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Locus Solus

Raymond Roussel
© France-Spiritualités™






CHAPITRE VII

      Tournant le dos à la rivière, le maître nous entraîna jusqu'à la lisière d'un admirable bois touffu, sous le couvert duquel nous pénétrâmes à sa suite.

      Bientôt nous atteignîmes une vaste clairière poétique, où flânait un adolescent au teint aduste, pauvrement vêtu de façon assez voyante, comme ceux qui veulent capter les regards et grouper la foule autour d'eux afin de dérouler un spectacle en pleine rue.

      Canterel nous l'annonça, sous le nom de Noël, comme un diseur de bonne aventure parcourant le pays depuis peu.

      Ayant eu vent de la présence de Félicité à Locus Solus, Noël, par émulation, était venu la veille donner une séance fort curieuse au maître qui l'avait prié d'exercer aujourd'hui son art devant nous dans cette clairière enchanteresse, saisissant avec joie l'attrayante occasion de nous faire comparer le talent de ces deux augures de grand chemin, si différents par l'âge et par le sexe.

      Sac aux épaules comme un soldat, Noël surveillait, en l'appelant doucement « Mopsus », un coq alerte qui, marchant auprès de lui, portait sur le dos son bagage personnel dans une hotte exiguë, fixée par deux lanières embrassant respectivement son cou et ses plumes caudales. Les parois de l'objet, dont la carcasse, légère ment courbe, épousait le corps de l'oiseau, étaient finement faites en un filet très élastique, distendu par l'entassement de maints articles prisonniers, chargés çà et là de métalliques reflets de lune.

      Noël mit le coq debout sur une légère table pliante, qu'à notre approche il venait d'installer sur le sol, puis, lui enlevant sa hotte, nous proposa des horoscopes.

      Faustine s'avança et, questionnée par l'adolescent, dit l'année de sa naissance, en précisant le jour et l'heure.

      Sortant le contenu de la hotte afin de le ranger sur la table, en nous prévenant que pour tous ses agissements il puiserait unique ment à cette réserve spéciale, Noël, consultant un petit livre d'éphémérides trouvé dans le tas, reconnut que la constellation d'Hercule avait présidé avec Saturne aux premiers souffles de la jeune femme.

      Il tendit alors à Mopsus, qui la prit dans son bec une longue tige d'acier unie et pointue.

      Le coq, gagnant le milieu de la table, se coucha sur le dos, non sans froisser les plumes de son panache, puis saisit dans sa patte droite le fort bout de la tige, dont il dressa verticalement la pointe vers le ciel. Levant à chaque instant les yeux, Noël fit légèrement obliquer la petite lance, qu'il braqua juste sur Saturne, astre éclatant placé presque au zénith. Dès lors, mis par l'acier en communication magnétique avec la planète, l'oiseau devenait clairvoyant pour déchiffrer la destinée de Faustine.

      Strictement immobile, Mopsus, repliant sa patte gauche, appuyait sur le milieu de son corps la tige inondée de rayons de lune et tenue fixement sans frissons. Avec une conviction manifeste, il s'imprégna longuement des effluves initiateurs émanant de l'astre visé.

      Le coq se releva enfin, après avoir pincé de nouveau avec son bec la tige qu'il rangea dans la réserve d'objets.

      Là il s'empara d'un chapelet et l'étendit devant Faustine, en lui désignant clairement un ave.

      Apprenant de Noël que Mopsus l'incitait de la sorte à conjurer par une pieuse récitation quelque prochain malheur, Faustine superstitieuse et visiblement troublée par les manœuvres de l'oiseau, prit l'ave dans ses doigts et murmura la prière prescrite.

      Dans le butin de la hotte, près d'une longue boîte en verre contenant une provision de pailles rendues spongieuses, nous dit-on, par une habile préparation, brillait une petite sphère de cristal presque pleine d'un liquide rouge vif – et pourvue, en guise de goulot, d'un mince tube droit de même matière. Ouvrant la boîte, Noël prit une paille et, sans laisser de jeu, l'enfonça légèrement dans l'extrémité du tube, à la place d'un étroit bouchon de liège qu'il venait d'enlever.

      Mopsus, penchant la tête pour saisir le tube dans ses mandibules, offrit le tout à Faustine, qui, sur l'ordre du jouvenceau, agrippa la sphère à pleine main.

      Bouillonnant sous l'action de la chaleur, le liquide monta dans le tube – puis dans la paille, qui, peu à peu, s'imprégna entièrement de rouge à son contact jusqu'aux deux tiers de sa hauteur. L'ascension terminée, le coq reprit l'objet et vint le rendre à Noël, qui, attendant un moment le retour du liquide, vite refroidi, enleva la paille pour replacer le bouchon.

      Mise en demeure par l'adolescent de penser, sous forme de question, à quelque événement propice ou néfaste qui, intéressant ses jours passés, présents ou futurs, lui suggérât, même accompli, un doute angoissant, Faustine, s'avouant insuffisamment éclairée, voulut et obtint des exemples nettement explicatifs.

      Dans le temps révolu, elle pouvait choisir comme fait heureux : Ai-je eu ainsi que je le crois, venant de telle part, un amour réciproque et sincère ? – et comme incident funeste : Ai-je eu selon mes craintes, en certaine occurrence, le blâme inavoué de tel cœur attaché au mien ? L'heure actuelle comportait des demandes analogues, et l'avenir offrait une aire sans limites aux formules interrogatives.

      Ayant réfléchi un moment, Faustine dit que sa question était mentalement posée.

      Le jeune garçon prit à deux doigts, pour le jeter en l'air presque aussitôt, un dé à jouer de vieil ivoire, qui monta haut en tournoyant et retomba au milieu de la table. La face supérieure portait en rouge, outre le chiffre 1 marqué dans un angle, cette phrase brève : L'ai-je eu ? tracée en fins caractères d'écriture semblant formés par des veines de l'ivoire.

      Noël dit à Faustine que d'après la révélation du dé elle avait évoqué interrogativement dans le passé une circonstance avantageuse. Inclinant le visage en signe d'affirmation, la jeune femme, anxieuse et désappointée, demanda vainement la réponse à l'adolescent, qui d'ailleurs n'avait jamais prétendu la donner. L'intime nature de la question émise par l'esprit du sujet ayant une profonde importance, que nous devions comprendre sous peu, le but du dé, essentiellement magique suivant Noël, était seulement de pénétrer la pensée en jeu avec une sûreté infaillible, sans laisser le champ libre, comme l'eût fait une information directe, à quelque mensonge taquin propre à déjouer exprès les combinaisons de l'opérateur.

      En parlant, Noël nous mettait le dé sous les yeux. Paraissant veiné par les lettres, l'ensemble des six faces, numérotées en angle de 1 à 6, montrait isolément ces trois formules : L'ai-je eu ? l'ai-je ? l'aurai-je ? une fois en rouge, l'autre en noir, chacune occupant la plate antipode de sa pareille. Le choix d'un incident fortuné ou contraire était révélé au jouvenceau par la présence sur la face gagnante d'une inscription rouge ou noire – le côte chronologique du renseignement se trouvant subordonné au temps du verbe. Partout le chiffre suivait la teinte de la formule.

      Noël ouvrit un long volume étroit à luxueuse reliure bleue, vieille et usagée, sorte de code cabalistique dont il nous donna le secret. Le livre entier se divisait en groupes de six pages qui, se rapportant chacun à telle constellation, n'offraient que des paragraphes indépendants et courts, dont les quelques lignes renfermaient, sous forme de parabole plus ou moins obscure, une destinée humaine. Ces chapitres égaux avaient tous leur pagination individuelle.

      Rapidement l'adolescent parcourait le livre, fait de magnifique vélin maintenant sale et usé comme la reliure. Tous les trois feuillets, à droite, un nom de constellation inscrit de biais, en haut, dans le coin extérieur, tranchait par ses grosses capitales avec le texte même, prodigieux de finesse. Noël, lisant ces titres, s'arrêta sur HERCULE, dont les étoiles avaient, d'après ses recherches, signalé, en compagnie de Saturne, la naissance de Faustine – et déclara que sur les six pages du chapitre en cause la première seule pouvait contenir la sentence cherchée, selon le dé, qui, ayant achevé sa mission par cette désignation due au gain de la face 1, fournissait un mode d'investigations fort juste. Un examen sérieux du livre eût en effet montré six différents genres d'esprit régentant respectivement les pages correspondantes de chaque chapitre ; une frappante analogie de pensée mariait donc entre elles toutes les pages 1 ; dans l'ouvrage entier les pages 2 également constituaient une sorte de famille homogène, et il en allait de même, sans lacune, jusqu'à l'ensemble des pages 6. En préférant le passé, le présent ou l'avenir pour situer son interrogation secrète, le sujet projetait sur son caractère intime une précieuse lumière, complétée par son choix d'un événement bon ou défavorable. Optimisme, timidité, hypocondrie, défiance, témérité, scrupule, prévoyance transparaissaient finement dans la question intérieure que devinait le magique dé infaillible. Imposant, vu le moyen d'enquête adopté, le sextuple assortiment des pages, l'étude approfondie de ces sentiments multiples avait servi de base à la composition du texte cabalistique. Le chapitre une fois désigné par les astres, le numéro de la face d'ivoire gagnante devenait celui du folio à scruter.

      Noël posa en ligne bissectrice sur la page 1 du chapitre d'Hercule la paille récemment rougie aux deux tiers par le liquide sensitif de la sphère en cristal. Exactement aussi long que la portion imprimée, le mince fétu aboutissait sans empiétement aux deux marges haute et basse ; partant de la première ligne, sa section rouge finissait vers le milieu d'un paragraphe que le jeune garçon toucha du doigt. Là résidait le destin de Faustine.

      Le procédé indicateur, cette fois encore, était rationnel. De la vitalité du sujet et de son tempérament dépendait en effet l'ascension plus ou moins hardie, au sein de la paille neuve, du liquide rouge dont la trace culminante désignait l'alinéa fatidique. Or, du début à la fin de chaque page, la rédaction des paragraphes comportait un crescendo régulier, concernant l'exaltation artistique, patriotique ou amoureuse enclose dans les récits paraboliques. C'est pourquoi, dans son geste investigateur, Noël plaçait en haut le côté rouge du fétu. Après chaque séance, le jouvenceau, pour remplacer la dose bue par la paille, reversait dans la sphère, en nombre voulu, des gouttes de liquide rouge, sans lesquelles l'enquête subséquente se fût trouvée faussée.

      A l'aide d'une loupe, Noël nous lut ainsi le mystérieux passage, que Mopsus parut écouter attentivement :

      « Dans la cour de son palais de Byzance, la courtisane Chrysomallo se fit hisser par ses gens sur son fier cheval noir Barsymès, qui piaffait d'impatience sous un royal harnachement. Puis elle sortit, radieuse, pour une libre course à travers plaines et forêts. Vers le soir, presque au moment de tourner bride pour regagner sa demeure, elle sentit son éperon qui, de lui-même, piquait régulièrement à coups pressés le flanc de sa monture. Basymès s'élança au galop sans que rien pût l'arrêter. Quand vint la nuit, le chemin s'éclaira d'une lueur verdâtre suivant partout l'amazone. Cherchant le point d'où rayonnaient ces feux, Chrysomallo aperçut son éperon qui, luisant d'un éclat glauque, illuminait les alentours, entraînant toujours son pied malgré elle pour creuser chaque fois davantage la plaie sanglante du cheval. Cette fuite éperdue se prolongea des années. L'éperon, qui frappait sans trêve, gardait pendant le jour sa clarté blafarde, que la nuit rendait fulgurante. Et à Byzance nul ne revit jamais Chrysomallo. »

      L'adolescent interpréta clairement le récit.

      Pareille à Chrysomallo partant gaiement en promenade, Faustine commencerait, joyeuse, une intrigue pleine de promesses avenantes. Mais son amour, jugé d'abord par elle-même frivolement superficiel, deviendrait avant peu tenace et tyrannique, en s'imprégnant de torturante jalousie. Symbole de ce talonnant amour qui, en dépit de nombreux efforts refrénateurs, entraînerait à jamais sa victime dans de fatales voies inconnues, l'éperon, par son glauque rayonnement éclairant la route aux heures noires, figurait la lumière tragique et pénétrante qu'une grande passion répand malgré tout sur les pages sombres d'une vie.

      Maintes folies faites dans le passé, au cours de retentissantes idylles, par Faustine, citée pour la légèreté de ses mœurs, donnaient à la prédiction un singulier à-propos.

      Impressionnée, la jeune femme, sous l'empire de sa brûlante nature, accueillit avec ivresse l'idée d'une puissante flamme unique l'accaparant tout entière et dardant sur son existence, fût-ce au prix de mille tourments, les clartés qu'annonçait l'éperon.

      Noël ne put s'empêcher de rire en voyant le coq offrir avec insistance à Faustine, par de comiques mouvements de bec, une fleur de sauge prise à une petite branche provenant de la hotte. L'intéressée accepta le talisman, destiné, d'après l'adolescent, à restreindre un peu les conséquences douloureuses de son futur penchant.

      Articulant nettement pour son coq le nom de Faustine, le jeune garçon mit debout sur la table un frêle chevalet métallique puis y plaça, comme une toile, certaine feuille d'ivoire mince et haute. Mopsus se posta devant, à courte distance, et, pris d'un tic étrange, remua plusieurs fois la tête brusquement, non sans tordre et congestionner son cou. Après un moment d'immobilité, il ouvrit largement le bec et projeta en avant, par une vigoureuse toux volontaire, une minime dose de sang qui, venue du fond de son gosier, atteignit à gauche le haut de la plaque d'ivoire, où parut un petit F rouge majuscule.

      Toussant exprès de nouveau, mais en visant plus bas, le coq, par un second envoi de sang, traça un A juste au-dessous de l'F. Sortant toutes formées du gosier, les lettres s'imprimaient d'un coup.

      Le même manège réitéré six fois encore créa d'autres majuscules sous les précédentes, et finalement ce nom : FAUSTINE se trouva inscrit verticalement contre le bord gauche de la feuille d'ivoire.

      Noël satisfit alors notre curiosité visiblement éveillée.

      Frappé par l'intelligence de son coq savant, qu'il avait longuement éduqué, l'adolescent s'était dit qu'au lieu des paroles purement mécaniques habituelles aux perroquets on eût obtenu des phrases pensées et voulues si Mopsus avait pu s'exprimer.

      Mais, privé de certaine particularité anatomique dévolue aux oiseaux parleurs, l'animal était resté rebelle à toute instruction oratoire, et sa patte s'était refusée à manier le crayon quand Noël, à bout de ressources, avait songé à l'écriture.

      Le jouvenceau avait donc abandonné son projet – lorsqu'une circonstance fortuite lui indiqua un singulier moyen de réussir.

      Un matin, suspendant ses continuelles déambulations, Noël, installé dans une auberge de village, déjeunait en silence, pendant que Mopsus errait auprès de lui. Brusquement deux garçonnets, fils de l'hôte, firent irruption en se poursuivant avec des rires, tout entiers à la passion de leur jeu. Le premier, en courant, heurta violemment la table de Noël, renversant une salière à compartiment double posée juste au bord. Pendant que le sel tombait en cascade jusqu'au plancher, le poivre, plus ténu, formait à côté un nuage léger qui, en descendant, enveloppa la tête de Mopsus, secoué aussitôt par une toux violente. Quittant sa place, l'adolescent, inquiet et prodigue de soins, découvrit que le coq, lançant au loin à tous ses spasmes une faible quantité de sang, teignait le parquet d'étranges dessins géométriques toujours différents.

      L'alerte passée, Noël, voulant connaître la cause des curieux crachements rouges, vit, en ouvrant le bec de l'oiseau, que la membrane d'arrière-gorge, fort congestionnée, devait saigner sans peine. Puissamment innervée, la surface était parcourue de frémissements passagers l'ornant de figures multiples, dont les minces traits en relief, plus injectés encore que le reste en raison de l'inconscient effort accompli, se couvraient d'une visible sueur purpurine. Soudain le jouvenceau, s'étant rejeté de côté pour éviter l'effet d'une toux tardive qui ébranla encore le coq, reconnut en la nouvelle marque sanglante dont le plancher se macula aussitôt le dispositif exact vu au dernier moment sur la membrane.

      Repris par son ancienne idée, Noël, songeant à utiliser le phénomène pour enseigner l'écriture au gallinacé, commanda un complet alphabet de vingt-six petits cachets dotés chacun d'une seule majuscule creuse. Contre l'usage, les lettres non symétriques étaient mises dans le sens normal en vue d'une reproduction au second degré.

      La surface métallique du premier cachet, appuyée quelques instants sur la membrane sensitive, y laissa, une fois ôtée, un A tracé en relief. Bientôt, grâce à un entraînement provenant d'une fréquente répétition de l'expérience, la lettre se constitua d'elle même en excluant tout autre modèle ; puis les nerfs, au lieu de remuer fortuitement, obéirent à Mopsus, qui put à sa fantaisie créer ou effacer la voyelle – sans cesse émise par Noël durant ces diverses phases pour marier dans l'esprit de l'oiseau le son et la forme.

      Lorsque à tour de rôle tous les cachets eurent servi au même travail, le coq sut amener sur sa membrane telle lettre quelconque prononcée par l'adolescent, qui lui apprit dès lors à tousser volontairement pendant l'instant propice. La congestion se portant sur tout aux parties saillantes, moites de sang, le jaillissement campait toujours la lettre en cause sur le lieu atteint. Puis Mopsus s'habitua, grâce à un complément d'éducation, à déterminer au besoin par un tic du cou un afflux sanguin vers la membrane.

      Noël, en quête d'une rigide et lavable surface blanche presque verticale, acquit une feuille d'ivoire qui, dressée sur un petit chevalet, offrit aux lettres rouges un parfait réceptacle.

      Entraîné progressivement à syllaber ses lettres puis à composer des mots, Mopsus, en possession d'un langage écrit, exprima ses pensées propres, suivant l'espoir du jeune garçon, qui, enhardi, lui inculqua maintes règles de prosodie, en s'attardant sur l'acrostiche. Désormais, à chaque séance divinatoire, le coq établit une pièce de vers sur le nom du personnage occupant la sellette.

      Entre-temps, Mopsus avait travaillé sans relâche, et six alexandrins s'alignaient maintenant sur la plaque ivoirine, formés de petites majuscules rouges égales aux huit premières et projetées une à une. Il avait parfois renouvelé son tic pour entretenir sa congestion gutturale. Deux derniers vers, dus à la même toux fréquente génératrice de lettres sanglantes, finirent un acrostiche mystérieux, commentant avec une étrange profondeur obscure la parabole de Chrysomallo...

      Nous le lûmes tous plusieurs fois en même temps que Faustine, qui demeura saisie et rêveuse.

      Pendant qu'elle méditait, Noël, rangeant plaque et chevalet, nous présenta un objet léger, formé d'un petit plateau rectangulaire en tulle d'amiante soutenu par le métal très délié d'une carcasse succincte et de quatre pieds. A côté il posa une transparente boîte en mica soigneusement fermée, dans laquelle apparaissait, enroulée maintes fois sur elle-même, une feuille métallique d'épaisseur presque nulle, ajourée avec une finesse telle que seul un fort microscope en eût révélé chaque détail. A l'œil nu on ne pouvait que deviner les contours aériens de cet ouvrage de fée, minuscule cylindre occupant à peine la vingtième partie de son contenant.

      Le jouvenceau ouvrit un sac de toile haut de quelques centimètres, d'où il fit choir dans le plateau de tulle, en couche uni forme, du charbon de bois concassé en menus fragments. Puis, frottant une allumette, dont la flamme, promenée sous le plateau, envahit le combustible entier, il établit sur le brasier improvisé la boîte diaphane, qui ne surplomba nulle part.

      Après nous avoir enjoint d'épier assidûment le délicat rouleau métallique, prêt à subir une merveilleuse transformation, l'adolescent évoqua tout haut de lointains souvenirs.

      Dès sa petite enfance, Noël avait fait l'apprentissage de la vie errante avec un vieil artiste nommé Vascody, qui, s'accompagnant sur la guitare, utilisait pour chanter en plein vent les restes d'une admirable voix de ténor. A la fin de chaque séance, Noël dansait et quêtait.

      Pendant les haltes, Vascody charmait l'enfant en lui parlant de sa jeunesse, revenant souvent à certaine période glorieuse où, de vingt à trente ans, il avait triomphé au théâtre. L'apogée de sa courte carrière était marquée par la Vendetta, dont il avait, en 1839, créé à l'Opéra le rôle principal. L'auteur, le comte de Ruolz Montchal, avait précédemment donné à l'Opéra-Comique un petit ouvrage : Attendre et courir, composé en collaboration avec Fromental Halévy ; Vascody, qui, simple débutant, y tenait un modeste rôle, avait alors frappé par sa belle voix le comte de Ruolz, prompt à le choisir plus tard entre tous comme protagoniste de la Vendetta.

      En interprétant cette dernière œuvre, Vascody connut de rayonnants succès. Son organe pur et généreux déchaînait chaque soir l'enthousiasme.

      Mais, à la suite d'un accident de larynx, il dut, en plein épanouissement, quitter le théâtre et vivre d'enseignement vocal. Dans l'extrême vieillesse, privé d'élèves, il chanta dans les rues, guitare en main, et recueillit quelques aumônes grâce à de belles notes persistantes.

      Conduit un jour à Neuilly par les hasards de son existence nomade, il franchit la grille ouverte d'un jardin et entonna au pied d'une tranquille maisonnette le grand air de la Vendetta.

      Au bout de quelques mesures, un vieillard parut sur le seuil en murmurant avec émotion :

      « Oh ! cette voix... cette voix... Seigneur, est-ce possible ?... »

      Puis, s'avançant, le nouveau venu s'écria soudain en joignant les mains :

      « Vascody !... C'est lui, c'est bien lui !... »

      Vascody, s'arrêtant court, dit alors tout tremblant :

      « Le comte de Ruolz-Montchal !... »

      Les deux hommes, en pleurant, tombèrent aux bras l'un de l'autre, bouleversés par les réminiscences de jeunesse qu'éveillait en eux leur vue réciproque.

      Introduit dans la maison, Vascody narra sa lamentable histoire à son ami, qui le renseigna ensuite sur sa propre vie.

      Poussé vers la chimie par des revers de fortune, à une époque où son œuvre musicale était déjà nombreuse, le comte de Ruolz avait trouvé sa célèbre méthode pour argenter et dorer les métaux puis son procédé pour fondre l'acier. Plus tard il avait inventé son métal phosphoré, aussitôt employé dans la fabrication des canons français.

      Actuellement Ruolz venait de réaliser, après plusieurs années de recherches, une nouvelle découverte gardée secrète. Il résolut d'en offrir la primeur à son vieil ami, dont le chant imprévu, avec un charme qui le grisait encore, lui avait joyeusement rappelé l'ancien temps. Le conduisant à son laboratoire, il étala devant lui une couche fine de braise ardente sur un petit plateau en tulle d'amiante muni de quatre pieds – et posa sur ce lit de feu une légère boîte en mica, au fond de laquelle brillait, sous forme de minuscule rouleau, une rigide et féerique dentelle de métal inappréciable pour l'œil nu. La transparence du tulle d'amiante visait à exclure des esprits tout soupçon concernant le stratagème des doubles fonds.

      Sous l'action de la chaleur, l'étrange dentelle s'accrut peu à peu en tous sens, gagnant ostensiblement en largeur et en épaisseur pendant que ses surfaces internes, par suite de son allongement, glissaient les unes sur les autres. En outre le métal s'assouplissait et le grossissement rendait visible chaque minime contour de l'ouvrage. Finalement une longue bande de dentelle étincelante, enroulée sans jeu sur elle-même, occupa l'entière capacité disponible, en touchant partout les parois de mica.

      Déposant loin du fragile foyer la boîte prise par deux petites anses latérales et inconductrices, Ruolz laissa l'ensemble se refroidir puis, soulevant le couvercle, sortit la dentelle, prompte à se dérouler. Manié par Vascody, le fabuleux réseau offrait plus de souplesse et de délicate beauté que les points de luxe les plus recherchés, malgré son essence métallique, trahie par un restant de chaleur et un poids surprenant joints à d'ardents reflets.

      La troublante finesse des mailles et du dessin, même après leur forte amplification, prouvait la minutie féerique du travail primitif, d'ailleurs exécuté par Ruolz à l'aide d'un puissant microscope désigné à Vascody. Mais le mérite inhérent à l'accomplissement d'une telle tâche importait peu au comte, fier seulement d'avoir trouvé un métal sensationnel qui, en se dilatant follement à la chaleur, devenait, sans changer de nature, aussi maniable que les plus mousseux tissus.

      Seyant ornement de robe appelé à exciter la convoitise féminine par son éclat splendide, la fastueuse dentelle annonçait de gros profits, auxquels Ruolz résolut d'intéresser Vascody. Il lui remit, avec la boîte diaphane et le plateau de tulle promptement vidé, quatre nouveaux rouleaux de métal identiques au premier et prêts pour la métamorphose, seuls spécimens de ce genre existant alors. Étrennant avant sa grande extension prochaine l'exploitation du précieux arcane, Vascody, bénéficiant d'une lucrative primeur, pourrait donner en coûteux spectacle chacune des quatre expériences transformatrices, non sans en vendre à haut prix le résultat.

      Ebloui par ce don magnifique, Vascody quitta son bienfaiteur avec des larmes de reconnaissance.

      En revenant le lendemain, 30 septembre 1887, il apprit avec douleur que le comte de Ruolz, emportant pour jamais le secret de sa dernière invention, était mort subitement d'une affection au cœur déjà ancienne.

      Vascody publia un récit de sa suprême entrevue avec le défunt et, devant une assemblée choisie, donna pour un cachet élevé une séance d'extension métallique dans le salon d'un riche amateur de science, qui, ensuite, lui paya cher l'éblouissante dentelle formée sous ses yeux, dans la boîte en mica, par les tisons du plateau de tulle.

      Pour ménager son pécule, apte seulement à lui fournir une aide passagère, l'ancien artiste continua sa vie de chanteur nomade, en accordant à son corps usé par l'âge plus de repos et de bien-être.

      Cinq ans après, son magot s'épuisant, il se procura de nouvelles ressources en exploitant ailleurs le même moyen – et ne posséda plus dès lors que deux spécimens métalliques.

      Plusieurs années passèrent, adoucies par l'appoint que fournissait à ses gains, sans cesse plus précaires, son abondante réserve. Il bénissait chaque jour la mémoire de Ruolz, sans lequel sa vieillesse n'eût connu que privations et tortures.

      Au cours de ses pérégrinations, Vascody eut pour voisin de chambre certain ouvrier brutal et ivrogne, qui, veuf depuis peu, vivait seul avec un fils de six ans nommé Noël. A travers le mur on entendait crier l'enfant sous les coups du monstre, qui lui reprochait sa nourriture.

      Le gamin, bien souvent, allait pleurer dans les bras du vieux musicien, prodigue de tendres consolations.

      Révolté, Vascody offrit de s'adjoindre Noël, dont la grâce naïve pouvait l'aider à capter la foule. Acceptant joyeusement, la brute, sans une larme, se sépara du garçonnet, qui partit le jour même avec son sauveur.

      Emerveillé de sa nouvelle vie, qu'il comparait à son enfer passé, Noël apprit du vieillard, dont la guitare lui donnait le rythme, quelques danses alertes qui firent croître les recettes chancelantes.

      Plus tard, Vascody observa chez l'enfant, qu'il tentait d'orienter vers le chant, une complète absence de moyens vocaux. Poussé dans une autre voie, Noël fut initié par un bateleur aux principes de la vaticination, art qu'il perfectionna ensuite à sa manière.

      Vascody vit un jour la fin de son second magot, dispersé peu à peu. Une troisième fois l'expérience coutumière lui octroya pour un laps important une aisance relative.

      Mais, peu de temps après, le vieillard, dont la voix avait toujours gardé de claires notes émotionnantes, mourut presque centenaire aux premiers froids d'un hiver précoce, léguant à Noël, outre la somme récemment acquise, le dernier des quatre précieux rouleaux métalliques donnés par le comte de Ruolz.

      Noël, atterré, vit avec effroi partir son bienfaiteur et unique ami. Secoué par les sanglots, il suivit seul, absolument seul, le corps du vieux musicien jusqu'au cimetière...

      Puis il revint, tout chancelant, dans la chambre où avait agonisé son cher compagnon.

      Désormais, Noël était maître de sa personne. L'année précédente, en repassant avec Vascody par la ville de leur première rencontre, il avait appris le décès de son père, peu a peu miné par l'alcool.

      Il continua d'errer sans trêve en disant la bonne aventure et, pour égayer sa solitude, prit des bêtes qui, dressées par lui, corsèrent son répertoire. Tour à tour un chien, un chat et un singe, morts depuis, étonnèrent les curieux par leurs manigances divinatoires. En dernier lieu, Mopsus, ingénieusement éduqué, dépassa l'art de ses trois devanciers.

      Noël tenait toujours en réserve le dernier spécimen métallique du comte de Ruolz.

      En attendant l'occasion d'en tirer grandement profit, l'adolescent, avec un bref historique, l'exhibait à chaque séance ainsi que le plateau et la boîte, afin d'enrichir son programme.

      Canterel ayant royalement payé à notre intention le spectacle de l'étrange mue et le prix de la future dentelle, Noël s'était muni pour aujourd'hui d'une petite provision de charbon.

      Pendant l'exposé du jeune garçon, le spécimen métallique, échauffé par la braise, avait grossi progressivement dans la boîte, qu'à présent il remplissait presque de son rouleau mobile aux continuels glissements intérieurs.

      Noël, jugeant l'épanouissement insuffisant, attendit que la dentelle, en se développant encore, touchât les six parois de mica.

      Mettant, pour parer les brûlures, des gants d'hiver épaissement tricotés, il ouvrit et vida la boîte sans recourir aux anses non conductrices puis étendit la dentelle sur la table en vue d'un refroidissement plus rapide.

      Un cri d'extase nous échappa devant cet ouvrage merveilleux, comparable aux plus ruineuses valenciennes. Malgré l'infinie ténuité du résultat, la matière composante restait métal et scintillait au clair de lune.

      Le pesant réseau, qu'on put avant peu tâter sans crainte, nous stupéfia par sa parfaite souplesse, égale à celle des gazes vaporeuses.

      Canterel prit la dentelle pour la remettre à Faustine, qui, rendue confuse par ce présent superbe, en essaya de suite l'effet sur sa poitrine. Le point fit merveille sur le fond rose du maillot, et chacun voulut palper de nouveau le miroitant volant, qui, refroidi entièrement, donna cette fois au toucher une impression de fraîcheur métallique.

      Par les soins de Noël, tous les objets de la séance – livre d'éphémérides, tige d'acier, chapelet, boîte de fétus, sphère de cristal, paille rougie, dé, code stellaire, loupe, branche de sauge, feuille d'ivoire, chevalet, boîte en mica, sac de charbon et plateau de tulle dégarni de braise – réintégrèrent la hotte extensible, bientôt remise au dos de Mopsus, qui fut posé à terre.

      Pliant sa table pour l'emporter, l'adolescent prit congé, non sans récolter à la ronde un lot spontané de pièces blanches et de paroles amicales.

      Pendant qu'il s'éloignait, suivi du coq, le maître, qui avait obtenu de lui certaines confidences, nous renseigna sur le dé magique, dont la sagacité semblait inexplicable. Déchiffrant dans les yeux du sujet, empreints d'une dose subtile de précision ou de vague, de joie ou de tristesse, la double énigme concernant l'interrogation mentale, Noël savait, en manœuvrant par secousses furtives un poids intérieur, obliger le dé à retomber juste.


*

*       *


      Puis Canterel, annonçant que tous les secrets de son parc nous étaient maintenant connus, reprit le chemin de la villa, où bientôt un gai dîner nous réunit tous.




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