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Saint-Martin le Philosophe Inconnu

Sa vie et ses écrits - Son maître Martinez et leurs groupes - D'après des documents inédits
Jacques Matter
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CHAPITRE XVIII

La science des nombres. – Les découvertes du mystique Eckartshausen. – L'ouvrage posthume de Saint-Martin, Des Nombres.
Une théorie sur les médiums, ébauchée en 1795. – La huitième planète. – L'envoi de dix louis. – L'échange des portraits.


1795

Rien de plus intéressant que ces aveux si sincères d'un auteur, et ces sympathies si ingénieuses du plus tendre de ses amis. Le Bernois a celles d'une femme. Pour les deux amis, la politique était d'ailleurs une affaire très secondaire, et leur correspondance demeura essentiellement consacrée à leurs objets de prédilection. Le baron ramassait de tous les côtés, à Londres, en Allemagne, à Saint-Pétersbourg et en Suisse, les bonnes nouvelles et les bonnes publications qui pouvaient intéresser le théosophe, et Saint-Martin, qui refaisait un peu sa santé à la campagne, près de Tours, reprenait ces nouvelles en sous-œuvre, redressait les exagérations de son ami sur certains points, allait quelquefois lui-même un peu plus loin sur d'autres et charmait son imagination comme celle de son ami sur les merveilleux résultats obtenus au moyen de la science des nombres. D'autres fois il recevait à son tour, avec la docilité d'un élève, les leçons de son disciple : par exemple, quand celui-ci lui communiquait ses idées sur les mystères que M. d'Eckartshausen ne cessait de découvrir.

      Ce mystique était l'objet d'une sorte de culte pour Liebisdorf. Saint-Martin n'avait pas encore quitté Paris et les cours de l'Ecole normale, quand le baron lui exprima le désir de le mettre en rapport avec son ami de Munich. (Lettre du 12 avril 1795.)

      Il lui apprit, à cette occasion, un fait qui devait bien tenter sa curiosité : c'est que le théosophe de Bavière, « après bien des travaux et des souffrances, était parvenu au terme. » Mais, qu'on ne s'y trompe pas ; il n'était pas arrivé au terme de ses jours, mais seulement au terme de ses vœux les plus élevés dans ce monde :

      « Il avait été gratifié d'une manifestation bien remarquable. »

      Nous ignorons malheureusement la nature de cette manifestation. A la demande du baron, l'heureux épopte lui rend compte de la manière dont il y est parvenu ; mais il ne nomme que son amour pour le Verbe et jette le voile sur le reste. L'auteur du Nuage sur le Sanctuaire s'était ouvert bien des sanctuaires et en avait peut-être créé une bonne partie, mais mieux que personne il savait aussi les couvrir de nuages. Qu'avait-il vu ? Il ne se serait pas contenté d'une apparition de quelque défunt, de quelque ange ou de quelque apôtre, fût-ce même saint Jean. Comme l'Ecole du Nord, il aurait visé plus haut. A-t-il vu, comme elle, la Cause active et intelligente, ou le Fils de Dieu, comme dit tout simplement l'abbé Fournié ? A-t-il, comme le général Gichtel, célébré de saintes fiançailles avec la Sagesse céleste, et joui des ineffables félicités de sa présence sensible ? Son âme, dégagée des liens du corps, s'est-elle élevée dans les régions divines comme celle de son ami Divonne ? A-t-il reçu, sur le moyen de s'élever dans ces régions sans péril, quelque communication extraordinaire ? Ou bien est-il parvenu, enfin, à faire parler les nombres ? Non : « Depuis le 15 mars il a reçu d'en haut diverses instructions ; mais il ne peut pas expliquer comment elles lui arrivent, les mots nécessaires n'existant pas dans la langue. » (Lettre au baron du 19 mars 1795.) Son grand secret, il ne le dit pas à son ami ; mais il lui parle souvent de ses découvertes dans les domaines auxquels touchent nos deux dernières questions, et sur l'ascension de l'esprit dans la région pure, d'Eckartshausen écrit bien nettement ceci :

      « Dans l'espace qui sépare ce monde du monde céleste, il y a le monde mitoyen, qui est le plus dangereux, parce que la plupart des hommes qui cherchent à s'élever au monde supérieur doivent nécessairement traverser le moyen et qu'ils ignorent qu'il est rempli de pièges et de séductions. »

      C'est bien là ce qu'enseignaient les gnostiques, et c'est pour cela qu'ils se gravèrent dans la mémoire une série de prières et de supplications à faire aux esprits qui gouvernent ces régions, à telle fin d'en obtenir le libre passage. Nous avons donné ces formules dans notre Histoire du Gnosticisme, et nous ne nous arrêterons pas ici pour signaler des analogies de la théurgie ancienne avec la théosophie moderne. Nous achevons de citer :

      « L'homme (ou l'âme) qui n'a pas avec soi un guide fidèle et instruit qui lui montre le chemin le plus sûr pour passer et l'empêcher de rester trop longtemps dans ce lieu d'illusions et de prestiges, peut s'y perdre, car il est entre le bien et le mal... Le monde a ses miracles, ses visions et ses merveilles particulières. Il est rempli d'inspirés et d'illuminés qui sont sur les frontières (in finibus) du prince des ténèbres se montrant en ange de lumière, si bien que les élus mêmes en seraient séduits s'ils n'étaient armés. » (Lettre à K....)

      Quant à la science des nombres, l'illustre théosophe de Munich possédait réellement l'art de les faire parler, si nous en croyons son ami.

      « Il envisage et emploie les nombres comme les échelons pour monter plus haut ; il m'a paru qu'ils sont entre ses mains un instrument intermédiaire pour communiquer avec les Vertus ; il les indique dans son livre pour résoudre des problèmes de tous les genres. Je crois même que par eux il reçoit des réponses articulées (?) qu'il traduit alors dans notre langue vulgaire. Ce n'est pas que de temps à autre il ne jouisse, à ce qu'il m'a paru, de quelques faveurs plus immédiates, et qu'il ne voie directement, sans intermède, dans le monde pneumatique, ce qui correspond au second principe de notre ami Bœhme. Il appelle cela, dans une de ses lettres, « l'Etoile levée. » Alors les idées et la langue ne ressemblent plus à nos idées et à notre langue vulgaire. »

      Pour donner à Saint-Martin une idée plus vraie de la bienheureuse manifestation d'Eckartshausen arrivé au terme, Liebisdorf lui avait envoyé, sans la traduire, la lettre même qu'il avait reçue de Munich, le priant de lui en dire son avis. Saint-Martin répondit (le 30 prairial an III) d'une manière très convenable. Mais il ne partage pas l'enthousiasme de Liebisdorf sur la manière dont Eckartshausen faisait parler les nombres. Plus tard il déclina l'offre de son ami, de mettre à sa disposition les deux volumes in-8° où cette science est exposée dans tous ses détails, et même il plaignit un peu, je le dis avec peine, le théosophe allemand, de n'avoir suivi sur les arcanes des nombres qu'une méthode très imparfaite, celle de l'addition, tandis que la seule qui fût complète, c'était celle de la multiplication qu'il suivait lui-même (02 fructidor 1795).

      « Quant à ses nombres, qu'il (Eckartshausen) regarde, avec raison comme une échelle, je crois que s'il ne les manipule que par l'addition, il les prive de leur plus grande vertu, qui se trouve dans la multiplication...
      Chaque nombre exprime une loi divine, soit spirituelle (bonne ou mauvaise), soit élémentaire, comme vous pouvez le voir dans le livre des dix feuilles, etc. » Suit une longue et obscure explication que je supprime. On peut voir d'ailleurs le Livre des Nombres, ouvrage posthume de Saint-Martin, autographié par les soins de M. Léon Chauvin en 1842, et imprimé en 1861 par ceux de M. Schauer. Et si l'on veut bien consulter la préface que j'ai mise à la tête de cette dernière publication, on verra que le livre si clos des Nombres n'est pas même celui des travaux les plus indéchiffrés encore du théosophe.

      Cette double réponse si sincère, qui réfute ou passe sous silence la lettre trop célébrée par Liebisborf, ne refroidit pas l'enthousiasme de ce dernier pour les supériorités de son ami de Munich ; mais elle lui délia la langue sur la science des nombres et sur les deux volumes où il l'exposait. Il avoue à Saint-Martin qu'il ne se sent aucun goût décidé pour l'étude de ces nombres qui parlent à Munich. Il était trop poli pour ajouter, ou à Amboise. Car l'excellent baron, lors même qu'il faisait un peu le capable, observait d'ailleurs les formes. Sa lettre nous fait voir en même temps que, dès 1795, la théorie des médiums était bien ébauchée.

      « Je vous avoue volontiers, dit-il (lettre du 09 septembre de cette année), que je ne me sens aucun goût décidé pour l'étude de ses nombres. Supposons un moment, d'après sa manière d'envisager la chose, que la connaissance des signes primitifs l'ait conduit à des formes, à des milieux ; qu'un de ces milieux (médiums) lui ait procuré une manifestation. Soit, mais l'ennemi n'a-t-il pas aussi un médium ? Ce médium n'est-il pas l'esprit du monde ? Et ce dernier ne se joint-il pas très volontiers au médium de l'opérateur, etc., etc. ? Ce sont là mes conjectures, mandez-moi si je me trompe ! Outre que ces voies donnent ordinairement encore ce que l'on ne demande pas et dont on ne sait que faire, je sais qu'il y a aussi des personnes qui travaillent tout à fait élémentairement. En laissant tomber un rayon du soleil sur dix verres de cristal mystérieusement rangés, elles obtiennent par la réfraction de ce rayon, à ce qu'elles prétendent, la manifestation des vérités et des vertus immuables. Avez-vous ouï parler de cette voie ?
      Il y a quinze années qu'une expérience semblable aurait excité toute ma curiosité ; à présent, je ne sais comment je suis fait, elle excite toute mon indifférence. »

      Voilà bien, et sur les nombres, une leçon en règle donnée au maître par l'élève. Ce n'est pas la seule ni la plus forte. En voici une autre.

      Saint-Martin est un peu contrarié par la découverte d'Uranus. Une huitième planète renverse bien des idées, en dérangeant un nombre sacré, plein de mystère et en jouissance depuis tant de siècles. Le baron n'en est pas ému au même degré.

      « Qu'Uranus appartienne à notre système planétaire et à nul autre, s'empresse-t-il de répondre, ce qui n'est pas encore bien clair, eh bien ! ce sera une planète de plus. Les saintes Ecritures parlaient d'après ce qui frappait les sens et non d'après le scientifique. »

      C'était là le vrai. Mais ce qui montre combien on a fait de chemin depuis soixante-dix ans, là où l'on a marché, c'est qu'à cette époque cela n'était guère accepté.

      Au milieu de ces communications scientifiques, le désir des deux amis de se voir, désir qui ne se devait réaliser jamais autrement qu'en effigie, s'accroissait sans cesse. Saint-Martin aspirait au calme de la Suisse, à des jours de paix passés à Morat, où se trouvait la terre de son ami. Il y accompagnerait, « du peu qui lui reste de sa force sur le violon, la fille du baron, dont le piano fait les délices des soirées d'automne. » Saint-Martin voudrait voir aussi le théosophe de Munich, qui a su écrire les deux volumes sur les nombres. Il ne serait pas fâché non plus de saluer à Zurich Lavater, à qui « il destinerait volontiers un exemplaire de sa Lettre sur la Révolution. »

      Mais quand l'ami de Berne, avec toute la chaleur de sa tendresse et la vivacité de son caractère, « pria Saint-Martin de se mettre en route, on ajourna. Le moment n'était pas encore venu où il eût été prudent de quitter, même pour peu de semaines, le sol de la France. » Le baron fut bien obligé de se rendre à cette raison, malgré toute l'ardeur de ses aspirations d'adepte et de ses affections d'amitié. Son âme généreuse sut se créer un dédommagement. Il informa son ami, que « l'or étant si rare en France, il a fait une tentative de lui faire passer dix louis dans une lettre séparée. » Et comme pour se faire pardonner cette familiarité qui pourrait blesser, il ajoute qu'il a donné la brochure sur la Révolution à un magistrat de Berne, très à même de l'apprécier. Mais il avoue qu'il ne l'a pas donnée à Lavater, et cela par une raison à laquelle on ne comprend rien. On sait combien Lavater professait de sympathies pour les principes de la révolution, quelle lettre il écrivit à ce sujet, et combien il aimait, lui le ministre de Dieu, le poète et l'orateur sacré, à se mêler de la politique de son pays. Eh bien ! Liebisdorf ne lui a pas donné la brochure, vu que « le Zurichois n'y entendait rien. » Le mot est pour le moins aussi déplacé qu'il est dur. La « Lettre de Lavater à la grande nation » n'est pas sans doute d'un grand publiciste, mais le célèbre écrivain aimait singulièrement et entendait fort bien les vues religieuses que Saint-Martin présentait comme les vraies bases d'une politique sérieuse. Pour apprécier le bizarre jugement de Liebisdorf, il faut savoir qu'autant le digne Bernois affectionnait mademoiselle Lavater, dont l'esprit était si élevé et l'âme si pieuse, autant il était de glace, lui l'enthousiaste, pour l'enthousiaste Lavater.

      Il n'était pas possible d'offrir un peu d'argent à un ami avec plus de délicatesse que n'y mettait le gentilhomme de Morat. Il eût été impossible aussi d'accepter avec plus de réserve et plus de fierté convenable que ne le fit le gentilhomme d'Amboise. « Plus habitué à donner qu'à recevoir, écrivit celui-ci, il ne renvoie pas le cadeau ; d'abord un peu pour ne pas afficher lui-même une fierté qu'à l'occasion d'un don semblable il a blâmée dans J.-J. Rousseau ; mais surtout pour ne pas priver un ami des douces jouissances d'une bonne action. »

      En même temps il envoya pour la somme « dont il était sûr de n'avoir pas besoin, un de ses fermiers venant de le payer en métal, un récépissé qu'il espérait bien aller retirer en personne, en rapportant le gage si précieux de leur amitié. »

      Signalons cette lettre, qui est du 08 nivôse an IV, à tous ceux qui aiment M. de Saint-Martin, et surtout à ceux qui ont des préventions à son sujet.

      Il n'est pas beaucoup d'âmes plus belles sur la terre. La sienne est économe et large, fière et humble, délicate et forte. C'est l'harmonie des vertus qui semblent se faire contraste. Touché comme il l'est du procédé si délicat et du sentiment si tendre de son ami, il lui donna un témoignage d'attachement qu'il ne prodiguait pas, son portrait.

      Nous avons vu à quelles amitiés il l'avait accordé, huit ans auparavant, en s'arrachant, sur les ordres de son père, aux mystiques attraits de la ville de .

      Le portrait jouait à cette époque un rôle d'une importance qu'il a complétement perdue dans nos mœurs. Il figurait volontiers à la tête des volumes les plus affectionnés de leurs auteurs, et en relevait, sinon la valeur, du moins le prix vénal. On échangeait le portrait avec ceux auxquels on demandait une place dans les souvenirs les plus chers. Nous jouons au portrait à bas prix ; mais c'est à peine si nous sentons encore toute la douceur de ces échanges symboliques alors si bien appréciés, ou du moins si bien célébrés.

      L'ami de Saint-Martin fut si touché, à son tour, du cadeau qui lui parvint, et de l'accueil qu'on avait fait à son faible don, « qui n'a été qu'un premier essai, » qu'il en parla avec effusion. Il pria « son cher frère » de le regarder comme son fermier, « les propriétaires de France qui jouissent de vingt à trente mille livres de rente, mais ne sont pas cultivateurs eux-mêmes, n'ayant pas dans les circonstances de quoi se pourvoir du nécessaire. » Dans sa reconnaissance pour un portrait si gracieusement donné, l'aimable Bernois avait fait crayonner le sien à la hâte, et il s'empressa de l'offrir en échange de celui qu'il avait reçu.

      Où trouver de nos jours des procédés aussi délicats et aussi gracieusement empressés ? Nous sommes aujourd'hui vraiment loin du dix-huitième siècle, même de sa fin.




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