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Locus Solus

Raymond Roussel
© France-Spiritualités™






CHAPITRE VI

      La nuit s'était faite, et la lune, presque ronde, brillait magnifiquement dans un ciel sans nuages.

      Foulant derechef les régions basses du parc, nous aperçûmes, à quelque distance d'une rivière bordée de rochers, une vieille pauvresse à tignasse grise, travaillant, assise à une table encombrée, entre une svelte négresse aux bras nus et un bel enfant de douze ans vêtu de haillons.

      Canterel nous présenta de loin les trois personnages.

      Un dimanche soir, à , au terme d'une traversée récente, le maître avait remarqué, au milieu d'un rassemblement, une certaine Félicité, sibylle fameuse, en train d'exercer en plein vent, avec l'aide de son petit-fils Luc, l'art de la divination.

      Faisant la part du charlatanisme, Canterel, durant la séance, fut souvent frappé par des pratiques vraiment curieuses, qu'il rêva d'utiliser pour divers travaux personnels.

      La foule dispersée, il conclut un marché avec la devineresse, pour s'assurer momentanément, sans réserve, son concours et celui de l'enfant.

      Amenés à Locus Solus, Félicité et Luc, par leurs bons offices, réalisèrent les espérances du maître, qui leur avait enjoint, en notre honneur, de se tenir aujourd'hui sous les armes.

      La négresse était une jeune Soudanaise nommée Siléis.


*

*       *


      Nous voyant arriver, Félicité rangea une page qu'elle couvrait mystérieusement de figures et de chiffres.

      Ensuite, prenant dans une corbeille, pour les aligner sur la table, quatre œufs de grosseur moyenne dont la coquille, très opaque, semblait épaisse et dure, elle ouvrit la porte d'une grande cage d'où sortit un oiseau à plumage multicolore.

      Ayant vaguement, en plus menu, l'apparence majestueuse d'un paon, l'animal nous fut donné par Canterel comme une irisellefemelle de l'iriseau, gallinacé bornéen qui, appartenant à une espèce mal étudiée, tire son nom des mille tons variés de son tégument.

      Prodigieusement développé, l'appareil caudal, sorte de solide armature cartilagineuse, s'élevait d'abord verticalement, pour s'épanouir vers l'avant à sa région supérieure, créant au-dessus du volatile un véritable dais horizontal. La partie interne était nue, alors que, de l'extérieur, partaient de longues plumes touffues rejetées en arrière ainsi qu'une fabuleuse chevelure. Très affûtée, l'extrême portion antérieure de l'armature formait, parallèlement à la table, un solide couteau un peu arqué. Horizontale ment fixée contre le revers du dais par plusieurs vis perçant ses bords, une plaque d'or retenait ballante sous elle, par quelque déroutante aimantation, une lourde masse d'eau qui, pouvant représenter un demi-litre, se comportait, malgré son volume, comme une simple goutte au bout d'un doigt quand approche l'instant de la chute.

      Arrêtée en face du premier œuf, l'iriselle, s'inclinant comme pour un salut excessif, attaqua doucement la coquille avec le tranchant de sa queue puissante, qu'elle plongeait en avant bien au-delà de sa tête. Rencontrant de la résistance, elle recommença plus sec, sans approcher toutefois de son pouvoir maximum – exécutant d'effarantes contorsions pour faire glisser avec pénétration, sur la solide carapace qu'elle prétendait couper, l'arête courbe du couteau. Ces incohérents brimbalements perturbaient la masse d'eau, qui, furieusement ballottée en tous sens, enveloppait l'œuf puis s'étalait sur la table – ne désertant jamais la plaque d'or, qu'elle suivait en l'air, sans laisser aucune trace humide, chaque fois que la queue reprenait de l'élan.

      Après une série d'efforts, d'ailleurs savamment mesurés, la coquille, enfin entamée, montra une légère fissure.

      Faisant quelques pas, l'iriselle s'en prit de la même façon au second œuf, dont la coque se coupa d'emblée. Le troisième avant triomphé de tentatives similaires et toujours prudentes, elle éprouva le dernier, bientôt doté d'une mince entaille due à l'engin habituel. Durant l'équipée entière, l'eau, malgré de fantastiques trémoussements, était restée fidèlement collée à la plaque d'or.

      Placé dans la cage par Félicité, le seul œuf demeuré intact fut rejoint par l'iriselle, qui se mit à le couver, pendant que Luc allait jeter dans la rivière les trois autres, maintenant sans valeur.

      Canterel nous parla du surprenant volatile, qui, derrière les barreaux, attirait encore nos regards intrigués.


*

*       *


      A , Luc, pour un minime salaire, aidait parfois au déchargement des navires, sous l'inquiète surveillance de Félicité. Contribuant un jour, parmi le halètement des grues, à vider les flancs d'un paquebot venu d'Océanie, l'enfant, à son dixième trajet, reparut, au bout de la passerelle, portant sur l'épaule une caisse à claire-voie dont l'intérieur le fascinait.

      Comme il courait vers sa grand-mère pour lui faire partager son étonnement admiratif, une fente de la claire-voie livra passage à deux œufs, qui, tombant sans se briser, furent ramassé, par Félicité.

      Luc montra dans la caisse, garnie d'eau et de grains, deux oiseaux d'éclatant plumage, ornés d'une queue insolite formant dais au-dessus d'eux. Quelques œufs, entaillés finement, gisaient sous leurs pas ; d'autres intacts, composaient, moins les deux récoltés par la devineresse, un étroit groupe régulier, qu'un des captifs alla couver, semblant se remettre avec hâte et satisfaction à une besogne interrompue depuis peu.

      Songeant à l'appoint que donnerait à ses séances l'exhibition simple ou complexe d'oiseaux semblables aux deux reclus, Félicité fit couver par une poule les œufs recueillis, dont la coquille, dure et solide, avait si bien résisté à la chute. Un mâle et une femelle naquirent, destinés par la vieille femme à une active reproduction.

      Sitôt adultes, les deux volatiles, spacieusement encagés et identiques à leurs auteurs, furent avec succès présentés aux curieux.

      Un matin, Félicité vit la femelle, qui venait de se révéler bonne pondeuse, attaquer étrangement un groupe de sept œufs avec certain couteau naturel dont le tranchant, constituant la partie antérieure de sa queue, incisa quatre coquilles.

      Trois œufs ayant tenu bon malgré une série d'agressions furent couvés par l'originale bête et ne tardèrent pas à éclore.

      La sibylle voulut tirer parti, pour son art, du manège bizarre qu'elle avait enregistré sans en deviner le but.

      A toutes les pontes, elle réserva, pour le public chaque fois confondu, le bris partiel des coquilles, prêtant d'avance, à l'occasion de telle anxieuse demande, une signification prophétique au nombre d'œufs appelés à demeurer saufs.

      Canterel chercha la cause d'une pareille manœuvre instinctive, accomplie sous ses regards stupéfiés le soir de sa première entrevue avec Félicité.

      Patient observateur, il découvrit que les petits, au lieu d'utiliser leur bec, toujours fragile, brisaient la coque, au moment de l'éclosion, avec l'audacieuse lame antérieure de leur queue. D'ailleurs, chez les adultes même, le bec, très court, contrastait par sa faiblesse atrophique avec l'extrême vigueur de l'engin caudal.

      En présence du maître, un des iriseaux, ayant une fois à lutter contre un chien, s'était servi de son couteau surplombant comme arme de défense et d'attaque, sans employer ses mandibules. C'est ainsi que devaient agir contre chaque ennemi, dans leurs forêts océaniennes, tous les représentants de l'excentrique espèce en cause.

      Canterel comprit que la femelle, pour empêcher des naissances prématurées, éliminait les coquilles relativement frêles, qui se fussent laissé rompre avant l'heure par des petits encore insuffisamment développés et voués dès lors à une vie de rachitisme et de souffrance.

      Faisant artificiellement couver, avant l'attrayante défalcation maternelle, tous les œufs d'une ponte, il vit qu'en effet, parvenant à s'évader trop tôt de leur prison, des petits naissaient à jamais grêles et maladifs, alors que d'autres, notablement retardataires, apparaissaient pleins d'exubérante robustesse. Les coquilles de ceux-ci, douées d'une ferme épaisseur, fussent à coup sûr restées intactes sous les heurts judicieusement calculés de la mère, qui, au contraire, eût fatalement coupé celles des premiers, délicates et fines.

      Plus que tout, les remuements extravagants de la femelle provoquant ses œufs avaient impressionné Canterel dans son étude des iriseaux. Persuadé que la nature ne présentait nulle part ailleurs semblable mélange indécomposable de déhanchements et de soubresauts, le maître voulut profiter de l'aubaine pour mettre en complète valeur certaine propriété troublante possédée par l'objet d'une récente découverte – dont ce passage d'Hérodote lui avait suggéré la poursuite :

      En l'an 550 après avoir conquis la Médie, Cyrus, visitant Ecbatane en vainqueur, aperçut dans les palais et les temples, sous mille aspects divers, une frappante profusion d'or.

      Désirant connaître la provenance de tant de métal précieux, il apprit l'existence, sous le mont Arouastou, d'une opulente mine alors épuisée.

      Comme on pouvait, par haine de l'envahisseur, avoir mensongèrement donné le gisement pour actuellement stérile, Cyrus – songeant qu'au reste, bonne foi admise, une veine jadis si riche était en mesure de receler encore quelque filon ignoré – se rendit aux lieux indiqués avec une foule de travailleurs.

      Trouvant effectivement la mine dépouillée jusqu'en ses plus secrètes impasses, il fit creuser de nouvelles galeries – et admira un jour certain pesant bloc d'or capturé à de grandes profondeurs par une de ses équipes.

      Mais les recherches subséquentes, dirigées en tous sens, furent infructueuses, et le monarque revint à Ecbatane avec son unique spécimen.

      Fidèle à une antique tradition, Cyrus, lorsqu'il forçait une capitale, recevait avec magnificence, du haut d'un trône improvisé sur la place publique, l'humble hommage des grands du royaume en présence du peuple assemblé – puis, d'un seul trait, vidait un vase précieux empli d'eau puisée à la plus marquante artère fluviale de la contrée ; le conquérant, en assimilant à sa personne même cette onde nationale, prenait symboliquement possession du pays dompté.

      Impatient de fouiller la mine du mont Arouastou, susceptible, en cas de non-épuisement, d'être méchamment soustraite en hâte à son exploitation future par inondation ou ravage, Cyrus avait quitté Ecbatane en renvoyant à son retour l'habituelle solennité, où devait servir l'eau du Choaspes, grand affluent du Tigre.

      Cette fois, au lieu d'adopter n'importe quel cratère pour son emblématique rasade, il fit forger une coupe dans le bloc d'or ramené de la mine. Le conquérant boirait ainsi l'eau du Choaspes dans une matière déterminée qui, récemment extraite par lui même du sol de la région asservie, renforcerait la signification de son acte.

      Au jour dit, devant une foule immense, un trône drapé de riches étoffes brillait au soleil en plein cœur d'Ecbatane. Cyrus y prit place auprès d'une table de marbre où se dressait la coupe d'or remplie d'avance d'eau du Choaspes et tous les dignitaires mèdes vinrent tour à tour faire leur soumission au nouveau maître.

      Le défilé terminé, Cyrus, au milieu d'un grand silence, porta la coupe jusqu'à ses lèvres.

      Mais il eut beau la renverser au-dessus de sa tête rejetée en arrière, l'eau, retenue par une force étrange, ne put franchir son gosier.

      Troublé, il écarta l'objet et perçut aussitôt un cri de surprise proféré par tous : l'eau, sans tomber, pendait au-dessous de la coupe, qui, lancée au loin par Cyrus effrayé, atteignit la foule, où elle passa de main en main ; le liquide l'avait suivie dans sa chute et, glissant extérieurement au long du métal, se balançait maintenant sous le pied sans séparation possible. L'or exerçait sur la masse d'eau une invincible et mystérieuse attraction.

      Convaincus dès lors que, par décret des dieux, Cyrus, n'ayant pu boire l'eau du Choaspes, ne devait pas posséder leur sol, les Mèdes, enhardis, esquissèrent un mouvement de révolte. Ce fut à grand-peine que les soldats perses rangés autour du trône protégèrent Cyrus contre les attaques de la multitude.

      Fâcheusement impressionné par l'événement, le conquérant partit le lendemain vers d'autres contrées, laissant en Médie une forte garnison apte à maîtriser la rébellion naissante.

      Et jamais, dans la suite, Cyrus ne parvint à soumettre entière ment les Mèdes, qui, regardant chaque jour avec confiance, vu l'incident de la coupe, leur délivrance comme prochaine, travaillaient sourdement sans relâche à secouer le joug des Perses.

      Hérodote présente le fait comme une légende. Mais, suivant Canterel, rien, au point de vue scientifique, ne s'opposait à ce qu'un or géologiquement doté de tels éléments chimiques spéciaux exerçât sur une masse liquide un sérieux pouvoir attractif. Considérant donc l'aventure comme plausible, toujours le maître avait nourri le projet – hasardeux certes, mais défendable – de faire chercher dans les plus secrets replis de la fameuse mine quelque second lingot ravisseur d'eau.

      Il avait un jour exposé son plan à l'archéologue Derocquigny, prêt à partir pour entreprendre une série de fouilles non loin du mont Elvend, qui n'est autre que l'ancien Arouastou.

      Enthousiasmé par l'idée, Derocquigny, une fois sur les lieux, creusa le sol juste à l'endroit – nettement déterminé par Hérodote – d'où les gens de Cyrus avaient extirpé leur bloc massif.

      Après de longs et actifs sondages, l'archéologue trouva une lourde pépite qui, donnant raison à Canterel, auquel il s'empressa de l'expédier, attirait l'eau avec force.

      Le maître, essayant de secouer vigoureusement le précieux spécimen au sortir d'une bassine pleine, vit la masse d'eau captée se projeter au loin en tous sens puis revenir fidèlement à l'or qui la subjuguait.

      Des mouvements continuels et baroques étant nécessaires pour bien mettre en relief les vertus attractives du curieux métal, Canterel tâchait de faire exécuter à sa main les plus capricieux et fréquents sursauts.

      Mais ses gestes, par leur côté conscient et volontaire, lui semblaient inférieurs, sous le rapport de l'effet rendu, à l'agitation imprévue qu'eût provoquée sans arrière-pensée quelque être ignorant du but poursuivi.

      Or toute personne, même bornée ou folle, eût, à un degré quel conque, agi en connaissance de cause, et, d'avance, n'importe quelle machine, à travail forcément invariable et précis, allait au rebours de ses désirs.

      Seul un animal, vivant et incompréhensif à la fois, pouvait donner à la manœuvre tout l'inattendu exigé.

      Ayant reçu la pépite peu de temps après son retour de , au moment de ses études sur les iriseaux, Canterel jugea que les folles évolutions caudales de la femelle éprouvant ses œufs lui donneraient des résultats inespérés, en portant jusqu'à l'anxiété les sentiments de ceux qui guetteraient les cabrioles de l'eau.

      Il fit transformer la pépite en une plaque spéciale qui, fixée sous le dais naturel d'une iriselle, happa le contenu presque entier d'un récipient d'eau placé dans sa zone d'appel au moment d'une sélection d'œufs. L'étrange queue, trop puissante pour souffrir de sa double surcharge, assaillit les coquilles en imprimant à la vague suspendue au-dessous d'elle les effarants brimbalements fortuits ardemment souhaités par le maître.

      Séduit par cette scène rapide, Canterel nous en avait réservé pour aujourd'hui une fidèle reprise.

      Calme dans sa cage, l'iriselle couvait son œuf si posément que l'eau accrochée bougeait à peine sous la plaque d'or.


*

*       *


      A deux mains Félicité saisit sur sa table une gerbe d'orties dont chaque tige, comme celle d'une fleur montée, s'unissait par l'étreinte d'un fil de fer en spires à une mince baguette la prolongeant.

      La vieille femme, s'engageant à deviner nos caractères au moyen de ces plantes, données pour magiques, tendit au poète Lelutour, l'un des plus captivés de notre groupe, le bout libre des frêles badines – qu'elle tenait toutes ensemble par leur milieu, non sans les faire constamment glisser les unes entre les autres avec une rare dextérité.

      En ayant pris une suivant son choix, Lelutour, sur injonction de Félicité, frappa sèchement, avec l'ortie fixée à l'opposite, le bras nu de Luc, qui venait de s'approcher, la manche relevée.

      La sibylle nous montra que les rougeurs promptes à paraître sur la peau formaient, en petites majuscules inégales mais lisibles, cette figure :

HOCHE
COUARD.

      Ensuite, par une sentencieuse tirade accusatrice, elle traita Lelutour d'esprit paradoxal.

      L'apophtegme tombait si juste qu'un rire unanime s'éleva, gagnant Lelutour lui-même, conscient de son défaut.

      Le poète en effet, sémillant causeur ennemi des clichés, passait pour soutenir froidement, avec un charme plein d'imprévu, mille thèses abracadabrantes.

      Un mystère enveloppait l'apparition des lettres sur la peau, car l'ortie, même vue de près, n'offrait rien d'anormal.

      Sur nos instances, dictées par la pitié que nous inspirait Luc, en train de se gratter nerveusement l'endroit meurtri, Canterel, du geste, arrêta Félicité, disposée à poursuivre son enquête en présentant la gerbe à de nouveaux amateurs, puis nous révéla le secret de la cuisante inscription cutanée.

      La sibylle, étudiant son public pendant ses premières manigances, discernait vite, à l'attitude et aux reparties, le trait dominant de chaque flâneur. Ses remarques faites, elle approchait la gerbe piquante avec des remuements si habiles que certaine tige, élue par elle et munie d'une ortie contenant en puissance un dire opportun, atteignait infailliblement, telle qu'une carte forcée, la main du preneur.

      Laissant libres différentes places formant des lettres majuscules pareilles à celles des clichés typographiques, Félicité, préalablement, avait badigeonné chaque ortie au pinceau avec une mystérieuse drogue incolore, propre à ôter aux feuilles les propriétés envenimantes dues à une sécrétion de leurs poils. Toutes fort plates grâce à un tri soigneux, les plantes, pour le coup à porter, ne donnaient le choix qu'entre deux côtés, préparés chacun de même. Fustigée, la peau de Luc, subissant l'effet irritant des seuls endroits géométriquement épargnés par l'enduit, offrait aux yeux, dans un bref délai, une rouge formule incisive semblant conçue par le cerveau de l'inoffensif tortionnaire, dont elle trahissait la mentalité.

      Force indices de défauts et de qualités figuraient ainsi dans la gerbe.

      Or on ne pouvait mieux symboliser le paradoxe qu'en entachant de couardise la plus intangible gloire militaire de l'histoire.

      Plusieurs traits déconcertants, lancés sur l'iriselle par Lelutour imperturbable, avaient guidé Félicité pour la nomination mentale de l'ortie fatidique.


*

*       *


      Rangeant sa gerbe, la sibylle sortit d'une étroite et haute boîte de vieux cuir au couvercle absent un grand jeu de tarots – et posa l'un d'eux à plat, le dos touchant la table. Avant peu une musique argentine s'échappa de la carte, bien que nulle épaisseur anormale n'autorisât la présence d'un mécanisme intérieur. Adagio incohérent, semblant dû au caprice improvisateur de créatures vivantes, l'air, empreint d'une bizarrerie exempte de toutes fautes harmoniques, se déroulait avec mollesse.

      Un second tarot, prenant place près du premier, engendra un motif plus alerte. D'autres, mis successivement sur table, jouèrent tous leur morceau discret aux sons purs et métalliques. Pareil à un orchestre indépendant, chacun, une fois couché, attaquait tôt ou tard sa symphonie, traînante ou vive, sombre ou joyeuse, dont l'imprévu, presque hésitant, trahissait le faire personnel de sujets animés.

      Jamais aucune infraction aux règles ne froissait l'oreille, déroutée seulement par la multiplicité de ces ensembles divers, trop faibles au reste pour provoquer par leur simultanéité un gênant charivari.

      La flagrante localisation des sons mettait l'esprit en demeure d'admettre, contre toute vraisemblance, l'emprisonnement dans chaque tarot d'un appareil musical miraculeusement plat.

      Pendant que Félicité continuait son manège, étalant cote à côte au hasard, la face principale en vue, l'ermite et le soleil, la lune et le diable, le bateleur et le jugement, la papesse et la roue de fortune, Canterel ouvrait, après l'avoir prise sur la table non loin d'une spatule d'ivoire, certaine boîte ronde en métal, pleine d'une poudre blanche qu'il nous donna pour la reproduction fidèle d'un des fameux placets de Paracelse, préparations imaginées pour obtenir par sécrétion des sortes de remèdes opothérapiques.

      La spatule lui servit à prélever dans la boîte puis à étendre en couche légère sur l'avant-bras de la négresse Siléis une dose de poudre qui recouvrit une importante surface de peau.

      Puis le maître attendit l'effet de sa médication externe, pendant que Luc ramassait une gaine de serge noire, contenant un grand objet plat jusqu'alors debout sur le sol contre un des pieds de la table.

      Les tarots, exhalant à l'envi force notes cristallines et charmeuses, donnaient un ample concert hétéroclite, tous abattus maintenant par Félicité, qui, tendant l'oreille pour comparer le talent de chacun, entreprit d'éliminer ceux dont le rythme trahis sait de l'apathie – les réduisant brusquement au silence par la simple action de les remettre debout dans sa main. Bientôt les plus délurés seuls restèrent actifs – puis, ramassés un par un à leur tour, laissèrent la place entière à la maison-Dieu, tarot dont l'allegro vivace primait tout par son brio joyeux.

      Douée d'une étrange puissance de pénétration, la poudre s'insinuait rapidement dans la peau de la Soudanaise. Quand le dernier grain fut absorbé, Canterel fit un signe à Félicité, qui, penchée vers la table, chanta tout près de la maison-Dieu un tendre motif mélancolique. Interrompant aussitôt son allégro, le tarot, délaissant toute combinaison harmonique, joua sans faute en pleine sonorité, à la fois dans l'aigu et dans le grave à deux octaves d'intervalle, l'air qu'on lui soufflait – lente mélodie plaintive qui, empreinte d'un grand charme nostalgique, pouvait se noter ainsi :



      Dès les premières notes, huit cercles lumineux vert émeraude, plus petits que des bagues, étaient apparus, horizontalement, au-dessus du tarot, privé de tout lien visible avec eux. Sortes de minces halos dominant de trois millimètres la surface coloriée, ils marquaient les centres de huit pareils carrés imaginaires qui, allant deux par deux, eussent servi à morceler symétriquement l'aire entière de la carte.

      Indéfiniment Félicité répéta ses seize mesures, entraînant à sa suite les mystérieux et dociles exécutants tapis dans le tarot. Les halos, très intenses, engendraient un puissant éclairage vert ; il semblait que la mélodie même attisât sans cesse leur feu énigmatique allumé par elle seule.

      Luc, sur un mot brusque de Canterel, sortit du souple sac de serge un tableau luxueusement encadré, qu'il offrit directement aux regards de Siléis.

      La lune éclairait splendidement la toile, signée Vollon et frappante de relief. Dans un décor africain, une jeune danseuse de race noire, en train d'exécuter un pas tendant vers quelque monarque sauvage installé à droite au milieu de ses principaux chefs, portait séparément en périlleux équilibre au sommet de sa tête et sur le plat de ses mains trois corbeilles simples, contenant chacune un lourd stock de fruits indigènes disposés en pyramide élancée. Une grosse baie rouge, en quittant par accident le monceau de la main gauche, terrifiait la ballerine, vers qui fonçaient, l'arme au poing, deux exécuteurs nègres au geste léthifère. L'œuvre entière avait une rare énergie, et l'expression de frayeur donnée aux yeux de l'almée atteignait un suprême degré d'intensité ; mais les fruits surtout faisaient valoir les dons spéciaux du créateur fameux de tant de natures mortes ; ils sortaient de la toile, et, à mi-chemin du sol, la baie fugitive était d'un pourpre éblouissant.

      Tout à coup, attirant nos regards par un sourd gémissement, Siléis subit une terrible crise. Fixant assidûment sur le tableau ses yeux agrandis par l'horreur, elle râlait d'épouvante, la respiration courte et le visage convulsé. Canterel, épiant avec une joie visible ces symptômes brusques, nous montra que, sous l'empire de l'effroi, la Soudanaise, dont il soulevait le bras nu, avait très fortement la chair de poule.

      Les mains à demi fermées, Félicité portait maintenant la maison-Dieu bien à plat sur l'extrême bout de ses dix doigts, groupés et un peu arrondis. Appliquée à rechanter sans trêve la même cantilène tout contre le tarot musical, qui en continuel fortissimo la ressassait avec elle, la vieille femme maintenait les halos dans leur étincelante vigueur.

      Baissant la tête pour regarder par en dessous, non sans le tenir avec ses deux mains horizontalement distantes, le bras de Siléis toujours médusée au même point par le tableau, Canterel, au moyen d'une lente descente, approcha d'un halo d'angle, jusqu'à effleurement, la portion d'épiderme tout à l'heure cachée par la poudre blanche.

      En observant à sa manière, nous vîmes se creuser dans la peau, sans douleur apparente ni effusion de sang, une cavité profonde affectant la forme d'un cône dont le brillant cercle vert eût constitué la base.

      Bientôt, du sommet de cette forure, un globule rouge tomba sur la maison-Dieu, salué par une triomphante exclamation de Canterel, qui leva un peu le bras de la Soudanaise, pour l'abaisser derechef après un léger déplacement horizontal.

      Au-dessus du même halo, une nouvelle cavité béa, qui, faible ment distante de la première, déjà contractée à demi, fournit à son tour un globule rouge. De nombreuses manœuvres semblables se succédèrent prestement. Sans franchir les limites du champ qu'avait recouvert le placet de Paracelse, le maître, fidèle à son énigmatique stratagème, ouvrait, de-ci, de-là, des cavités dans la peau de Siléis, procédant toujours, avec le bras noir maintenu sans cesse parallèle au tarot, par montées ou descentes rigoureusement verticales. Toutes identiques, les enfonçures coniques se refermaient doucement sans laisser de trace, après avoir libéré chacune un globule rouge, qui s'affalait sur la carte en passant par le centre exact du même halo vert. Canterel agissait avec hâte, comme pour mettre à profit le fugace phénomène de petite mort dû à la peur mortelle qu'inspirait encore à la Soudanaise l'aspect du tableau de Vollon. Les globules, en tas allongé, se réunissaient au milieu de la maison-Dieu, toujours aussi ardente à lancer crânement aux échos, pendant que luisaient de plus belle ses huit halos verts, le thème éternellement repris par Félicité.

      Enfin Canterel marqua le terme de l'expérience en écartant, pour l'abandonner aussitôt, le bras de Siléis, qui, ne voyant plus la toile tragique, vivement rengainée par Luc, retrouva son calme au moment où une attaque nerveuse paraissait imminente.

      Comme Félicité avait soudain cessé de chanter, le tarot, désemparé, cherchait vainement à poursuivre sans guide l'exécution de la cantilène. Après d'infructueux efforts pour ressaisir le fil de la phrase musicale entamée, il retomba dans son ancienne étrangeté symphonique, et les halos s'éteignirent.

      Canterel, marchant vers la rivière, nous pria de ne pas quitter un instant des yeux, en vue d'un futur témoignage, l'ensemble des globules rouges. Nous le suivîmes, entraînés par Félicité, qui, avec précaution, tenait toujours horizontalement, sur le bout de ses dix doigts, la maison-Dieu, vers laquelle convergeaient nos regards dociles.

      Arrivés, au bout d'une cinquantaine de pas, devant les rochers de la berge, nous dûmes, sur injonction du maître, constater chacun à tour de rôle, pendant que les autres continuaient d'épier les globules, l'absolue vacuité d'une petite excavation artificielle, qui, point d'aboutissement d'une mèche d'amadou assez longue, était disposée en trou de mine.

      Penchant en bonne place, dans le sens voulu, la maison-Dieu dès lors silencieuse, Félicité laissa rouler tous les globules jusqu'au fond de l'antre minuscule, et Canterel, après avoir mis le feu au bout libre de la mèche, nous ramena prudemment, en nous annonçant une explosion prochaine, jusqu'à la table récemment quittée.

      Là, pendant la lente combustion de l'amadou, le maître, pour nous faire prendre patience, nous mit au fait des événements suivants.


*

*       *


      Voyant un matin, dans une des belles rues de , une montre plate exposée de profil derrière la vitre du grand horloger Frenkel, l'inventive Félicité, stupéfiée par l'évidente présence d'un mécanisme complexe dans un boîtier d'épaisseur nulle, avait voulu enrichir ses séances d'un mystérieux attrait, basé sur une application outrancière du procédé compresseur : une fois pour vus tous intérieurement d'un mince appareil musical impossible à deviner, certains vieux tarots, dont elle usait chaque jour, fourniraient à ses périodes prophétiques de précieux éléments nouveaux, subordonnés à la nature et au rythme des airs.

      Mais, pour qu'on pût l'attribuer, comme l'exigeait le but pour suivi, à une intervention magique de puissances extra-terrestres, il fallait que, partant d'elle-même pour éviter une manœuvre de ressort qu'éventeraient vite des yeux forcément en éveil, la musique affectât une espèce d'incohérence fortuite excluant tout morceau normal. La sibylle songea que seules des créatures vivantes, enfermées dans la carte même, lui donneraient, selon son vœu, un continuel imprévu dans l'exécution, joint à une absolue spontanéité d'attaque.

      Cinq étages au-dessous de sa mansarde, logeait dans une boutique poudreuse le vieux bouquiniste Bazire, acheteur d'innombrables livres de rebut qu'il revendait aux prix d'occasion.

      Se rendant chez Bazire, qui voisinait parfois avec elle, Félicité s'enquit, en vue de son projet, d'un ouvrage concernant les insectes.

      Le vieillard lui remit plusieurs traités d'entomologie bien illustrés, qu'elle put feuilleter à loisir.

      Après diverses recherches, elle tomba sur le portrait de l'émeraud, qui retint son attention par l'extrême platitude de son corps.

      Selon un texte succinct encadrant le dessin, l'émeraud, aphaniptère parasite de la pyrole calédonienne, plante particulière au centre de l'Écosse, était doué parfois la nuit d'une phosphorescence intermittente qui, ne le touchant en aucun point, créait plus haut que lui, parallèlement à l'ensemble de son individu, une sorte de halo vert. Tant que durait le phénomène lumineux, l'insecte, blanc à l'état naturel, se parait, grâce au reflet de son nimbe, d'une riche nuance émeraude qui justifiait son nom.

      Séduite par l'idée de cette auréole, qui, apte sans doute à briller malgré un mince obstacle, lui fournirait, par sa venue miraculeuse au-dessus de tel tarot, une matière à saisissantes conclusions augurales, Félicité fixa son choix sur l'émeraud, dont la forme répondait juste à ses vues.

      Sachant que Bazire, en vue de son commerce, avait dans chaque grand centre son pourvoyeur de bouquins, Félicité, désemparée, eut recours à lui pour se procurer ses insectes. Il écrivit à son correspondant d'Édimbourg, qui, après d'obligeantes démarches, lui envoya six pots de terre contenant chacun une pyrole calédonienne cueillie dans la vallée du Tay et pourvue d'une colonie d'émerauds.

      Pressenti par Félicité, qui, anxieuse, jugeait que maître en l'art de la fine mécanique il pouvait seul réaliser le prodige rêvé, l'horloger Frenkel, enthousiasmé, offrit son concours gratuit contre l'exclusive propriété de l'idée, qu'il voulait ensuite exploiter lui même.

      Le marché fut conclu, et Frenkel, réclamant des émerauds pour guider son travail, reçut une des six pyroles calédoniennes.

      Etudiant les insectes des cinq autres plantes, Félicité vit apparaître un soir le halo annoncé. Ardent cercle vert, il étincelait au-dessus d'un aphaniptère, en l'accompagnant dans toute évolution. Peu à peu, chaque émeraud se para d'une semblable auréole, dont le milieu dominait sa tête. Il semblait qu'une cause unique eût provoqué cette illumination générale.

      La sibylle, cachant sa lampe, admira le spectacle de ces ronds éblouissants, qui, se croisant de divers côtés, produisaient un éclairage discret, en transmettant leur propre nuance au corps blanc des bestioles.

      Quelques minutes plus tard, tous les nimbes s'éteignaient un à un.

      Frenkel, avec succès, acheva, comme premier modèle, un rectangle entièrement métallique d'épaisseur inappréciable, symétriquement divisé en huit carrés pareils, qui, se suivant deux par deux, avaient tous un émeraud installé à leur centre. Chaque patte, tendant à se mouvoir, subissait l'étreinte d'une minuscule guêtre de métal, soudée à une bielle actionnant un ensemble de roues couchées à plat dans le sens général de l'objet. Finement dentés, moyeux et pourtours s'emboîtaient à la file, contraignant chaque roue à gagner en vigueur ce qu'elle perdait en vitesse ; la première, mue directement par la bielle, tournait sans peine grâce aux remuements de la patte en détresse, alors que, lente et robuste, la dernière, avec une série de piquants plantés dans son moyeu, poussait périodiquement l'extrémité d'une lamelle effilée qui, une fois lâchée, vibrait en rendant un son pur. Individuellement pourvus de six pattes donnant chacune sa note, les huit émerauds couvraient chromatiquement à eux tous cette étendue comprenant quatre septièmes majeures :


      En outre, édifié avec le concours d'un harmoniste éclairé, un prodigieux système frénateur de rouages inextricables, régentant les huit zones séparément et dans leur ensemble, s'opposait à la production de toute cacophonie sans exclure aucune combinaison rationnelle et analysable.

      L'instrument rappelait en miniature le componium (5) du Conservatoire de Bruxelles.

      D'avance réclamé par Félicité, intéressée à préserver ses séances de toute musique anticipée venant des tarots debout dans leur boîte, un infime poids mobile paralysait tous les organes de l'appareil au moindre abandon de l'horizontalité.

      Transformé en poche au moyen d'une lame mince qui fouilla toute son épaisseur en s'immisçant par un des bords étroits, un tarot enferma aisément le rectangle métallique, sans que son aspect se modifiât ni que le côté servant de passage ébauchât le moindre bâillement.

      Frenkel reproduisit son modèle, et bientôt les tarots, gaines insoupçonnables, eurent tous leur plaque musicale, qui, nantie de huit émerauds, entrait ou sortait sans efforts.

      Les résultats artistiques, dans leur pureté inattaquable, avaient l'imprévu souhaité ; souvent, sans souci de l'obstacle, des halos brillaient au-dessus de telle surface de carton, soulignant toujours par leur présence, due manifestement à quelque intime volupté auditive des exécutants, les meilleures périodes du concert.

      Par les soins de Félicité, tous les insectes étaient réquisitionnés à tour de rôle – puis relâchés dans les six plantes, où ils trouvaient leurs éléments de vie.

      La sibylle eut de grands succès avec ses tarots harmonieux, qu'elle employait durant ses séances du soir, pour avoir l'appoint des nimbes verts. Quel que fût le genre musical adopté par les émerauds, la vieille femme, avec sa faconde, en extrayait d'ingénieux corollaires à telle prédiction déjà fournie par la figure même la carte. Quand les auréoles survenaient, elle s'emparait avec avidité du nouveau thème fertile subitement offert à sa verve prophétique.

      Joint à l'aspect entièrement normal des tarots, le mystère de ces symphonies spontanées et de ces flamboyantes couronnes aériennes impressionnait les curieux, dont le nombre allait croissant.

      Au cours de leurs improvisations, les émerauds, comme sous l'empire d'une hantise, ébauchaient souvent, dans le ton de fa majeur, en s'efforçant vainement de la continuer, certaine mélodie caractéristique remarquée par Félicité. Un touriste anglais, mêlé un soir à l'attroupement habituel, entendit et reconnut – le premier tarot à peine abattu – l'étrange motif tracassant, début d'une cantilène d'outre-Manche qu'il chanta dès lors intégralement. Les émerauds, suivant sa voix pour exécuter avec lui – simultanément dans le registre du soprano et dans celui de la basse, à une distance de deux octaves – l'air tant de fois cherché, créèrent des halos vifs, qui paraissaient trahir, par leur intensité jamais atteinte encore, l'allégresse que procure une suppression d'angoisse. Surpris d'être ainsi copié, l'Anglais, sans se taire, pencha contre la carte son conduit auditif, pour mieux percevoir les sons. Quand il se releva, Félicité, interdite, vit dans la peau de son oreille et de sa joue huit cavités en entonnoir, qui, semblant d'après leur disposition symétrique être le fait des halos, se refermèrent, ignorées de lui, sans laisser aucune trace.

      L'Anglais, questionné par la foule, donna l'air pour un chant populaire écossais, intitulé : The Blue-Bells of Scotland (6).

      Se rappelant que les émerauds provenaient de l'Ecosse, Félicité, la curiosité en éveil, retint l'attestation, qu'elle transmit le lendemain à Bazire, en lui narrant toute l'aventure.

      Sur sa prière, le bouquiniste adressa certain questionnaire spécial à son compère d'Edimbourg, dont il reçut bientôt, joints à un exemplaire demandé des Campanules d'Ecosse, maints renseignements circonstanciés. On avait cueilli, au bord même du Tay, les six pyroles calédoniennes en un lieu plein de gras pâturages, à proximité d'un banc de pierre où souvent un jeune pâtre allait s'asseoir pour jouer du bagpipe en surveillant de loin ses troupeaux. Refrain favori du jouvenceau, les Campanules d'Ecosse – dans leur ton original de fa majeur – revenaient sans cesse, imprégnant les émerauds, qui, dotés plus tard d'un pouvoir musical, s'étaient efforcés d'ébaucher le motif sommeillant dans leur mémoire, jusqu'au jour où, grâce à un guide, ils avaient retrouvé l'œuvre entière. La joie dénoncée alors par l'excessive accentuation de chaque auréole devait s'attribuer à l'enivrante évocation fugitive de leur froid climat natal, qui, dans une atmosphère nouvelle, trop douce pour eux, leur inspirait sans doute quelque regret nostalgique.

      Hantée par le plus impressionnant détail de l'aventure du touriste anglais, Félicité, chantant elle-même en fa aux émerauds – prompts à le jouer dès lors à sa suite dans le bas en même temps que dans le haut – l'air des Campanules d'Ecosse appris par cœur, obtint à volonté des halos aveuglants, qui creusaient mystérieusement sans douleur la peau de ses mains exposées au-dessus d'eux. Le ton original était favorable à l'unanime resplendissement des halos, en permettant aux huit émerauds d'un même tarot d'être tous militants.

      A ses séances, entonnant la mélodie sous forme d'incantation, elle utilisait pour ses prophéties outre la vigueur lumineuse des nimbes, l'énigmatique et passagère apparition de ses cavités manuelles, vaticinant d'après leur profondeur ou leur façon de se refermer.

      Seuls les halos provoqués par l'exécution des Campanules d'Ecosse, pour lesquelles jamais les insectes ne purent se passer de guide, avaient la force d'entamer un épiderme.

      Intrigué par la présence même des nimbes et surtout par leur secrète faculté perforatrice, Canterel se promit d'étudier de près les émerauds, qui, mentionnés brièvement dans les livres, avaient échappé jusqu'alors aux sérieuses investigations des naturalistes.

      Un soir, examinant un halo à travers une sorte de loupe d'horloger fixée à son orbite – pendant que, pour lui seul, Félicité, de sa vieille voix, soufflait efficacement les Campanules d'Écosse aux huit émerauds d'un rectangle musical dégainé – il découvrit, tournant rapidement en sens contraires, deux cônes lumineux presque inexistants, qui, joints par leurs bases, se tenaient debout en équilibre – une pointe sur la tête d'un des insectes, l'autre en l'air. Le cône inférieur était uniformément bleu, le plus haut entièrement jaune.

      Engendrée sans dégradation par les deux cercles se frôlant à rebours et douée de sa riche nuance verte par l'amalgame du jaune et du bleu, l'auréole, qui, mince et définie, restait fixe vu la neutralisation des deux mouvements, contrastait par son éclat superbe avec la faiblesse des cônes, totalement absents pour l'œil nu.

      Prenant un émeraud mort pour le disséquer, Canterel trouva dans la tête, debout aussi et base contre base, deux imperceptibles cônes blancs en matière sèche et dure, adhérant par leurs pointes respectives aux deux pôles d'un minuscule réduit sphérique, dans le haut duquel son scalpel venait d'ouvrir une fenêtre latérale.

      Le maître, devinant tout, lança en place voulue un fort courant électrique, et les cônes blancs, suivant ses prévisions, pivotèrent en sens opposés. En même temps, un halo d'ardeur moyenne se forma juste au-dessus d'eux, provenant de deux cônes radiants que la loupe révéla.

      L'énigme, dès lors, était résolue. Sous l'empire d'un contentement momentané, les émerauds, par l'effet de quelque subtile innervation, élançaient les cônes blancs, qui aussitôt projetaient en l'air, non sans l'amplifier fortement, une rayonnante image d'eux-mêmes. C'était grâce à une certaine grosseur débordante de l'aérienne substance brillante que les deux bases factices se frôlaient – celles des cônes réels demeurant seulement proches voisines.

      Pour Canterel, l'apparition des halos, tout en servant à manifester, à la manière du ronron des chats, un bien-être quelconque, devait avoir en principe, comme la phosphorescence des vers luisants, une signification amoureuse et constituer une sorte d'appel en vue de l'accouplement.

      Le maître poussa plus loin ses investigations anatomiques. La pointe de chaque cône réel, franchissant une ouverture du réduit sphérique, tenait au centre d'un libre petit disque blanc extérieur, parallèle au plan du halo et enceint d'une haie circulaire de filaments nerveux qui, courtes ramifications d'une seule fibre, déterminaient, au moyen de leur influence magnétique, un mouvement giratoire rappelant, par son origine, celui des moteurs électriques. Le disque, dès qu'il tournait, transmettait son élan au cône, qui ne faisait qu'un avec lui.

      Rayant avec intention – l'orbite toujours garnie – le cône inférieur à l'aide d'une pointe d'acier, Canterel, comme il s'y attendait, vit briller au-dessus de l'émeraud mort une raie bleue photogène, pareille, en plus grand, à la brusque éraflure. Éprouvé de même, le cône supérieur donna plus haut, en jaune, un résultat identique.

      Traçant alors des stries en sens divers, le maître obtint subitement sous forme de minces clartés dans l'espace – en bleu ou en jaune suivant le cône attaqué – des reproductions de tous ses primitifs dessins, exactes dans leur augmentation.

      Confirmant d'intimes conjectures, ces apparitions linéaires lui montrèrent comment les cônes, livrant en pleine rotation leur surface entière au frottement de l'air enfermé dans le réduit sphérique, engendraient lumineusement leurs doubles nets et complets, prompts à s'éteindre au premier temps de repos. Attribuant à quelque différence de matière le contraste des deux nuances enfantées, Canterel, avec un fin pinceau, déposa une goutte de certaine préparation sur chaque cône – et eut en effet deux réactions chimiques dissemblables.

      Chaque émeraud, mis droit ou obliquement, de côté ou à l'envers, portait toujours son halo de même, comme une auréole parant le sommet de sa tête – les deux doubles cônes semblant se mouvoir autour d'un seul long pivot idéal.

      Le maître, cherchant la cause de cette constance dans l'orientation relative de la figure phosphorescente, perçut un léger écart de tons différenciant les deux hémisphères du réduit, faits de deux substances blanches distinctes. Il les sépara au moyen de son scalpel puis en arracha les cônes et les nerfs, possédant, dès lors, deux calottes finement percées aux pôles, dont l'une montrait toujours la délicate fenêtre pratiquée en vue des précédentes observations.

      Promenant tour à tour les deux légers objets à travers les cônes de lumière créés, aux sons des Campanules d'Ecosse, par un émeraud vivant, Canterel, à l'aide de sa loupe, vit que, doué d'une transparence particulière dont jouissaient d'ailleurs maints autres corps déjà essayés, l'hémisphère supérieur ne troublait en rien la figure, aussi insoucieusement immuable qu'un rais de soleil où l'on agite une lame de verre. Par contre, l'hémisphère inférieur portait le désarroi partout, obstacle infranchissable contre lequel butaient pêle-mêle les atomes lumineux, qui trouvaient là non pas seulement l'étanchéité parfaite mais l'antipathie et le refoulement. Ainsi s'expliquait comment, jouant dans la tête de l'insecte un rôle de réflecteur, la moitié basse du réduit sphérique, légèrement douée au reste d'une courbure spéciale très amplificatrice, dardait sans cesse loin d'elle l'ensemble de la figure brillante.

      Les divulgations du verre grossissant mettaient en relief la raison, mystérieuse pour l'œil nu, de l'apparition des cavités dermiques : rendu perforant par la giration, le cône aérien supérieur enfonçait sa pointe dans un pore, qu'il distendait impérieusement.

      Etonné d'abord qu'une simple luminosité impalpable eût la force d'entamer une peau, Canterel se souvint qu'en Amérique, suivant de sérieux témoignages, certain fétu de paille, doué par un terrible ouragan d'un vif mouvement de rotation, s'était de lui-même fiché profondément dans le bois d'un poteau télégraphique.

      Un rapide tournoiement pouvait donc permettre à un corps fragile de vaincre plus dur que lui, et le fait, dans le cas présent, frappait d'autant plus qu'en l'effleurant de côté la peau, comme une foule d'autres substances, demeurait transparente à la luminosité.

      Constatant que les cavités ne saignaient jamais grâce à la délicatesse inimitable du procédé perforateur, Canterel évoqua soudain une particularité touchant les célèbres placets de l'alchimiste Paracelse, qu'il regardait avec admiration, charlatanisme à part, comme l'un des plus puissants esprits du XVIème siècle.

      La théorie des placets, si proche, malgré sa grossière base métaphysique, des modernes thèses scientifiques sur les vaccins et l'opothérapie, lui apparaissait surtout comme un génial aperçu prodigieusement précurseur.

      Paracelse considérait chaque composant du corps humain comme une individualité pensante, qui, ayant en propre une âme observatrice lui permettant de se connaître mieux que quiconque, savait, en cas de maladie, quel remède pouvait la guérir, n'attendant, pour faire des révélations sans prix, que des questions habilement posées par un pénétrant médecin bornant sagement là son vrai rôle.

      Partant de cette idée, l'alchimiste avait élaboré, sous le nom de « placets », un certain nombre de poudres blanches, douées de différents effets définis.

      Chacune, chargée d'une mission interrogative, agissait spécialement sur tel organe, prompt à sécréter alors une substance inconnue qui, facile à recueillir, constituait, sous forme de réponse, le remède réclamé.

      L'appellation, prise dans le sens latin strict « Plaise à... », trahissait à elle seule l'essence métaphysique de la conception. C'était en humble solliciteur que Paracelse, avec conviction, s'adressait aux organes, envisagés comme de mystérieuses puissances voulant être amadouées.

      Tel placet influençait le foie, qui, dès lors, versait dans le sang, où l'on pouvait s'en emparer, une substance apte à vaincre les troubles hépatiques ; tel autre incitait l'estomac à livrer, par la même voie, une drogue efficace contre toute dyspepsie ; un troisième adjurait le cœur de fournir l'essence souveraine à donner aux cardiaques.

      Exhorté de la sorte par son placet particulier, chaque élément corporel d'un sujet sain fabriquait certain ingrédient, que Paracelse captait pour l'administrer aux malades.

      Exceptionnellement, au lieu de s'avaler, plusieurs placets jouissaient d'un mode d'application direct.

      C'est ainsi qu'étendue sur l'œil même, tenu pour une personnalité sagace, une des poudres-suppliques procurait, en flux lacrymal, un collyre universel – et qu'une autre, en recouvrant la peau, entité clairvoyante, suscitait par suppuration un baume radical pour toute affection cutanée.

      En fait, cette méthode ne portait sûrement aucun fruit, vu les spéculations toutes dogmatiques de Paracelse, qui, de bonne foi, pensait consulter de sages intelligences et récolter leurs instructions.

      Nulle vertu curative ne pouvait échoir aux sécrétions provoquées par les fameuses poudres – inoffensifs excitants, effectivement topiques, dont les formules nous sont parvenues. Malgré sa stérilité, l'idée offrait un suprême intérêt en tant qu'avant-courrière du système qui, plus tard, avec Jenner puis avec Pasteur, devait révolutionner la thérapeutique. Paracelse, d'après Comte, eût représenté l'époque théologique du principe des vaccins, arrivé dans la suite, après une insensible transition métaphysique, à sa période positive.

      L'assurance, studieusement acquise, que le mot « placet », au XVIème siècle déjà, servait à désigner une requête confirma, pour Canterel, la croyance de Paracelse au libre arbitre des souveraines puissances qu'il implorait.

      Or, dans son De vero medici mandato, volumineuse monographie de ses placets, Paracelse, entre cent exemples, cite ce fait marquant.

      Spécialement intéressé, au seul point de vue dialectal, par une tribu nègre de l'Ouest-Africain, l'explorateur Lethias, ami de l'alchimiste, en avait ramené, sous le nom de Milnéo, le plus intelligent sujet, qui, apte à lui permettre de continuer à domicile des études idiomatiques entamées sur place, ne s'était résigné à le suivre que sous condition de s'adjoindre sa compagne noire Docenn.

      Depuis longtemps, Milnéo souffrait de certaine dermatose endémique dans sa contrée natale. Revenu en Europe, Lethias, en vue d'un traitement, conduisit son protégé à Paracelse, qui, stricte ment esclave de sa doctrine, estima qu'une peau nègre ne pouvait guérir que sous l'action d'un remède livré par une de ses pareilles.

      Il appliqua sur le bras de Docenn, toute désignée pour l'expérience en tant qu'issue de la même tribu que Milnéo, une dose du placet ad hoc.

      Bientôt commença une suppuration dont le coloris inusité justifia le choix d'un sujet de race noire en dénotant une réaction autre que celle des peaux européennes. Dans l'humeur, Paracelse remarqua pour la première fois des globules rouges qui, soumis à l'analyse, lui donnèrent principalement, à sa grande surprise, « charbon, soufre et salpêtre », éléments de la poudre à canon, telle que Roger Bacon l'avait inventée trois siècles avant. Mais, détrempés par la sécrétion qui les avait amenés, les minuscules grains restèrent privés de tout pouvoir détonant, même après diverses tentatives de dessiccation.

      Estimant que l'obtention d'une retentissante explosion donnerait un vif relief à sa découverte, dont l'imprévu l'enorgueillissait, l'alchimiste voulut savoir si la formation du pulvérin précédait la venue du suintement humidifiant. Une conclusion affirmative s'imposa quand, au cours d'une nouvelle expérience, il recueillit plusieurs globules vierges de toute humeur, en fouillant avec de délicats instruments d'acier, peu après la pose du placet, la peau de Docenn, qui, dure au mal, se laissa faire sans plaintes. Mais ce mode d'extirpation entraînait une effusion de sang dont Paracelse, malgré d'infinies précautions, ne put jamais garantir les globules, dès lors inondés et perdus.

      Entre-temps, l'alchimiste, employant l'humeur comme calmant telle que la fournissait la peau sollicitée, avait guéri Milnéo – dont le mal évidemment s'était apaisé de lui-même.

      Méditant l'anecdote, Canterel avait composé le placet en cause, dont la formule, prise dans la monographie, indiquait à doses précises, comme substances fondamentales : hydrate de sodium, anhydride arsénieux, chlorure d'ammonium, silicate de calcium et nitrate de potassium.

      Par curiosité il l'étendit sur la peau d'un noir – et trouva, dans la suppuration prévue, maints globules donnant essentiellement, à l'analyse, les trois substances nommées par l'alchimiste.

      Songeant que l'organisme humain recèle du carbone et du soufre, le maître comprit vite le phénomène. Éléments du placet, qui riche en nitrate de potassium fournissait directement le salpêtre, l'hydrate de sodium et l'anhydride arsénieux, extrêmement avides l'un de carbone, l'autre de soufre, captaient les parcelles de ces deux corps éparses dans le derme.

      Or le pigment spécial qui colore les peaux nègres, doué de nombreuses affinités chimiques, attire sept corps divers, dont l'hydrate de sodium, l'anhydride arsénieux et le nitrate de potassium. Subjugués par lui en même temps que le salpêtre, l'hydrate de sodium et l'anhydride arsénieux apportaient leur récente réserve de carbone et de soufre – et de ces accointances fortuites naissaient les globules, grâce à quelque interne mouvement pétrisseur de la peau en travail préparant sa suppuration.

      Le rôle capital que jouait le pigment expliquait l'absence, vérifiée par Canterel, de tout globule mystérieux dans les réactions analogues des sujets de race blanche.

      Trouvant, lui aussi, un intérêt puissant à faire exploser un pulvérin de pareille provenance, le maître, employant à son tour de fins outils d'acier, se buta, comme Paracelse, à l'impossibilité d'aller prématurément chercher fort avant dans la peau, sans les tremper d'un sang dû à d'inévitables coupures, les globules sensationnels – mouillés irrémédiablement quand on les recueillait dans l'humeur.

      Or voici que l'appareil lumineux des émerauds, par sa façon délicate d'explorer le derme sans ruptures de vaisseaux, pouvait lui permettre d'atteindre son but.

      La peau d'un noir, après application du placet habituel, fut attaquée un soir, avant toute suppuration, par huit invisibles pointes lumineuses, aux sons des Campanules d'Écosse doublement exécutées par un rectangle à musique sous la conduite vocale de Félicité, qui employait ainsi, à la demande de Canterel, le seul moyen d'obtenir des émerauds une irradiation intensément perforatrice.

      Mais le maître, sa loupe dans l'orbite, vit les cônes éthérés, exempts de troubles, traverser la peau sans l'ouvrir, comme des rayons errant dans du verre. Notoirement moins souple que le nôtre, l'épiderme nègre offrait des pores trop résistants à l'aérienne pointe pivotante, qui dès lors agissait comme avec toute matière transparente à son élément.

      D'autres sujets noirs, hommes ou femmes, fournirent les mêmes résultats négatifs.

      Refusant de s'avouer vaincu, le maître espéra que, dilatés par le phénomène d'horripilation – dit chair de poule ou petite mort – les pores deviendraient pénétrables.

      Le froid n'ayant pu suffire, Canterel voulut mettre à l'épreuve les effets de quelque vive terreur – qu'il n'essaya pas d'inspirer à des noirs dès longtemps transplantés en Europe et trop confiants en nos lois, prohibitives de toutes violences.

      Il se rappela une profonde impression personnelle ressentie, lors d'une récente exposition des œuvres de Vollon, devant la fameuse Danseuse aux fruits, considérée comme le chef-d'œuvre du grand peintre. Le catalogue formulait ainsi l'argument, inspiré par une coutume soudanaise :

      « Chaque année, à Kouka, suivant une tradition quasi religieuse, quand les arbres nourriciers laissent ployer leurs branches surchargées, une première sélection de fruits, apportée par une danseuse, doit, à l'issue d'un pas difficultueux, être solennellement déposée en offrande aux pieds du souverain entouré de sa cour ; si un seul fruit tombe durant la danse, la ballerine est mise à mort sur-le-champ, et une autre, qu'attend la même peine capitale en cas de brusque déficit analogue, recommence la figure. Selon une croyance superstitieuse qui explique une telle rigueur, si ce premier lot n'est pas remis intact au souverain, un passage de sauterelles ne peut manquer de détruire le restant de la récolte, non sans ravager en même temps toutes les cultures ; or la chute d'un des fruits présentés constitue de suite une menace qui, se rapportant au fléau dévastateur, exige, pour être conjurée, le trépas immédiat de la délinquante. Dans l'effroi continuel qu'inspire en ces pays la fréquente famine due aux sauterelles, on n'hésite pas à immoler quelques danseuses, croyant sauver ainsi des vies par milliers. Exigeant forcément un suprême luxe, l'offrande au souverain comporte toujours un grand nombre de fruits, échafaudés en hautes pyramides dans trois corbeilles primitives, que l'almée, durant sa danse, complexe et assez vive, tient en menaçant équilibre au faîte de son chef et sur la face charnue de ses mains bien déployées. Ces conditions rendant le problème ardu, plu sieurs victimes souvent, sont sacrifiées sur l'heure pour allégement accidentel de leur charge, avant qu'une ait enfin la chance d'atteindre victorieusement le but. Aussi la plus cruelle frayeur étreint-elle les malheureuses pendants l'accomplissement de leur tâche. »

      Joignant à son célèbre don de traiter prodigieusement les fruits une maîtrise incontestée dans l'exécution de ses personnages, Vollon avait trouvé là, pour son genre, un merveilleux sujet. Assez avisé pour adopter, de préférence à tout autre, le moment tragique où s'échappait un fruit – non sans choisir pour jouer le rôle de ce dernier une grosse baie rouge attirante – il avait imprégné d'une dramatique épouvante les traits de son héroïne, qui, voyant fondre sur elle deux exécuteurs prêts à frapper, gardait encore ses pieds gracieux croisés par un pas chorégraphique – nettement orienté vers le souverain, assis à droite parmi ses dignitaires. Les fruits des trois corbeilles instables avaient un miraculeux relief, et la pourpre de la baie fatale rutilait ; tous les noirs personnages vivaient – et l'ensemble, stupéfiant de vérité, forçait l'admiration des moins connaisseurs. Canterel avait longuement contemplé l'illustre toile, étonné de voir certaines superstitions s'éterniser en dépit de tout chez les peuplades primitives. Souvent, en effet, les sauterelles, survenant malgré le plein succès de la danse, auraient dû détruire le credo – qui pourtant subsistait, comme par exemple la foi en l'immédiat pouvoir des faiseurs de pluie, dont les pratiques ne donnent assurément que de bien rares résultats, d'ailleurs fortuits.

      Le maître songeait maintenant qu'à la vue d'une telle œuvre, appelée à frapper spécialement un œil barbare ignorant tout artifice pictural, quelque Soudanaise sortie victorieuse, après mille angoisses, de la terrible épreuve annuelle ressentirait, par contre coup, un effroi subit, capable de provoquer à la seconde opportune un violent phénomène d'horripilation.

      Jugeant toute reproduction insuffisante, Canterel s'enquit de l'original, en vente chez un grand marchand qui, moyennant arrangement, lui en assura pour une imprécise date à venir la possession momentanée.

      Par une correspondance explicite échangée avec le consul de France au Bornou, il apprit l'existence de la danseuse Siléis, qui, ayant cinq ans de suite mené à bien l'effrayant tour de force, non sans transes chaque fois grandissantes, était, la sixième fois, tombée, au moment de commencer, en de telles convulsions qu'on avait dû l'exempter à jamais du pas comminatoire ; depuis lors, impressionnable à l'excès, Siléis évitait par un détour – n'en pouvant supporter même la vue, trop infestée pour elle de torturants souvenirs – le lieu réservé à la danse des fruits.

      Muni par Canterel d'instructions pressantes jointes à un crédit illimité, le consul, taisant par ordre tout renseignement déflorateur pouvant nuire à l'intensité future du choc mental attendu, décida Siléis, alléchée par une forte prime, à partir vers Locus Solus, sous l'égide obligeante d'un trafiquant de coton prêt à quitter le Bornou pour Paris.

      Après l'arrivée de Siléis, le maître, en vue d'un captivant procès verbal à signatures nombreuses, se promit d'illustrer de son mieux l'expérience, qui, basée sur un effet non renouvelable de surprise et d'illusion, serait forcément unique. Il importait que le pulvérin, pour agir de manière frappante, fît sauter quelque fragment de rocher, après s'être immiscé devant témoins, sans préparation intermédiaire dispensatrice de pouvoir explosif, du tréfonds de la peau noire jusqu'au trou de mine.

      Comptant sur nos attestations et paraphes, Canterel, adoptant les abords d'une rivière aux berges rocheuses, prépara tout pour la fin d'une séance que nous donnerait Félicité – chargée de choisir au moment voulu, entre divers tarots, celui dont les émerauds, par l'entrain de leur musique spontanée, lui sembleraient le plus dispos ; nu, un rectangle musical n'eût pas commodément recueilli les globules. A Luc devait échoir la tache de dévoiler brusquement, sur un ordre, le tableau de Vollon.


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*       *


      Depuis un moment, voyant que la mèche tirait à sa fin, Canterel avait accéléré son débit. Quand il se tut, le feu gagnait déjà l'intérieur du trou de mine.

      Après une anxieuse attente, l'explosion espérée se produisit, forte et bruyante, disloquant le rocher, dont les éclats, lancés en tous sens, proclamèrent la réussite de l'expérience, pleinement concluante. Le maître, avec une écritoire fournie par Félicité, rédigea sur une large feuille un strict et rapide procès-verbal de l'événement, en appuyant sur l'irréfutable identité des globules, transportés directement sous nos yeux, sans substitution ni apprêt chimique, du fond de la peau béante jusqu'à l'excavation rocheuse. Tous nous signâmes sur sa demande.

      Offert à notre attention par Canterel, le bras de Siléis, réagissant au placet, commençait à sécréter le pseudo-remède pour maladies cutanées.


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(5)  Machine à composer.

(6)  Les Campanules d'Ecosse.




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