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Saint-Martin le Philosophe Inconnu

Sa vie et ses écrits - Son maître Martinez et leurs groupes - D'après des documents inédits
Jacques Matter
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CHAPITRE XIX

La science complète de Saint-Martin. – Un retour vers l'école de Martinez. – Un nouvel écrit politique : l'Eclair sur l'association humaine. – Projets d'entrevue avec le baron de Liebisdorf, d'Eckartshausen, Young-Stilling.
Les Stances et le roman. – Excursions à Petit-Bourg, Champlâtreux, Sombreuil et Montargis. – Rencontre avec Cadet de Gassicourt.


1795-1797

Si charmants que fussent, d'ailleurs, ces épisodes dans la vie de Saint-Martin, ce n'y furent que des épisodes. Son grand objet était toujours le même, étudier la vie spirituelle de l'homme pris dans sa perfection idéale ou plutôt dans sa nature primitive, le saisir dans les rapports purs de l'âme avec le principe même du monde spirituel, et enseigner à ceux qui ont des oreilles pour entendre l'art de les amener à cette perfection.

      C'était là, pour lui, de toutes les études, la seule qui méritât d'occuper sérieusement l'homme ; et comme son grand ami Bœhme était à ses yeux le meilleur professeur de cette science, il revenait sans cesse à ses écrits, si l'on peut dire qu'il les quitta jamais. Et à l'entendre, ce travail n'était vraiment pas pour lui peine perdue. Bœhme, nous dit-il dans une sorte d'énumération un peu plus oratoire peut-être qu'on ne s'y attendrait de sa part dans une chose aussi intime et aussi grave, Bœhme lui avait donné, dès cette époque, « la nature de la substance même de toutes les opérations divines, spirituelles, naturelles, temporelles ; de tous les testaments de l'Esprit de Dieu, de toutes les Eglises spirituelles, anciennes et modernes ; de l'histoire de l'homme dans tous les degrés primitifs, actuels et futurs ; du puissant ennemi qui, par l'astral, s'est rendu le roi du monde. » (Lettre du 29 messidor 1795.)

      Il faut l'avouer, on n'est guère aussi savant ; il semble qu'à peine Dieu lui-même puisse l'être un peu plus. Et si l'heureux disciple de l'obscur Bœhme connut la substance même de toutes les opérations divines ; s'il connut l'histoire de l'homme dans tous les degrés de son existence, même future, c'était bien le plus habile des mortels que son heureux maître. Aussi, il eût été tout simple qu'à pareille école Saint-Martin oubliât entièrement son premier initiateur ; et c'est avec une légitime surprise qu'on voit tout à coup qu'il y tenait toujours.

      « J'ai remarqué hier, avec grand plaisir, écrit-il à cette époque même, qu'il (Bœhme) appuyait le point de doctrine admis dans ma première école, sur la possibilité de la résipiscence du démon lors de la formation du monde et de l'émanation du premier homme. » Singulière préoccupation de la part de Saint-Martin dans ce moment ! Mais singulière fascination aussi, que celle que le grand théurgiste de Bordeaux exerçait encore sur le plus instruit de ses adeptes au bout de vingt ans ! En effet, Saint-Martin , dont nous avons constaté l'éloignement de ce qui méritait si peu ses sympathies, se dit heureux au bout de ce temps, de voir une des opinions les moins importantes de dom Martinez approuvée et d'avance autorisée par le théosophe de Gœrlitz. Ne va-t-il pas jusqu'à reprendre son ancien culte pour ce personnage dont il s'était détaché avec tant de sens et de raison !

      En effet, voici ce qu'il avoue dans cette même lettre (11 juillet 1796) :

      « Notre première école (celle de Bordeaux) a des choses précieuses. Je suis même tenté de croire que M. Pasqualiz, dont vous me parlez, et qui, puisqu'il faut vous le dire, était notre maître, avait la clef active (?) de tout ce que notre cher Bœhme expose dans ses théories, mais qu'il ne nous croyait pas en état de porter encore ces hautes vérités. Il avait aussi des points que notre ami ou n'avait pas connus, ou n'avait pas voulu montrer, tels que la résipiscence de l'être pervers à laquelle le premier homme aurait été chargé de travailler, idée qui me paraît encore digne du plan universel, mais sur laquelle cependant je n'ai encore aucune démonstration positive, excepté par l'intelligence. »

      Qu'on remarque le dernier mot. l'intelligence donnait ce dogme à Saint-Martin, mais cette autorité ne lui suffisait pas pour admettre une doctrine beaucoup plus ancienne que Martinez ou Bœhme, puisqu'elle remonte à Origène, ainsi que je l'ai dit ailleurs (Philosophie de la Religion, t. II, vers la fin). Pour être assuré, il attendait qu'une autre autorité eût parlé.

      « Quant à Sophie et au roi du monde, il (dom Martinez) ne nous a rien dévoilé sur cela, et nous a laissé dans les notions ordinaires de Marie et du démon. Mais je n'assurerois pas, pour cela, qu'il n'en eut pas la connoissance, et je suis bien persuadé que nous aurions fini par y arriver si nous l'avions conservé plus longtemps ; mais à peine avions-nous commencé à marcher ensemble que la mort nous l'a enlevé. »

      Ici les souvenirs de Saint-Martin se confondent. Quand Martinez quitta la France pour aller mourir à Saint-Domingue, Saint-Martin, après l'avoir suivi pendant plusieurs années, s'était singulièrement éloigné de lui.

      « Il résulte de tout ceci que c'est un excellent mariage à faire que celui de notre première école et de notre ami Bœhme. C'est à quoi je travaille, et je vous avoue franchement que je trouve les deux époux si bien partagés l'un et l'autre, que je ne sais rien de plus accompli. Ainsi prenons-en tout ce que nous pourrons ; je vous aiderai de tout mon pouvoir. »

      Rien de plus étrange que ce retour du théosophe instruit aux errements d'un théurgiste égaré. En général, on voit par cette correspondance qu'il y a, dans le fond, un autre Saint-Martin beaucoup plus mystique que celui qui s'est fait connaître dans ses écrits livrés au public ; beaucoup plus enclin aux doctrines ésotériques et même au commerce des esprits, qui est le but pratique, le but essentiel de ces doctrines.

      Toutefois, le patriotisme terrestre du théosophe l'emporta encore une fois sur ce goût de la patrie céleste, et les plus belles solutions qu'il put trouver dans ses études spéciales, il eut hâte de les offrir encore une fois comme le grand remède au mal du temps, à l'état d'épreuves et d'incertitudes où il voyait son pays. Cet état devait prendre une fin glorieuse : telle était sa plus ferme conviction, et cette douce perspective consolait toutes ses douleurs. Les crises où se débattait la France avaient jeté le philosophe dans la pauvreté, et les finances ruinées de la république menaçaient aussi la fortune de son ami, qui avait placé ses économies dans nos fonds publics. Saint-Martin s'en affligeait, mais il ne s'en prenait pas à la grande cause des principes. Sa fidélité à celleci fut inébranlable.

      « Je n'en crois pas moins assurée, dit-il, l'issue de notre révolution, qui tient, comme je l'ai exposé dans ma brochure, à des bases inconnues à ceux qui, dans ce grand drame, ont été passifs ou actifs. »

      C'était prendre les choses de haut, mais juger avec un peu de dédain tant d'esprits distingués qui avaient figuré dans le drame depuis 1789. Au moins fallait-il indiquer plus clairement ces bases inconnues. Dans sa première brochure, la Lettre sur la Révolution française, il n'en avait donné qu'un premier aperçu. Au milieu de ses travaux de missionnaire, confiné dans son pays natal, où il ne fit que de temps en temps son métier de philosophe, où il n'y eut que par intervalles « quelques petits poulets qui venoient lui demander la becquée, » son bonheur fut avant tout de s'occuper de l'état moral et politique de la France. Ce fut toutefois sans négliger l'humanité en général. Les peuples lui semblaient plus à plaindre et les gouvernements plus à éclairer que jamais. Il entreprit de faire l'un et l'autre dans sa nouvelle brochure, en s'exprimant avec plus de netteté que dans la première et plus de douceur qu'il n'en mettait dans ses lettres à son ami. En effet, pour avoir toute sa pensée, il faut comparer les lettres avec la brochure. Dans l'intimité, sa pensée est assez sévère. Il regarde tout simplement les puissances temporelles comme « des mannequins du démon. » Voici du moins ce qu'il écrit à Liebisdorf, tout en composant les pages de son Eclair sur l'association humaine.

      « Combien ne me féliciterois-je pas moi-même, si les circonstances me permettaient d'aller partager quelques moments vos loisirs. Mais le roi de ce monde (c'est bien le démon), qui n'a qu'un sceptre de fer, ne s'occupe qu'à briser ses sujets, ou plutôt ceux qui ne veulent pas l'être, et nous sommes obligés continuellement de nous réfugier dans un autre royaume que le sien, pour trouver la paix et la liberté au milieu même de toutes les privations. Nos puissances temporelles, qui ne sont que ses mannequins, ne me paraissent pas prêtes à se concilier. Je me persuade qu'elles ne croient pas de leur gloire de se reposer de leurs brigandages avant de s'être saignées au blanc, et la paix me paroît impossible auparavant, à moins que nos derniers succès en Italie ne leur fassent faire des réflexions. »

      De la part d'un écrivain aussi pacifique et aussi mesuré, cela nous paraît vif et peu équitable aujourd'hui. Mais il faut apprécier ce style d'après les émotions du temps, et surtout savoir que c'est aux puissances étrangères et nullement à celles qui menaient alors la France que s'appliquait le langage de Saint-Martin. Il ne cessa d'attendre beaucoup de la révolution française. La république ne le gêna pas et n'ébranla pas un instant sa confiance, je l'ai dit : il en aimait les principes, en pardonnait les excès, et en escomptait les victoires dans l'intérêt de l'humanité. De ses victoires, il espérait la paix ; de ses principes, le triomphe de ses doctrines les plus chères. Ses excès étaient des châtiments, ou voulus de la Providence, ou permis par elle. Le publiciste avait des amis visités par les épreuves de ce jugement de Dieu ; mais ses intérêts, ses relations, ses affections les plus tendres n'émurent jamais sa pensée politique au point d'y porter le trouble ou l'inconstance. Le beau-père de sa plus illustre amie, le prince de Condé, fut pour lui ce qu'il était pour la France, un ennemi. Liebisdorf a voulu un jour le rassurer sur le projet d'une prochaine invasion de la France par ce prince. Il lui marquait que Condé était incapable d'y songer sans y être autorisé par l'Autriche, et que l'Autriche n'y était pas disposée. Il désirait que, de bouche en bouche, ces nouvelles, données de Berne, arrivassent au gouvernement, qu'il croyait inquiet. Et bien étourdi fut-il quand il reçut de Saint-Martin, qui devait servir de porte-voix dans cette communication officieuse, ces fières paroles : « Je n'ai jamais eu d'inquiétude sur l'armée de Condé... Je la regarde comme une figure dont on voudrait faire un épouvantail. »

      Loin de se laisser émouvoir par des considérations de ce genre, soit pour son pays, soit pour sa personne, Saint-Martin voulait à cette époque même aller jouir du calme des champs, en Suisse, à Morat, auprès de son ami. Déjà il s'était concerté avec son cher correspondant sur la forme et la teneur de son passe-port ; déjà il avait pris l'engagement de visiter en passant « la respectable prisonnière (madame la duchesse de Bourbon), » lorsqu'il changea tout à coup d'idée et ajourna son voyage au printemps de 1797. Alors il commencerait sa tournée par , « où il avait, dit-il, une liaison intime. » en attendant, il allait toujours se mettre en route pour visiter quelques amis et passer l'hiver avec eux.

      C'était soumettre la tendresse de Liebisdorf à une assez rude épreuve. Pour la flatter un peu, Saint-Martin lui envoya une de ces pièces de vers qu'il faisait aussi facilement qu'irrégulièrement, ses Stances sur l'origine et la destination de l'homme, composition toute didactique qui offre peu de poésie, mais des vues très élevées. Déjà publiée, et quinze ans auparavant, cette pièce était retouchée avec quelque soin, comme le méritait un si grand sujet ; mais telle que l'auteur l'envoya et telle qu'elle est restée, elle ne fait qu'effleurer la question. Sans avoir la prétention de la traiter, Saint-Martin pouvait facilement y mettre plus d'idées, plus de poésie et surtout plus de nouveauté.

      En général on est surpris, au milieu d'une correspondance si sérieuse et à une époque si grave, de voir un tel théosophe offrir à un tel mystique une lecture aussi légère. Mais on n'est pas, avec cela, au bout des surprises qu'ils vous ménagent dans leurs lettres. En effet, de son côté, le philosophe de Morat s'occupait d'un roman. Il voulait y mettre son mysticisme, comme Fénelon avait mis dans Télémaque sa politique. C'était bien ce type qui agitait sa pensée, si modeste qu'elle se fit devant le chef-d'œuvre de l'archevêque de Cambrai, et si humble qu'elle se crût en se rabattant sur le Voyage du jeune Anacharsis, pour éviter une comparaison trop redoutable.

      C'est un des goûts dominants du savant Bernois, comme de beaucoup d'autres, de faire des plans d'ouvrages. Mais c'est aussi son habitude de s'y livrer d'abord avec un singulier enthousiasme et de s'en détacher avec froideur en fin de compte, tandis que c'est un des traits distinctifs du caractère de son ami de faire ses livres sans en parler beaucoup, d'en calculer longuement les difficultés et les moyens d'exécution, de s'y consacrer avec une admirable constance, et d'y attacher le plus grand prix. – Je fais abstraction de ses vers, dont il ne faisait que le cas qu'ils méritent.

      Il est, en général, peu de vies qui soient plus d'une pièce que la sienne, et s'il y modifie un de ses desseins, c'est à bon escient. Jamais on n'a su mieux que lui subordonner les choses secondaires aux principales.

      Pendant qu'il combinait ses projets de voyage en Suisse en prenant par l'Alsace ou par , et s'y acheminait, en idée, par des visites faites à ses amis dans leurs campagnes, il écrivait et polissait cet Eclair sur l'association humaine, qui devait compléter sa Lettre sur la Révolution française et devenir le meilleur de ses ouvrages politiques. Mais tant il mit de soins et de lenteurs que le jour où tout fut mis au net et où il voulut ramasser ses feuillets pour les porter à l'imprimeur, on en était en octobre. Et alors, « C'est trop tard, dit-il à son adepte, pour voyager. »

      En effet, ses amis quittaient leurs champs pour Paris. Il en fit autant, et mit sous presse, laissant là sa liaison intime de , la respectable prisonnière de et son excellent ami de Berne.

      Remplir sa grande mission à Paris valait mieux que jouir du calme de Morat. L'état moral de Paris réclamait le théosophe, et l'on y avait besoin de lui plus qu'en Alsace ou en Provence. Paris était une « autre Babylone, perdue de mœurs. »

      Cependant Saint-Martin y trouva tant d'amis et de travaux qui l'y retinrent, qu'il gémit du fardeau et de la multiplicité de ses occupations, comme ferait un ministre à portefeuille dans l'Etat le plus constitutionnel du monde.

      Ses vrais amis de Paris, qui étaient-ils ? Etait-ce déjà Gilbert, le médecin des armées, à qui il s'attacha plus tard au point de lui léguer ses livres ? Etait-ce encore Gombault, l'ancien magistrat au conseil des aides, dont il cite souvent le nom ? Etaient-ce d'anciens camarades, des condisciples de Bordeaux ou des disciples ?

      Nul n'avait plus de relations sérieuses que lui, ni de relations moins exclusives. Toutefois, ce n'étaient plus toutes ces grandes dames d'autrefois qui préoccupaient alors sa pensée. Il est vrai que l'illustre prisonnière de , « la princesse infortunée qui cherchait naguère encore un asile comme une colombe égarée, » finit cette année même par retrouver des châteaux et des terres en attendant des palais, mais en ce moment elle résidait obscurément à Petit-Bourg. D'autres, comme l'incomparable Charlotte de Bœcklin, qui habitait toujours dans le pays de Bade sa hutte de Diersbourg, n'étaient pas encore rentrées en France. On ne trouve donc pas d'amitiés féminines un peu en relief à cette époque de sa vie ; on remarque, au contraire, une sorte de retour vers ses affections viriles. Il renoue ses relations avec le comte de Divonne, errant en Suisse, en Allemagne et en Angleterre, tout dévoué aux mystiques écrits de Law, mais heureux d'apprendre de Saint-Martin que madame la duchesse de Bourbon et la comtesse Julie de S. l'aiment encore de toute leur amitié ancienne ; plus heureux encore, en raison de ses études devenues si sérieuses, de la tendresse que Saint-Martin lui témoigne et qu'il n'avait point portée à ce degré jusque-là. Saint-Martin s'attacha encore à deux étrangers illustres qu'il n'avait jamais vus, mais dont le baron et madame de Bœcklin lui avaient souvent parlé, le conseiller d'Eckartshausen et le professeur Young-Stilling. Il leur fit adresser ses écrits et leur exprima son admiration pour leurs travaux, ainsi que son désir de les connaître personnellement. Il revient si fréquemment dans ses lettres à ces deux noms, ainsi qu'à celui de Lavater, qu'on doit signaler dans ses amitiés une modification réelle : plus de simplicité et une gravité pure de tout mélange.

      Quant aux occupations de Saint-Martin à cette époque, elles furent aussi simples et aussi graves que ses relations. Il écrivait ses lettres au baron et à madame de Bœcklin et corrigeait les épreuves de sa seconde brochure. C'est ce travail sur la politique du jour qui était la grande affaire du philosophe ; on sait qu'il attachait beaucoup de prix à ses publications.

      « Je vous avouerai – écrit-il le 1er novembre 1796, au baron, qui désirait qu'il vît le baron de Gleichen (le fameux imitateur du comte de Saint-Germain) qui a laissé des mémoires si curieux et dont nous avons déjà parlé dans un chapitre précédent comme d'un homme que Saint-Martin aimait peu – « Je vous avouerai que je suis encore ici pour quelque temps, et que j'ai probablement le temps d'y recevoir de vos nouvelles. Il m'est venu des idées assez neuves sur le noyau radical de l'association humaine, pour que je n'aie pu résister à les mettre par écrit. Mes amis m'ont pressé ensuite de les publier, et je me suis laissé aller à leurs désirs. On est donc occupé en ce moment à l'impression de cet écrit, qui sera à peu près aussi volumineux que ma Lettre à un ami sur la Révolution française. Mais il n'embrasse pas autant d'objets que cette lettre, qui en embrassait peut-être trop. Il aura peut-être un autre inconvénient, celui de ne pas frapper assez fortement les yeux vulgaires. Au reste, je ne fais cette œuvre que pour acquitter ma conscience, qui se sent portée à propager de son mieux le règne et la souveraineté de Dieu ; et quels que soient l'opinion des hommes et le fruit qu'ils tireront de mes faibles efforts, j'aurai rempli ma tâche, que je me plais à croire qui me sera comptée auprès de notre souverain Maître. Cela suffit pour m'encourager et me faire prendre patience sur les événements, quels qu'ils puissent être. »

      A ces raisons qui le retenaient à Paris pendant les derniers mois de 1796, il vint s'en joindre d'autres qui l'y fixèrent encore pendant les premiers mois de l'année suivante. Il avait à peine achevé de corriger son Eclair, qu'il se mit à un autre travail, plus considérable, qui devait porter le titre de Révélations.

      A l'entendre, ce fut pour lancer le premier et rédiger le second qu'il ajournait sans cesse les bouillantes impatiences de le voir que lui manifestait son ami de Berne.

      « En attendant, pour vous dire à quoi je m'occupe, je vous avouerai, lui écrit-il le 30 avril 1796, que j'ai entrepris, un peu pour moi, un peu à la sollicitation de mes amis, un ouvrage qui a pour titre : Révélations naturelles... De l'aveu de ceux à qui j'en ai fait part (lu des fragments), il s'y trouve déjà quelque eau salutaire pour rafraîchir l'ardeur de la soif... »

      « Quand cela sera fait, si on le juge digne de l'impression, et que les moyens pécuniaires nous soient rendus, je le publierai... » Et ici, de nouveau, un regard vers le grand mystique dont nous venons de parler.
      Votre ami Young est bien obligeant de m'accorder sa bienveillance pour mon simple désir qu'il lise son compatriote Bœhme... »

      Young, le célèbre théosophe, l'ami de Gœthe et de Lavater, était avec Frédéric de Meyer, H. de Schubert, François de Baader et Justinus Kerner (l'auteur de La Visionnaire de Prévorst), un des plus sincères admirateurs de Saint-Martin en Allemagne. Il ne suivit pas beaucoup le conseil du théosophe de lire Bœhme. Ses prédilections le portèrent, d'abord vers Saint-Georges de Marsay ; puis vers Swedenborg et enfin vers la Bible seule.

      « Quant à sa surprise que j'aie pu m'occuper ainsi pendant les affreux orages qui ont déchiré ma patrie depuis huit ans, elle cesserait s'il avoit, comme moi, vu les choses de près ; s'il savoit qu'il y a eu des cantons de la France qui à peine se sont aperçus de l'orage, et que mon pays natal a été du nombre. Cependant je ne puis nier la surveillance particulière de la Providence à mon égard dans ces temps désastreux. »

      Le moyen de trop presser et d'attirer en Suisse, comme malgré lui, un homme que la Providence se chargeait elle-même de si bien conduire ! Son ami le sentit. D'ailleurs, Liebisdorf fut si charmé du nouvel écrit de Saint-Martin qu'il se résigna encore une fois et calma ses impatiences comme il put. Mais il en attendait l'auteur avec d'autant plus de vivacité qu'il espérait voir son enthousiasme pour l'écrivain plus partagé.

      Il le fut en Suisse et dans le Nord plus qu'en France, et à Lyon et à plus qu'à Paris. Saint-Martin lui-même manda cet effet dans la même lettre.

      « Mon ouvrage (l'Eclair) ne fait aucune espèce de fortune, si ce n'est auprès de quelques bonnes âmes comme la vôtre. Le reste rougirait d'y jeter les yeux. Il y a cependant quelques journaux qui en ont dit du bien. Mais c'est une faible recommandation. Au reste, je m'y suis attendu d'avance ; j'ai fait cet ouvrage pour le compte de mon interne, et non pas pour celui de mon externe, et je suis bien tranquille sur mon payement.
      Je vous en adresse trois exemplaires : un pour vous, un pour notre ami Divonne, et l'autre pour qui vous voudrez. »

      L'Eclair méritait, non pas une destinée plus brillante, mais un examen plus sérieux. Il y avait tant d'âmes souffrantes et blessées par les malheurs du temps, les persécutions, les supplices, l'exil, la gêne, la pauvreté, l'absence de la plus efficace des consolations ; il y avait tant d'esprits élevés, d'écrivains courageux, peu satisfaits d'une littérature où la religion était à peine mentionnée pour mémoire, quand elle n'était pas bannie tout à fait, qu'on ne comprend pas bien comment d'aussi belles pages que celles de Saint-Martin ont pu passer presque inaperçues. Sans doute beaucoup de gens en voulaient encore à la religion et à l'Eglise, contre lesquelles il était encore un peu de mode et de tradition de s'élever ; mais cela était déjà bien passé dans les régions sereines. Et si, dans leurs imprudentes ardeurs, quelques ministres des autels avaient jadis fait trop grande leur part dans les affaires du monde, pourquoi ne pas profiter des lumières du jour pour la faire juste ? D'ailleurs, Saint-Martin, qui n'exagérait pas en faveur du clergé, qui donnait au contraire dans les idées opposées, aurait pu plaire par ce côté. Il partait en religion comme en politique du point de vue humain, du point de vue psychologique, que dès lors on semblait préférer, et qu'on a définitivement préféré depuis en morale et en général dans toute la philosophie. Et il était éloquent. Comment ne pas écouter un homme qui vous dit :

      « Ce sera toujours l'âme humaine qui me servira de flambeau ; et, cette lampe à la main, j'oserai marcher devant l'homme dans ces obscurs souterrains où tant de guides, soit trompés, soit trompeurs, l'ont égaré, en l'éblouissant par des lueurs fantastiques, et en le berçant jusqu'à ses derniers instants avec des récits mensongers, mille fois plus pernicieux pour lui que l'ignorance de son premier âge. Les publicistes n'ont écrit qu'avec des idées dans une matière où ils auraient dû n'écrire qu'avec des sanglots, sans s'inquiéter de savoir si l'homme sommeillait ou non dans un abîme. Ils ont pris les agitations convulsives de sa situation douloureuse pour les mouvements naturels d'un corps sain et jouissant librement de tous les principes de sa vie ; et c'est avec ces éléments caducs et tarés qu'ils ont voulu former l'association humaine et composer l'ordre politique... Je suis le premier qui ai porté la charrue dans ce terrain, à la fois antique et neuf, dont la culture est si pénible, vu les ronces qui le couvrent et les racines qui se sont entrelacées dans ses profondeurs. »

      Nous l'avons dit, pour faire valoir tout leur prix à des vues alors si rares et si élevées, il a fallu, le style de M. de Maistre, l'ascendant de sa position et la faveur des circonstances, la Restauration.

      Quant au nouvel ouvrage qui devait succéder à l'Eclair, et qui empêchait Saint-Martin de se rendre aux vœux de son ami à l'époque convenue, ce n'était plus un écrit politique, c'était un traité de philosophie religieuse. Saint-Martin, pressé au sujet de son contenu par l'ami qui vivait de chacune de ses pensées, évita de s'expliquer sur la nature de son travail, mais il répondit avec une grande sincérité sur le succès qu'il pouvait espérer. « Il ne se flattait plus d'être écouté dans son pays. On y prêchait dans le désert, en demandant que la politique ne fût pas séparée de la morale ; mais, à la demande de ses amis et au nom de sa mission, il ferait de son mieux. » N'entrant dans aucune indication précise, il surprit assurément Liebisdorf en le priant de garder pour lui seul ce qu'il lui en disait. Rien ne peint mieux sa discrète pensée et son esprit de réserve.

      Cet ouvrage très futur n'était pas non plus la véritable raison qui l'empêchait de faire le voyage tant promis. Nulle part ailleurs il ne l'eût médité plus à son aise que sous les frais ombrages qui bordent le lac si placide de Neufchâtel. A la manière même dont il ajourne sans cesse, on voit qu'il est partagé entre des désirs qu'il aime à montrer et des obstacles qu'il ne veut ni dire ni laisser entrevoir. Le passe-port pris, il avait d'abord trouvé la saison trop avancée ; le printemps venu, il lui avait fallu distribuer l'Eclair. Cette distribution faite, il était libre. S'il ne partit pas, c'est qu'évidemment il avait d'autres raisons que cette distribution, la composition nouvelle, les devoirs de l'amitié ou les besoins moraux de Paris, et des raisons qu'il ne pouvait dire. L'aimable baron les devina : quand il eut répondu à tous les prétextes de son ami, il supplia que les frais de la visite fussent pour lui seul. Dès ce moment, Saint-Martin fut bien obligé de laisser là ses faux-fuyants. Mais rien ne put fléchir sa généreuse indépendance, et loin d'accepter l'offre la plus sincère du monde, poussé à bout il mit ses hésitations sous le pavillon d'une raison qui ne souffrait pas de réplique : l'absence d'une suffisante clarté. Entre mystiques, il n'y avait pas à cela de réponse possible. Le baron se rendit avec toute sa pieuse et sincère générosité. « Il ira voir Saint-Martin en France, sans renoncer à l'espoir de le voir en Suisse. »

      Cette promesse, il la réalisa aussi peu que le gentilhomme français la sienne ; mais la douce perspective, si ingénieusement ouverte à tous deux, charma la tristesse que le temps répandait de plus en plus sur les jours de l'un et de l'autre.

      En attendant, Saint-Martin consola ses regrets le mieux qu'il put par quelques excursions plus faciles et réellement intéressantes pour sa mission. En voici deux dont il rend compte dans ses notes :

      « J'ai revu Petit-Bourg en juin 1797, j'y ai passé cinq jours avec la dame du lieu, son amie Julie et l'ami Maubach. »

      La spirituelle comtesse Julie de Sérent, qui est aussi l'amie du comte de Divonne, et Maubach nous sont connus.

      « J'y ai goûté de doux souvenirs en me promenant dans ce charmant parc où j'ay reçu autrefois de délicieuses intelligences et des impressions internes que je n'oublierai jamais. »

      On remarquera le mot si modeste d'intelligences ; d'autres auraient mis hardiment celui de révélations.

      « En y allant par les voitures d'Essonne, nous fûmes pris par un orage terrible ; les chevaux, effrayés, furent prêts de nous jeter dans un fossé. On crut que nous avions couru le plus grand danger. Pour moi, je n'en vis aucun ; et j'ai assez l'habitude pour ne pas croire au danger partout où je me trouve, tant j'ai reçu de marques de la bonté d'en haut. »

      C'est là une des idées favorites de Saint-Martin : partout où il se trouve, il n'y a de danger pour personne.

      « Au bout de cinq jours, j'en allai passer cinq autres à Champlâtreux, où je retrouvai tout le monde aimable comme à l'ordinaire. » (Portrait, 759.)

      Le nom de madame Molé n'est pas prononcé dans cette note, par la même raison que celui de madame la duchesse de Bourbon ne l'est pas : ces noms sont donnés par les lieux qu'il a visités.

      Le rafraîchissement qu'il a trouvé dans ces courses faites, pour ainsi dire, au préjudice de son ami, lui pèse presque comme un remords, et il se hâte de le dédommager par une de ses lettres les plus longues, les plus instructives et les plus sages. Nous la citerons plus loin ; car elle répond à une série de questions du plus grand intérêt, et traite en particulier de la théurgie et de la communication avec les esprits, en place de quoi Saint-Martin conseille de mettre la communion ou l'union avec Dieu.

      Mais, si belle que fût cette lettre, elle ne tenait pas lieu d'une conférence avec l'auteur, elle ne consola pas les regrets de son ami, de voir Saint-Martin quittant la campagne prendre d'abord le chemin de Paris, puis celui d'Amboise, au lieu de celui de Berne. On est attristé de voir un homme aussi sage dans la conduite de ses revenus et dans celle de ses charités, réduit à ne pouvoir payer une place dans une diligence. L'idée d'accepter les offres de son ami eût fait rougir sa délicatesse, et celle de faire des dettes l'eût couvert de confusion. Ce désordre, dont d'illustres contemporains donnaient si largement l'exemple, eût été à ses yeux une sorte d'abdication. Liebisdorf comprend ces principes.

      « Je me soumets, lui écrit-il, cher frère, au moyen péremptoire que vous employez dans votre dernière lettre, celui de la clarté directrice. Que sa volonté soit faite. Si ce n'est pas dans ce monde, j'espère vous voir dans un autre, pour vous remercier des excellents conseils que vous m'avez communiqués dans la suite de notre correspondance. »

      Bientôt après il vit qu'il ne fallait plus compter du tout sur le voyage tant promis, car son ami, qui n'avait jamais voulu toucher aux dix louis d'or qu'il en avait reçus et qui les avait tenus emprisonnés dans son écrin, même aux jours les plus pénibles, le pria de lui indiquer la personne de Paris par laquelle il pourrait le plus sûrement les lui restituer.

      Un second voyage que Saint-Martin fit d'Amboise à Paris, dans l'automne de la même année, avait le même sens pour le baron. Saint-Martin ne dit ni dans ses notes ni dans ses lettres le but ou l'objet de ce voyage, mais il en indique quelques incidents qui l'ont frappé, incidents dont les plus remarquables, le séjour à la terre de Sombreuil et sa rencontre avec Cadet de Gassicourt, sont comme noyés dans d'autres assez frivoles, que je rapporterai pour caractériser le narrateur :

      « En revenant à Paris, en octobre 1797, j'ai passé par Sombreuil, par Montargis, par Châteauneuf, par Lorris, etc. Les cousin et cousine de Sombreuil m'ont comblé de bontés. Leur terre est agréablement située pour le pays. J'ai vu dans leurs environs une jeune personne qui a des rapports tendres avec le frère de madame de Fitzherbert, femme du prince de Galles.
      J'ai vu chez eux la bonne Mérance, qui est pleine de piété. Mes gratifications ont été calquées là, non sur l'orgueil, mais sur l'amitié.
      A Montargis j'ai été fort bien traité chez madame Delatour, et en revenant j'ai fait connoissance dans la voiture publique avec M. de Gassicourt, homme d'esprit, dévoué aux systèmes du baron d'Holbach et autres matérialistes, mais s'en tenant là plus par orgueil et par défiance que par persuasion. Il a écrit contre moi dans quelques ouvrages ; mais j'espère que dans notre conversation il ne se sera pas seulement douté que j'y eusse fait la moindre attention. »

      Tout le monde fit bientôt après comme Saint-Martin. Et voilà ce que deviennent, au bout de peu de temps, toutes ces critiques qui prennent une si grande place et marquent d'une manière si douloureuse dans la vie des écrivains les plus éminents. On est même surpris de voir Saint-Martin attacher quelque prix aux jugements de son compagnon de route. Il est vrai que Cadet de Gassicourt était un homme de mérite, de l'Académie des sciences et de l'Encyclopédie ; mais de quel poids son opinion pouvait-elle être dans les questions que traitait Saint-Martin ? Cadet de Gassicourt, en sa qualité d'ancien pharmacien en chef des armées, aurait-il eu des rapports avec Gilbert, l'ami le plus intime de Saint-Martin après la mort de Liebisdorf ? Et ces rapports expliqueraient-ils l'attention que le spiritualiste accordait au matérialiste en dépit de lui-même ?

      Au reste, les matérialistes ne devaient pas rester seuls à le combattre, et nous verrons les années suivantes lui apporter des censures qui pourront le surprendre davantage.


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Note de l'auteur sur le chapitre :  Champlâtreux. C'est de Champlâtreux près Corbeil, la résidence de madame de Clermont-Tonnerre, qu'il s'agit. Saint-Martin parle de trois voyages différents qu'il y a faits. (Portrait, 742, 759 et 803.)




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