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Locus Solus

Raymond Roussel
© France-Spiritualités™






CHAPITRE V

      Le crépuscule était venu pendant que nous écoutions le maître, qui, à ce moment, nous entraîna dans un sentier escarpé.

      Dix minutes de montée nous amenèrent jusqu'à une petite construction de pierres, dont la façade, tournée de haut vers un immense développement de forêts, comprenait exclusivement les deux battants fermés d'une large grille très rouillée à gonds d'or massif. Entre les murs, sans issues ni jours, s'étendait une vaste chambre unique, sommairement meublée.

      Sur un chevalet, une toile inachevée présentait, nette allégorie de l'aurore, une femme au corps de lumière qu'entraînait derrière un pâle horizon une foule de liens à bout ailé.

      Avec de brefs commentaires, Canterel nous désigna, au milieu de la chambre, un certain Lucius Egroizard, qui, devenu subitement fou en voyant sa fille âgée d'un an odieusement piétinée jusqu'à la mort par un groupe d'assassins dansant la gigue, était depuis plusieurs semaines en traitement à Locus Solus.

      Au fond, un gardien se tenait immobile.

      Très chauve, Lucius, montrant son côté gauche, était assis de profil devant le bout d'une table de marbre, sur laquelle une sorte d'âtre orienté vers nous comptait deux chenets exempts de saillies, parallèlement vissés, sans en rien dépasser, sur les bords d'une plaque de tôle carrée garnie de charbons ardents.

      Jetant comme un pont sur les chenets un morceau de reps gris long d'un mètre, large de moitié, le fou, évitant bien tout brûlant contact, en glissa face à face les deux extrémités sous la plaque, jusqu'à tension parfaite de l'aire supérieure, bordée devant et derrière, par rapport à nous, d'une étroite marge tombant en pente douce.

      Merveilleusement peints et modelés, douze personnages en baudruche, hauts de quelques centimètres, évoquant sur un coin de la table une bande de sinistres rôdeurs, furent déposés par Lucius sur le reps, dont la plate-forme carrée laissait passer l'air chaud par une infinité de trous fins et serrés. Enlevés sans peine, ils se tinrent debout dans l'espace grâce à quelque lest mis dans leurs pieds et, bientôt, circulèrent suivant le caprice du fou, dont les doigts erraient sur le tissu-crible. Privée un instant de tous courants verticaux sauf de ceux qui, lui frôlant le dos ou l'abdomen, la chassaient dès lors loin de leur axe, telle figurine avançait ou reculait en plongeant puis, toute obstruction cessant au-dessous d'elle, rebondissait jusqu'à son premier niveau, empruntant à la répétition de ce manège un alerte sautillement de gigue. Telle autre pivotait sous l'action de certains courants effleurant tangentiellement, après suppression de toutes contreparties, quelque portion saillante, main ou coude. Une fois rangées vis-à-vis sur deux files parallèles de six, dont la plus proche nous tournait le dos, les poupées aériennes dansèrent classiquement l'entraînante gigue célèbre sous le nom de sir Roger de Coverly. Seul Lucius actionnait tout, en promenant ses doigts sur le reps, clavier subtil dont il usait en grand virtuose façonné par de patientes études. Partant des deux bouts d'une même diagonale, deux danseurs sautillaient l'un vers l'autre puis, avant de se toucher, regagnaient leurs places à reculons, strictement imités aussitôt par les détenteurs des deux autres postes extrêmes. Plusieurs fois le manège alternatif recommençait, différencié par un jeu de tournoiements effectués centralement deux à deux au moment de la rencontre. Lucius glissait en biais ses mains sur le reps, en courbant fortement un poignet pour ne pas rompre les courants soutenant les poupées inactives.

      Ensuite le fou amenait peu à peu jusqu'à lui les deux plus lointains vis-à-vis, en les faisant alternativement tourner ensemble sur la ligne médiane du quadrille puis chacun avec un danseur de la file opposée à la sienne, non sans les contraindre chaque fois à gagner un cran de son côté. Tout reprenait dès lors comme avant.

      La danse continua ainsi. Grâce à la seconde figure suivant toujours la première, un incessant roulement conférait tour à tour aux douze compagnons le privilège des places d'angles.

      Par la sûreté de son talent, exempt de gaucherie, Lucius donnait une vie intense à la gigue sans parquet, dont l'allure calme devint graduellement rapide puis impétueuse.

      Soudain les évolutions cessèrent. Retirant ses mains du reps, au-dessus duquel les danseurs flottèrent sans but, Lucius, hagard, l'épouvante aux yeux, s'était tourné de face sans nous voir, tout prêt, nous dit Canterel, à subir une étrange crise capillaire de réflexes hallucinatoires, dus au terrifiant spectacle évocateur qu'il venait de s'offrir en obéissant malgré lui à une cruelle obsession.

      Sous l'empire de la frayeur, six cheveux se hérissèrent à la lisière de chacune des deux régions touffues bordant de droite et de gauche la calvitie du fou – puis se déplacèrent d'eux-mêmes en sautant d'un pore à l'autre. Déraciné par quelque relâchement profond des tissus, chaque cheveu, que le pore expulseur semblait lancer en l'air par une compression de ses bords supérieurs, décrivait une minuscule trajectoire en demeurant sans cesse vertical et retombait dans un pore voisin qui, s'ouvrant pour le recevoir, le chassait aussitôt vers un nouvel asile béant prompt à le rejeter à son tour.

      Bientôt rangés face à face au brillant sommet du crâne, à force de bonds successifs, sur deux files égales parallèles à l'axe d'une raie imaginaire, les douze cheveux, fidèles à leur mode de locomotion, dansèrent spontanément une gigue identique à celle des figurines de baudruche. Même alternance observée par les quatre occupants des places extrêmes dans de multiples demi-traversées diagonales d'abord simples puis accompagnées de différents tournoiements au centre, même seconde figure d'ensemble, durant laquelle deux vis-à-vis passaient, par d'ondulantes étapes, d'un bout du quadrille à l'autre.

      Crispé par la souffrance et pareil à certains nerveux qu'exaspère un tic irréfrénable, Lucius, comme pour arrêter l'odieux manège, portait les mains vers son crâne, qu'une sorte de terreur l'empêchait de toucher. Et, malgré lui, la gigue, sautillante à souhait, se poursuivait, continuelle, implacable, les douze cheveux conquérant tour à tour les quatre postes importants. Canterel nous signala très bas l'énorme intérêt anatomique présenté par cet effet réflexe d'une obsession issue d'un choc mental.

      Douloureusement conscient de la danse maudite, qui, toujours aussi précise et impeccable, s'accélérait fougueusement comme celle des légères poupées, Lucius, pris de tremblements convulsifs, poussait des gémissements d'angoisse.

      Après un moment de paroxysme aigu la crise parut enfin décroître, et, pendant que le fou s'apaisait, les cheveux, regagnant de part et d'autre leurs gîtes primitifs à la lisière des places garnies, s'affalèrent normalement. Alors Lucius éclata en longs sanglots, la face dans ses mains, versant un flot de larmes amenées par sa détente nerveuse.

      Bientôt, se levant avec un rayonnant sourire, il fit quelques pas vers la gauche et s'assit, en face du mur latéral, devant une large table, où plusieurs flacons de cristal sans bouchons, dans chacun desquels un pinceau trempait en un liquide incolore, voisinaient avec maintes pièces de toile taillées d'avance et clairement destinées par leurs dimensions à composer les divers articles d'une layette. Il sortit de sa poche et planta droit dans un imperceptible trou de la table une tige blanche longue d'un décimètre, qui, aussi mince qu'un fragment de fil à coudre, semblait rigide comme de l'acier. Avec un des pinceaux il en humecta le bout supérieur puis, sans attendre, plaça verticalement juste au-dessus d'elle – une main basse, l'autre élevée – les bords confondus de deux morceaux de toile appliqués l'un contre l'autre.

      Soudain, grêle serpent de Pharaon, le fil dur, s'allongeant de lui-même avec de rapides ondulations serrées, ne cessa de trouer successivement dans chaque sens les deux épaisseurs de linge, exécutant de bas en haut une couture fine et parfaite, merveilleux point devant achevé en moins d'une seconde sur tout le champ disponible. Le phénomène prit fin, et Lucius cassa le fil, dont la portion prisonnière, formant spontanément au ras du tissu, à chacune de ses deux extrémités, une petite boule rappelant un nœud d'arrêt, acquit sur-le-champ une absolue souplesse.

      Canterel nous montra la tige blanche, privée seulement de son minuscule fragment humidifié, qu'une combustion sans flamme, déterminée par certaines propriétés chimiques du liquide incolore, avait transformé en fusée.

      Lucius, mouillant le nouveau sommet de la tige avec le pinceau d'une autre fiole, tint debout à la place voulue un bord replié de l'ouvrage en train.

      S'élevant en spire étroitement tassée, une rapide fusée blanche effectua un point d'ourlet, en perçant deux fois par tour le linge alternativement simple et double.

      La cassure faite, les deux boules-obstacles apparurent et la couture s'amollit.

      Le maître nous souligna le joyeux empressement du fou, qui travaillait avec hâte à la layette de sa fille, dont il croyait par moments la naissance prochaine, grâce à une déviation de sa pensée lancinante ; tous différents, les liquides incolores provoquaient chacun sa fusée propre, génératrice d'un point de couture spécial étiqueté sur le flacon.

      Prompte comme l'éclair malgré sa complication relative, la fusée suivante, produite par l'intervention d'un troisième pinceau, exécuta un point arrière, en redescendant sans cesse pour percer un peu au-dessous du dernier trou le double tissu placé sur son par cours – et regrimper aussitôt plus haut qu'avant.

      Presque pareille, la quatrième fusée, par l'effet d'un liquide encore inemployé, réussit dans la toile offerte un point piqué, en traversant derechef le premier trou rencontré à chacune de ses descentes, toujours suivies d'une montée de longueur double.

      Une cinquième fusée, due à un nouveau flacon, donna un point de surjet, en enfermant de côté sans espace, dans ses spires assez larges, la ligne extérieure marquée par deux bords de toile exactement collés l'un à l'autre.

      La formation des deux boules d'arrêt et le phénomène d'assouplissement ne manquaient jamais de s'accomplir.

      Le coup d'œil infaillible, Lucius, observant chaque fois de subtiles différences, imbibait le haut de la tige sur une minuscule fraction, en se basant, sans erreur, d'après un calcul de proportions, sur le parcours perforant dévolu à telle fusée plus ou moins directe.

      Une fusée issue d'une sixième fiole réalisa dans le linge un point de chausson, en rappelant, par ses prodigieux zigzags, ces folles élucubrations pyrotechniques déroutantes par leurs chaotiques montées largement oscillatoires effectuées dans les airs parmi les détonations. Toutes les fusées, d'ailleurs, ressemblaient, en extrême réduction, à certaines pièces d'artifice compliquées, génératrices de courbes multiples, de spires ou de lignes brisées.

      L'instantanéité de chaque couture montrait l'excellence écrasante de cette méthode, qui eût permis à une ouvrière de centupler la besogne quotidienne obtenue avec la meilleure machine à coudre.

      Après avoir poursuivi un moment son travail en recourant aux six mêmes flacons, Lucius, pris de lassitude, s'arrêta devant la tige blanche maintenant très raccourcie.

      En se tournant par hasard, il sembla nous apercevoir pour la première fois et, s'approchant, dit à travers la grille ce seul mot :

      « Chantez. »

      Le maître pria aussitôt la cantatrice Malvina, mêlée à notre groupe, d'exécuter une phrase lyrique pour satisfaire le caprice du fou. Créatrice d'un rôle de confidente dans Abimélech, récent opéra biblique, Malvina commença presque au sommet du registre aigu : « Ô Rébecca... »

      L'interrompant brusquement, Lucius lui fit longtemps répéter le même fragment, prêtant surtout l'oreille aux vibrations très pures de la dernière note.

      Puis il alla s'asseoir à droite, face à nous, devant un guéridon supportant ces divers objets :

      1° Une lampe actuellement sans lumière.

      2° Un étroit poinçon à aiguille d'or prodigieusement ténue.

      3° Une petite règle de quelques centimètres, tout en lard, montrant sur un de ses cotés six divisions principales, qui, marquées par de forts traits numérotés, contenaient chacune douze subdivisions indiquées en lignes plus fines et plus courtes. Raies et chiffres tranchaient par leur couleur rouge vif sur le gris blanchâtre du lard. L'ustensile, délicatement exécuté, reproduisait en miniature l'ancienne toise, divisée en six pieds et soixante-douze pouces.

      4° Une mince tablette verte et carrée faite en quelque cire durcie.

      5° Un appareil acoustique fort simple consistant en une courte aiguille d'or adaptée à une membrane ronde pourvue d'un cornet.

      6° Une petite feuille rectangulaire de carton blanc, dont une ouverture centrale enserrait juste, dans ses bords imperceptible ment dédoublés, un grenat plat et facetté, qui, taillé en losange, donnait à l'ensemble une apparence d'as de carreau.

      Lucius appuya sur le milieu de la tablette verte, posée à plat devant lui, la petite toise prise par les deux extrémités entre le pouce et l'index de sa main gauche – et comprimée dans le sens de la longueur de manière à froncer, en les raccourcissant, les divisions et subdivisions, directement offertes à ses regards.

      Choisissant avec grand soin, par l'examen des traits rouges, différentes places sur une même ligne, il fit avec le poinçon, tenu verticalement dans sa main droite, sept marques superficielles dans la cire, en accotant l'aiguille contre le lard.

      Ces jalons établis, Lucius détendit légèrement la crispation de ses deux doigts, laissant la toise élastique donner, en s'allongeant d'elle-même, un peu plus d'ampleur à ses mesures. Puis il inter posa dans la surface verte de nouvelles marques parmi les premières, en procédant de façon identique.

      Longtemps encore, serrant chaque fois à des degrés divers la toise souvent très rapetissée, le fou poursuivit sa tâche, interrogeant les subdivisions rouges pour attaquer faiblement la cire au poinçon en des portions vierges de la même zone rectiligne, non sans variantes subtiles dans les genres d'attouchements.

      Finalement la tablette verte présenta une courte et mince raie droite, formée de piqûres minuscules rappelant celles des rouleaux de phonographe impressionnés par une voix.

      Sur un désir manifesté par Lucius, prompt à ranger toise et poinçon, le gardien flamba une allumette, en s'approchant de la lampe.

      Pendant que la flamme envahissait la mèche, Canterel, le bras glissé entre deux barreaux, prit à gauche contre la paroi, pour le ramener jusqu'à lui, un fourreau de soie fanée, long et plat, dont un coté portait, en vieille broderie, le mot latin « Mens » entouré d'emblèmes religieux et de fleurs. Il en tira un ais fort ancien et nous montra, couvrant les deux faces du bois, le texte complet de la messe finement gravé en caractères coptes.

      Bientôt, remis dans sa gaine et repassé à travers la grille, l'ais s'accotait de nouveau contre le mur.

      Par un simple déclenchement, le gardien ébranla certain mécanisme dans la lampe allumée, qui dès lors jeta de violents éclats fugitifs, régulièrement séparés par trois secondes de quasi-extinction.

      La tablette verte dans sa main gauche, très éloignée, le bas de l'as de carreau entre les doigts de l'autre, plus proche, Lucius, le dos à la lampe, leva les bras, en se tournant un peu vers la droite.

      Vu par nous de profil perdu, il dressa parallèlement les deux objets l'un derrière l'autre, l'as formant écran entre la flamme et la tablette.

      Au premier éclat, dans le jour baissant, le grenat projeta vers le fond de la chambre de microscopiques points de lumière rouge fort écartés, qui, dus aux facettes et mis en valeur par l'ombre environnante du carton, offraient, grâce à la plus ou moins grande pureté des diverses régions du joyau, de notables différences d'intensité.

      Bougeant l'étrange carte, Lucius braqua un de ces points, vite choisi, sur la plus haute marque de la tablette, pour l'y maintenir pendant les trois éclats suivants.

      Les points s'escamotaient sans trace entre les éclats. Toutes les marques provenant du poinçon furent ainsi éclairées tour à tour par Lucius, qui, élisant pour chacune tel point lumineux plus ou moins puissant, variait de un à quinze le nombre d'éclats utilisés. Parfois deux ou plusieurs points servaient successivement pour la même marque.

      Canterel commenta la besogne du fou.

      Chargé d'un minutieux modelage favorisé par l'amalgame voulu du rouge et du vert, chaque point ardent, par sa légère chaleur, amollissait imperceptiblement la cire de la marque visée, parachevant ainsi le premier travail en perfectionnant la qualité future de sonorités en germe.

      Se retournant vers nous pour ranger son as, Lucius, posant la tablette verte à plat sur le guéridon, saisit l'appareil acoustique, dont il promena doucement l'aiguille d'or presque verticale sur la ligne que formaient les marques. La pointe, remuant sur ce chemin rugueux, transmit maintes vibrations à la membrane, et, s'échappant du cornet, une voix de femme, pareille à celle de Malvina, chanta clairement sur les notes demandées : « Ô Rébecca... » Par le procédé soumis à nos yeux, le fou, paraissait-il, créait artificiellement toutes sortes de voix humaines. Cherchant à retrouver celle émise par sa fille dans de premières ébauches oratoires, il multipliait les épreuves, comptant découvrir par hasard quelque timbre qui, se rapprochant de son idéal, l'aiguillerait vers la réussite. C'est pourquoi, prononçant ce mot : « Chantez », il s'était hâté de reproduire le modèle fourni par Malvina.

      Pilotant derechef l'aiguille d'or sur la ligne, Lucius fit réentendre plusieurs fois la phrase : « Ô Rébecca... », dont la dernière note le plongeait dans une agitation angoissée. S'en tenant à la fin du parcours, il s'offrit à satiété la seconde moitié du son ultime et, violemment ému, nous chassa d'un signe.

      Canterel nous entraîna hors de la vue de Lucius, qui désirait sans nul doute poursuivre attentivement dans la solitude ses recherches obsédantes, en utilisant comme nouvelle base les vibrations ressassées l'instant d'avant.

      Voulant rester à portée de la voix du gardien pour le cas d'une alerte rendue plausible par la présente exaltation du fou, le maître, errant avec nous derrière la chambre grillée, narra de pénibles événements.


*

*       *


      Une jeune visiteuse, Florine Égroizard, suppliant un jour Canterel d'employer sa science illustre à sauver son mari, qui, devenu fou à la suite d'un malheur brusque, lassait depuis deux ans les plus grands spécialistes, avait fait en pleurant un émouvant récit.

      Membre fanatique d'une société italienne vouée exclusivement au culte de Léonard de Vinci, le malade, Lucius Égroizard, s'occupait simultanément jadis d'art et de science, afin de suivre, fût-ce de très loin, l'exemple, unique dans l'histoire, fourni par son idole. Peintre et sculpteur de talent, il avait, comme savant, fait de précieuses découvertes.

      Tendres époux, Florine et Lucius connurent l'absolu bonheur lorsque après dix années de cruelle attente la naissance de leur fille Gillette combla leurs vœux les plus ardents. Négligeant ses travaux, le père, durant des heures, épiait les sourires joyeux et les premiers murmures de l'enfant si longtemps désirée.

      Un an plus tard, Lucius emmena Florine et Gillette à Londres, où l'appelait une intéressante commande de portraits et de bustes.

      Deux fois la semaine il se rendait dans une somptueuse résidence du comté de Kent, afin de peindre une jeune châtelaine, lady Rashleigh. Un jour, sur un souhait que celle-ci avait gracieusement formulé, il se fit accompagner de Florine portant Gillette qu'elle nourrissait de son propre lait.

      Objet d'un affectueux accueil, Florine, guidée par lord Rashleigh, admira en détail le parc et le château, pendant que Lucius travaillait, son modèle sous les yeux.

      Retenus à dîner, les visiteurs, qu'une quinzaine de kilomètres séparaient de la plus proche gare de village, montèrent vers dix heures dans un coupé de leurs hôtes.

      A mi-route, durant la traversée d'un bois épais, on entendit maintes voix avinées hurler en chœur, à l'apparition de la voiture, le chant de ralliement de la Red-Gang (4), et les chevaux furent arrêtés par une troupe de rôdeurs plus ou moins ivres.

      Impulsif et nerveux, Lucius mit pied à terre en invectivant les assaillants, qui le réduisirent à l'impuissance et firent descendre Florine, occupée à serrer craintivement Gillette endormie.

      A ce moment, après avoir blessé deux fois le chef de la bande à coups de revolver, le cocher s'enfonça dans la nuit, en s'efforçant vainement de retenir ses chevaux, emportés au bruit des détonations.

      Atteint légèrement, mais exaspéré par la vue de son sang, le chef se jeta sur Lucius pour le dévaliser brutalement puis arracha Gillette des bras de Florine, qu'il fit fouiller par ses hommes.

      Voyant le bandit assommer de coups de poing, pour la faire taire, l'enfant qui, éveillée par un contact étranger, s'était mise à pleurer, Lucius se libéra de toute étreinte par un bond d'une telle violence qu'un poignard échappa aux doigts d'un de ses gardiens. Il fondit sur l'arme et en frappa furieusement le tortionnaire, en visant la figure à défaut de la poitrine garantie par Gillette. Entaillant la joue de bas en haut, la lame pénétra profondément dans l'œil gauche.

      Eborgné, sanglant, le chef, en regardant Lucius vite appréhendé de nouveau, eut un cri de bête fauve. Fou de douleur, il avait laissé tomber Gillette, maintenant hurlante sur le sol, et devinait, à mille indices, qu'il fallait s'en prendre à l'enfant pour bien supplicier le couple.

      D'une voix étranglée il commanda en désignant Gillette :

      « Sir Roger de Coverly. »

      Tous les bandits, sauf trois qui maintenaient Florine et Lucius, formèrent deux files se faisant face et commencèrent une gigue infernale dont l'enfant marquait le point central. Quittant deux coins opposés, le chef et un comparse vinrent diagonalement, en sautillant, à la rencontre l'un de l'autre et frappèrent férocement Gillette du talon avant de regagner leurs postes à reculons. Étrennant la diagonale contraire, les titulaires des deux autres places extrêmes accomplirent une manœuvre identique. Les deux mêmes couples alternèrent plusieurs fois, exécutant au milieu divers tournoiements ou saluts, dont le premier donnait un exemple servilement copié par le second ; et les monstres, à chaque voyage, meurtrissaient la victime – ou la piétinaient rageusement en l'écrasant sous le poids entier de leur corps. Par surcroît de cruauté, le chef, avec acharnement, visait à la tête ou au ventre.

      Après quoi, deux vis-à-vis, pris chacun dans un des couples précédents, passèrent par étapes d'une extrémité à l'autre du quadrille, grâce à une série de pivotements alternatifs faits en dedans à eux deux puis séparément avec chaque danseur des deux files. Cette seconde figure avait, à certain moment, fourni une nouvelle occasion de fouler aux pieds la martyre.

      Tout recommença dès lors comme au début, et l'effrayante gigue se poursuivit longtemps, sous les yeux hagards des parents. A la faveur du roulement établi par le retour périodique de la seconde figure, tous les danseurs occupaient successivement les places de militants et torturaient Gillette à l'envi sous leur sautillement perpétuel.

      C'était bien la classique gigue de sir Roger de Coverly, transformée en un célèbre supplice que la Red-Gang inflige à ses traîtres.

      Accélérant et enfiévrant leur ballet de cauchemar, les forcenés s'applaudissaient mutuellement quand le sang giclait de quelque nouvelle entaille due aux clous de leurs souliers.

      Brusquement, à la vue du cocher ramenant à grands coups de fouet son coupé surchargé d'hommes armés de revolvers, toute la bande s'enfuit. Florine, en se précipitant sur sa fille, ne ramassa, hélas ! qu'un affreux cadavre défiguré, couvert d'ecchymoses et de plaies. Touchant et regardant l'enfant, Lucius, frappé de folie, éclata de rire et imita en divaguant l'allure des odieux danseurs. Atterrée, Florine l'entraîna dans le coupé, qui reprit la route du château pendant que les nouveaux venus suivaient la trace des bandits.

      Dévoués et compatissants, les Rashleigh, durant toute la nuit, veillèrent avec Florine le corps de Gillette et firent face aux terribles accès du pauvre dément.

      Après l'enterrement de l'enfant, Florine, signant une déposition contre les assassins, habilement capturés, quitta ses hôtes avec de tendres effusions et reconduisit Lucius à Paris, où maints traitements furent tentés.

      Se croyant Léonard de Vinci, l'infortuné rattachait à sa fille, dont la pensée l'obsédait, ses universelles spéculations sur l'art et la science.

      Pendant deux ans, soigné tour à tour sans résultat dans cinq asiles réputés, Lucius, qu'une recherche assidue eût pu exalter, s'était vu refuser, malgré ses demandes réitérées, toutes fournitures de travail.

      Extrayant du récit une certitude de curabilité, Canterel, ennemi en pareil cas de la plus légère contrariété, résolut, au contraire, d'accéder servilement aux plus extravagants désirs du malade.

      Pour ménager à Lucius un profond calme silencieux, il fit rapidement construire, en un point surélevé de son parc, une simple chambre à mobilier sommaire, sans nulle autre issue qu'une large grille dont les deux battants, formant façade, regardaient une vaste étendue de forêts, unique et reposant horizon grandiosement vert à perte de vue.

      On y transféra l'intéressé, qui, attentivement couvert aux heures nocturnes, devait absorber sans cesse les tonifiants effluves du plein air.

      Le lendemain, de nombreux éléments disparates, dont il avait laborieusement dressé une liste, lui furent donnés avec empresse ment.

      Non sans traces de son talent passé, il commença un tableau dont le sujet, empreint de démence, comportait maintes ailes déployées, entraînant par des liens une personnification de l'aube. Comme Canterel l'apprit au cours d'une série entamée de conversations curatives, le malade évoquait ainsi Gillette enlevée au matin de la vie.

      Avec ses outils de sculpture, il confectionna ensuite de légers petits personnages dans divers fragments d'une mince baudruche, qui, travaillée à rebours comme le métal repoussé, gardait telle forme délicate patiemment obtenue, grâce à son élasticité, par une succession d'efforts précautionneux. Gommant les bords afin de les souder, sans omettre de lester chaque pied avec du sable fin, il soufflait en dernier lieu, avant de le fermer rapidement à son tour, dans un suprême interstice ménagé à bon escient et facile à rouvrir un instant pour un regonflement périodique – puis se livrait à un merveilleux travail de complet coloriage plein de recherche dans l'intensité de l'expression et dans le détail du costume. Il eut bientôt douze sujets presque impondérables, évoquant tous de néfastes rôdeurs.

      Etablissant alors, sur une table de marbre, une foule de courants de chaleur verticaux – à l'aide d'une plaque de tôle que garnissaient des charbons rouges, de deux chenets sans aspérités et d'un morceau de reps gris judicieusement percé sur place de nombreux trous d'épingles – il fit exécuter à ses poupées, par un habile manège de ses doigts, une sir Roger aérienne, qui, s'animant progressivement, éclaira l'esprit de Canterel : assiégé par la double idée de son chagrin et de son universalité, le pseudo-Léonard, comme sculpteur et peintre, avait créé de typiques personnages aptes à reproduire la gigue fatale – en imaginant, comme savant, un genre de danse physiquement basé sur la légèreté de l'air chaud.

      En réclamant sur sa liste un morceau de reps pour son expérience, non sans spécifier ingénieusement la teinte grise, indifférente aux souillures des cendres voltigeantes, Lucius, faisant preuve d'un curieux bon sens considéré par le maître comme un pas vers la guérison, avait choisi un tissu qui, pouvant braver par sa résistance la chaleur proche des braises, l'emportait sur tout crible de métal – sa souplesse permettant au doigt vagabond d'imprimer à tel courant, par une douce pesée de la chair sur un point voisin du trou d'échappement, une faible et trichante obliquité favorable au déplacement des figurines.

      Soudain, lâchant le reps, Lucius subit une crise terrible durant laquelle, par suite d'effets réflexes qu'engendraient de puissantes hallucinations dues à la précédente scène évocatrice, douze de ses cheveux, dressés verticalement, dansèrent sur son crâne dénudé une gigue irréfrénable qui s'enfiévra peu à peu, semblable en tous points à celle des assassins.

      Dès lors, à chaque baisser du jour, sous l'influence d'une rêverie causée par l'heure troublante, Lucius, progressant virtuose, voulut de la braise ardente pour une nouvelle gigue dans l'espace, infailliblement suivie de la même crise capillaire.


*

*       *


      Un matin le fou exigea, outre une pièce de toile et des ciseaux, un choix complexe de substances chimiques et d'instruments de laboratoire. Se livrant à de nombreuses manipulations, il créa, d'une part, plusieurs mixtures incolores, de l'autre, un rigide et blanc serpent de Pharaon qui, aussi délié qu'un fil et capable d'effectuer, après telles humectations déterminées, des coupures prodigieusement rapides, lui permit de réussir maints féeriques travaux de lingerie.

      Habilement questionneur, le maître eut le mot de l'énigme. Croyant parfois à la naissance imminente de sa fille, par le fait d'un trouble établi dans son obsession, Lucius confectionnait une layette avec certaine idée d'indispensable hâte qui, agissant sur le côté scientifique de sa personnalité supposée, avait engendré une invention remarquable.

      Provoquant, malgré soins et huilage, un phénomène d'intense oxydation, la continuelle fabrication chimique de fils rigides initiaux, vite usés, rouilla la grille, y compris les gonds, dès lors paralysés.

      Essayés tour à tour sous forme de gonds neufs, différents métaux finirent tous par s'altérer, sauf l'or massif, que Canterel adopta vu son fonctionnement parfait.

      Lucius reçut, pour tailler sa toile, des ciseaux d'or bien affilés.


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*       *


      Florine venait aux nouvelles sans visiter le malade, sévèrement isolé. Un jour, sur injonction du maître, elle apporta d'étranges ustensiles, qui, revendiqués la veille par Lucius et souvent vus entre ses mains avant le fatal départ pour l'Angleterre, avaient eu pour but une création artificielle de langage ou de chant.

      Non satisfait à la réception du ballot, le fou, avec insistance, prononça plusieurs fois le mot « toise ».

      Instruite de ce détail, Florine se rappela qu'au temps où il maniait assidûment les fournitures en question Lucius projetait de fabriquer, dans une matière élastique dont le choix l'embarras sait, une mesure de longueur qui, pour certaines subtiles raisons phono-arithmétiques, aurait eu, en très petite réduction, le même sectionnement que l'ancienne toise.

      Le lendemain, avec un tranchant de ses ciseaux, le fou tailla dans un morceau de lard gras, apporté sur sa demande et bien asséché, une petite règle qu'il transforma en toise de poupée par des divisions rouges faites au pinceau sur une de ses faces.

      Avec cette toise et les derniers articles reçus il se livra laborieusement à des pratiques délicates qui, basées sur d'effrayants calculs de distance et de chaleur, tendaient à imprimer dans certaine cire verte des marques génératrices de verbe déclamatoire ou musical.

      Objet d'une préférence judicieuse qui fournissait un nouvel indice d'acheminement vers la raison, le lard, vu son élasticité un peu résistante, possédait, plus que toute autre matière, les qualités présentement souhaitables.

      Le seul but de l'infortuné, ainsi qu'en témoignaient ses incohérents soliloques, était de reproduire la voix de sa fille telle que l'avaient révélée à son oreille attentive les efforts qu'aux derniers temps de sa vie elle faisait déjà pour parler. Avec une infinie variété de timbres et d'intonations, il créait toutes sortes d'organes dans des fragments de discours ou de mélodies, espérant trouver fortuitement, parmi tant d'éléments, une sonorité indicatrice apte à le mettre en bon chemin.

      Là encore intervenait, en se combinant avec son idée fixe, le génie scientifique du personnage qu'il croyait être.

      Comme entre-temps il travaillait à sa layette, le métal rouillé de deux aiguilles dissemblables, ornant respectivement un fin manche de bois et une membrane vibrante, dut faire place à de l'or inaltérable.


*

*       *


      Un soir, Lucius décrivit et réclama certain lourd bibelot ancien, associé dans sa pensée au baptême de son enfant.

      Jadis, en Egypte, les prêtres coptes, pour officier, avaient, en guise d'aide-mémoire facile à retourner à un moment donné, un ais de sycomore qui, dressé sur le coté de l'autel, portait sur ses deux faces le texte de la messe gravé dans leur langue.

      Pieusement considéré comme l'esprit du saint sacrifice parce qu'en puissance il en contenait le verbe, l'ais, après avoir servi, était glissé avec soin dans un fourreau de soie orné du mot « Mens » gracieusement brodé parmi différentes enjolivures.

      Lucius avait donné à Florine, en souvenir du baptême de Gillette, un ais de ce genre, découvert, avec son fourreau intact, dans la montre d'un antiquaire.

      Ais et fourreau furent remis au malade, qui souvent les mania, souriant à ces objets de prix, évocateurs d'un jour de fête consacré à sa fille.

      Glorifiant la méthode de Canterel, des phases de parfait entendement sans cesse plus fréquentes vouaient le fou à une sûre et complète guérison.


*

*       *


      A ce moment un cri de Lucius nous attira vers la chambre, et bientôt nous étions tous, derechef, rangés devant la grille rouillée aux gonds d'or.

      Sur la tablette verte on voyait une nouvelle ligne de marques, évidemment dues comme les autres, d'après leur aspect et leur fondu, au poinçon et à la petite toise aidés de la lampe et de l'as de carreau.

      Très agité, Lucius fit glisser sur la ligne récente la pointe de l'aiguille reproductrice, et de l'extrême fond du cornet sortit sur la voyelle « a » une longue syllabe joviale, qui, rappelant les débuts souriants des très jeunes enfants avides de parler, ressemblait fort au modèle fourni par la fin du motif : « Ô Rébecca... »

      Le dément poussa un second cri, pareil à celui qu'avait sans doute provoqué tout à l'heure une première audition du joyeux accent. Éperdu à la pensée d'avoir touché au but, il murmura :

      « Sa voix... c'est sa voix... la voix de ma fille !... »

      Puis, haletant, il adressa comme à une présente ces paroles de tendresse :

      « C'est toi, ma Gillette... Ils ne t'ont pas tuée... Tu es là... près de moi... Dis, ma chérie... »

      Et, entre ces phrases entrecoupées, l'ébauche de mot, qu'il reproduisait sans cesse, revenait ainsi qu'une réponse.

      Canterel, parlant bas, nous emmena au loin sans bruit pour laisser en paix s'accomplir cette crise salutaire. Il félicita Malvina d'avoir déterminé, par son chant, un heureux événement susceptible de hâter le rétablissement du malade – puis nous fit accomplir, par un nouveau sentier, une assez longue descente.


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(4)  Célèbre association de bandits qui infeste le comté de Kent.




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