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Saint-Martin le Philosophe Inconnu

Sa vie et ses écrits - Son maître Martinez et leurs groupes - D'après des documents inédits
Jacques Matter
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CHAPITRE VI

Le grand monde. – Le premier ouvrage : Des erreurs et de la vérité. – L'école du Nord. – Les martinistes et les martinézistes. – Derniers rapports de Saint-Martin avec Martinez de Pasqualis. – Les Philalèthes et les Grands-Profès.
L'œuvre de Saint-Martin dans le monde. – Ses rapports avec madame la marquise de Lusignan et madame la maréchale de Noailles, les Flavigny, les Montulé, les Montaigu, etc., etc.


1771-1778

Aux approches de sa trentième année, M. de Saint Martin se trouva fort bien établi dans le monde. Une figure expressive et de bonnes manières de gentilhomme, empreintes d'une grande distinction et de beaucoup de réserve, le produisaient avec avantage. Sa tenue annonçant à la fois le désir de plaire et celui de donner quelque chose, il fut bientôt très répandu et recherché partout avec intérêt. Nous ne marquerons que ses liaisons essentielles, mais nous avertissons que, dans cette société si mêlée, si peu sérieuse là même où elle l'était encore un peu, si mondaine partout ailleurs, le rôle du gentilhomme de modeste maison et de petite fortune fut considérable dès le début. Né du monde et l'aimant, toujours spirituel et gai quand il lui convenait de l'être ; d'ordinaire théosophe grave, humble avec l'air d'un inspiré, il jouissait de toute la déférence que cette attitude donne dans les régions féminines. Il plut même en dehors de celles que séduit toujours la haute mysticité. Dans les cercles qui ne professaient que l'amour de cette philosophie un peu superficielle qui dominait le siècle, dans les cercles où l'on était ami de lumières faciles et favorable aux devoirs professés avec un air de supériorité et de bon ton, le titre de philosophe inconnu qu'il prenait était peut-être le meilleur à porter. Saint Martin, pour le justifier en partie, exposait une doctrine d'autant plus propre à frapper les esprits qu'elle était plus opposée à celle du jour et mieux calculée pour en arrêter les frivoles aberrations. Dans l'occasion il irritait celles-ci en les heurtant avec autant de violence que d'amertume.

      Au milieu de ces relations si multipliées où le jeune officier, car on est toujours homme d'épée quand on l'a été, se vit engagé, il mit en ordre le fruit de ses anciennes études et de ses nouvelles méditations sur le plus grave des problèmes, la Vérité. Dès qu'il fut un peu prêt, dès 1775, il imprima son travail à Lyon, sous ce titre, Des erreurs et de la vérité, par un philosophe inconnu, Edimbourg, 2 vol. in-8°.

      Un traité sur la grande question de la nature de nos erreurs et de leur cause doit nécessairement aussi être un traité sur la nature et les sources du vrai, indiquer les moyens et les voies qui y mènent. C'est-à-dire qu'un ouvrage complet sur ce vaste sujet ne serait rien de moins qu'un système de philosophie, une théorie de l'intelligence humaine, une analyse complète de ses facultés et une recherche sérieuse du meilleur emploi qu'il convient d'en faire. Voilà ce que demandait le titre du premier ouvrage de Saint-Martin.

      Toutefois ce n'est pas tout à fait dans ce sens ni à cette élévation que le théosophe de trente ans prend son sujet. Il s'attache essentiellement au point de vue religieux. Il a lu un livre fort médiocre, celui de Boulanger, L'Antiquité dévoilée, où l'auteur développe la vieille erreur, que la crainte est la mère de toutes les religions et que les catastrophes de la nature ont eu la plus grande part à ces terreurs. Révolté de cette théorie, il publie son ouvrage pour en faire justice. Une réfutation sérieuse devenait une apologie du christianisme, mais elle demandait une connaissance de l'antiquité, de sa philosophie et de ses religions que ne possédait pas Saint Martin.

      Dans son ouvrage essentiellement agressif, il s'en passe. Son point de vue est autre. Il réfute les théories du matérialisme et montre que la grande puissance qui se manifeste dans l'univers et qui le mène, sa cause active, est la Parole divine, le Logos ou le Verbe. Ce point de vue, il l'indique dans le titre même de son travail. C'est par le Verbe, c'est par le Fils de Dieu que le monde matériel a été créé tout aussi bien que le monde spirituel. Le Verbe est l'unité de toutes les puissances, morales ou physiques. C'est par lui, si ce n'est de lui, qu'est émané, qu'est venu tout ce qui est.

      Arrêtons-nous un instant pour dire ce que vaut ce début. C'est la doctrine apostolique, que tout ce qui est a été fait par le Fils de Dieu, que par lui a été réalisée la création de l'univers, né de la parole de Dieu ou du Logos. Ainsi le portent les textes de saint Jean et ceux de saint Paul, que tout le monde connaît parfaitement.

      Rien de plus légitime, de plus apostolique que cette doctrine de la part d'un philosophe qui professe pour les Ecritures un culte aussi absolu que le fait Saint-Martin. Mais rien de plus étrange, de plus hardi que la liberté avec laquelle il mêle au dogme chrétien de la création, inconnu à la philosophie grecque, l'élément favori de la philosophie orientale, l'émanation, inconnue au christianisme. Or, émanation et émané, ce sont les mots favoris de Saint-Martin, comme c'étaient ceux de son maître Pasqualis. A ne s'en prendre qu'à sa terminologie, l'émanation, cette vieille théorie spiritualiste, aujourd'hui si bruyamment rajeunie au nom et au bénéfice du matérialisme, serait donc le système de Saint-Martin. Il y a plus, avec la théorie mère, le théosophe aurait adopté l'inévitable enfant, le panthéisme. On lui a souvent reproché cette déduction. Le reproche n'est pas fondé. Le panthéisme de Saint-Martin n'est pas plus celui des autres panthéistes connus que sa théocratie n'est celle des publicistes connus du droit divin. Mais sa théorie d'émanation jette le vrai jour sur sa théorie des Agents du monde spirituel. Emanés du Verbe, les Agents répandus dans les espaces créent et vivifient, règlent et mènent tous les êtres moraux, en leur communiquant l'étincelle de vie que le Verbe lui même a prise au sein de Dieu. On se dirait parfois dans ces deux volumes en plein gnosticisme, et Saint-Martin s'y montre plus disciple de l'Orient qu'il ne pense.

      Aussi les adversaires que Saint-Martin prenait à partie dans ces volumes, Voltaire à leur tête, le traitèrent avec colère. Ses amis, au contraire, voyant en lui un hardi et puissant champion de ce spiritualisme que le siècle semblait considérer comme définitivement perdu, se comptèrent et se groupèrent autour de lui avec une grande déférence. Martinez vivait encore au milieu d'eux, mais il n'imprimait rien, et le véritable public, le grand public, ignorait jusqu'à son existence. Le début de Saint-Martin, au contraire, semblait révéler un écrivain et plantait au moins un drapeau.

      Faut-il attribuer à l'influence exercée par cet ouvrage la fondation d'une école de Martinistes, qui eut des partisans sinon très nombreux, du moins très ambitieux en Allemagne et dans plusieurs pays du Nord ?

      Je ne le pense pas. Il est très vrai que plusieurs écrivains ont rattaché l'origine de cette espèce de secte à Saint-Martin. Mais l'ensemble de sanctuaires ou de loges qu'elle fonda ou qui en adoptèrent les doctrines plus ou moins secrètes se rattachait à Martinez de Pasqualis plutôt qu'à son disciple.

      D'autres encore ont prétendu que les martinistes et les martinézistes se sont confondus dans une seule et même école. Je ne le pense pas. Les partisans du maître et ceux du disciple ont pu se rencontrer sur divers points et s'accorder en ce qui concerne les idées et les tendances générales ; mais le fait est que Saint-Martin n'a point du tout fondé de secte. Et j'ai tout lieu de croire qu'en général on s'est exagéré l'importance de celle des martinézistes, car c'est ainsi qu'il convient d'appeler les disciples de dom Martinez pour les distinguer de ceux de Saint-Martin.

      Pour ce qui regarde la France, sans doute les adeptes de dom Martinez formaient des sociétés secrètes dans plusieurs villes de France, et Saint-Martin en fut membre lui-même à Bordeaux et à Lyon. Mais celle de Paris eut elle une importance réelle ? Fut-elle assez nombreuse pour mériter le nom de secte du vivant de Martinez ? Fut-elle la mère et demeura-t-elle le centre commun de celles qui sont connues sous le nom d'école du Nord et qui, parmi ses partisans, compta un prince de Hesse, un comte de Bernstorf, une comtesse de Reventlow et le célèbre Lavater ? Je crois que non, car Saint-Martin ignoraità peu près le caractère de celle-ci.

      Quant à celle de Paris, elle se sépara et se fondit dans deux autres à la mort de Martinez : en celle des Grands Profès et en celle des Philalèthes.

      M. Gence, qui était parfaitement renseigné, nous dit que Saint-Martin refusa d'entrer dans l'une ou l'autre de ces dernières ; et je ne pense pas qu'il fût sérieusement de la société mère. Voici mes raisons.

      Déjà à Bordeaux, je l'ai dit, il y avait éloignement de la part du disciple pour les pratiques, les opérations extérieures, du maître. Autant la doctrine, le but et les tendances du mystérieux initiateur attiraient l'adepte, autant certains moyens, les cérémonies théurgiques ou magiques, répugnaient à son sens droit et pieux. Bientôt l'élève semble les avoir abandonnées, sinon pour toujours, au moins pour un temps. Je ne dis pas qu'il n'y soit jamais revenu, nous avons lieu de croire le contraire ; mais il est certain qu'à cette époque ses goûts de spiritualité ne s'en accommodaient guère ; qu'il suivit des études et qu'il noua des relations d'un tout autre genre que celles de son maître. Celui-ci tomba même dans une telle obscurité que ce fut à peine si son départ pour Saint-Domingue laissa une lacune en France. Saint-Martin écrivit, à la vérité, neuf ans après, que la mort le lui enleva quand à peine ils eurent commencé à marcher ensemble ; mais c'est là une de ses nombreuses distractions. Le fait est qu'ils étaient plus d'accord à l'origine que sur la fin ; et plus ils seraient restés ensemble, moins ils se seraient rapprochés. Le disciple différait singulièrement du maître. Loin de vouloir, à son exemple, cacher sa vie et végéter dans des assemblées mystérieuses, le Philosophe inconnu aspirait, en réalité, à être le philosophe connu. Et il méritait de l'être, sachant allier admirablement les deux choses les plus rares et les plus louables dans un savant, celle de penseur très profond et celle d'homme du monde très répandu. Reçu partout avec l'empressement que méritaient ces deux qualités, et se prêtant à cet empressement sans que l'un de ses deux mérites qui le firent rechercher nuisît à l'autre, Saint-Martin était fait pour le monde autant que pour la sérieuse philosophie qu'il aspirait à l'honneur d'y répandre.

      En effet, M. de Saint-Martin, qui suivait le monde, où il eut ses relations propres et ses allures indépendantes dès l'origine, le charmait comme malgré lui. Il y était à son aise dès le début, et, si différentes que fussent ses vues et ses aspirations de celles qui y dominaient, il s'y intéressait à tout. Pour donner une idée un peu intuitive de ce qui en était, je transcrirai ici une page bien curieuse de son Portrait, une page que l'éditeur mal inspiré de 1807 a supprimée dans sa publication. Elle est de 1787 ; mais elle se rapporte à 1771, et elle nous le montre bien fidèlement à cette époque, si incohérente qu'en soit la forme.

      « Je dois au moins une note sur la maison de Lusignan, qui m'a comblé de bontés, soit à Paris, soit à leur terre de Châtelier en Berry. Notre correspondance intime pendant un an sans nous être vus. Notre première entrevue au château, où l'on fut furieuse (on voit que pour Saint-Martin la maison de Lusignan est essentiellement madame de Lusignan) de m'avoir parlé comme à un vieillard, tandis que je n'avais que vingt-huit ans. Notre société de Paris, moitié spirituelle, moitié humaine (mondaine ?) : les Modène, les Lauran, les Turpin, les Montulé, les Suffren, les Choiseul, les Ruffé, la respectable vieille mère Lusignan, morte en trois heures sans jamais avoir été malade,... les Puymaudan (sans doute les aïeux de M. le marquis de Pimodan, mort à Castelfidardo), les Nieul (je conserve l'orthographe et ne mets que la ponctuation demandée absolument), les Dulau, dont le nom de la fille fait époque dans mon esprit (on voit que ce n'est pas le nom) ; les Bélabre, l'abbé de Dampierre, le jeune Clermont, tué à Paris le 10 août 1792 (mots évidemment ajoutés plus tard) ; le vieux bonhomme la Rivière, MM. de Worms et de Marjelai, M. Duvivier d'Argenton, l'abbé Daubez, M. de Thiange, cordon rouge et maître de la garde-robe de monseigneur d'Artois ;... les Crisson, le chimiste Sage, le généalogiste Chérin, fort sur l'histoire ; les Culan, les la Cote, le sieur Rissi, lieutenant des invalides du château ; les des Ecottais, la maréchale de Noailles ;... les Flavigny, les Tésan, les Montaigu,... enfin la très fameuse famille Ricé de Dombez. Sans parler des deux lettres que je garderai jusqu'à mon tombeau, de l'apprentissage d'écriture, du voyage à Bordeaux, des réflexions du boudoir, etc. En voilà assez pour que le souvenir de cette maison ne sorte jamais de ma mémoire. »

      Je m'arrête dans la citation d'une note si fort empreinte de tout le désordre qu'ont jeté dans la rédaction des souvenirs aussi vifs que nombreux, d'une note écrite au moment où l'auteur se disposait à un voyage qui menaçait d'effacer ces impressions si douces ; – je m'arrête, dis-je, dans la citation pour plusieurs raisons.

      D'abord, dans ce que j'en donne, tout est dit sur les nombreuses relations de Saint-Martin à cette époque. En effet, il est bien évident que c'est de relations véritables qu'on nous parle ; que ce n'est pas de quelques rencontres de hasard et sans intérêt faites une ou deux fois ; qu'il s'agit, au contraire, de liaisons suivies avec des personnes dont on veut garder le souvenir.

      Ensuite, et c'est ici la dernière de mes raisons, je ne suis pas sûr de bien comprendre tout ce qui suit.

      Et voici ce que je suis sûr de ne pas comprendre du tout : « J'en ai fait connaissance à Chambéry, où elle s'est sauvée avec la maison chez qui elle demeurait depuis la séparation d'avec Nion, par les funestes suites de son second mariage. » De quoi s'agit-il ?

      Est-ce de toute cette maison respectable, est-ce de madame de Lusignan ou d'une autre personne ?

      Evidemment d'une personne qui s'était fait une seconde famille et s'était réfugiée chez des amis à la suite d'un second mariage, un mariage malheureux. Mais qui est cette personne ? Est-ce madame de Lusignan ? a-t-elle fait un second mariage ? s'est-elle appelée madame de Nyon ? Mais, en ce cas, comment Saint-Martin peut-il ajouter ce qui suit ? « Les Lusignan ont été les premiers à s'expatrier, » puisque, dans tous les cas, ce n'est pas à Chambéry et dans l'émigration qu'il en a fait la connaissance, car il n'a pas émigré et cette connaissance s'était faite dès l'an 1771. En effet, il n'avait que vingt-huit ans à la première entrevue avec madame de Lusignan, circonstance qui en fixe l'époque à sa sortie du régiment de Foix.

      On le voit, il y a là bien des obscurités, mais si les problèmes en valent la peine, je ne doute pas qu'il ne se trouve, dans la famille même qui fut l'objet de tant d'affection de la part du philosophe, quelqu'un qui voudra bien prendre la peine de les éclaircir.

      Quoi qu'il en soit d'ailleurs de ces sortes d'obscurités qui abondent dans toute biographie, et surtout dans toute biographie qui n'est qu'un « portrait, » ce qui demeure établi, c'est qu'à cette époque les relations de Saint-Martin étaient très multipliées et très excellentes ; qu'il voyait le meilleur monde et qu'il y était sur ce pied d'intimité qui est l'attrait le plus propre à y attirer les âmes d'élite.


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Note de l'auteur sur le chapitre :  « J'en ai fait connaissance. » Il connaissait madame de L. depuis son arrivée à Paris, où il vint pou de temps après avoir quitté son régiment à . J'ai revu le manuscrit. Il y a des mots biffés et des mots illisibles, que mon copiste a déchiffrés le mieux qu'il a pu, mais qu'on doit laisser tels qu'ils sont, indéchiffrables. Ce n'est pas madame de Lusignan qui a fait un second mariage et qui a épousé Nion, c'est une personne dont le nom ne se lit pas. Au lieu de Nion, lisez Mion, comme p. 230. Madame de Lusignan a émigré avec son mari, qui est mort de la petite vérole en revenant avec elle de Lubeck.




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