sa position calorifique suivant la pureté de l'atmosphère et la puissance thermique de l'astre radieux, proportionnelle à la courbe de son évolution, puis, sur tout, suivant l'opacité relative et la durée d'occultation de tel nuage passant sur le disque flamboyant. Dans la partie de sa besogne concernant la lentille, le maître tint compte, une fois pour toutes, des ombres fines que marqueraient sur la matière ocreuse quelques-unes des soies du filet.

      Le réglage chronométrique de la soupape demandait une grande application. Certains souffles violents auraient pu emporter la hie pendant ses temps de repos, et un dégonflement partiel serait parfois nécessaire indépendamment des pérégrinations aériennes, dans le seul but d'alourdir l'ensemble en vue d'une stabilité plus résistante. Cette particularité aurait un contrecoup direct sur le travail de la lentille, obligée d'éblouir ensuite plus longuement l'amalgame jaune pour compenser les pertes d'hydrogène.

      En bas, la tâche des deux rondelles consacrées à l'attirance puis au lâchage des dents était plus facile à mettre au point. En revanche, l'arrangement des trois chronomètres dédiés aux rallonges internes des griffes astreignit Canterel à d'effrayants calculs. Quant aux miroirs, leurs déplacements, parfaitement réguliers, ne viseraient qu'à suivre le soleil dans sa course ; mécaniquement leur orientation générale changerait un peu chaque jour, à cause de la modification quotidienne apportée dans l'apparente course de l'astre radieux par l'inclinaison du plan de l'équateur sur celui de l'écliptique.

      L'appareil devait invariablement rester stationnaire du coucher au lever du soleil – et ne jamais recevoir aucun attouchement, car les chronomètres seraient ordonnés d'avance jusqu'au dernier jour inclus. Les cadrans, laissés visibles à dessein, permettraient de savoir constamment si les mouvements, exempts de la plus minime perturbation, continuaient bien tous à donner la même et vraie heure.

      Canterel termina ses apprêts au chant du coq et emplit alors l'aérostat d'une provision équilibrante et fondamentale d'hydrogène, obtenue routinièrement sans rien emprunter à la substance ocreuse. En tirant parti de tous les caprices possibles du vent, la hie achèverait sa mosaïque à la brune du dixième jour, reproduisant strictement, en plus grand, le modèle fait à l'huile, sauf quatre minces bandes extérieures qui manqueraient individuellement à chacun des côtés, sans porter par leur insignifiante absence, choisie à bon escient de préférence à toute autre, nul préjudice à l'ensemble du sujet. Forcement inemployées, les dents d'abord destinées à l'extrême bordure du tableau furent supprimées en tant que déchet, et le maître, qui avait annoncé publiquement ses projets, fit ouvrir les portes de son domaine, pour que des témoins pussent venir à toute heure assister aux légères promenades de l'instrument et contrôler le défaut absolu de tricherie. Une corde tendue sur des piquets bas forma autour du lieu captivant un obstacle polygonal, propre à maintenir les visiteurs à une distance suffisante pour éviter aux souffles d'air la moindre gêne appréciable. Enfin la demoiselle fut posée au-dessus d'une œillère isabelle, où elle attendit le moment d'utiliser motu proprio la première haleine favorable.

      L'expérience, touchant presque à sa fin, durait maintenant depuis sept jours, et jusqu'ici l'ustensile ambulant, grâce à la merveilleuse adaptation de ses chronomètres, avait toujours transféré dents ou racines aux places voulues. Les trajets, parfois, se succédaient assez vite par suite de l'allure continuellement fantasque du vent ; souvent aussi, la brise s'éternisant dans une direction constante, l'appareil attendait pendant des heures l'occasion de reprendre son vol. De temps à autre, des étrangers se présentaient par petits groupes, et, depuis que Canterel parlait, plusieurs personnes s'étaient discrètement approchées pour épier la prochaine ascension de l'aérostat.


*

*       *


      Comme le maître achevait sa conférence improvisée, un bruit sec, déjà connu de nous, attira notre attention vers les trois griffes supportant la demoiselle. Subissant la poussée de sa tige, actionnée par le mécanisme supplémentaire du chronomètre enchâssé dans le bas du poteau, la rondelle grise, descendant de nouveau, venait de se coller contre la bleue, sous laquelle adhérait maintenant, enlevée à l'instant par l'aimantation soudaine, la racine qui tout à l'heure avait servi de but à l'appareil.

      La lentille pivota comme de coutume pour créer un supplément d'hydrogène – puis tourna une seconde fois pendant que la hie s'envolait, dérobant la racine.

      Un souffle assez lent chassa la demoiselle vers la plume déployée sur le chapeau du reître ; la soupape fonctionna juste à la seconde propice et l'appareil, en se posant, lâcha par écarte ment des rondelles sa proie mince et légère, achevant ainsi une place rose pâle qui, subtilement dégradée, formait le bord de la plume, dont l'arête médiane était faite de racines écarlates. Les griffes ayant trouvé trois supports corallins de hauteur pareille, aucune des fines rallonges intérieures n'était sortie.

      Presque aussitôt la lentille exécuta une nouvelle manœuvre génératrice de pouvoir ascensionnel – suivie d'un deuxième quart de tour ; invariablement ses évolutions partielles avaient lieu dans le sens adopté pour les aiguilles de montre.

      La hie, continuant en droite ligne dans l'axe de sa dernière traversée, alla tomber, grâce à la soupape, sur une merveilleuse canine plus blanche qu'une perle, qui, au dire de Canterel, provenait de l'éblouissante denture d'une ravissante Américaine.

      Au moment où s'effectua l'aimantation due au rapprochement des rondelles, un nuage rapide couvrit le disque entier du soleil, amenant différentes perturbations dans les couches d'air, où circulèrent des courants nouveaux.

      La lentille se remit vivement dans sa position active. Le passage du voile de brume était prévu depuis l'origine par Canterel, qui avait réglé en conséquences les embrayages du chronomètre en jeu. La station militante du verre concentrateur se prolongea donc beaucoup plus que les deux fois précédentes, où, vu l'ardeur du soleil exempt de toutes vapeurs, quelques secondes avaient suffi pour faire naître une copieuse ration d'hydrogène.

      La manœuvre allégeante terminée, la demoiselle prit un silencieux essor et, grâce à une saute de vent soudaine, s'abattit sur la colombe du rêve, dont l'extrémité d'une aile fut complétée par la blanche laniaire logée en bonne place. Cette fois, obéissant à son chronomètre, l'aiguille interne d'une des griffes s'était grandement abaissée à la fin du parcours pour appliquer sa pointe inoffensive sur le sol ; grâce à elle l'équilibre se trouvait sauvegardé, les autres griffes s'appuyant, plus haut, sur deux dents de niveau pareil.

      L'aérostat, que la soupape venait de dégonfler, fut rempli puis soulevé par une intervention durable de la lentille, et, pendant que l'aiguille-rallonge rentrait mécaniquement dans sa griffe, l'instrument, persévérant dans la même direction, alla s'emparer, au loin, d'une dent bleue fort régulière, semblable à celle qui, d'après les chroniques du second empire, déparait isolément le splendide appareil masticateur de la comtesse de Castiglione, constituant ainsi l'unique et sensationnelle imperfection de cette beauté sans égale.

      A ce moment, le nuage, glissant assez vite, cessa de voiler le soleil, qui reconquit toute sa puissance.

      Cette réapparition marqua la fin des courants contraires qui s'étaient manifestés pendant l'éclipse passagère, et la brise reprit à peu près son ancienne orientation.

      La lentille n'eut pas besoin d'un long effort pour provoquer l'envol de l'errante machine, qui bondit gracieusement jusqu'à la culotte du reître, où la fit choir un brusque agissement de la soupape.

      Ici les griffes trouvèrent trois points d'arrivée très étagés, qu'établissaient le sol et deux dents outremer d'épaisseur différente ; mais, d'avance, sous l'influence respective de leurs chronomètres, deux aiguilles avaient plongé inégalement, et maintenant la plus longue touchait terre tandis que l'autre portait sur la dent de moindre cubage.

      Le nouvel acompte indigo tomba juste où il fallait, et le ballon, promptement doué d'un supplément de force, poursuivit son trajet rectiligne jusqu'à une mâchelière noire, énorme et hideuse, autour de laquelle la demoiselle campa doucement ses griffes, toutes trois, depuis un instant, uniformément dépourvues d'aiguille visible.

      Annonçant, d'après ses souvenirs, qu'une interminable attente serait nécessaire pour assister à la prochaine déambulation automatique, Canterel nous entraîna d'un pas lent vers une autre région de l'immense place.


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(1)  Le Reitre.




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