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La clairvoyance

Charles Webster Leadbeater
© France-Spiritualités™






CHAPITRE VIII
Clairvoyance dans le temps : l'avenir

      Même si, d'une manière vague, nous nous sentons capable de concevoir l'idée que le passé tout entier peut être simultanément et activement présent dans un état de conscience suffisamment élevé, nous nous heurtons à une difficulté bien plus grande quand nous tâchons de comprendre comment cet état de conscience peut également englober l'avenir. Si nous pouvions croire en la doctrine mahométane du kismet ou en la théorie calviniste de la prédestination, cette conception serait assez aisée ; mais, sachant, comme nous le savons, que ce ne sont là que deux grotesques déformations de la vérité, il nous faut rechercher une hypothèse plus acceptable.

      Il peut se trouver encore des gens qui nient la possibilité de la prévision, mais une pareille négation montre tout simplement leur ignorance de l'évidence que l'on a acquise à cet égard. Le grand nombre de cas authentiques ne laisse pas de place au doute quant aux faits eux-mêmes, mais beaucoup d'entre eux sont d'une nature telle qu'une explication raisonnable n'est assurément pas facile à trouver. Il est évident que l'Ego possède une certaine dose de faculté de prévision et, si les événements prévus étaient toujours de grande importance, on pourrait supposer qu'un stimulant extraordinaire lui ait permis, pour cette seule occasion, de produire sur sa personnalité inférieure une impression nette de ce qu'il a vu. C'est là, à n'en pas douter, l'explication de nombreux cas où l'on prévoit la mort ou quelque grave désastre, mais on en a noté un grand nombre auxquels cette explication ne semble pas convenir, puisque les événements prévus sont souvent d'un ordre trivial et tout à fait sans importance.

      Une histoire très connue de seconde vue qui eut lieu en Ecosse, expliquera ce que je veux dire. Un individu qui ne croyait pas à l'occultisme fut prévenu par un voyant du Highland de la mort prochaine d'un voisin. Cette prophétie fut accompagnée d'une abondance considérable de détails, entre autres d'une description complète des funérailles, avec l'indication du nom de quatre personnes qui tiendraient les cordons du poêle et de diverses autres personnes qui y assisteraient. Il parait que celui à qui tout ceci fut raconté rit de la bonne histoire et l'oublia bien vite, mais la mort de son voisin, qui se produisit à l'époque annoncée, lui rappela la prophétie et il résolut de la faire mentir en quelque façon et d'être lui-même l'un des quatre individus qui tiendraient les cordons du poêle. Il obtint qu'il en fût ainsi décidé, mais juste au moment où le convoi allait se mettre en marche, quelque incident sans aucune importance l'obligea à abandonner son poste, seulement pour une minute ou deux. Et comme il revenait en grande hâte, il vit avec surprise que le convoi s'était ébranlé sans lui et que la prédiction avait été exactement accomplie, car les cordons étaient bien tenus par les quatre personnes que la vision avait désignées.

      Il s'agit donc là d'un détail sans importance, qui ne pouvait vraiment intéresser personne, et qui a été prévu d'une manière déterminée des mois à l'avance ; et, bien qu'un homme fasse un effort précis en vue de modifier l'ordre annoncé des choses, il échoue complètement dans son projet. A coup sûr, ceci ressemble beaucoup à de la prédestination, même dans les plus petits détails, et ce n'est que lorsque nous examinons cette question du haut de plans supérieurs, que nous voyons comment il nous est possible de nous soustraire à cette théorie. Sans doute, comme je l'ai dit précédemment à propos d'un autre chapitre de ce sujet, l'explication complète du phénomène nous échappe et, apparemment, nous échappera jusqu'au jour où notre savoir sera infiniment plus grand qu'il ne l'est actuellement ; tout ce que nous pouvons espérer faire pour l'instant est d'indiquer la route à suivre avec l'espoir d'y trouver l'explication cherchée.

      Il n'y a pas le moindre doute que, de même que ce qui arrive maintenant est la résultante de causes qui ont agi dans le passé, de même ce qui arrivera dans l'avenir sera la résultante des causes qui s'exercent à présent. Même ici-bas, nous pouvons prévoir que si telles actions prennent place, tels résultats les suivront ; mais nos prévisions sont constamment sujettes à être altérées par l'intervention de facteurs qu'il ne nous a pas été permis d'escompter. Pourtant, si nous élevons notre état de conscience jusqu'au plan mental, nous pouvons prévoir à une échéance bien plus lointaine, les résultats de nos actions.

      Nous pouvons suivre, par exemple, l'effet produit par un mot accidentellement prononcé, non pas seulement sur la personne à qui il fut adressé, mais, par elle, sur beaucoup d'autres, à mesure que ce mot se répand, élargissant chaque fois le cercle davantage, jusqu'au moment où il semble avoir agi sur le pays tout entier ; l'efficacité d'une vision de cette espèce, ne l'eût-on qu'entrevue, est bien plus grande que tous les préceptes moraux, pour faire ressortir la nécessité d'une extrême circonspection de pensée, de parole et d'action. Non seulement nous pouvons, de ce plan, voir ainsi le résultat de chaque action, mais encore où et de quelle manière les résultats d'autres actions, en apparence tout à fait étrangères aux premières, peuvent intervenir et les modifier. En fait, on peut dire que les résultats de toutes les causes actuellement agissantes, sont nettement visibles; que l'avenir, tel qu'il serait, si nulles causes entièrement nouvelles ne devaient surgir, est grand ouvert à notre examen.

      Naturellement, des causes nouvelles se présentent, parce que la volonté de l'homme est libre ; mais, pour la plupart des gens, l'emploi qu'ils feront de leur liberté peut-être prévu avec une très grande exactitude. L'individu moyen a si peu de volonté véritable, qu'il est dans une grande mesure l'homme des circonstances ; les actions accomplies dans ses vies antérieures le placent dans un certain milieu, et l'influence que ce milieu exerce sur lui est à un tel point le facteur le plus important dans l'histoire de sa vie que son avenir peut être prévu avec une certitude quasi mathématique. Chez l'homme développé, les choses changent ; pour lui aussi, les événements principaux de sa vie découlent de sa conduite passée, mais la façon dont il leur permettra d'agir sur lui, les méthodes selon lesquelles il les envisagera et en triomphera peut-être, tout cela lui appartient en propre et ne peut pas être prévu même sur le plan mental, si ce n'est que comme probabilités.

      Lorsqu'on regarde ainsi d'en haut la vie de l'homme, il semble que son libre arbitre ne puisse s'exercer qu'à certaines crises de sa carrière. Il arrive à une époque de son existence où deux ou trois voies s'offrent clairement à lui ; il est absolument libre de choisir celle d'entre elles qui lui plait et, bien que quelque personne qui connaîtrait à fond sa nature pourrait être à peu près certaine de son choix, une semblable connaissance de la part de son ami n'exerce sur lui aucune contrainte.

      Mais quand il a choisi sa voie, il faut qu'il la suive et qu'il accepte les conséquences de son choix ; s'étant engagé dans un sentier déterminé, il peut, dans bien des cas, avoir à marcher très longtemps avant que l'occasion se présente pour lui de bifurquer. Sa situation ressemble à celle d'un mécanicien sur sa locomotive ; lorsqu'il arrive à une bifurcation, il peut aiguiller dans telle direction ou dans telle autre, et prendre ainsi telle ligne qu'il lui plaît ; mais quand il a choisi de passer sur l'une d'elles, il est tenu d'y avancer jusqu'à ce qu'il atteigne une autre bifurcation, où il aura à nouveau l'occasion de choisir.

      En regardant du haut du plan mental, ces points de départs nouveaux seraient nettement visibles, et toutes les conséquences qu'entraînerait l'un ou l'autre choix nous seraient connues, sûres de se produire telles quelles dans leurs plus petits détails. Le seul point qui resterait douteux serait la question primordiale du choix qu'adopterait l'individu. Ce qui fait, qu'en somme, nous aurions sous les yeux, non pas un seul, mais plusieurs avenirs sans qu'il nous fût nécessairement permis de déterminer lequel d'entre eux se matérialiserait en s'accomplissant. La plupart du temps, une probabilité nous apparaîtrait si forte que nous n'hésiterions pas à nous décider; mais l'exemple que j'ai montré est à coup sûr théoriquement possible. Cependant, ce degré-là de savoir nous permettrait de faire avec sécurité un assez grand nombre de prédictions; et il ne nous est pas difficile d'imaginer qu'une faculté bien supérieure à la nôtre pourrait toujours être à même de prévoir dans quel sens chaque choix se manifestera, à même, par conséquent, de prophétiser avec une certitude absolue.

      Sur le plan bouddhique, toutefois, il n'est pas besoin d'un procédé si délicat d'appréciation consciente, car, ainsi que je l'ai déjà dit, le passé, le présent et le futur y existaient tous trois simultanément, sous un aspect qui est, ici-bas, totalement inexplicable. On ne petit qu'accepter ce fait, car sa cause siège dans la faculté du plan, et la façon dont se comporte cette faculté supérieure est naturellement tout à fait incompréhensible pour le cerveau physique. De temps en temps, néanmoins, nous découvrons une échappée qui semble nous rapprocher un tout petit peu d'une vague possibilité de comprendre. C'est ainsi que le docteur Oliver Lodge nous ouvre un de ces aperçus, par son adresse à la British Association de Cardiff :

      « Une pensée lumineuse et secourable, dit-il, consiste à croire que le temps n'est qu'un mode relatif de regarder les choses ; nous progressons à travers les phénomènes à une certaine allure déterminée, et nous interprétons objectivement cette avance subjective, comme si les événements se succédaient nécessairement dans cet ordre et à cette vitesse précise. Mais ce peut n'être là qu'une seule façon de les regarder. Les événements peuvent être, dans une certaine mesure, toujours en existence, existence passée et future, et il est possible que ce soit nous qui allions vers eux, et non pas eux qui se produisent. C'est ce qui se passe pour le voyageur qui est en chemin de fer, s'il ne pouvait jamais quitter son compartiment ni modifier la vitesse du train, il considèrerait les paysages comme se succédant nécessairement les uns aux autres, et il ne saurait concevoir leur coexistence... Nous percevons donc comme possible un aspect à quatre dimensions du temps, dont le cours inexorable peut être partie naturelle de nos limitations présentes. Et si nous saisissons une bonne fois cette idée que le passé et le futur peuvent exister actuellement, il nous est permis de reconnaître qu'ils peuvent avoir une influence maîtresse sur toute action présente et constituer à eux deux « le plan supérieur » ou la totalité des choses qu'à mon sens, nous sommes contraints de rechercher en rapport avec la direction de la forme ou le déterminisme et l'action des êtres vivants consciemment tendue vers un but défini et conçu d'avance. »

      En réalité, le temps n'est pas le moins du monde la quatrième dimension ; cependant, le considérer, pour l'instant, à ce point de vue, nous aide quelque peu à saisir l'insaisissable. Supposez que nous placions un cône de bois perpendiculairement à une feuille de papier et que nous le poussions doucement de manière à en faire passer la pointe au travers. Le microbe qui vivrait à la surface de cette feuille de papier et n'aurait pas le pouvoir de concevoir quoi que ce fût en dehors de cette sur face, non seulement ne pourrait jamais se représenter ce cône comme un tout, mais il ne pourrait se forger aucune conception d'un corps semblable. Tout ce qu'il verrait serait l'apparition soudaine d'un tout petit cercle, qui grandirait peu à peu et mystérieusement, jusqu'au moment où il s'évanouirait de son monde à lui, aussi subitement et incompréhensiblement qu'il y serait entré.

      Ainsi, ce qui était en réalité une série de sections du cône, lui paraîtrait être des stades successifs dans la vie d'un cercle, et il lui serait impossible de comprendre que ces états successifs pouvaient être vus simultanément. Il nous est cependant assez facile, à nous qui observons ce phénomène sous un autre jour, de voir que le microbe est simplement victime d'une illusion due à ses propres limitations, et que le cône ne cesse pas d'exister comme un tout. Notre propre illusion quant au passé, au présent et à l'avenir, n'est sans doute pas différente de celle du microbe, et la conception que l'on se fait d'une suite d'événements du plan bouddhique, correspond à la représentation du cône comme un tout. Naturellement, toute tentative de réaliser cette suggestion nous entraîne à une série d'étonnants paradoxes; mais le fait n'en demeure pas moins un fait, et le jour viendra où il nous paraîtra clair comme le jour.

      Par conséquent, lorsque l'état de conscience d'un élève est entièrement développé sur le plan bouddhique, il lui devient possible de prévoir parfaitement, bien qu'il ne puisse peut-être – que dis-je, bien qu'il ne puisse certainement pas – faire rendre à sa vision son résultat tout entier et ordonné sous ce jour-ci.

      Cependant, il est certain qu'il est capable, quand cela lui plaît, d'exercer dans une grande mesure sa faculté de prévision ; et même quand il ne l'exerce pas, il a, dans sa vie courante, de fréquentes lueurs de prescience, en sorte qu'il a souvent même avant leur commencement une intuition instantanée de la tournure que prendront les événements.

      A défaut de cette prévision parfaite, nous trouvons, comme dans les cas précédents, que ce genre de clairvoyance existe à tous les degrés, depuis les rares et vagues avertissements, auxquels on ne peut, en aucune manière, donner le nom de visions, jusqu'à la seconde vue fréquente et presque complète. La faculté à laquelle on a donné ce nom quelque peu déroutant est extrêmement intéressante et mériterait bien une étude plus sérieuse et plus systématique que celle qu'on lui a accordée jusqu'à ce jour.

      Nous la connaissons surtout par ce fait qu'elle se rencontre assez fréquemment chez les Highlanders écossais, bien qu'ils n'en aient assurément pas le monopole. Il y en a eu des exemples dans presque tous les pays, mais ceux-ci sont toujours plus courants parmi les habitants des montagnes et parmi ceux qui vivent dans la solitude.

      En Angleterre, nous en parlons souvent comme de l'apanage exclusif de la race celtique, mais en réalité elle s'est manifestée dans le monde entier chez les nations occupant des situations géographiques similaires. C'est ainsi, entre autres, qu'on la dit très commune parmi les paysans westphaliens.

      Parfois, la seconde vue consiste en un tableau qui représente nettement à l'avance un événement futur ; mais, plus fréquemment, peut-être, c'est sous une apparence symbolique qu'il nous est permis d'entrevoir l'avenir. Il est à noter que les événements prévus sont invariablement des événements désagréables : la mort, la plupart du temps : je ne me souviens pas d'une seule circonstance où la seconde vue ait montré quelque chose qui ne fût de la nature la plus sombre. Elle est d'un hideux symbolisme qui lui est tout personnel, – symbolisme de linceuls, de cierges et d'autres horreurs funéraires. Dans certains cas, elle semble dépendre dans une certaine mesure, de la localité où elle se produit, car on affirme que les habitants de l'île de Skye qui possèdent souvent cette faculté, la perdent lorsqu'ils quittent l'île, quand bien même ce ne serait que pour aller sur le continent. Le don d'une telle vision est quelquefois héréditaire dans une famille, pendant des générations, mais ce n'est pas là une règle invariable, car souvent il se manifeste sporadiquement chez un membre d'une famille, indemne par ailleurs, de sa lugubre influence.

      J'ai déjà donné un exemple d'une vision précise d'un événement futur, vision qui se produisit quelques mois avant le fait qu'elle annonçait. En voici un autre, plus frappant peut-être, que je rapporte textuellement comme me le raconta un de ses acteurs.

      « Nous nous enfonçames dans la jungle et nous marchions depuis environ une heure sans grand succès, lorsque Cameron, qui se trouvait à côté de moi, s'arrêta soudain, devint pâle comme la mort, et, indiquant un point qui se trouvait droit devant lui, cria en des accents d'horreur :

      – Vois ! Vois ! Ciel miséricordieux, regarde là !

      – Où ? quoi ? qu'est-ce ? criâmes-nous tous à la fois en nous précipitant vers lui et en regardant autour de nous, croyant rencontrer un tigre, un cobra, ou quoi encore ! mais à coup sûr quelque chose de terrible, puisque cela avait suffi à causer à notre camarade généralement maître de lui-même une émotion si violente. Cependant, on ne pouvait voir ni tigre ni cobra – ni rien... rien que Cameron, le bras toujours tendu, le visage effrayant, hagard et les yeux sortant de l'orbite, fixant quelque chose que nous ne pouvions pas voir.

      – Cameron ! Cameron ! criai-je, en le saisissant par le bras. Au nom du ciel, parle ! Qu'as-tu donc ?

      Je n'avais pas plus tôt prononcé ces paroles qu'un son faible, mais très particulier frappa mes oreilles et Cameron, laissant tomber son bras, dit d'une voix blanche et étranglée : « Là ! tu l'as entendu ? Dieu merci, c'est fini ! », puis il tomba par terre évanoui.

      Il y eut un moment de désarroi pendant que nous dégrafâmes son col, et j'aspergeai sa figure d'eau qui se trouvait par bonheur dans ma gourde, tandis qu'un autre cherchait à verser de l'eau-de-vie entre ses dents serrées ; et je chuchotai en même temps à l'ami qui était à côté de moi (entre parenthèses, un de nos plus grands sceptiques) :

      – Beauchamp, as-tu entendu quelque chose ?

      – Je crois bien, répondit-il, un bruit curieux, très curieux, une espèce de craquement ou de cliquetis très lointain, et très distinct pourtant ; si ce n'était pas tout à fait impossible, je jurerais que c'était un crépitement de fusillade.

      – Exactement mon impression, murmurai-je ; mais, chut ! il revient à lui.

      Au bout d'une ou deux minutes, Cameron put parler faiblement ; il nous remercia et s'excusa du mal qu'il nous donnait, puis il se mit bientôt sur son séant, s'adossa à un arbre et, d'une voix ferme quoique douce, nous dit :

      – Mes chers amis, je sens que je vous dois une explication de mon extraordinaire conduite. Je me dispenserais volontiers de vous la donner; mais il le faudra tôt ou tard ; je puis donc bien m'exécuter tout de suite. Vous avez peut-être remarqué que, lorsque, au cours de notre voyage, vous vous moquâtes en chœur des rêves, des présages et des visions, j'évitai invariablement de donner une opinion quelconque sur ce sujet. Si je m'abstins ainsi, ce fut que, tandis que je ne voulais ni me faire tourner en ridicule, ni provoquer de discussion, je ne pouvais pas être d'accord avec vous, ne sachant que trop bien par ma propre et terrible expérience, que le monde que les hommes s'accordent à appeler surnaturel est tout aussi réel, – qui sait peut-être, bien plus réel, même, – que ce monde qui vous entoure. En d'autres termes, je suis, comme beaucoup de mes compatriotes, affligé du don de seconde vue, – cette épouvantable faculté qui prédit en des visions des calamités qui ne doivent pas tarder à se produire.

      C'est une vision de ce genre que je viens d'avoir, et son caractère exceptionnellement horrible m'a bouleversé, comme vous l'avez vu. Je vis devant moi un cadavre, – non pas celui d'un homme mort d'une fin paisible et naturelle, mais celui de la victime d'un abominable accident ; une masse hideuse, informe, la face enflée, écrasée, méconnaissable. Cette dépouille atroce, je la vis dans un cercueil et j'assistai au service funèbre. Je vis le cimetière, et je vis le prêtre ; et bien que je ne les eusse jamais vus auparavant je les revois à présent, dans mon esprit, nettement, l'un et l'autre ; je te vis, je me vis moi-même, et puis Beauchamp, et nous tous, et bien d'autres encore, debout, en deuil, au bord de la tombe ; je vis les soldats épauler leurs fusils quand le service eut pris fin ; j'entendis leur feu de salve, – et puis, je ne sus plus rien.

      Tandis qu'il parlait ainsi de cette salve, je jetai, avec un frisson, un regard sur Beauchamp, et je n'oublierai jamais l'impression d'horreur peinte sur ce beau visage pétrifié de sceptique. »

      Ce n'est là qu'un tableau (et non point le principal) d'une très remarquable histoire de phénomène psychique, mais puisqu'il n'est question, pour l'instant, que de l'exemple de seconde vue qu'elle nous offre, je me borne à dire qu'un peu plus tard, le même jour, la bande de jeunes soldats découvrit le corps de leur commandant dans l'état horrible décrit par M. Cameron d'une façon si saisissante. Le récit se poursuit ainsi :

      « Quand, le soir suivant, nous arrivâmes à destination, quand nous eûmes confié aux autorités compétentes notre douloureux dépôt, nous allâmes, Cameron et moi, nous promener doucement, pour tâcher, grâce à l'apaisante influence de la nature, de secouer un peu de cette tristesse qui paralysait nos esprits. Soudain, il empoigna mon bras, et, montrant du doigt ce qui était de l'autre côté du grillage, dit, d'une voix tremblante : « Oui, c'est bien cela ! voici le cimetière que je vis hier. » Et quand, un peu plus tard, nous fûmes présentés à l'aumônier du poste, je remarquai, bien que mes amis ne s'en aperçussent pas, avec quel indomptable frisson il lui serra la main et je compris aussitôt qu'il venait de reconnaître le prêtre de sa vision. »

      En ce qui touche à l'analyse raisonnée de ce qui précède, je présume que la vision de M. Cameron n'est pas autre chose qu'un exemple de seconde vue, et s'il en est ainsi, le fait que les deux hommes qui se trouvaient évidemment le plus près de lui (l'un d'eux, pour le moins, et probablement tous deux le touchant même), prirent part à sa vision dans la mesure restreinte où ils entendirent la salve de la fin, alors que ceux qui n'étaient pas si près de lui ne l'entendirent pas, montrerait que l'intensité avec laquelle la vision frappa le voyant, occasionna des vibrations dans son corps mental, qui furent communiquées aux personnes qui étaient en contact avec lui, comme dans la transmission ordinaire de la pensée. Celui qui désire lire la fin de l'histoire, la trouvera dans Lucifer (volume XX, page 457).

      On rassemblerait sans peine quantité d'exemples de même nature que celui-ci. En ce qui concerne la variété symbolique de cette vue, les gens qui la possèdent déclarent volontiers que si, lorsqu'elles rencontrent une personne vivante, elles la voient enveloppée d'un suaire de fantôme, c'est un présage certain de sa mort. La date du décès prochain est indiquée par la mesure dans laquelle le corps est couvert par le suaire, ou par l'heure du jour où la vision est apparue ; mais si c'est de bonne heure, le matin, ils disent que l'individu mourra le même jour ; mais si c'est le soir, il ne mourra qu'au cours de l'année.

      Une autre variété – variété remarquable – de l'aspect symbolique de la seconde vue, est celle où l'apparition décapitée de la personne dont la mort est prédite se manifeste au voyant. On en trouve, dans Signs before Death [Note : Signes avant la mort.], un exemple, qui advint dans la  famille du docteur Ferrier ; dans ce cas, cependant, si mes souvenirs sont exacts, la vision n'apparut qu'au moment de la mort, ou très peu de temps auparavant.

      A côté des voyants qui sont constamment en possession d'une certaine faculté, bien qu'ils ne soient que de temps en temps entièrement maîtres de ses manifestations, nous nous trouvons en présence d'un grand nombre de cas isolés de prévision, intéressant des gens chez qui il ne s'agit aucunement d'une faculté véritable. La plupart de ces cas se produisent peut-être en rêves, quoiqu'on ne manque nullement d'exemples de visions, à l'état de veille. Quelquefois la prévision se rapporte à un événement qui est, pour le voyant, d'une réelle importance, et elle justifie ainsi l'action de l'Ego, puisqu'elle prend la peine d'agir sur lui. Dans d'autres circonstances, il s'agit d'un incident, apparemment sans importance, ou qui n'a aucun rapport avec celui qui a eu la vision. Parfois, il est clair que l'intention de l'Ego (ou de l'entité communicante, quelle qu'elle soit) est de prévenir le moi inférieur de l'approche d'une calamité, soit afin qu'il puisse l'écarter, soit, si cela n'est pas possible, pour qu'en se préparant à la recevoir, il en ressente moins le choc.

      L'événement qui est ainsi le plus fréquemment entrevu à l'avance, est – assez naturellement, peut-être – la mort ; parfois la mort du voyant lui-même, parfois celle de quelque être qui lui est cher. Ce type de prévision se rencontre d'une façon si courante dans ce que l'on écrit sur ce sujet, et son but est si apparent, qu'il est à peine besoin d'en citer des exemples ; mais une ou deux circonstances dans lesquelles la vue prophétique, quoique franchement utile, était cependant d'un caractère moins sombre, seront susceptibles d'intéresser le lecteur. Celle que voici est empruntée à ce recueil précieux pour celui qui étudie ces choses dangereuses, Night side of Nature [Note : Le Côté caché de la Nature.] de Mme Crowe (p. 72).

      « Il y a quelques années, le docteur Watson, qui habite maintenant Glasgow, rêva qu'on le mandait au chevet d'un malade, en un endroit éloigné de quelques milles de chez lui ; qu'il partait à cheval et, comme il traversait une lande, il vit foncer furieusement sur lui un taureau aux cornes duquel il n'échappa qu'en se réfugiant en un endroit que l'animal ne pouvait atteindre et où il attendit fort longtemps, jusqu'à ce que des gens, s'étant aperçu de la position où il était, vinrent à son secours et le délivrèrent.

      Le lendemain matin, comme il déjeunait, on le manda effectivement, et souriant de la coïncidence (il croyait que c'en était une), il partit à cheval. Il ignorait tout à fait quelle route il devait prendre, mais il arriva bientôt après à la lande et le taureau apparut aussitôt, fonçant sur lui à toute allure. Mais son rêve lui avait montré l'endroit où se réfugier; il le gagna incontinent et il y passa trois ou quatre heures, assiégé par l'animal, jusqu'à ce que les gens du pays vinssent le délivrer. Le docteur Watson déclare que, n'eût-il fait son rêve, il n'aurait pas su en quel endroit aller se réfugier. »

      Un autre exemple, dans lequel beaucoup plus de temps s'écoula entre l'avertissement et la réalisation, nous est fourni par le docteur F. G. Lee, dans les Glimpses of the supernatural [Note : Echappées dans le surnaturel.] (vol. I, p. 240).

      « Mme Hannah Green, gouvernante chez une famille d'Oxfordshire, habitant la campagne, rêva une nuit qu'elle avait été laissée seule à la maison un dimanche soir et qu'entendant frapper à la porte d'entrée principale elle y était allée et s'était trouvée en présence d'un vagabond de mauvaise mine, armé d'un gourdin et qui insistait pour forcer l'entrée de la maison. Elle eut l'impression d'avoir lutté quelque temps avec lui pour l'en empêcher, mais sans le moindre succès, et que, ayant été frappée par lui et s'étant évanouie, il avait pénétré dans la demeure. Là-dessus, elle s'éveilla.

      Comme rien n'advint pendant fort longtemps, elle ne pensa bientôt plus à son rêve et, à ce qu'elle raconte, l'oublia même tout à fait. Quoi qu'il en soit, sept ans après, on confia à cette même personne et à deux autres domestiques, la garde d'une maison isolée à Kensington (l'habitation de ville de la même famille) et un certain dimanche soir, ses deux camarades étant sortis et la laissant seule, elle tressaillit soudain en entendant frapper à la grande porte.

      Tout d'un coup le souvenir de son ancien rêve lui revint avec une vivacité singulière et une intensité étonnante et elle ressentit profondément son isolement. Ayant donc aussitôt allumé une lampe sur la table du vestibule, – pendant ce temps le coup bruyant à la porte fut répété avec vigueur, – elle prit la précaution de monter jusqu'à un palier qui donnait sur l'escalier et elle ouvrit la fenêtre ; alors, à sa profonde terreur, elle vit en chair et en os l'homme même que, de nombreuses années auparavant, elle avait vu dans son rêve, elle le vit, armé d'un gourdin et demandant à entrer.

      Avec une grand présence d'esprit, elle descendit jusqu'à la porte principale, la ferma plus sûrement, ainsi que d'autres portes et des croisées, et puis se mit à agiter violemment les diverses sonnettes de la maison, puis elle éclaira les chambres du haut. On constata que, grâce aux dispositions qu'elle avait prises, elle avait fait fuir l'intrus. »

      Il est certain que, dans ce cas encore, le rêve fut d'une utilité pratique, car, sans lui, la brave gouvernante aurait sans aucun doute et par la force de l'habitude, ouvert la porte comme de coutume en réponse au coup frappé.

      Ce n'est, toutefois, pas uniquement en rêve que l'Ego fait connaître à son moi inférieur ce qu'il croit utile pour lui de savoir. On trouverait dans les livres bien des exemples de ce fait, mais au lieu de les emprunter, je vais vous raconter un cas qui me fut narré il y a quelques semaines seulement, par une dame de mes amies, et qui, s'il n'offre aucun détail romanesque, a au moins le mérite d'être neuf.

      Mon amie, donc, a deux enfants en bas âge et il y a quelque temps, l'aînée attrapa ce que l'on crut un gros rhume  ; quelques jours durant, elle eut le nez complètement bouché. La mère n'y fit guère attention, pensant que cela se passerait, jusqu'à ce qu'un jour, elle vit soudain devant elle, dans l'air, ce qu'elle décrit comme étant l'image d'une chambre, avec, au milieu, une table, sur laquelle son enfant était étendue, évanouie ou morte, tandis que des gens se penchaient sur elle... Elle voyait distinctement les plus intimes détails de cette scène et elle remarqua particulièrement que l'enfant portait une chemise de nuit blanche, alors qu'elle savait que tout le linge de ce genre qui appartenait à sa petite fille était rose.

      Cette vision l'impressionna vivement et lui suggéra, pour la première fois, que l'enfant pourrait bien souffrir de quelque chose de plus sérieux qu'un rhume ; elle la mena donc à l'hôpital et la fit examiner. Le chirurgien découvrit dans le nez la présence de végétations dangereuses, et déclara nécessaire de les enlever. Quelques jours plus tard, l'enfant fut conduite à l'hôpital pour y être opérée et mise au lit. Quand la mère y arriva à son tour, elle s'aperçut qu'elle avait oublié d'apporter une des chemises de nuit de l'enfant et les infirmières en prêtèrent une qui était blanche. Et c'est, vêtue de cette chemise blanche, que la petite fille subit l'opération le lendemain, dans la salle même que la mère avait vue dans sa vision, tout se passant exactement comme elle l'avait prévu.

      Dans tous ces cas, la prévision eut son résultat, mais les livres sont pleins d'histoires d'avertissements négligés ou tournés en dérision et des désastres qui s'ensuivirent. Il y a des cas où la personne avertie n'a absolument aucun pouvoir d'intervenir dans la question ; telle cette aventure historique où John Williams, directeur de mines en Cornouailles, prévit dans ses moindres détails, huit ou neuf jours avant qu'il ne fût connu, l'assassinat, dans les couloirs de la Chambre des Communes, de M. Spencer Perceval, alors Chancelier de l'Echiquier. Mais, même dans ce cas, il est bien possible que quelque chose aurait pu être fait pour l'éviter, car nous lisons que M. Williams fut impressionné à ce point par sa vision qu'il consulta ses amis pour savoir s'il ne ferait pas bien d'aller à Londres pour prévenir M. Perceval. Malheureusement, ils l'en dissuadèrent et l'assassinat eut lieu.

      Il ne paraît d'ailleurs pas bien probable, fût-il même allé à Londres et y eût-il raconté son histoire, qu'on lui eût prêté grande attention ; il n'en demeure pas moins vrai qu'on aurait eu la possibilité de prendre des précautions qui auraient évité ce meurtre.

      Rien de précis ne nous montre quelle action particulière sur les plans supérieurs amena cette curieuse vision prophétique. Les deux individus étaient tout à fait inconnus l'un de l'autre, en sorte qu'elle n'eut pas pour cause quelque étroite sympathie entre eux. S'il s'agit là d'une tentative faite par un aide, pour détourner l'arrêt menaçant, il parait étrange qu'on n'ait pas pu trouver plus près de Londres qu'en Cornouailles quelqu'un de suffisamment impressionnable pour recevoir cet avertissement. Il est possible que M. Williams, alors que pendant son sommeil il était sur le plan astral, ait d'une manière quelconque eu connaissance de cette réflexion de l'avenir, et qu'en étant naturellement terrifié, il l'ait transmise à son esprit inférieur, dans l'espoir que, d'une façon ou d'une autre, quelque chose pût être fait pour l'éviter; mais il est impossible de diagnostiquer le cas avec certitude sans examiner les archives âkâshiques, afin de voir ce qui se passa réellement.

      M. Stead nous présente, dans ses Real Ghost Stories (p. 83), un exemple tout à fait typique de prévision absolument inutile.

      Il s'agit de son amie Mlle Freer, plus connue sous le nom de Mlle X.

      Etant à la campagne, cette dame vit, une fois, alors qu'elle était bien éveillée et parfaitement consciente, une charrette anglaise attelée d'un cheval blanc, qui attendait à la porte du hall, et dans laquelle se trouvaient deux étrangers dont l'un descendit de voiture et se mit à jouer avec un chien terrier.

      Elle remarqua qu'il était vêtu d'un ulster et remarqua aussi particulièrement les traces fraîches que les roues avaient laissées sur le gravier. Il n'y avait pourtant pas de voiture devant la porte à ce moment-là; mais, une demi-heure après, deux étrangers arrivèrent en effet dans l'équipage annoncé et chacun des détails de la vision fut confirmé. Plus loin, M. Stead cite le cas d'une autre prévision également stérile, et où sept années s'écoulèrent entre le rêve (car, cette fois-ci, c'était un rêve) et sa réalisation.

      Tous ces exemples (et je les ai choisis au hasard parmi des centaines d'autres) montrent que l'Ego a, à n'en pas douter, dans une certaine mesure, la faculté de prévoir, et les manifestations en seraient évidemment beaucoup plus fréquentes, n'étaient-ce l'épaisseur et le manque de réponse chez les véhicules inférieurs de la majorité de ceux qui composent ce que nous appelons l'humanité civilisée, – tendances dues surtout au grossier matérialisme pratique de notre époque. Et je ne veux pas dire que l'on professe une croyance matérialiste en général, mais seulement que, dans toutes les questions pratiques de la vie de chaque jour, tout le monde, pour ainsi dire, est uniquement guidé d'une manière ou d'une autre, par des considérations et des intérêts matériels.

      Dans bien des cas, l'Ego lui-même peut ne pas être développé, ses prévisions étant, en conséquence, très vagues ; dans d'autres, il est possible qu'il voie clairement lui-même, mais que ses véhicules inférieurs soient si peu impressionnables que tout ce qu'il puisse parvenir à communiquer à son cerveau physique ne soit que le présage indéterminé d'un désastre à venir. Il y a aussi des cas où l'avertissement n'est en aucune façon le fait de l'Ego, mais de quelque entité étrangère, qui pour une raison quelconque, s'intéresse à la personne avertie. Dans l'ouvrage que j'ai cité plus haut, M. Stead nous parle de la certitude où il fut bien des mois à l'avance, que la Pall Mall Gazette lui serait confiée, bien que normalement, rien ne parût moins probable. Cette prévision, fût-elle le résultat d'une impression faite par son propre Ego ou bien d'un avertissement amical de quelque autre personne, il n'est pas possible de le dire sans recherches précises, mais la confiance que M. Stead eut en elle fut pleinement justifiée.

      Il y a enfin une dernière variété de la clairvoyance dans le temps qu'on ne peut pas passer sous silence. Elle est assez rare, en somme, mais on en a relevé assez d'exemples pour qu'elle appelle notre attention, bien que, par malheur, les détails qu'on nous en donne laissent dans l'ombre ceux qui nous seraient utiles pour la diagnostiquer avec certitude. Je veux parler des cas où l'on a vu des armées spectrales ou bien des troupeaux fantomatiques d'animaux. Dans The Night Side of Nature (pp. 463 et suiv.), nous lisons le récit de plusieurs de ces visions. Nous y voyons comment à Havarah Park, près de Riplay, des gens dignes de foi virent manœuvrer et puis s'évanouir une troupe de plusieurs centaines de soldats, vêtus de blanc ; et comment, quelques années plus tôt, un respectable fermier et son fils eurent aussi la vision d'une armée semblable, dans le voisinage d'Inverness.

      Dans ce dernier cas aussi, la troupe était fort nombreuse et les spectateurs ne doutèrent pas un instant tout d'abord que ce ne fussent là des individus en chair et en os. Ils comptèrent pour le moins seize doubles colonnes de soldats et eurent largement le temps de remarquer tous les détails. Les hommes marchaient en colonne par sept et ils étaient accompagnés d'un bon nombre de femmes et d'enfants qui portaient des pots en fer-blanc et autres ustensiles de cuisine. Les hommes étaient vêtus de rouge et leurs armes brillaient avec éclat au soleil. Au milieu d'eux se trouvait un animal, cerf ou cheval – ils ne purent distinguer quoi – qu'ils poussaient furieusement devant eux à coups de baïonnettes.

      Le plus jeune des deux hommes fit remarquer à l'autre qu'à chaque instant les rangs de la queue étaient obligés de courir pour rattraper le front ; l'aîné, qui avait été soldat, fit observer qu'il en était toujours ainsi, et il recommanda à l'autre, s'il avait à servir jamais, de tâcher de marcher en tête de la colonne. Il n'y avait qu'un seul officier monté ; il avait un cheval de dragon gris, et il portait un chapeau à galons d'or et un manteau bleu de hussard, à larges manches ouvertes doublées de rouge. Les deux spectateurs le regardèrent si attentivement qu'ils dirent après qu'ils pourraient le reconnaître n'importe où.

      Ils eurent toutefois peur d'être maltraités ou obligés de suivre la troupe qu'ils jugèrent être venue d'Irlande, et avoir débarqué à Kyntyre ; et tandis qu'ils grimpaient sur une digue pour se mettre hors de sa portée, la vision tout entière s'évanouit.

      Au commencement de ce siècle, on observa à Paderborn, en Westphalie, un phénomène de la même nature qui eut au bas mot trente personnes pour témoins ; mais comme, quelques années plus tard, une revue de vingt mille hommes eut lieu au même endroit, on conclut que cette vision avait dû être une espèce de seconde vue, faculté assez répandue dans la région.

      De pareilles armées spectrales sont cependant vues, parfois, là où une troupe d'hommes ordinaires n'aurait absolument pas pu marcher, ni avant, ni après. Un des exemples les plus remarquables d'apparitions de ce genre nous est raconté par Mlle Harriet Martineau, dans des descriptions de The English lakes [Note : Les Lacs anglais.]. Voici ce qu'elle écrit :

      « Ce Souter ou Soutra Fell est la montagne sur laquelle des fantômes apparurent avec des intervalles par myriades, pendant dix années, au cours du siècle dernier ; au dire de vingt-six témoins choisis, et au dire  de tous les habitants de tous les cottages en vue de la montagne, ils apparurent sous le même aspect et pendant une durée de deux heures et demie à la fois – l'obscurité venant mettre fin à ce spectacle spectral ! La montagne, qu'on se le rappelle, est labourée de précipices, défiant ainsi toute marche de corps de troupes, et les versants nord et ouest offrent un escarpement perpendiculaire de 900 pieds.

      A la Saint-Jean d'été, en 1735, un domestique de ferme de M. Lancaster, qui se trouvait à un demi-mille de la montagne, vit le versant est de son sommet couvert de troupes qui poursuivirent pendant une heure leur marche en avant. Elles arrivaient, en détachements distincts, d'une éminence située au nord et disparaissaient dans une niche, au sommet. Quand le pauvre garçon raconta son histoire, on l'injuria de tous côtés, comme on injurie en général tous ceux auxquels il arrive de voir quelque chose d'extraordinaire. Deux ans après, encore à la Saint-Jean d'été, M. Lancaster vit au même endroit des hommes qui avaient l'air de suivre leurs chevaux, comme s'ils revenaient de la chasse à courre. Il n'y prit pas garde, mais, dix minutes plus tard, il regarda encore par hasard dans la même direction et il vit les hommes, à cheval cette fois-ci, suivis d'une interminable colonne de troupes, marchant par cinq et se dirigeant de l'éminence par-dessus la crevasse, comme auparavant. Toute sa famille vit ce spectacle ; elle vit manœuvrer les forces, chaque compagnie étant surveillée par un officier monté qui galopait de-ci de-là. Les ombres du crépuscule s'épaississant, la discipline eut l'air de se relâcher ; les troupes s'entremêlèrent et marchèrent à des allures diverses jusqu'à ce que tout se perdit dans l'obscurité. Naturellement, tous les Lancaster furent insultés, comme leur domestique l'avait été ; mais la justification de leurs dires ne se fit pas longtemps attendre.

      A la Saint-Jean d'été de la terrible année 1745, vingt-six personnes, que la famille Lancaster avait convoquées tout exprès, virent tout ce qu'on avait vu avant et virent même davantage. Il y avait cette fois des voitures parmi les troupes ; et tout le monde savait que jamais voitures n'étaient allées ni n'auraient pu aller sur le sommet du Souter Fell. La multitude dépassait l'imagination ; car les troupes s'étendaient sur une longueur d'un demi-mille et elles marchèrent rapidement jusqu'à ce que, marchant encore, la nuit les cachât. L'aspect de ces spectres n'avait rien de vaporeux ni d'indistinct. Ils semblaient si véritables que quelques-uns des spectateurs allèrent, le lendemain matin, sur la montagne, pour rechercher les traces des sabots des chevaux ; ce fut avec épouvante qu'ils constatèrent l'absence de toutes traces dans la bruyère et sur l'herbe. Les témoins de cette aventure la racontèrent devant un magistrat, sous le sceau du serment; et le pays tout entier fit des prévisions effroyables au sujet de la révolte écossaise qui allait éclater.

      On sait maintenant que deux autres personnes avaient eu quelque vision du même genre dans l'intervalle qui sépara ces deux événements – ce fut en 1743 – mais elles l'avaient cachée afin de se soustraire aux injures dont leurs voisins avaient été l'objet. M. Wren, de Wilton Hall, et son garçon de ferme virent, un soir d'été, un homme et un chien sur la montagne, qui poursuivaient des chevaux le long d'une pente si escarpée qu'un cheval n'y pouvait pour ainsi dire pas mettre le pied. Ils allaient à une prodigieuse allure et ils disparurent si rapidement sur le versant sud de la colline que M. Wren et son domestique s'y rendirent le lendemain matin pour rechercher le corps de l'homme qui avait certainement dû se tuer. D'homme, de cheval, de chien, ils ne trouvèrent pas la moindre trace ; ils redescendirent et se tinrent coi.

      Lorsque. enfin, ils parlèrent, ce leur fut une maigre consolation que de partager avec les vingt-six camarades, qui avaient juré, le ridicule où on les tint.

      Quant à l'explication de ce phénomène, l'éditeur du Lonsdale Magazine déclara (vol. II, p. 313) que l'on découvrit que le jour de la Saint-Jean d'été de 1745, les rebelles « manœuvraient sur la côte ouest d'Ecosse et que leurs mouvements avaient été réfléchis par quelque vapeur transparente, semblable à la Fata Morgana ». Ce n'est là qu'une bien pauvre explication ; mais c'est, à notre connaissance, la seule qu'on ait pu donner jusqu'à ce jour. Quoi qu'il en soit, ces faits en amenèrent beaucoup d'autres ; comme, par exemple, la marche spectrale du même genre, qui fut vue dans le Leicestershire en 1707, et comme la tradition de la marche des armées sur Helvellyn, à la veille de la bataille de Marston Moor. »

      On cite d'autres exemples dans lesquels des troupeaux de moutons spectraux ont été vus sur certaines routes, et il y a naturellement diverses histoires allemandes de cavalcades fantomatiques de chasseurs et de voleurs.

      A ces derniers cas – comme cela arrive si souvent clans la recherche des phénomènes occultes – il y a plusieurs causes possibles, dont chacune pourrait expliquer les événements observés, mais en l'absence de plus amples informations, il n'est guère permis de faire plus que de deviner laquelle de ces causes possibles est entrée en jeu dans tel ou tel cas déterminé.

      L'explication que l'on propose d'habitude (chaque fois que l'aventure tout entière n'est pas tournée en ridicule et traitée de mensonge) est que ce que l'on voit est une réflexion par mirage des mouvements d'un vrai corps de troupes, évoluant à une distance considérable. J'ai vu, moi-même, à plusieurs reprises, le mirage ordinaire et sais par conséquent quelque chose de son extraordinaire pouvoir d'illusion ; mais il me semble que nous aurions besoin de découvrir une variété de mirage entièrement nouvelle, tout à fait différente de celle que connaît actuellement la science, pour expliquer ces histoires d'armées fantômes, dont certaines défilent à quelques mètres seulement du spectateur.

      Il se pourrait que ce fussent là tout d'abord, – comme cela semble être le cas pour la vision de Westphalie que je viens de rapporter – de simples phénomènes de prévisions sur une gigantesque échelle, mais organisés par qui, et dans quel but ? Voilà qui est malaisé à deviner.

      Ils peuvent souvent encore appartenir au passé et non pas à l'avenir et être, en somme, la réflexion de scènes empruntées aux clichés âkâshiques – bien qu'ici encore, la raison et la méthode d'une réflexion semblable ne soient pas bien claires.

      Il y a de nombreuses tribus d'esprits de la nature qui seraient parfaitement capables, si pour quelque raison ils le voulaient, de produire de pareilles apparences grâce à leur merveilleux pouvoir de magie (voyez Le Plan astral), et de tels phénomènes répondraient admirablement à ce plaisir qu'ils éprouvent à mystifier et à confondre les êtres humains. Parfois peut-être aussi leur intention est bonne, et par un avertissement affectueux ils préviennent leurs amis des événements qu'ils savent devoir bientôt se produire. Il semble qu'une explication de ce genre constituerait la méthode la plus raisonnable d'expliquer la série de phénomènes extraordinaires décrits par Mlle Martineau – étant admis toutefois que l'on peut avoir foi dans les histoires qu'on lui a racontées.

      Une autre explication possible serait que, dans certains cas, ce qui a été pris pour des soldats était simplement les esprits de la nature eux-mêmes, au cours de certaines de ces évolutions ordonnées qu'ils aiment tant, encore que l'on doive reconnaître que ces évolutions se produisent rarement sous un aspect qui pourrait les faire prendre – si ce n'est par les plus ignorants – pour des manœuvres militaires.

      Il est probable que, dans la plupart des circonstances, les troupeaux d'animaux ne sont pas autre chose que des clichés âkâshiques, mais il y a des cas où, comme pour les chasseurs maudits de l'histoire allemande, ces souvenirs appartiennent à une catégorie tout à fait différente de phénomènes, complètement en dehors de notre sujet. Ceux qui s'occupent d'occultisme savent bien que les circonstances qui entourent une scène de terreur ou de passion intense – telle qu'un meurtre exceptionnellement horrible – peuvent être à l'occasion reproduites sous une forme dont un très superficiel développement de la faculté psychique permet de se rendre compte, et il est arrivé quelquefois que divers animaux faisaient partie de l'entourage du drame, et qu'ils ont été aussi, en conséquence, reproduits périodiquement par l'action de la conscience coupable du meurtrier (Voyez Le Plan astral, p. 130).

      Il est probable que l'on peut en général ranger dans cette catégorie tout fondement ou tout fait qui se trouve à la base de ces diverses histoires de cavaliers et de chasseurs fantômes. C'est encore là, évidemment, l'explication de certaines de ces armées de spectres, comme par exemple cette reproduction de la bataille de Edgehill qui semble avoir eu lieu à diverses reprises pendant quelques mois après le combat véritable, ainsi que l'affirmèrent un juge de paix, un prêtre et divers autres témoins oculaires, dans une curieuse brochure contemporaine intitulée : Prodigious Noises of War and Battle, at Edggehill, near Keinton, in Northamptonshire [Note : Bruits prodigieux de guerre et de bataille à Edgehill, près de Keinton, en Northamptonshire.].

      D'après cet écrit, un certain nombre d'officiers étudièrent ce cas à l'époque, et ils reconnurent nettement beaucoup des personnages fantômes qu'ils virent. C'est là très certainement un exemple du pouvoir terrible qu'ont de se reproduire les passions indomptées de l'homme, et de provoquer, de quelque manière étrange, une sorte de matérialisation de leur souvenir.

      Il est clair, dans certains cas, que les troupeaux que l'on a vus ont simplement été des hordes d'élémentals artificiels malpropres, prenant cette forme afin de pouvoir se repaître des émanations nauséabondes de lieux particulièrement épouvantables, tels que l'emplacement de potences. Nous trouvons un exemple d'un cas de cette espèce dans les célèbres gyb ghosts ou fantômes du gibet, et qui est reconté dans More glimpses of the World unseen [Editeur : Nouvelles échappées dans le Monde invisible.] (p. 109) ; ces fantômes, dit-on, sont vus maintes et maintes fois sous l'aspect de troupeaux, de créatures difformes et ressemblant à des porcs, qui s'agitent, fouillent la terre et se battent chaque nuit, sur l'emplacement de cet odieux appareil de crime. Mais ces visions appartiennent plutôt au domaine des apparitions qu'à celui de la clairvoyance.




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