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Saint-Martin le Philosophe Inconnu

Sa vie et ses écrits - Son maître Martinez et leurs groupes - D'après des documents inédits
Jacques Matter
© France-Spiritualités™






CHAPITRE XVI

Saint-Martin appelé à l'Ecole normale. – Ses anciens amis de Paris. – Les nouveaux. – Le baron de Crambourg. – Le baron de Gleichen, disciple du comte de Saint-Germain.
La mission de Saint-Martin à l'Ecole. – L'enseignement de Garat, l'analyse de l'entendement.  – La bataille Garat : Saint-Martin champion du spiritualisme. – La dissolution de l'Ecole.


1794-1795

Si occupé qu'il fût de sa correspondance avec Berne, de ses études sur Bœhme et de sa commission bibliographique, Saint-Martin banni de Paris souffrait dans sa solitude. Très réduit dans ses revenus, n'ayant qu'une seule servante, ne voyant plus madame la duchesse de Bourbon, n'écrivant plus à madame de Bœcklin, qui ne voulait pas prendre connaissance de ses lettres au bureau de la police, il trouva Amboise un peu plus enfer que jamais. « Ne pensons jamais, » s'écrie-t-il dans un de ces moments de douleur et de souffrance morale que connaissent toutes les âmes sensibles et qui assurent leur plus pur développement, – « ne pensons jamais à demeurer ici-bas plus ou moins longtemps ; mais travaillons sans cesse à devenir prêts à en sortir. Amen. »

      Ce cri lancé, il gronde doucement son heureux ami de Berne, qui a négligé, ce lui semble, une occasion précieuse de fortifier une belle âme dans la vraie voie. La fille de Lavater réclamait sa direction spéciale, et il n'était pas allé la voir. Saint-Martin portait un vif intérêt à mademoiselle Lavater, jeune personne d'un esprit très distingué, adorant son illustre père, tout en voyant ses erreurs. Quant à lui, Saint-Martin, il n'aurait pas hésité. De son côté, le baron, qui aimait ce genre de direction, si j'en juge par sa correspondance avec mademoiselle Sarazin de Bâle et mademoiselle Lavater elle-même, correspondance que j'ai sous les yeux et dont la rare et sage délicatesse est admirable, le baron, dis-je, avait les meilleures raisons du monde de ne pas intervenir en personne dans ce moment. D'abord la spirituelle Nanette allait donner sa main à M. Gessner, le futur président de l'Eglise de Zurich ; ensuite il s'était établi une réserve extrême dans les rapports entre le père et la fille, précisément à la suite de ce voyage à Copenhague dont j'ai parlé au chapitre précédent.

      Ces tributs payés à leur situation, les deux amis s'enfoncent ensemble, plus que jamais, dans leurs discussions favorites. Ils les assaisonnent de remarques lexicologiques et grammaticales que soulève le travail qu'ils poursuivent en commun, la traduction de Bœhme ; et quoiqu'il ne s'agisse que des principaux traités du philosophe teutonique, leur correspondance leur offre toujours le même attrait. Leur admiration pour ce penseur original va toujours croissant. C'est à ce point que le grand Newton doit nécessairement en avoir lu les écrits, puisqu'on trouve là le germe de la « magnifique » théorie de la gravitation !

      Ils en étaient à ces doux échanges sur le merveilleux génie du grand théosophe et sur les exploits du général Gichtel dont j'ai parlé tout à l'heure, quand survint à Saint-Martin cet appel à l'Ecole normale qui marque comme un des plus grands faits dans sa vie d'études. en effet, si court que son séjour ait été dans une école fondée pour donner aux futurs professeurs de la république la science et la méthode, il amena dans les vues du théosophe une révolution semblable à celle qu'y avait produite le séjour à , ou plutôt il en forma le véritable complément. Tout, dans cet épisode de la vie de Saint-Martin, mérite l'attention : les dispositions avec lesquelles le sérieux penseur âgé de plus de cinquante ans y entra, le rôle qu'il y joua, le projet avec lequel il s'en alla quand elle fut dissoute.

      Dans la même lettre où il dit à son ami qu'il a lu avec ravissement les nouveaux détails sur le général Gichtel, il lui apprend sa nomination à l'école.

      « Il est très possible, lui dit le futur professeur, que je parte avant pour aller passer, l'hiver à Paris. Voici pourquoi. Tous les districts de la république ont ordre d'envoyer à l'Ecole normale à Paris des citoyens de confiance, pour s'y mettre au fait de l'instruction, qu'on veut rendre générale ; et quand ils seront instruits, ils reviendront dans leur district pour y former des instituteurs. L'on m'a fait l'honneur de me choisir pour cette mission, et il n'y a plus que quelques formalités à remplir pour ma propre sûreté, vu ma tache nobiliaire qui m'interdit le séjour de Paris jusqu'à la paix. Comme je ne crois pas que cela souffre de difficulté, je présume que je pourrai être rendu à Paris dans trois semaines au plus tard... Mais faites toujours en sorte que j'aie de vos nouvelles avant que de partir.
      Cette mission peut me contrarier sous certains rapports. Elle va me courber l'esprit sur les simples instructions du premier âge. Elle va aussi me jeter un peu dans la parole externe, moi qui n'en voudrais plus entendre ni proférer d'autres que la parole interne. Mais elle me présente aussi un aspect moins repoussant, c'est celui de croire que tout est lié dans notre grande révolution où je suis payé pour y voir la main de la Providence. Alors il n'y a plus rien de petit pour moi, et ne fussé-je qu'un grain de sable dans le vaste édifice que Dieu prépare aux nations, je ne dois pas résister quand on m'appelle. » (Lettre du 29 brumaire an III.)

      Il nous dira ailleurs, et d'une manière bien piquante, comment il est payé personnellement pour voir la main de Dieu dans la révolution ; ici, remarquons surtout les raisons qui le décidèrent, contre l'attente même de ceux qui l'avaient choisi, d'accepter à cinquante-deux ans le rôle d'un étudiant, avec l'engagement de ne le quitter que pour celui d'un professeur de l'Etat.

      « Le principal motif de mon acceptation est de penser qu'avec l'aide de Dieu je puis espérer, par ma présence et mes prières, d'arrêter une partie des obstacles que l'ennemi de tout bien ne manquera pas de semer dans cette grande carrière (d'enseignement) qui va s'ouvrir, et d'où peut dépendre le bonheur de tant de générations.
      Je vous avoue que cette idée est consolante pour moi. Et quand je ne détournerois qu'une seule goutte du poison que cet ennemi cherchera à jeter sur la racine même de cet arbre qui doit couvrir de son ombre tout mon pays, je me croirois coupable de reculer. »

      On sent là un souffle descendu sur le prophète du haut de ces régions dont les ordres ne se discutent pas ; et de quelque opinion qu'on soit sur les idées elles-mêmes qui inspirent de tels dévouements, ces dévouements, on les respecte et on les admire.

      A un autre point de vue on voit avec bonheur Saint-Martin arriver à un changement dans sa situation. Ni le séjour d'Amboise, ni celui de Chaudon, où il s'était réfugié après la Terreur, ne lui convenait plus. Il se disait ou se croyait le Robinson de la spiritualité, et cet isolement lui pesait : il aspirait à en être le François Xavier, le missionnaire. Il ne pouvait donc rien lui arriver de plus désirable, au sortir de sa besogne bibliographique, qui l'avait tant instruit, que ce qui se présenta tout à coup, un appel au professorat. Une chaire dans le nouvel enseignement qu'on allait donner à la nation, quelle tribune plus favorable pouvait-il souhaiter ? Et n'était-il pas juste qu'après avoir été proposé pour l'éducation de l'héritier du trône, il fût employé à celle de la nation, désormais appelée à se gouverner elle-même ? En effet, en 1791, quand Saint-Martin sortait de , plein d'enthousiasme pour ce qu'il avait vu et appris dans la savante cité, on l'avait porté, avec l'abbé Sieyès, dont les principes politiques lui allaient en partie, et avec Condorcet et Bernardin de Saint-Pierre, dont il détestait les tendances déistes, sur la liste des personnes parmi lesquelles on devait choisir l'instituteur du jeune dauphin.

      Dans un ordre d'idées qui avaient leur entraînement, Saint-Martin se rendit à Paris le plus tôt qu'il put. Il s'y installa, rue de Tournon, maison de la Fraternité. Peu de jours après il alla monter sa garde au Temple, où végétait encore le jeune prince dont il avait dû devenir le précepteur, privé de sa liberté, de sa famille, de toute instruction, souvent même du nécessaire.

      Ses souvenirs entraient assurément pour quelque chose dans le choix du poste où il monta sa garde ; mais le simple et calme dévouement avec lequel il remplit ses devoirs politiques en toute circonstance suffit pour expliquer le fait. Il mentionne cette faction, qui pouvait lui donner des émotions si vives, avec la même sobriété que ses autres actes patriotiques.

      Quel que fût l'âge de Saint-Martin, je ne pense pas qu'on soit jamais entré à l'Ecole normale, ni alors ni depuis, avec un plus grand désir d'apprendre, une plus vive aspiration à l'enseignement, des dispositions meilleures et des points de vue plus élevés. Il s'honore d'un emploi si neuf dans l'histoire des peuples, d'une carrière d'où peut dépendre le bonheur de tant de générations. La mission le contrarie sous certains rapports, mais il veut apporter son grain de sable au vaste édifice que Dieu prépare aux nations ; car il est encore persuadé, comme Mirabeau dans ses plus beaux jours, que la Révolution française fera le tour du globe.

      Saint-Martin voit toujours la Révolution de haut, et abstraction faite des accidents, quels qu'ils soient, il lit dans les grandes destinées de son pays celle de l'humanité. Elle se déroule à ses yeux avec une terrible impétuosité, mais ses fins majestueuses flattent et séduisent toutes ses espérances ; il voit d'autant plus en véritable philosophe, qu'il voit en homme plus convaincu. Si, dans sa lettre au baron de Liebisdorf, une figure un peu vive nous avait surpris, on trouverait dans ses notes intimes quelques mots qui expliqueraient la goutte de poison jetée sur les racines de l'arbre. La figure est d'ailleurs fort transparente : Il espère trouver, au milieu de ces deux à trois mille professeurs futurs, l'occasion de faire quelque chose pour ses objets.

      Il la trouvera, en effet, et ne manquera pas d'en profiter avec zèle et avec éclat. Mais l'homme s'agite, et Dieu le mène. Saint-Martin acquit à l'Ecole ce qu'il ne cherchait pas, non pas une philosophie complète, mais cette philosophie très méthodique qu'il n'aimait pas, qu'il haïssait beaucoup, qu'il connaissait peu, et dont il fut bien aise, un jour donné, de pouvoir se servir contre ceux-là mêmes qui s'étaient chargés de la lui enseigner.

      Les retards qu'éprouva l'ouverture de l'Ecole lui permirent de revoir son Paris, et il fut tout heureux de s'y retrouver avec un grand nombre d'anciens amis. Son Portrait les nomme dans un pêle-mêle qui ne peint guère que lui-même, ce qui est, d'ailleurs, l'objet de cet écrit.

      « A ma rentrée dans Paris pour l'Ecole normale, y est-il dit, j'ai retrouvé avec plaisir plusieurs personnes de ma connoissance, telles que les Davaux, Archebold, Vialettes, Bachelier d'Agès, La Ramière, Sicard, Lizonet, les Desbordes, les Mion, Marade, ma bête, Corberon, Clémentine, Maglasson, Heisch, le jeune homme d'Hervier, Mailly, Gros, Stall, Maubach, les Orsel, Ségur, Gombauld, Grosjean, d'Arquelay, Menou. »

      Maubach, qui fut payeur général à Besançon, et Gombauld, conseiller à la Cour des aides, étaient pour Saint-Martin de véritables frères de la foi.

      « J'en ai connu plusieurs autres pour la première fois, tels que Nioche, Isabeau, Bodin, Monlord, Lacroix le mathématicien, les Montejean, miss Adams, White, Beaupuy, Berthevin, La Tapye, Laroque, le couple Tiroux, Falconet, les Lacorbière, Krambourg, Chaix, Relud... » (C. 40, 44.)

      De tous ces personnages, les uns très connus, les autres très obscurs, le plus à remarquer pour nous c'est Krambourg, c'est-à-dire le baron de Frisching, car Krambourg n'est qu'un pseudonyme ou du moins qu'un des noms qu'il prenait. D'une famille patricienne de Berne et appelé à jouir d'une belle fortune, bien élevé par un excellent précepteur, mais gâté par les flatteries de sa mère, qui en raffolait, il passa sa jeunesse et mangea son héritage à mener en France la vie d'un homme à bonnes fortunes. Quand cela fut fait, il eut envie de s'amender, et Liebisdorf ne manqua pas d'éclairer Saint-Martin à son sujet. « Les femmes ont rapetissé son esprit, et son malheureux penchant pour elles lui a fait faire un écart qui passoit toute borne. »

      C'était rendre à Saint-Martin, en 1795, le service que le théosophe avait rendu à Liebisdorf en 1794, au sujet du baron de Gleichen, émule ou disciple du mystérieux comte de Saint-Germain, qui était le fils d'un juif portugais et d'une princesse connue de Louis XV.

      Aventurier comme son type, le baron de Gleichen était très connu de Saint-Martin ; mais il en était peu estimé, et Saint-Martin ne cessait de prêcher le baron de Liebisdorf à son sujet. « C'est un homme qui a beaucoup d'esprit, lui dit-il, surtout de l'esprit de cour et de l'esprit du monde. Il a frappé à toutes les portes ; il a entendu parler de tout, il a tout lu ; avec cela je ne pourrois pas vous dire en quoi il est entré.... Enfin, c'est un homme tellement habitué à voir du faux et de l'erreur, qu'il ne cherche que cela. Ce qui m'a fait dire de lui, dans le temps, qu'il donnerait trente vérités pour un mensonge. A-t-il changé depuis ? Je le souhaite. »

      Le portrait n'est pas flatté, mais, il faut en convenir, il est esquissé de main de maître. Plus tard, le peintre ajoute ce trait : « Si vous me parlez de G., que ce soit toujours sans le nommer, je vous prie. Et surtout qu'il se garde bien de m'écrire : je ne puis recevoir ses lettres. »

      Au surplus, le portrait est chargé, et si ce baron de Gleichen est le personnage de ce nom qui a publié en allemand les Hérésies métaphysiques dont on a extrait les Essais théosophiques, parus à Paris en 1793, nous avons de lui un portrait plus fidèle : c'est celui qu'il a tracé lui-même dans ses Mémoires, qui sont inédits à la vérité, mais dont le Mercure étranger a donné un curieux extrait (tome Ier, page 243).

      Au surplus, rien ne marque mieux que cette pureté de jugement des deux amis la ligne austère et sainte qu'ils suivaient, et qui les sépare de tous ces personnages douteux qu'on rencontre à cette époque essayant des rôles qui ne sont pas faits pour eux, mais les abordant tous, y compris ceux de prophètes et de maîtres.

      Peut-être d'entre ces amis que Saint-Martin eut le temps de visiter à son aise avant l'ouverture de l'Ecole, aucun, à l'exception de l'abbé Sicard dont il devait y suivre le cours de grammaire générale, ne se préoccupait de l'objet spécial qui l'avait amené à Paris ; et bientôt il s'impatienta d'autant plus des lenteurs qu'on apportait aux commencements des cours, qu'il sentait davantage les privations que lui imposaient, en l'absence de sa royale hôtesse, la médiocrité de sa fortune et les malheurs du temps. Il les sentait en homme d'une organisation fort délicate ; mais, en se recueillant, il les supporta en philosophe.

      « Nos entreprises studieuses, écrit-il au 04 janvier 1795, ne commenceront que dans quinze jours. On ne sçait même trop quelle tournure elles prendront, car le projet n'est pas mûr. Il s'éloigne déjà du but simple de son institution qui faisoit mon attrait. Ainsi, je ne puis vous répondre en rien de ce résultat, et pour cela faire, il me faut voir venir. En attendant, je gèle ici faute de bois, au lieu que dans ma petite campagne (à Chaudon) je ne manquois de rien. Mais il ne faut pas regarder à ces choses-là. Faisons-nous esprits, il ne nous manquera rien ; car il n'y a point d'esprit sans parole, et point de parole sans puissance : réflexion qui m'est venue ce matin dans mon oratoire, et que je vous envoie toute fraîche. »

      On voit que ces privations ne lui ôtèrent pas sa douce gaieté. Son oratoire est une charmante figure. D'un autre côté, ses études ne lui ôtent rien de son goût pour les spéculations de la haute mysticité, qui se dessinent plus poétiques que jamais, et lui offrent, pour ainsi dire, plus d'attraits au milieu des arides travaux de la science que dans les solitudes enchantées de la campagne.

      « Je crois bien, » dit-il à son correspondant, qui était si heureux de lui avoir fait connaître le général Gichtel et sa céleste épouse, – « je crois bien, lui dit-il, avoir connu celle dont vous me parlez, non pas aussi particulièrement que lui. Mais lors du mariage (projeté) dont je vous ai parlé, il me fut intellectuellement mais distinctement dit : « Depuis que le Verbe s'est fait chair, nulle « chair ne doit disposer d'elle-même sans qu'il en donne la permission. » Ces paroles me pénétrèrent profondément, et quoiqu'elles ne fussent pas une défense formelle, je me refusai à toute négociation ultérieure.... »

      Aussi assure-t-il son ami que c'est toujours avec un nouveau plaisir qu'il l'entend parler de GICHTEL. Seulement, comme il s'agit d'un général allemand et de secrètes alliances, il lui recommande de nouveau d'être très prudent dans ses lettres, très réservé et très net dans son langage, pour qu'on ne prenne pas le change sur les affaires mystérieuses qui en sont l'objet. Il ne fallait qu'une phrase malvenue pour devenir suspect et compromettre la liberté, sinon les jours, même d'un élu de tout un district et d'un futur maître de la jeunesse républicaine.

      L'Ecole fut ouverte à la fin de janvier. Saint-Martin, qui en avait mal auguré dès en arrivant, fut peu satisfait des débuts.

      « Quant à nos écoles normales, dit-il, ce n'est encore que le spiritus mundi tout pur, et je vois bien celui qui se cache sous ce manteau. Je ferai tout ce que les circonstances me permettront pour remplir le seul objet que j'ai eu en vue en acceptant, mais ces circonstances sont rares et peu favorables. C'est beaucoup si, dans un mois, je puis parler une ou deux fois, et si chaque fois je puis parler cinq ou six minutes, et cela devant deux mille personnes à qui, auparavant, il faudrait refaire les oreilles. Mais je laisse le soin à la Providence de disposer de la semence et de la culture ; je ne ferai que ce que je pourrai faire, et je n'y puis rien si elle ne juge pas à propos que j'en fasse davantage. Je n'attends donc plus de ceci tout ce que mon désir m'en avoit fait espérer. Cependant il en peut toujours sortir quelque chose ; si peu que ce soit, il ne faut pas que je m'y refuse. »

      Il n'obtient la parole que rarement et pour peu de temps ; mais il la prendra chaque fois qu'il le pourra, et fera ce qui dépendra de lui pour combattre l'esprit du siècle ou plutôt celui qui se cache sous son manteau.

      Fera-t-il quelque chose d'important par ses résultats ?

      Saint-Martin s'en remet à la Providence. Il prie, il observe, il se prépare au combat. Il ne suit pas un cours de philosophie tel qu'il lui en faudrait un et tel qu'il devait s'en faire un jour à cette école. Il n'a que des leçons d'idéologie, Condillac corrigé, non par Destutt de Tracy et Laromiguière, mais par Garat. Il n'en profite que pour s'exercer à combattre ; et au lieu d'étudier Descartes ou bien Malebranche et Leibnitz, qu'il semble ignorer, il s'attache plus que jamais au spiritualisme théosophique de Bœhme. Il recherche ceux de ses camarades qui savent l'allemand, et les consulte sur les difficultés que lui présentent les textes de son guide, se félicitant de retirer au moins ce fruit de ses sacrifices.

      « Je profite de leur secours (celui de ses camarades de ), écrit-il, pour me faire expliquer le mot de notre ami Bœhme que je ne comprends pas. Ce sera toujours un avantage que j'aurai retiré de mon voyage. »

      Là-dessus, il se trompait fort heureusement. Un mot allemand bien compris ne fut pas tout ce qu'il gagna à l'Ecole normale ; il y devint meilleur philosophe qu'il ne pensait. Ayant lu dans sa jeunesse Descartes, Bacon et Burlamaqui, il apportait aux études spéculatives de grandes facilités. Il avait suivi pendant les belles années de sa vie, en admirateur sincère, les pages les plus charmantes de Voltaire, et tous les écrits de l'homme éloquent dont la politique inspirait les générations révolutionnaires, comme sa morale et sa pédagogie avaient fasciné les générations précédentes. Saint-Martin était au courant des plus grands débats de l'époque. Quand il avait affaire aux gens du monde, il appelait philosophie ce que le monde appelle ainsi, quelques idées sur la liberté de la conscience ou de la pensée, et cet ensemble de croyances très tempérées que le dernier siècle empruntait à toutes les religions et que nous désignons par le mot de déisme. Avec les représentants de la science sérieuse, Saint-Martin comprenait fort bien l'étendue et la gravité des problèmes de la pensée humaine. L'art de la méditation haute et sûre, de l'investigation féconde et digne de confiance, grâce aux règles infaillibles d'une infaillible méthode, avait tous ses hommages. Mais l'histoire de cette science lui était étrangère, et je ne sais pas si je dois dire bien franchement, qu'à cet égard il ressemble à tous les gens du monde, qui croient avoir trop d'esprit eux-mêmes pour avoir besoin d'en demander encore à d'autres, ces autres fussent-ils Platon ou Leibnitz.

      En somme Saint-Martin n'apprit pas à fond la science de l'enseignement sérieux, mais il entrevit au moins à l'Ecole normale les moyens de l'acquérir.

      Il prit un tel goût à la discussion méthodique que lui avait un peu montrée le collège, qu'il s'y essaya toutes les fois qu'il put, et un jour avec beaucoup de confiance, trop d'empressement peut-être. La philosophie n'était pas professée par un philosophe : Garat, esprit distingué, lucide et facile, assez éloquent et trop satisfait de lui-même, trop imitateur de Condillac et des professeurs d'Edimbourg, réduisait sa science à l'étude de l'entendement humain, sur lequel on publiait traité sur traité depuis le commencement du siècle. Le titre même de la chaire de Garat ne demandait que cela, et l'ancien ministre enseignait, non pas une maigre psychologie, mais une très maigre théorie de l'intelligence. Il faisait abstraction des autres puissances de l'âme, de sa nature véritable et de ses rapports avec les êtres de même classe ou analogues, inférieurs ou supérieurs, comme de son origine et de ses fins, de ses destinées présentes ou à venir. C'était l'erreur du temps. L'Allemagne elle-même avait vu Kant accomplir en son sein une révolution singulière, et lui démontrer que la critique de la raison pure était toute la philosophie. En effet, cette critique n'autorisait ni une sérieuse théologie, ni une psychologie spéculative, les arguments contre l'existence de Dieu et l'immortalité dé l'âme ayant tout juste le même poids que les arguments pour. Kant, il est vrai, réédifiait avec soin, dans une seconde étude d'une grande profondeur aussi, dans sa Critique de la raison pratique, ce qu'il avait démoli avec tant d'attention dans sa Critique de la raison pure. Mais à cette époque, l'isolement des écoles et des peuples était étrange encore. Nous ne traduisions que les penseurs anglais ; et, plusieurs années après, le prince de Pentecorvo, occupant le Hanovre, n'accorda qu'un feuillet à Charles de Villers pour l'exposé du système de Kant. Nous n'en étions plus, il est vrai, à Condillac. Toutes les facultés de l'âme ne se réduisaient plus, en 1793, à celle de sentir, toutes ses opérations, à des sensations transformées. La science de l'entendement ne se bornait pas à l'étude de la sensation, mais elle se complaisait à faire valoir cette faculté.

      A chaque leçon de philosophie, le Robinson de la spiritualitéSaint-Martin se traitait comme tel – se trouva en présence d'un enseignement dont l'étroitesse blessait précisément celles des facultés de son âme qu'elle contestait avec le plus de frivolité. L'idéologie sensualiste avait, en effet, ce désavantage, que plus elle s'efforçait de corriger le sensualisme pur et net de Condillac, plus elle en découvrait l'insuffisance, les défauts, les lacunes. Un beau jour, la langue de Saint-Martin se délia, et il profita de son tour de parole pour attaquer directement la doctrine du maître. C'était un jour de conférence, et dans ces séances les auditeurs non seulement étaient autorisés, mais invités à présenter leurs observations. Il n'y eut donc rien d'extraordinaire dans la conduite de Saint-Martin. La composition de l'Ecole était, d'ailleurs, exceptionnelle ; et pour comprendre ce qu'il fit d'un peu spécial en engageant un débat sur le fond et sur l'esprit général de l'enseignement, ce que ne fit aucun de ses camarades, il faut considérer que Saint-Martin, à l'Ecole, était plus âgé que son professeur ; qu'il était ancien officier, ancien chevalier de Saint-Louis, écrivain très admiré dans plusieurs pays de l'Europe, et très gâté dans l'ancien grand monde. De plus, à cette séance, ou plutôt dans cette conférence tenue aux jours où les élèves prenaient la parole pour demander des éclaircissements ou présenter des doutes et des objections, Saint-Martin ne demanda que la modification de quelques locutions exagérées, telles que celles-ci : Faire nos idées ou créer nos idées, ces mots impliquant un pouvoir qu'il réservait à une faculté naturelle mais tout intérieure.

      Pour être plus sûr de sa parole, Saint-Martin avait écrit ses objections, mais il n'avait pas pu en achever la lecture. Dans une autre conférence, celle du 09 ventôse 1795, il en présenta la suite dans une note écrite en forme de lettre. Il lut cette fois avec plus de fermeté, et demanda trois modifications nouvelles :

      Il voulut une reconnaissance formelle du sens moral, avec une place distincte dans la description des éléments essentiels de la nature humaine ;

      Il signala la nécessité d'une parole première donnée à l'homme dès la création, citant à l'appui de son opinion ce mot de Rousseau : La parole a été une condition indispensable pour l'établissement même de la parole ;

      Il insista sur la convenance de mettre la matière non pensante à sa place véritable.

      A cette seconde séance il fut mieux écouté qu'à la première, et il fit une impression qu'on put qualifier de succès. Dans tous les cas et abstraction faite du résultat, on ne peut qu'admirer le courage de l'auditeur quand on considère à la fois le talent du professeur dont il se fit un adversaire et la haute position que Garat avait prise dans l'opinion comme ministre de la justice, président du conseil exécutif, ministre de l'intérieur et commissaire général de l'instruction publique.

      Garat n'était pas un penseur, mais c'était un des plus habiles écrivains de son temps. Brillant orateur, il éblouit plutôt qu'il ne satisfit l'assistance par les solutions qu'il lui offrait sur les problèmes débattus et les modifications demandées. Dans le compte rendu de cette séance, il donna à sa réplique, comme cela arrive naturellement, un peu plus d'étendue qu'elle n'en avait eu en réalité. Alors Saint-Martin fit avec complaisance ce que son maître avait demandé dès l'origine, c'est-à-dire qu'il entra plus amplement en matière, et rédigea une lettre très méditée et très digne d'être lue encore. On ne saurait trop signaler, dans l'histoire de notre philosophie, le mérite de ce petit travail et la vive impulsion vers le spiritualisme qu'en reçut la pensée française. Saint-Martin y réfute l'idée fondamentale de Condillac, sa théorie de l'entendement réduite à celle de la sensation, l'extension démesurée donnée à celle-ci, l'hypothèse si facile et si étrange de la statue. Il montre encore mieux la supériorité de Bacon sur le disciple dégénéré de Locke, et signale la supériorité plus importante du spiritualisme sur l'idéologie.

      Garat ne voulant pas continuer une polémique où il n'espérait pas de conquête, et ne voulant pas faire de concession, laissa tomber le débat, si ce fut un débat. Le fait est qu'il n'y eut pas de discussion ou d'argumentation en forme ; et les deux conférences où les adversaires exposèrent leurs opinions ne semblent pas même avoir présenté l'espèce d'animation qu'offrent chaque jour telles soutenances de thèses à la Sorbonne. Si les contemporains appelèrent toute l'affaire la bataille Garat (voyez le compte rendu dans le tome III des Débats de l'Ecole normale), c'est que le tout se passa comme à la face de la France. Du moins on avait envoyé à l'Ecole ce qu'on avait trouvé dans chaque district d'hommes les plus propres à entrer dans l'enseignement, les uns déjà un peu formés par les épreuves de la vie, les autres impatients d'entrer dans la lice. Leurs professeurs étaient les personnages les plus éminents dans la science et la littérature ; les spectateurs du combat, si l'on veut employer ce mot ambitieux, étaient appelés, par le décret même qui créait l'institution, à répéter dans toutes les parties de la république les leçons qui leur étaient faites. Les cours de l'Ecole prenaient de cette double circonstance une nuance de gravité que l'enseignement, chose si grave d'ailleurs, n'a pas toujours.

      En effet, il s'agissait, pour deux à trois mille auditeurs qui allaient professer, de savoir à quelle doctrine il fallait donner la préférence. La philosophie n'est jamais un terrain neutre, c'est toujours la guerre entre l'erreur et la vérité. C'était alors la guerre la plus décisive. Il s'agissait des titres du matérialisme et du sensualisme proclamés en face de ceux du spiritualisme ; il s'agissait de ceux du rationalisme et du naturalisme proclamés en face de la religion révélée. Et il n'y avait plus de philosophie d'Etat, pas plus que de religion d'Etat. La volonté monarchique ayant fait place à la souveraineté républicaine, chacun était appelé désormais à parler au seul nom de la vérité, de la conscience et de la raison rendues à leurs droits.

      Ce n'était peut-être pas ainsi que l'avaient entendu les souverains de 1793 ; mais déjà la mort violente des hommes de violence avait permis de proclamer de beaux principes, et la pensée, un moment foulée aux pieds avec audace, était rendue, sinon à toute cette liberté qui fait son orgueil, mais à ce sentiment de sa dignité qui fait sa grandeur. Les deux interlocuteurs, animés également de ces nobles émotions, parlèrent avec une grande énergie et conquirent une attention profonde. Il n'y avait peut-être pas deux camps avant le débat, mais après il y eut deux partis qui les regardèrent comme leurs champions. Du moins on commenta l'incident avec toute la chaleur que comportait une lutte où se trouvaient engagées toute la philosophie et la morale, aussi bien que la religion.

      On comprend facilement que chacun des deux champions se soit attribué la victoire ; et si Saint-Martin nous apprend que les plus grands succès ne furent pas du côté du professeur, il n'en faut pas conclure que les compliments firent défaut à l'ancien ministre, au futur ambassadeur, au président à venir de la section des sciences morales, et politiques de l'Institut. S'il n'en mérita pas de bien grands pour ses leçons sur l'analyse de l'entendement consignées dans les procès-verbaux de l'Ecole, il en obtint de très sincères pour l'honnêteté de ses procédés dans toute cette affaire.

      Quant à Saint-Martin, qui aimait ses idées et ses travaux à lui, en raison de la pureté de sa pensée et de l'énergie de ses convictions, il trouva jusque dans sa petite taille et dans la haute position de son antagoniste, un parallèle biblique tout fait dont il ne manqua point de s'emparer :

      « J'ai jeté une pierre au front d'un des Goliaths de notre Ecole normale en pleine assemblée, et les rieurs n'ont pas été pour lui, tout professeur qu'il est. » (Lettre du 19 mars 1795.)

      Il fallait des distractions et des consolations de ce genre au studieux écolier qui se rendait si régulièrement, depuis quelques mois, de la rue de Tournon au Jardin des Plantes, où se faisaient les cours de son Ecole. Il se trouvait peu édifié de ses leçons. Dès l'origine il avait mal auguré de cette œuvre ; il n'avait cessé depuis d'en prédire la chute. S'éloignant chaque jour de son but simple et sérieux, elle ne devait pas vivre.

      Dès le 09 floréal, il écrit à son ami : « Nos écoles normales sont à l'extrémité, on les enterre le 30 de ce mois. Je m'en retournerai chez moi, à moins que je ne me gîte dans les environs de Paris, ce qui a été de tout temps mon envie. Mais, dans les secousses où nous sommes encore, peut-on former aucun projet ? »

      Saint-Martin, qui ne devait trouver un gîte définitif aux environs de Paris que huit ans plus tard, mais pour toujours, partit au plus tôt pour Amboise. Ce ne fut pas pour y rester, car Amboise était toujours son enfer de glace ; il n'y avait aucune liaison en son genre, et il en avait à Paris du commerce le plus doux. Il ne voulait donc aller dans son pays que pour y terminer quelques affaires, et retourner ensuite à Paris où « un de ses amis lui a proposé un arrangement qui doit rendre son existence un peu plus gracieuse qu'il ne l'avait eue depuis cinq mois, et qui le détournera moins de sa besogne. »

      Il aurait bien voulu se rendre à l'invitation de Liebisdorf et aller habiter la Suisse ; mais « nos finances, lui dit-il, dans l'état où elles sont, arrangent mal les petits rentiers comme moi, et, dans le vrai, il me faudrait peut-être vendre tout mon bien pour pouvoir vivre un ou deux ans dans les pays étrangers. »


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Note 1 de l'auteur sur le chapitre :  Corberon. Saint-Martin logea plusieurs fois chez les Corberon, rue Barbette.
      Clémentine, dont il parle volontiers sans la faire connaître, est morte jeune, mais très avancée en piété, très bon juge en matière d'ouvrages sérieux.

Note 2 de l'auteur sur le chapitre :  Relud. Est-ce Ludre ? Le nom revient souvent dans le Portrait. C'est celui d'une personne à laquelle Saint-Martin avait eu l'idée d'unir son sort. Il fait allusion à ce projet dans un style très figuré.

Note 3 de l'auteur sur le chapitre :  « Elle (l'Ecole normale) ne devait pas vivre. » Saint-Martin nous apprend que la bataille Garat avait été son coup de grâce.




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