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Saint-Martin le Philosophe Inconnu

Sa vie et ses écrits - Son maître Martinez et leurs groupes - D'après des documents inédits
Jacques Matter
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CHAPITRE XVII

La sortie de l'Ecole normale. – Le projet de professorat : la chaire d'histoire à Tours. – Amboise. – Lettre sur la révolution française.
Saint-Martin précurseur de Joseph de Maistre comme publiciste. – La théocratie. – Babel. – M. de Witt.


1795-1796

Nul n'était entré à l'Ecole normale avec plus d'illusions et des dispositions meilleures que Saint-Martin ; nul, je crois, n'en sortit avec plus de tristesse. Toute cette perspective d'un corps enseignant de deux à trois mille hommes d'un âge mûr, emportant du même foyer les mêmes lumières et les répandant avec la même ardeur ; cette autre perspective moins élevée, mais plus douce peut-être, d'occuper lui-même dans ce corps un rang utile à une sainte cause ; l'espoir enfin, si prosaïque qu'il fût, de s'instruire un peu sérieusement, tout cela était perdu : il fallait y renoncer.

      Que faire, et où chercher des compensations ?

      Un instant Saint-Martin eut l'idée de demander une chaire d'histoire dans cette même ville de Tours où il avait exercé une magistrature si stérile et si passagère. C'était, de toutes les chaires qu'il pouvait occuper, celle pour laquelle il se sentait le plus de vocation ; mais il y était trop peu préparé pour donner à son projet toute la suite qu'il méritait.

      Se créer des compensations aux espérances évanouies est toujours chose difficile ; mais Saint-Martin trouva de grandes consolations dans sa correspondance et auprès de ses amis. Son esprit avait d'ailleurs trop d'activité pour ne pas se livrer immédiatement à d'utiles travaux. Il fit si bien qu'en le suivant au moment même où il sortait de son école l'âme attristée, le corps brisé par la fatigue et les privations, nous arrivons, si ce n'est aux plus beaux jours de sa carrière, du moins à l'époque du plus grand développement de sa pensée.

      En effet, le théosophe, sans renoncer à ses études favorites, tout à coup revint à d'autres qu'il avait déjà abordées en 1784, et s'appliqua à des questions de politique, de gouvernement, d'organisation sociale. A l'âge de maturité où il était arrivé, et grâce aux circonstances où il s'était trouvé, ainsi qu'aux événements qui avaient mûri son esprit, il traita ces questions si délicates, mais si séduisantes aussi, avec une assurance toute nouvelle.

      J'ai dit que l'Ecole normale ayant été fermée le 30 floréal an IV, il se rendit à Amboise dès le mois de prairial. A peine arrivé, il fit comme à Paris, il y remplit ses devoirs de citoyen. Nommé membre de l'assemblée des électeurs du département des le mois de vendémiaire, par ses concitoyens aussi satisfaits du rôle qu'il avait joué à Paris que de son empressement à revenir au milieu d'eux, il accepta sa mission malgré tout ce qu'il avait fait dans les voies de la modestie pour éviter leurs suffrages. Ces suffrages donnés, il y déféra avec une grande docilité.

      Aurait-il fait de même si les électeurs l'avaient porté à la députation ? Je n'en doute pas.

      « Etre électeur, ce n'est pas être député, et je ne serai employé que pendant huit où dix jours, » dit-il à son ami de Berne. Cela prouve qu'il appréciait le temps, mais non pas qu'il eût refusé de le donner à son pays.

      Mais puisque les marques de confiance qu'on lui donna en le chargeant du classement des livres du district, en le désignant pour l'Ecole normale et en le portant dans le corps électoral, indiquent qu'avec les soins nécessaires il pouvait devenir le collègue de Garat dans les Chambres, pourquoi ne prit-il pas ces soins ?

      Par la seule raison qu'il laissait Dieu seul disposer de lui. Ce n'est assurément pas l'ambition qui lui a manqué, ce n'est pas non plus le dévouement. S'il allait à la représentation nationale, il lui était très facile aussi de devenir le confrère de son professeur à l'Académie des sciences morales et politiques ; malgré les préventions qu'inspiraient ses tendances, son mérite personnel le portait infailliblement à l'aréopage des sciences spéculatives. Il ne l'ignorait pas, mais il respecta son principe.

      En le voyant s'occuper tout à coup de questions politiques et publier ses réflexions sur les plus graves problèmes, les plus débattus d'entre ceux du temps, on dirait bien qu'il ambitionnait sérieusement les deux plus hautes positions où pouvait l'appeler son génie. Et, certes, il ne faut pas dire le contraire dans la seule vue de ne pas le compromettre. A ses yeux, comme aux nôtres, tout citoyen s'honore en s'offrant à la patrie pour les fonctions où le portent son patriotisme et ses talents, et tout publiciste peut aspirer à s'asseoir parmi les penseurs du pays qui ont mission d'élucider la science des mœurs ou charge de voter les lois les meilleures que demande le pays. L'art d'améliorer les unes et les autres par les seuls moyens qu'indique la raison, est la plus belle d'entre toutes les œuvres humaines. Mais si bien que Saint-Martin comprît cette ambition, ce ne fut pas pour arriver au Corps législatif ou à l'Institut qu'il s'occupa de politique à la sortie de l'Ecole normale, puisqu'il s'en était occupé dès 1784. Or, dès lors, au lieu de suivre le programme de l'Académie de Berlin, il avait suivi le sien. Ce fut dans les mêmes sentiments d'indépendance et de dignité personnelle qu'il s'en occupa en 1795 : en effet, ce ne fut pas selon le courant des idées du jour, ni pour s'assurer les suffrages de son district, ce fut selon les inspirations de sa conscience et pour faire tomber sur les débats du temps quelques-unes de ces vérités éternelles qui sont le flambeau de toutes les autres. Jeter au milieu de ces utopies toutes terrestres qui n'ont pour but que la prospérité matérielle, et pour mobile que ce bien-être qui ne saurait donner le bonheur, jeter au milieu d'elles des théories morales et religieuses propres à montrer que le but de la vie et la santé du corps social sont dans les voies spirituelles, voilà l'ambition qui l'entraîna.

      Il avait surtout celle d'indiquer d'autant plus sûrement le remède qu'il prétendait mieux révéler l'origine du mal qui travaillait la société, mal qui, suivant lui, la travaillera tant qu'elle n'aura pas pris la loi divine pour règle suprême de toutes les lois humaines. Tel fut le véritable but de sa Lettre à un ami sur la Révolution française.

      Saint-Martin n'y donne pas une science sociale très facile, d'application directe, immédiate. Mais il y est à la même hauteur, dans la théorie comme dans la pratique. Son point de vue est le suprême. Il est tout à Dieu, de qui tout vient et à qui tout doit aller. Les hommes, rois ou prêtres, ne sont ni rois, ni prêtres, ils ne sont ni autorités, ni lumières, s'ils ne sont pas dans cette voie, qui est pour lui la seule vraie.

      C'est là de la théocratie, et de la plus caractérisée, sans nul doute. Toutefois la théocratie de Saint-Martin est comme son spiritualisme, sui generis. On l'a dit le véritable précurseur de la théocratie contemporaine, de celle de Joseph de Maistre et de ses disciples, qui ont plus emprunté de lui qu'ils n'en ont l'air. Cela peut se soutenir comme on a soutenu que Saint-Martin fut le véritable précurseur du spiritualisme de Royer-Collard. Il a été dans la voie où ces deux hommes éminents sont entrés avec tant d'autorité et ont figuré avec tant d'éclat. Mais s'il a été dans la même voie que le célèbre chef de l'école spiritualiste, avant lui, il ne se voit pourtant nulle trace d'une influence exercée par l'un sur l'autre. Maine de Biran peut avoir lu Saint-Martin, mais j'ignore si Royer-Collard a pu le lire avec quelque sympathie. Leurs principes étaient opposés en ce point du moins, que Saint-Martin rejetait ce qui était reçu généralement, tandis que Royer-Collard l'adoptait plus volontiers. De là l'éclectisme de l'un et le mysticisme de l'autre. Quant à M. de Maistre, sa politique est de la théocratie ultramontaine, et non seulement sacerdotale, mais essentiellement pontificale, tandis que celle de Saint-Martin n'a rien de commun avec Rome, avec le pape, avec le sacerdoce. C'est la politique du christianisme, je ne dis pas le plus pur et cherché le plus haut, mais je dis le plus exagéré, porté le plus loin. En effet, cette politique, c'est le règne de Dieu transporté du ciel sur la terre, c'est le gouvernement de l'homme par la loi divine, c'est le rétablissement entre Dieu et l'homme du rapport primitif. Or, suivant l'Evangile, c'est bien là le règne de Dieu et sa monarchie céleste, mais ce n'est pas la monarchie terrestre, ou le règne des lois humaines.

      Si donc on a été injuste à l'égard de Saint-Martin en ne pas lui revendiquant les théories auxquelles M. de Maistre n'a fait, dit-on, que mettre le cachet de son génie, on a été plus injuste encore en lui prêtant les idées sacerdotales de l'illustre auteur de l'ouvrage du Pape.

      Sans doute il y a de certaines analogies de foi et de tendances morales entre le théosophe et le diplomate de Saint-Pétersbourg ; mais limitées aux choses secondaires, elles n'ont point d'importance réelle, et pour apprécier la politique du premier il faut nettement le séparer du second.

      La première des publications politiques de Saint-Martin, la Lettre à un ami sur la Révolution française, n'est pas un ouvrage ; ce n'est qu'une brochure. Il ne la publia qu'en 1795, mais elle fut écrite avant son entrée à l'Ecole normale, imprimée et en partie distribuée avant sa sortie. Et loin d'avoir été inspirée par l'ambition, elle avait été demandée par quelques amis de l'auteur. C'est, sur un si grand sujet, une publication bien petite, bien imparfaite, mais la question y est prise « dans sa racine et dans ses fondements. »

      « Pour mener la révolution, cette grande crise de la société, à ses fins véritables, il faut en faire une régénération de l'humanité en son état primitif, en son point de départ. Il faut donc commencer par envisager la véritable origine de toute société. Or, à cet égard nos théories sont complètement fausses, et pour que les nations se renouvellent, il faut que d'abord la science elle-même se corrige. »

      C'est, en effet, la grande et simple prétention de Saint-Martin de redresser les idées que les écrivains les plus admirés du temps, Condorcet, Rousseau, et Montesquieu lui-même, avaient données à tout le monde sur les conditions primitives de l'homme. De l'état de nature, de la vie du sauvage vivant de la chasse ou de la pêche, l'homme a passé, suivant eux, à la vie de berger et de cultivateur, se nourrissant du lait de son troupeau et des fruits de son champ. De ces hypothèses étayées de quelques traditions et embellies de toutes les fictions possibles, de tous les charmes du talent, Saint-Martin est l'adversaire prononcé. Mais le premier d'entre ceux qui, depuis, sont entrés dans la lice avec le plus d'éclat, il tomba en combattant une grande erreur dans une autre non moins grande. Celle qu'il attaquait n'était qu'une erreur historique ; ce qu'il soutint fut une erreur philosophique : ce fut de confondre la religion et la politique, de croire que le but de l'organisation sociale est essentiellement moral. Sans doute les lois éthiques président au monde moral tout entier, mais dans ce monde chaque science a son domaine. Ce qui est la mission essentielle de la religion n'est pas la mission essentielle de la politique. Le but véritable de l'association humaine, dit Saint-Martin, ne peut être autre chose que le point même d'où elle est descendue par une altération quelconque. La maxime paraît imposante, mais elle ne soutient pas l'analyse. Qu'est-ce que le point d'où l'association humaine est descendue ? Y a-t-il eu sur la terre une nation primitive ? Adam, avant sa chute, en fut-il une ? Est-ce d'une altération de la société ou d'une altération de la nature humaine que parlent nos textes sacrés ?

      Evidemment de la seconde. Et évidemment aussi, c'est à la religion, ce n'est pas à la politique qu'il appartient de rétablir l'homme dans sa primitive condition et dans sa relation originelle avec son principe.

      Mais en s'expliquant d'une manière plus nette, en montrant la place véritable de la politique, Saint-Martin rentrait dans le vrai. La politique peut aider la religion. Par ses institutions elle doit la protéger, la servir ; par ses lois elle doit tendre vers celles du monde moral. Il est donc utile qu'elle les connaisse et les pratique, qu'elle s'élève à toutes les hauteurs de la philosophie elle-même. On pourra bien affirmer, dit la Lettre sur la Révolution française, que cette révolution n'aboutira qu'autant qu'elle saisira les principes et y tiendra de toutes ses puissances.

      Ce fut là, en mettant dans cette voie, malgré ses exagérations et le ton un peu déclamatoire de l'époque, que Saint-Martin mérita bien, non de la république qui ne l'écouta point, mais de la science. Et rien de plus religieux ni de plus élevé que ses vues sur les principes de la société humaine, ses buts ou ses fins. C'est sans contredit à cette source que M. de Maistre a pris quelques-unes des plus belles idées qu'il a présentées avec tout l'attrait de son style et développées de manière à former une ferme théorie dans ses écrits, soit les Considérations, soit le Principe générateur des constitutions politiques. Et plus ces vues si religieuses adoucissent et modifient heureusement la forme si rigoureuse de la politique de l'Ecriture sainte, mieux elles auraient dû préserver Saint-Martin, parlant du clergé et de l'influence qu'il a perdue sur les générations du temps, de quelques-unes de ces duretés qui échappent à sa douleur. Plus tôt et plus tard, beaucoup plus tard, l'histoire pouvait se montrer sévère pour certaines aberrations ; mais le moment où le clergé sortait de ses plus cruelles épreuves était mal choisi pour lui dire, « que la Providence saura bien faire naître une religion du cœur de l'homme... qui ne sera plus susceptible d'être infectée par le trafic du prêtre et par l'haleine de l'imposture, comme celle que nous venons de voir s'éclipser avec les ministres qui l'avaient déshonorée. »

      Ne va-t-il pas, lui le fier gentilhomme, prodiguer à ces ministres, dans le jargon du jour, le trope le plus hardi qu'il y trouve et les qualifier d'accapareurs des subsistances de l'âme ?

      Au reste, ce n'est pas là le langage naturel de Saint-Martin, c'est celui de ses mauvaises heures ; et en parlant de ses notes sur les plus terribles événements de la révolution, j'ai déjà trop signalé la faiblesse qu'a sa plume de s'accommoder au style du moment, pour qu'il soit nécessaire de m'y arrêter un instant de plus. Ce qui explique, un peu, l'impétuosité qu'il faut lui reprocher beaucoup, c'est sa douleur de voir la religion elle-même proscrite, dit-il, à cause de ses ministres, et le gouvernement de France, au lieu de marcher sous l'égide de la prière, forcé pour sa sûreté à rompre toute espèce de rapport avec cette prière, à être ainsi le seul gouvernement de l'univers qui ne la compte plus parmi ses éléments.

      Je n'ai pas besoin non plus de faire remarquer que dans sa douleur Saint-Martin se réfute lui-même. Si, comme il le dit, la France seule fut forcée à rompre, ce n'était donc pas la faute de la religion, qui continuait partout ailleurs ses rapports avec la politique, c'était tout au plus celle du clergé qui la représentait en France. Mais, dans ce cas, il n'était pas besoin d'une religion nouvelle ; il ne fallait qu'un clergé épuré par les épreuves de l'époque. Or le creuset d'où sortait celui de France pouvait paraître suffisant aux yeux des plus exigeants.

      Si cela fait tache dans la Lettre sur la Révolution française, cela n'ôte rien à la hauteur des principes. Ceux-ci sont aussi purs, aussi éternels qu'ils sont élevés. Ce que veut Saint-Martin, c'est ce que veut la raison, la philosophie la plus nette : le règne de la loi divine, l'établissement de l'ordre divinement voulu dans le monde, ou son rétablissement, s'il a cessé d'exister, et partout où il cesse d'être, surtout dans les rapports de l'homme avec son principe.

      Voilà la théocratie de Saint-Martin. Il la qualifie de divine, et il l'oppose à la théocratie infernale. On s'est mépris sur ce mot, on l'a appliqué à la théocratie sacerdotale ou pontificale. Il s'adresse « à l'Eglise et à son immuable autorité, » a-t-on dit. C'est une erreur que je me fais un devoir de relever. Il y a pour Saint-Martin deux ordres de choses : l'un divin, où règne la loi de celui qui est le prince de la lumière ; l'autre, infernal, où règne celui qui est le prince des ténèbres. C'est cet empire-ci qu'il appelle la théocratie infernale.

      Cela doit modifier singulièrement, du tout au tout, les jugements excessifs qu'on a portés sur quelques-uns des siens. Ce qui est le véritable sujet de son travail, c'est la destinée de l'humanité sur la terre, bien plus qu'une simple révolution faite en son sein.

      « Ne croyez pas que notre révolution française, dit l'auteur à son ami, soit une chose indifférente sur la terre ; je la regarde comme la révolution du genre humain, ainsi que vous le verrez dans ma brochure. C'est une miniature du jugement dernier, mais qui doit en offrir tous les traits, à cela près que les choses ne doivent s'y passer que successivement, au lieu qu'à la fin tout s'opérera comme instantanément. La France a été visitée la première, et elle l'a été très sévèrement, parce qu'elle a été très coupable. Ceux des pays qui ne valent pas mieux qu'elle ne seront pas plus épargnés quand le temps de leur visite sera arrivé. »

      « Je crois plus que jamais que Babel sera poursuivie et renversée progressivement dans tout le globe, ce qui n'empêchera pas qu'elle ne pousse ensuite de nouveau un rejeton qui sera déraciné au jugement final ; car, dans l'époque actuelle, elle ne sera pas visitée jusqu'à son centre. » (Lettre de Saint-Martin à Liebisdorf, du 30 prairial an III.)

      Quelle est cette Babel ?

      C'est ce que Saint-Martin n'a pas besoin de dire à son correspondant de Berne, et ce qu'il ne se souciait pas de dire dans sa brochure. Nous ne pouvons que l'approuver pour une réserve qui est de bon goût. Peut-être les mystiques, qui aiment à être prophètes, à comprendre les signes du présent et à y déchiffrer l'avenir, feront-ils encore mieux de renoncer enfin à tous ces oracles qui ne se lassent pas, mais se discréditent à prédire des fins qui font toujours défaut, y compris celle du monde, si souvent annoncée depuis dix-huit siècles, et toujours ajournée de génération en génération.

      Saint-Martin ne parlant que politique fut au contraire vraiment prophète, et il le fut dans un style magnifique quand il s'écria : « La marche imposante de notre majestueuse révolution et les faits éclatants qui la signalent à chaque instant ne permettent qu'aux insensés ou aux hommes de mauvaise foi de n'y pas voir écrite en traits de feu l'exécution d'un décret formel de la Providence.

      Quelle sensation cet écrit a-t-il faite ? quelle influence a-t-il exercée ?

      Les amis de l'auteur, madame de Bœcklin à leur tête, accueillirent la brochure avec les plus sincères éloges, et l'auteur, qui avait consacré plusieurs années à la méditer, fut d'accord avec eux du fond du cœur. Mais, ainsi que ses amis, il fallut bien se résigner à voir les grandes affaires du jour absorber l'attention publique. Saint-Martin vit tout aussitôt qu'il ne fallait pas compter sur un grand succès en France ; mais il espérait mieux de l'Allemagne, et demanda à son savant ami de Berne ce qu'il attendrait lui-même d'une traduction. Ce qui explique cette idée, c'est une proposition que son ami lui avait faite. En effet, Kirchberger, qui suivait de près les travaux et les progrès du rationalisme allemand, et l'activité un peu fébrile de ses partisans exaltés, les éclaireurs, avait parlé dans plusieurs de ses lettres des intrigues auxquelles ils se livraient à ce sujet. Il avait prié Saint-Martin d'entretenir de cet état de choses ses amis de Paris, de les inviter à réfléchir sur les moyens de le combattre, ou du moins de ralentir la marche des adversaires de la foi. Saint-Martin, qui ne connaissait pas l'Allemagne, avait d'abord décliné sa compétence et celle de ses amis ; mais il se ravisa et pensa que son travail même pourrait faire quelque bien sur la rive droite du Rhin. De là sa proposition à Liebisdorf, de le faire traduire en allemand.

      M. de Witt, ambassadeur des états généraux près des cantons, fut chargé, par son collègue de Suède, de la remise au baron de deux exemplaires de la brochure.

      Celui-ci l'apprécie avec d'autant plus d'enthousiasme qu'il l'a plus impatiemment attendue, et la déclare, non pas une brochure, mais bien l'ouvrage le plus parfait qui ait paru sur la Révolution française. « Une page de ce livre contient plus de vérités que six mille volumes qui ont fatigué la presse sur cet événement. Vous avez donné la solution des plus grandes difficultés dans la théorie de l'ordre social... » Cela était de nature à consoler l'auteur de bien des froideurs qu'il rencontrait à Paris. Toutefois et quant à l'essentiel, Liebisdorf ajouta lui-même : « Mais après mûre et solide réflexion, je ne pourrais en aucune manière vous conseiller de choisir l'époque actuelle pour le faire traduire en allemand. »

      On le voit, le baron savait payer son tribut à la vérité de la situation, comme il le payait à l'amitié. Il connaissait l'amour-propre d'auteur, et savait que si celui de Saint-Martin ne le cédait à aucun autre, la sérénité de son âme n'avait point d'égale.

      Et, en effet, le philosophe prit dans sa conscience les suffrages qu'il ne trouvait pas dans son pays.

      « Quant à mon écrit sur la politique, écrivit-il, il n'a encore jamais reçu autant d'honneurs que ceux que vous lui faites ; à peine l'a-t-on regardé dans mon pays. Ma nation n'est pas plus mûre qu'une autre pour les profondes notions : aussi ne les ai-je exposées que par condescendance pour un ami qui me pressait d'écrire ; mais je sentais bien qu'en mettant en avant la pierre de l'angle, il fallait qu'elle fût rejetée. Je n'en crois pas moins avoir fait une œuvre dont le grand maître se souviendra ; et c'est tout ce qu'il me faut. »




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