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Saint-Martin le Philosophe Inconnu

Sa vie et ses écrits - Son maître Martinez et leurs groupes - D'après des documents inédits
Jacques Matter
© France-Spiritualités™






CHAPITRE XXII

Les relations de Saint-Martin avec Gilbert, Gombaut, Maubach, le comte de Divonne, après la mort de Liebisdorf. – Ses rapports avec d'Effinger. – Saint-Martin, éditeur et libraire.
Ses derniers écrits originaux. – De l'esprit des choses. – Le ministère de l'Homme-Esprit. – Les progrès du style. – Les rapports avec M. de Gérando.


1798-1801

Il a rarement existé entre deux hommes qui ne se sont jamais vus des relations plus belles que celles de Saint-Martin avec le patricien de Berne.

      La mort du dernier laissa dans l'âme de son maître et de son ami un vide que rien ne fut en état de remplir. Leur correspondance éteinte, rien n'excita plus cette âme si tendre au même degré, rien ne la nourrit ni ne l'éleva plus ainsi. Le baron était non seulement un disciple très instruit, mais encore singulièrement questionneur, et aussi docile au silence que reconnaissant d'une solution. Il était si ingénieusement poli et si finement attentif au moindre embarras qu'il causait à son initiateur par ses incessantes sollicitations, que sa correspondance offrait à la fois un vif intérêt au point de vue du développement mystique, et de grandes satisfactions au point de vue d'un amour-propre raisonnable. Saint-Martin ne trouvait assurément dans les lettres de ses autres amis rien qui lui présentât ces avantages au même degré. Celles de la duchesse de Bourbon et celles de madame de Bœcklin avaient sans doute d'autres attraits, et peut-être de plus chers au cœur du théosophe ; mais, si j'en juge par les documents que j'ai sous les yeux, ces lettres ne donnaient pas le même aliment à son esprit. Celles de M. et de madame d'Effinger, qui formaient une sorte de suite à sa correspondance essentielle, cessèrent aussi promptement qu'avaient cessé celles de Salzmann. Dès lors personne n'entretint plus Saint-Martin ni de Young-Stilling, ni de Lavater, ni de la fille du célèbre ministre, ni de ce très mystique d'Eckartshausen, « qui a lu jusqu'à vingt fois votre dernière brochure, » lui avait mandé un jour le baron, et qui assurait lui-même celui-ci, qu'il avait lu plus de cinquante fois les écrits antérieurs du théosophe d'Amboise.

      Gilbert seul hérita-t-il de toutes les affections ainsi délaissées, comme il devait hériter un jour des manuscrits et des livres de son ami ?

      Non, sans doute. Les affections ne se remplacent pas les unes les autres dans la vie de l'homme, et le vide des sentiments terrestres se fait peu à peu dans le cœur, à mesure qu'il faut une place aux autres, aux sentiments célestes. Saint-Martin trouvait un grand charme dans ses promenades, presque journalières, avec Gilbert ; mais comme Maubach et Gombaud ou Divonne et d'Hauterive, Gilbert ne figura jamais qu'au second rang de ses affections. Saint-Martin retourna à Paris pour y voir le comte Divonne, espérant, dit-il, que cet excellent ami le consolerait de la perte de Kirchberguer. D'Hauterive, dont le développement spirituel était allé si loin, ou bien était mort, ou occupait peu le cœur de Saint-Martin, car il n'est plus nommé dans les notes de celui-ci ; mais l'admiration du théosophe pour Bœhme s'accrut avec les années, comme un héritage qui, de deux têtes, s'est accumulé sur une seule. Bœhme fut pour le survivant plus qu'une amitié, ce fut un culte, et des rédactions journalières qui s'inspiraient de cette lecture devinrent pour Saint-Martin une sorte de correspondance avec son public. Son public était borné, mais dévoué comme une famille d'initiés. Il nous le dit à l'occasion de son ouvrage de L'Esprit des Choses, dont il avait d'abord parlé à Liebisdorf, sous le titre de Révélations, et dont il entretint ses amis d'un jour, le gendre et la fille du baron, dans une lettre intéressante. Elle nous révèle une belle pauvreté, belle par la pieuse sérénité qui la décore.

      « Vous trouverez peut-être, leur dit-il, quelques coups de jour sur ce point dans un ouvrage que je viens de publier tout à l'heure, et dont il faut que je vous parle. Il est intitulé L'Esprit des Choses, il forme deux volumes in-8, composant en tout 675 pages de petit caractère. Ce ne sont, pour ainsi dire, que des esquisses, parce qu'il embrasse l'universalité des choses, tant physiques, scientifiques, que spirituelles et divines, et qu'il m'eût été impossible d'approfondir chaque sujet dans un si petit espace. D'ailleurs, ce n'est qu'une introduction préparatoire aux ouvrages de J. Bœhme, si les circonstances me permettent de publier ce que j'en ai traduit. et après une pareille lumière, je ne me serois pas avisé de vouloir marcher sur ses brisées, et ce sera lui qui éclairera ce que je ne fais qu'indiquer. Enfin, ce n'est qu'une espèce de moisson que j'ai faite parmi les nombreux matériaux dont mes portefeuilles sont pleins, ayant en usage d'écrire tout ce qui m'est venu jusqu'à présent dans l'intelligence. Mais comme j'ai toujours écrit sans me proposer de faire un ouvrage, et seulement par sujets détachés, il m'a fallu lier de mon mieux ces diverses pièces, et c'est à quoi j'ai passé mon hyver, indépendamment de mes occupations ordinaires. Si vous croyez pouvoir contribuer à répandre cet ouvrage, que je crois utile surtout pour ceux qui ont des préventions contre l'Ecriture sainte, vous n'avez qu'à témoigner vos intentions à quelqu'un que vous avez déjà vu à Berne (Maubach), et qui me remplacera pendant un petit voyage que je ferai peut-être incessamment. Il sera chargé, pendant mon absence, de vous faire les envoys que vous lui demanderez, soit pour vos connoissances, soit pour les libraires. L'ouvrage se vend, en France, 7 liv. 10 s., et on fait remise aux libraires de 20 s. à Paris, et de 30 s. hors de Paris et chez l'étranger. »

      La dureté des temps fit donc de l'éminent théosophe une sorte de marchand de livres, et de ses amis des commis en librairie. Cela est si vrai, qu'au 05 thermidor, l'an VIII (1799), il leur écrit de nouveau sur le même sujet, une lettre plus directe encore, et dont les détails me semblent bien caractériser la situation que les temps lui avaient faite. Je n'hésite donc pas à produire ces détails ; loin de là.

      « Je vous parlois d'un ouvrage que je venois de publier, et qui est intitulé : Esprit des Choses, 2 vol. in-8°. C'est un recueil de plusieurs notes écrites par moi en différents temps et sur divers sujets, comme je l'ai fait toute ma vie. Ce ne sont pas des instructions comparables à celles des grands maîtres, mais elles peuvent préparer les voyes et servir comme d'introduction. Mon objet principal (y) est de désobstruer les sentiers de la vérité, car je ne me regarde que comme le balayeur du temple. Je ne me suis point mis en mouvement pour vous envoyer cet ouvrage : parce que vous n'en avez pas besoin ; parce que je le vends, au lieu que les précédents je les ai presque tous donnés, et que ce sont les libraires qui en ont tiré tout le profit. Pour celui-cy, je le vends parce que j'en destine le produit à la publication de ma traduction du premier ouvrage de J. Bœhme, que vous savez être l'Aurora. Ne pouvant donc ni vous offrir L'Esprit des Choses, ni vous presser de l'acheter, je me borne à vous prévenir de son existence et à vous dire que, si vous en désirez un exemplaire, vous pouvez envoyer chez moi, le matin, quelque personne de votre connoissance (si vous en avez dans ce pays), et je lui remettrai cet exemplaire moyennant 7 liv. 10 s. Quoique je sois bien loin encore d'avoir retiré mes avances, je ne me propose pas moins de tenir parole par rapport à l'Aurora, et dans quelques jours j'en vais livrer les premières feuilles à l'impression. Je crois que je serai forcé de le vendre aussi, soit pour ne pas épuiser totalement mes moyens pécuniaires, que la Révolution a réduits à peu de chose, soit pour me mettre en état de publier les autres traductions que j'ai faites de quelques autres ouvrages du même auteur, mais le prix n'en est pas encore taxé. J'ajoute que je me détermine avec peine à ces expédients, qui me répugnent ; mais ces sortes d'ouvrages sont tellement à part des idées communes, que je ne dois pas compter sur le débit ; aussi n'y a-t-il que quelques amateurs et mes amis qui puissent faire rentrer en partie mes avances, le public doit se regarder comme nul en ce genre. C'est ce qui fait que j'en fais tirer un très petit nombre d'exemplaires. »

      L'ouvrage qu'il recommande ainsi, L'Esprit des Choses, n'est pas une de ses meilleures compositions. Ce qu'il en dit lui-même est trop vrai : « Ce n'est pas un livre, ce sont des articles cousus ensemble. » La peine qu'il se donne dans une petite introduction intitulée, Idée du plan de cet ouvrage, pour en faire converger tous les rayons vers un seul et même centre, montre bien qu'il sent, en imprimant, le besoin de tout enchâsser dans le même anneau. Mais tous ses soins ne changent rien au décousu des deux volumes ; on ne fait pas un livre avec des morceaux détachés, si excellents qu'ils soient.

      Le point de vue qui domine ceux de Saint-Martin est d'ailleurs une idée profonde. « L'homme, dit-il, veut donner une raison à tout ce qu'il fait, et en trouver une à tout ce qu'il voit... Il lui faut une clarté totale que rien ne puisse voiler... Ce désir seul prouve que l'homme a en lui des aperçus de la vérité et qu'il la pressent, quelque embarrassé qu'il soit pour s'en rendre compte. »

      Cette faculté supérieure et antérieure à toutes les autres est rarement indiquée d'une manière aussi ferme, et pourtant elle a plus d'importance encore pour la question de l'origine que pour celle de la portée de notre esprit.

      Ainsi rien de plus élevé que le point de départ. J'ajoute encore, rien de mieux enchaîné que toute cette introduction. Mais avec la fin de ce morceau s'évanouissent la méthode, l'ordre et l'harmonie de la pensée, et tout à coup se suivent une longue série d'assez courtes réflexions sur toute espèce de choses : l'athéisme, une pensée accordée aux animaux, l'organisation des êtres et la source de leurs propriétés, etc. En un mot, le reste n'offre d'autre liaison que ces faibles analogies qu'avec beaucoup d'esprit on trouve à tout. A une notice sur l'amour universel suivie d'une autre sur l'état primitif de l'homme, l'auteur en rattache une autre sur l'esprit des miroirs divins, ou « la raison pour laquelle Dieu a produit des millions d'êtres-esprits où il se mire et apprend à se connaître. Car il ne se connaît que dans son produit : son centre est éternellement enveloppé dans son ineffable magisme. »

      Qu'on remarque cette théorie si étrange. J'en ai signalé ailleurs la singulière analogie avec la doctrine de Schelling, qui a pu la puiser, comme Saint-Martin, dans les conceptions trop panthéistes de Bœhme.

      Il est impossible de se faire, sans l'avoir lu, une idée d'un livre où il s'agit de tout, et impossible d'en donner une sans le copier. Il y est question même de la danse et de la propriété du café. Mais il est impossible aussi de marquer suffisamment toute la richesse et toute la profondeur des aperçus que l'auteur y sème d'une main aussi habile qu'elle est énergique.

      L'année suivante l'auteur publia son dernier ouvrage original, Le Ministère de l'Homme-Esprit, qui n'offre rien de nouveau, rien qui n'ait été indiqué ou ébauché dans les écrits précédents, mais qui porte à la fois un cachet de recueillement et de clarté qu'aucun autre ne présente au même degré. C'est le chant du cygne du théosophe d'Amboise.

      Il y enseigne le vrai ministère que l'homme doit exercer sur la terre : se régénérer lui-même et les autres, c'est-à-dire répéter dans sa personne l'œuvre que le Christ a remplie dans l'humanité. C'est ce qu'il appelle, en formule théosophique, rendre le Logos ou le Verbe à l'homme et à la nature : car la nature, qui a perdu sa gloire primitive par la chute de l'homme, attend sa réintégration, sa palingénésie, comme disait Charles bonnet, de celle de l'homme. Si c'est là un rêve, du moins il est sublime. On sait le rôle que Saint-Martin ne cesse d'assigner à l'homme. Au sein de l'univers, il explique la nature des choses ; ce n'est pas celle-ci qui explique l'homme.

      Je l'ai dit, après tant d'écrits consacrés à la question religieuse et à la mission morale de l'homme sur la terre, on ne s'attend pas à ce que l'auteur vienne donner, dans une composition suprême, des solutions inattendues ou des doctrines nouvelles. Mais on remarque dans cet écrit un grand pas vers la langue reçue et le style intelligible. C'est toujours encore Jacques Bœhme qui inspire la pensée de son disciple ou la féconde ; on sent toujours que deux étrangers, un Portugais et un Allemand ont un peu façonné l'intelligence si lucide de Saint-Martin, mais on sent aussi qu'aucun des deux ne dirige plus sa plume. Son langage est moins étrange ici qu'en aucun de ses autres écrits, et cet ouvrage est, pour ainsi dire, en français de France, ce même Précis que ses bons conseils avaient empêché Liebisdorf de publier en français de Berne. La franchise de Saint-Martin, après avoir détourné son ami d'un travail au-dessus de ses forces, a noblement réparé le tort qu'elle aurait pu faire aux lecteurs français : ils pourront lire Le Ministère de l'Homme-Esprit mieux que le Précis.

      Toutefois Saint-Martin est loin de donner son livre pour un résumé de Bœhme, et il a raison : c'est son ouvrage le mieux fait. L'objet en est sa grande affaire, sa mission : il veut fixer les regards de la famille humaine sur la source de ses maux et sur ceux qu'elle doit faire cesser sur la terre ; car, étant l'image du principe suprême, elle doit y faire ce que son type fait dans l'univers.

      On le voit, ce sujet est trop vague à force d'être trop vaste. Au fait, l'auteur le restreint au seul point de vue moral, et celui-là il le traite en maître, d'un style souvent admirable. Simple moraliste, laissant là ce qui faisait précisément l'objet de sa plus grande ambition et de sa haute passion, la métaphysique et en particulier la pneumatologie, Saint-Martin occupait un des premiers rangs entre les écrivains de son époque. Jusqu'ici je l'ai suivi dans ce qui a fait son amour et son travail. J'ai peu insisté sur son style, qu'il négligeait comme chose extérieure et secondaire ; mais il faut bien, en parlant de ce volume, nous apercevoir un peu des progrès de son discours. Après l'avoir entendu si souvent sur des sujets abstraits, suivons-le un moment esquissant une scène de la nature, scène sur laquelle il ne s'arrête pas et qui n'est pour lui qu'un moyen de faire comprendre sa pensée, mais scène qu'il jette sur un coin de sa toile avec la magique prestesse d'un peintre qui aurait passé sa vie à esquisser le paysage.

      « Dans les Alpes, voyez ce chasseur qui quelquefois est surpris et enveloppé soudain d'une mer de vapeurs épaisses, où il ne peut pas seulement apercevoir ses propres pieds ni sa propre main, et où il est obligé de s'arrêter là où il se trouve, faute de pouvoir faire en sûreté un seul pas. Ce que ce chasseur n'est que par accident et par intervalles, l'homme l'est ici-bas continuellement et sans relâche. Ses jours terrestres sont eux-mêmes cette mer de vapeurs ténébreuses qui lui dérobent la lumière de son soleil et le contraignent à demeurer dans une pénible inaction, s'il ne veut pas au moindre mouvement se briser et se plonger dans des précipices. »

      Quelle belle idée et quelle belle image ! Voilà le vrai moraliste, ingénieux et saisissant.

      Je l'ai dit, la force de Saint-Martin n'est ni dans son talent d'écrivain ni dans sa pensée métaphysique, elle est dans ses dons de moraliste, c'est-à-dire dans ceux-là précisément qu'il se connaissait le moins ; il est faible, au contraire, précisément dans ceux qu'il prisait le plus : les dons de la haute spéculation dans la science qu'il croyait avoir le mieux cultivée, j'entends la métaphysique.

      Ecoutons-le, toutefois, lui-même à ce sujet. Il faut qu'il nous confesse en personne ses illusions, pour qu'on puisse admettre qu'elles aient pu aller si loin et jusqu'à ce degré de comparaison avec le plus grand de nos penseurs.

      « Descartes a rendu un service essentiel aux sciences naturelles, en appliquant l'algèbre à la géométrie matérielle. Je ne sais si j'aurai rendu un aussi grand service à la pensée, en appliquant l'homme, comme je l'ai fait dans tous mes écrits, à cette espèce de géométrie vive et divine qui embrasse tout, et dont je regarde l'homme-esprit comme étant la véritable algèbre et l'universel instrument analytique. Ce seroit pour moi une satisfaction que je n'oserois pas espérer, quand même je me permettrais de la désirer. Mais un semblable rapprochement avec ce célèbre géomètre dans l'emploi de nos facultés, seroit une conformité de plus à joindre à celles que nous avons déjà, lui et moi, dans un ordre moins important, et parmi lesquelles je n'en citerai qu'une seule, qui est d'avoir reçu le jour l'un et l'autre dans la belle contrée connue sous le nom du jardin de la France. »

      Soufflons hardiment sur cette auréole imaginaire. Saint-Martin en a une plus belle : l'auréole éthique, qui éclipsé toutes les autres.

      Si supérieur que fût ce nouvel écrit du théosophe à ceux qu'il avait publiés jusque-là, Le Ministère de l'Homme-Esprit eut un grand tort : il parut en temps inopportun comme ouvrage de religion et comme ouvrage de style. Aux deux points de vue, il fut éclipsé par Le Génie du Christianisme, qui plut et déplut à Saint-Martin comme à tant d'autres, s'emparant à la fois de tous les lecteurs et de toutes les feuilles publiques.

      L'auteur en prit son parti avec la bonne humeur d'un jeune homme.

      «Vers la fin de 1802, j'ai publié Le Ministère de l'Homme-Esprit. Quoique cet ouvrage soit plus clair que les autres, il est trop loin des idées humaines pour que j'aie compté sur son succès. J'ai senti souvent, en l'écrivant, que je faisois là, comme si j'allois jouer sur mon violon des valses et des contredanses dans le cimetière de Montmartre, où j'aurais beau faire aller mon archet, les cadavres qui sont là n'entendraient aucun de mes sons et ne danseraient point. » (Portrait, 1090.)

      Nobles sympathies pour l'humanité souffrante, et verve intarissable.

      Pour les belles âmes, les tendresses spirituelles croissent avec les années. Saint-Martin se communiquait à cette époque plus volontiers que jamais ; car dans ses aspirations vers le ciel il n'entrait aucun mécontentement, aucune impression de déception venue de la terre. Il ne se plaignait de personne, ni du gouvernement de son pays, ni de la marche de l'Europe. Sa foi à la révolution n'avait jamais chancelé ; elle recevait à chaque instant, et des plus grands faits, sa légitime récompense. Tout se rétablissait en France en se renouvelant et s'agrandissant sans cesse ; le consulat répandait partout son sens de saine restauration ; son esprit d'ambitieuse sagesse, de raison et de modération, la plus belle candidature à l'autorité suprême. C'était aussi le plus habile décret de rappel des exilés. Déjà Fontanes et Châteaubriand étaient rentrés, saluant avec un égal bonheur l'ère nouvelle et le sol natal ; célébrant l'ordre public rassis sur ses bases éternelles, la religion et la loi, et demandant leur part aux charges et aux bénéfices d'un gouvernement qui donnait tant de gages d'avenir. Les anciens amis de Saint-Martin, la duchesse de Bourbon à leur tête, rentraient de la dispersion dans Paris, suivis de beaucoup de ces émigrés convertis par le malheur, par les attraits de la patrie, par des places et par des honneurs que la reprise ou le rachat de leurs domaines pourrait suivre de près. A ses anciennes connaissances, le philosophe religieux, si longtemps demeuré solitaire et privé de ses amis d'élite, des douceurs de leur commerce, en ajouta de nouvelles. Il se lia avec l'excellent de Gérando, jadis son vainqueur à l'Institut, et qui alla droit à son cœur de la manière la plus touchante, en venant au-devant de lui pour l'embrasser tendrement au moment où le théosophe entrait dans un salon, ignorant sa présence. Saint-Martin dit qu'il aimait en lui le membre de l'Institut et le savant ; mais il appréciait comme tout le monde cette âme affectueuse et charitable, unissant de grandes lumières philosophiques à de fortes habitudes chrétiennes, l'homme le plus appelé à faire de Saint-Martin précisément l'espèce d'éloge qu'il fait de lui. En effet, de Gérando fit connaître, dans La Décade philosophique, la plus belle et la plus constante de ses vertus, sa charité et sa manière de la faire. Il le fit en digne émule de son ami, nous racontant que le philosophe inconnu, qui aimait le spectacle, se mettait quelquefois en route pour en jouir, et prenait toujours, dans les quinze dernières années de sa vie, pour se procurer un plaisir plus vif et plus délicat encore, le chemin de la demeure d'une famille dans le besoin, pour lui offrir la petite somme qu'il aurait dépensée à la porte du théâtre.

      A cette époque, de Gérando n'était pas encore l'écrivain religieux et le penseur spiritualiste si avancé que nous avons connu depuis. Pour Saint-Martin, ce n'était qu'un profane ; mais pour s'attacher, Saint-Martin ne demandait pas aux profanes ce qu'il demandait aux initiés. Partout où il y avait du sérieux dans les aspirations, fussent-elles poétiques ou métaphysiques, fussent-elles critiques ou littéraires, il voyait l'empreinte du Créateur et y reconnaissait un frère ou une sœur.




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