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Le Christianisme ésotérique

ou Les Mystères mineurs
Annie Besant
© France-Spiritualités™






CHAPITRE VII – LA RÉDEMPTION (1/2)

Nous allons étudier maintenant certains aspects de la Vie du Christ, tels que nous les présentent les doctrines Chrétiennes. Dans les enseignements exotériques, ils ne semblent se rapporter qu'à la Personne du Christ ; dans les enseignements ésotériques, ils s'appliquent assurément à Lui, puisque, dans leur sens primaire, le plus étendu et le plus profond, ils font partie des modes d'action du Logos, mais ne sont présents que par reflet dans le Christ, et par suite dans toute Ame-Christ qui suit le chemin de la Croix ; étudiés sous ce jour, ils apparaîtront profondément vrais ; sous leur forme exotérique, au contraire, ils déroutent souvent l'intelligence et froissent les sentiments.

      La doctrine de la Rédemption vient en première ligne. Non seulement elle a provoqué des attaques acharnées venant du dehors, mais encore elle a fait le tourment, au sein du Christianisme, de bien des consciences sensibles. Certains esprits profondément Chrétiens appartenant à la seconde moitié du dix-neuvième siècle, ont été torturés par leurs doutes concernant cette doctrine de l'Eglise, il se sont efforcés de l'envisager et de la présenter sous une forme qui atténue ou rend acceptables, par des explications, les notions plus naïves basées sur une interprétation inintelligente de quelques textes extrêmement mystiques. Il faudrait ici, plus peut-être que partout ailleurs, se rappeler cet avertissement de saint Pierre (212) : ... Paul, notre bien-aimé frère ; vous l'a aussi écrit, selon la sagesse qui lui a été donnée comme il le dit, d'ailleurs, dans toutes les lettres où il aborde ces sujets, lettres qui, en certains passages, sont difficiles à comprendre et que des personnes ignorantes et mal affermies tordent aussi les autres Ecritures. Car les textes qui nous parlent de l'identité du Christ avec les hommes Ses frères ont été tordus de manière à Le montrer substitué juridiquement à ceux-ci ; on y a vu, par suite, une manière d'éviter les conséquences du péché, au lieu d'un encouragement à la vertu.

      Suivant l'enseignement généralement donné, dans l'Eglise Primitive, au sujet de la Rédemption, Christ, Représentant de l'Humanité, brava et vainquit Satan, représentant des Puissances Ténébreuses, qui retenait l'humanité en esclavage, lui arracha sa captive et la remit en liberté. Petit à petit, à mesure que les docteurs Chrétiens perdaient le sentiment des vérités spirituelles et qu'ils altéraient, par leur intolérance et leur dureté croissantes, l'idée du Père aimant et pur dont parlait le Christ, ils Le montrèrent irrité contre l'homme que Christ ne sauvait plus désormais des liens du mal, mais bien de la colère Divine. Puis des expressions juridiques se glissèrent dans les textes et matérialisèrent encore une idée jadis spirituelle – jusqu'à ce que le plan de la rédemption fût esquissé, pour la défense de l'homme. – « Ce fut Anselme, dans son grand ouvrage, Cur deus Homo, qui donna un corps à l'idée du plan de la rédemption, et la doctrine qui avait lentement grandi dans la théologie Chrétienne reçut désormais le sceau de l'Eglise. A l'époque de la Réforme, les Catholiques Romains et les Protestants voyaient, les uns et les autres, dans la rédemption opérée par le Christ, un remplacement et une substitution ; ils sont d'accord sur ce point. Je préfère laisser la parole aux théologiens Chrétiens ; ils exposeront eux-mêmes les caractères de la rédemption... D'après Luther : Christ a véritablement et effectivement éprouvé, pour toute l'humanité, la colère de Dieu, la malédiction et la mort. C'est à la colère, dit Flavel, à la colère non mitigée d'un Dieu infini, aux tortures même de l'enfer, que Christ a été livré, et cela par la main de son propre père. Suivant l'homélie Anglicane : Le péché arrache Dieu du ciel pour lui faire subir les horreurs et les souffrances de la mort. L'homme, brandon de l'enfer et esclave du diable, fut racheté par la mort de son fils unique et bien-aimé ; l'ardeur de Son courroux – Son courroux ardent – ne pouvait être apaisé que par Jésus, tant Lui étaient agréables le sacrifice et l'oblation de la vie de son fils. Edwards, en esprit logique, comprit toute l'injustice qu'il y avait à ce que le péché fût deux fois puni, et les peines de l'enfer, punition du péché, deux fois infligées – d'abord à Jésus, remplaçant de l'humanité – puis à une partie de l'humanité regardée comme perdue. Aussi Edwards se voit-il forcé, et la plupart des Calvinistes avec lui, de réserver la rédemption pour les élus seuls ; suivant son expression, Christ n'a pas porté les péchés du monde, mais ceux des élus, il a souffert non pour le monde, mais pour ceux que tu m'as donnés. Edwards adhère néanmoins à l'idée de la substitution et rejette la rédemption universelle par la raison même que la meilleure manière de prouver que le Christ n'est mort pour personne – dans le sens où les Chrétiens l'ont compris jusqu'à présent – est de croire qu'il est mort pour tous. Christ, déclare-t-il, a subi la colère de Dieu, pour les péchés des hommes. Dieu a fait tomber sur Christ sa colère et Christ a subi les souffrances de l'enfer méritées par les péchés des hommes. Owen regarde les souffrances de Christ comme une large et précieuse compensation offerte à la justice de Dieu pour tous les péchés des élus, et dit que Christ subit la même punition qui les attendait infailliblement (213).

      Pour montrer que ces doctrines continuent à être prêchées dans les églises, j'ajoutais :

      « Stroud fait boire à Christ la coupe de la colère divine. Suivant Jenkins, Il a souffert comme s'Il eût été désavoué, réprouvé et abandonné de Dieu. Dwight considère qu'Il a subi la haine et le mépris de Dieu. Suivant l'évêque Jeune, quand l'homme eut été jusqu'au bout dans le mal, Christ eut pis encore à souffrir : Il tomba dans les mains de son père. Les nuages de la colère divine – dit l'archevêque Thomson dans un sermon – s'amassèrent sur toute la race humaine, mais l'orage ne fondit que sur Jésus. Il s'attira pour nous la malédiction et la colère. Liddon partage cette manière de voir : Les apôtres, dit-il, nous enseignent que l'humanité est en esclavage et que Christ paie sur la croix leur rançon. Christ crucifié se dévoue et se fait maudire volontairement. Liddon va jusqu'à parler du degré précis d'ignominie et de souffrance exigé pour la rédemption, et dit que la victime divine paya au-delà de ce qui était nécessaire (214). »

      Telles sont les opinions contre lesquelles s'élève le docteur Mc Leod Campbell – un homme érudit et profondément religieux – dans son ouvrage bien connu, On the Atonement, livre rempli de pensées vraies et belles. F. D. Maurice, et d'autres Chrétiens encore, se sont efforcés de délivrer le Christianisme du fardeau d'une doctrine aussi contraire à toute notion vraie concernant les relations entre l'homme et Dieu.

      Il n'en est pas moins vrai qu'en donnant un regard en arrière aux effets produits par cette doctrine, nous constatons que la croyance en elle, même sous sa forme juridique – et pour nous naïvement exotérique – accompagne parfois, chez les Chrétiens, un développement moral extrêmement avancé ; que certains Chrétiens et certaines Chrétiennes admirables y ont puisé leur force, leur inspiration et leur paix.

      Il serait injuste de ne pas reconnaître le fait. Or, quand un fait se présente à nous, d'apparence surprenante et anormale, il est bon de s'y arrêter et de chercher à le comprendre. Si cette doctrine ne renfermait que ce qu'y voient ses adversaires, tant dans les Eglises qu'au dehors – si, dans sa véritable signification, elle était aussi répulsive pour la conscience et l'intelligence qu'elle l'est pour beaucoup de Chrétiens réfléchis, elle n'eût pas, certainement, exercé sur la pensée et sur le cœur des hommes une fascination irrésistible, ni fait naître tant d'actes d'abnégation héroïque – tant d'exemples de renoncement profondément touchants, en faveur de l'humanité. Il doit y avoir, dans cette doctrine, quelque chose de plus que ce qu'on voit à la surface – un principe profond dont la vie a nourri ceux qu'elle a inspirés ; si nous l'étudions comme faisant partie des Mystères Mineurs, nous découvrons la vie cachée, inconsciemment absorbée par ces natures d'élite, par ces âmes dont l'union avec la vie était si étroite que la forme dont elle se voile ne les arrêtait pas.

      Envisageons cette doctrine comme un des Mystères Mineurs et nous éprouverons, en l'étudiant, le sentiment que, pour la pénétrer, il faut un certain degré de développement spirituel – un certain éveil de la vision interne. Pour la bien comprendre, il est nécessaire que son esprit ait déjà commencé à grandir dans notre vie, et ceux-là seuls qui se font une idée pratique de ce que peut signifier le renoncement seront capables d'entrevoir le sens de l'enseignement ésotérique, quand il montre, dans cette doctrine, la manifestation typique de la Loi du Sacrifice. Nous ne saurions la comprendre dans son application au Christ, sans y voir une manifestation particulière d'une loi universelle – l'image ici-bas du Modèle qui est là-haut – nous montrant, dans une vie humaine concrète, ce que signifie le sacrifice.

      La Loi du Sacrifice est au fond de notre système solaire comme de tous les autres ; elle est la base de tous les univers ; elle est la racine de l'évolution et seule la rend intelligible ; dans la doctrine de la Rédemption, elle prend une forme concrète, se personnifiant dans les hommes arrivés à un certain degré de développement spirituel qui leur permet de réaliser leur unité avec l'humanité et de devenir – réellement et véritablement – les Sauveurs des hommes.

      Toutes les grandes religions de ce monde ont déclaré que l'univers prenait naissance dans un acte de sacrifice ; toutes ont incorporé l'idée de sacrifice dans leurs rites les plus solennels. Suivant l'Hindouisme, l'aurore de la manifestation est un sacrifice (215) et l'humanité émane d'un sacrifice (216) ; c'est la Divinité qui Se sacrifie (217) ; le sacrifice a pour objet la manifestation ; la Divinité ne peut Se manifester avant Elle (218), l'acte de sacrifice est appelé « l'aurore » de la création.

      La religion de Zoroastre enseignait que, dans L'Existence illimitée, impossible à comprendre et à nommer, un sacrifice fut accompli et que la Divinité manifestée apparut. Ahuramazdâo naquit d'un acte de sacrifice (219).

      Dans la religion Chrétienne la même idée se retrouve dans ces mots – l'Agneau immolé dès la fondation du monde... immolé à l'origine des choses – expression ne pouvant se rapporter qu'à la grande vérité : un monde ne peut être fondé tant que la Divinité n'a pas accompli un acte de sacrifice. Cet acte, dit-il, consiste, pour la Divinité, à Se limiter afin de Se manifester. – « La Loi du Sacrifice devrait peut-être s'appeler plus exactement la Loi de la Manifestation, ou encore la Loi de l'Amour et de la Vie – car partout, dans l'univers, du plus haut au plus bas, elle est la cause de la manifestation et de la vie (220). »

      « Or, en considérant ce monde physique comme étant le plus à notre portée, nous constatons que toute la vie qu'il renferme, tout développement, tout progrès – qu'il s'agisse d'unités ou de groupes – a pour condition un sacrifice continuel. Les minéraux sont sacrifiés aux végétaux – les végétaux aux animaux – et les uns et les autres à l'homme – l'homme à ses semblables – jusqu'à ce qu'enfin les formes supérieures se désagrègent de nouveau et viennent renforcer de leurs éléments constitutifs le règne le plus bas. Les sacrifices se succèdent d'une manière ininterrompue, du plus bas au plus haut, et le progrès n'a pour signe essentiel que le sacrifice, d'abord involontaire et imposé, devient volontaire et librement accepté. Ceux que l'intelligence de l'homme a placés le plus haut – ceux à qui son cœur s'attache le plus sont ces victimes suprêmes – ces âmes de héros qui luttèrent, souffrirent et moururent afin que leur race tirât profit de leurs douleurs. Si le monde est l'œuvre du Logos – si le progrès du monde a pour loi, dans son ensemble comme dans ses détails, le sacrifice, – il faut bien que la Loi du Sacrifice se rattache à la nature même du Logos et qu'elle ait sa racine dans la Nature Divine. Un instant de réflexion nous montrera ensuite que l'existence d'un monde, d'un univers, n'est possible qu'à une seule condition : il faut que l'Existence Unique Se soumette à des restrictions et rende ainsi la manifestation possible ; il faut que le Logos Lui-même soit ce Dieu volontairement limité – limité pour Se manifester – manifesté pour amener l'univers à l'existence. Une limitation volontaire et une manifestation semblable ne peuvent être qu'un acte suprême de sacrifice ; aussi, comment s'étonner que partout le monde porte la marque de sa naissance et que la Loi du Sacrifice soit la loi de l'être – la loi des vies filiales.

      Cette limitation volontaire étant un acte de sacrifice qui a pour but d'appeler à l'existence des vies individuelles et de leur faire partager la béatitude Divine, elle est, bien véritablement, un acte de substitution – un acte accompli pour l'amour d'autrui. Aussi – comme nous l'avons déjà montré, le progrès a-t-il pour signe le sacrifice devenu volontaire et librement consenti et nous reconnaissons que l'humanité est parvenue à sa perfection dans l'homme qui se donne pour ses semblables et, au prix de sa propre souffrance, acquiert pour sa race quelque avantage sublime.

      C'est ici, dans ces régions transcendantes, que se trouve la vérité essentielle du sacrifice pour autrui. Ce sacrifice a été présenté d'une manière qui le dégrade et le fausse – mais la vérité spirituelle qui en est l'âme nous le rend indestructible et éternel ; il est la source d'où jaillit l'énergie spirituelle qui – sous mille formes et de mille manières – rachète le monde au péché et le fait rentrer dans la maison paternelle – en Dieu (221). »

      Quand le Logos quitte le Sein du Père – en ce jour où Il est dit être engendré (222) – à l'aurore du Jour de la Création ou de la Manifestation – quand, par Lui, Dieu fait les mondes (223) – le Logos Se circonscrit volontairement Lui-même – façonne en quelque sorte une sphère enveloppant la Vie Divine – apparaît comme un orbe Divinement radieux, la Substance Divine ou Esprit étant à l'intérieur et la limitation, ou Matière, à l'extérieur. Ce voile matériel rend possible la naissance du Logos : c'est Marie, la Mère du monde, nécessaire pour que l'Eternel puisse Se manifester dans les bornes du temps – Se manifester pour former les mondes.

      C'est dans cette circonscription ou limitation que consiste l'acte de sacrifice, acte volontaire accompli par amour, afin que de Lui d'autres vies puissent naître. Une manifestation semblable a été considérée comme une mort, car, auprès de l'existence inimaginable de Dieu en Lui-même, un tel emprisonnement dans la matière peut véritablement s'appeler ainsi. Elle a été regardée, nous l'avons vu plus haut, comme une crucifixion au sein de la matière et, représentée de cette façon. Telle est la véritable origine du symbole de la croix – qu'il s'agisse de la croix dite de forme grecque, symbolisant l'action vivifiante exercée par le Saint-Esprit sur la matière, ou de la croix dite latine, représentant l'Homme Céleste – le Christ Supérieur (224).

      « En remontant jusque dans la nuit des temps, pour y rechercher les origines du symbolisme de la croix Latine, les investigateurs s'attendaient à voir disparaître la figure et subsister seul l'emblème cruciforme qu'ils supposaient plus ancien ; or, il arriva précisément le contraire, et ils constatèrent avec surprise que la croix finit par disparaître, laissant isolée la figure aux bras étendus. Celle-ci cesse d'impliquer aucune idée de souffrance ou de chagrin – bien qu'elle parle de sacrifice ; elle est plutôt, maintenant, le symbole de la joie la plus pure qui puisse se trouver dans le monde, la joie de donner librement, car elle représente l'Homme Divin, debout dans l'espace, les bras étendus pour bénir, répandant Ses dons sur l'humanité entière, Se prodiguant Lui-même dans toutes les directions, descendant dans cette « mer épaisse » de matière où Il Se laisse enserrer, enfermer, emprisonner, afin que, par cette descente, nous puissions être appelés à l'existence (225). »

      Ce sacrifice est perpétuel, car, dans cet univers infiniment varié, il n'est pas de forme qui ne recouvre cette vie et ne l'ait pour âme : c'est le « Cœur du Silence » du Rituel Egyptien, le « Dieu Caché ». Ce sacrifice est le secret de l'évolution. La Vie Divine, emprisonnée dans une forme, exerce vers l'extérieur une pression constante, afin que la forme puisse se dilater – mais cette pression est douce, de peur que la forme ne se brise avant d'avoir atteint la limite extrême d'expansion dont elle est susceptible. Avec une patience, une prudence, un tact infinis, l'Etre Divin maintient la pression qui dilate, sans mettre en jeu une puissance qui pourrait détruire. Dans toute forme – dans le minéral, dans le végétal, dans l'homme, cette énergie expansive du Logos agit sans cesse. Telle est la force évolutive – la vie qui habite les formes et les fait progresser ; la science l'entrevoit mais en ignore l'origine. Le botaniste nous parle d'une énergie qui réside dans la plante et sans cesse la fait croître ; il ignore comment, il ignore pourquoi ; il se borne à nommer cette énergie la vis a fronte, parce qu'il constate sa présence ou plutôt ses résultats. Elle existe dans d'autres formes tout comme dans le monde végétal et les rend de plus en plus aptes à exprimer la vie qu'elles contiennent. Une forme quelconque atteint-elle la limite du développement dont elle est susceptible, ne présente-t-elle plus aucun avantage à son âme – ce germe du Logos au-dessus duquel Il plane – Il retire alors Son énergie, et la forme se désagrège : c'est ce que nous appelons la mort et sa décomposition. Mais l'âme est auprès de Lui ; Il façonne pour elle une forme nouvelle, et la mort de l'ancienne est la naissance de l'âme à une vie plus large. Si nous voyions par les yeux de l'Esprit au lieu de voir par les yeux de la chair, nous ne pleurerions pas sur une forme – ce n'est qu'un cadavre restituant les éléments dont il a été bâti – mais nous verrions, avec joie, la vie en progrès passer dans une forme plus haute, pour développer sous l'action d'un processus invariable les forces encore latentes en elle.

      Ce sacrifice perpétuel du Logos permet à toutes les vies d'exister ; il est le principe vivant qui permet l'éternel devenir de l'univers. Cette vie est Une mais elle revêt des formes innombrables qu'elle tend à réunir en maîtrisant avec douceur leur résistance. Par là elle est une force d'unification (226) qui permet aux vies séparées de devenir graduellement conscientes de leur unité ; elle tend à développer dans chacun une soi-conscience qui finira par se reconnaître une avec toutes les autres, comme elle reconnaîtra l'Unité et la divinité de sa racine.

      Tel est le grand – l'incessant sacrifice. On voit qu'il consiste en une effusion de Vie, déterminée par l'Amoureffusion volontaire et joyeuse de Lui-même, afin de créer d'autres centres individuels. C'est là la joie de ton maître (227), dans laquelle entre le fidèle serviteur ; et ces mots sont suivis par la déclaration significative que – dans les enfants et dans les hommes secourus ou négligés – Il avait eu faim et soif, qu'Il avait été malade, étranger, prisonnier. Pour l'Esprit libéré de toute entrave, se donner est une joie, et il se sent vivre d'une manière d'autant plus intense que sa vie se répand plus généreusement. Plus il donne, plus Il se développe – car la croissance de la vie a pour loi qu'elle augmente en se dépensant et non pas en empruntant au-dehors – en donnant et non en prenant. Le Sacrifice est donc essentiellement une cause de joie. Le Logos

      Se répand au-dehors pour créer un monde et – voyant le travail de Son âme – Il est satisfait (228).

      Le mot a pourtant fini par impliquer une idée de douleur. Tout rite de sacrifice religieux présente un élément de souffrance – quand ce ne serait qu'une perte légère éprouvée par l'homme qui sacrifie. Il est bon de comprendre comment l'expression de « Sacrifice » est arrivée à évoquer distinctement une idée de souffrance.

      Nous en trouvons l'explication en nous plaçant au point de vue, non plus de la Vie qui se manifeste, mais des formes qu'elle revêt – et en envisageant la question du sacrifice comme elle apparaît, vue du côté des formes. Se donner est la vie même de la Vie – mais prendre est la vie ou la conservation de la forme ; car la forme s'use par l'action ; elle diminue par l'effort ; pour continuer à exister, elle est obligée de prendre autour d'elle des éléments nouveaux et de réparer ainsi les pertes qu'elle éprouve ; autrement elle se réduirait et finirait par disparaître. La forme ne saurait se maintenir sans saisir et sans garder, sans assimiler enfin ce qu'elle a saisi ; la condition de son développement est de prendre et d'absorber ce qu'elle trouve à sa portée dans les régions de l'univers qui s'étendent autour d'elle. A mesure que la conscience s'identifie davantage avec la forme et la considère graduellement comme elle-même, le sacrifice prend un aspect pénible. L'homme sent que le don, la cession, la perte de ce qu'il a acquis est incompatible, au fond, avec le maintien de la forme ; aussi la Loi du Sacrifice perd-elle son caractère de joie pour revêtir un caractère douloureux.

      L'homme avait à apprendre, par la destruction continuelle des formes et par les souffrances inséparables de cette destruction, qu'il ne devait pas s'identifier avec les formes passagères et changeantes, mais bien avec la vie, persistante et toujours croissante ; cette leçon, l'homme ne l'a pas seulement reçue de la nature extérieure ; il la doit encore aux enseignements précis des grands Instructeurs qui lui ont donné ses religions.

      Les religions de ce monde permettent de reconnaître quatre grands degrés dans l'enseignement de la Loi du Sacrifice. Tout d'abord l'homme apprend à sacrifier une partie de ses possessions matérielles pour s'assurer une prospérité matérielle plus grande ; il sacrifie, aux hommes sous forme d'aumônes, aux Dieux sous forme d'offrandes ; les Ecritures Hindoue, Zoroastrienne, Hébraïque, que dis-je, toutes les Ecritures du monde nous parlent de ces sacrifices. L'homme renonce à des objets dont il fait cas afin de s'assurer une prospérité future, pour lui-même, sa famille, sa communauté, son peuple. Il requiert par le sacrifice présent un avantage futur. La seconde leçon est un peu plus difficile. Le gain à s'assurer par le sacrifice n'est plus la prospérité physique ni un bien matériel, mais la béatitude céleste. Il faut gagner le ciel et obtenir le bonheur d'outre-tombe ; c'est là que les sacrifices consentis pendant la vie terrestre trouvent leur récompense.

      L'homme fit un grand pas en avant, le jour Où il apprit à renoncer aux objets de sa convoitise physique pour s'assurer dans l'avenir un bien qu'il ne pouvait pas voir et dont il ne pouvait prouver l'existence. Il apprit ainsi à sacrifier le visible à l'invisible et, par là, s'éleva d'un degré sur l'échelle de l'Etre ; car telle est la fascination exercée par les objets visibles et tangibles que le fait, pour un homme, de leur préférer un monde invisible auquel il croit est une preuve d'énergie considérable et de progrès marqué vers la réalisation de ce monde invisible. Que de fois des hommes ont subi le martyre ou bravé la honte – que de fois ils ont appris à porter dans la solitude le fardeau de toutes les souffrances, de toute la détresse, de toutes les humiliations que leurs semblables pouvaient leur infliger ! ils regardent au-delà du tombeau. Assurément, un ardent désir d'obtenir la gloire céleste subsistait encore en eux, mais c'est une [164] très grande chose que de supporter ici-bas la solitude et de n'avoir de compagnons que dans le monde spirituel, de persister dans la vie intérieure quand la vie extérieure n'est qu'une torture sans fin.

      Une troisième leçon reste à apprendre. L'homme constate maintenant qu'il fait partie d'une vie plus vaste ; il consent à se sacrifier pour le bien de tous et acquiert par là la force de reconnaître que le sacrifice est bon – qu'une partie, un fragment, une unité de la Vie Totale, doit se subordonner à l'ensemble. L'homme apprend à bien agir sans se préoccuper de ce qui résultera pour lui-même – à faire son devoir sans penser aux conséquences personnelles – à endurer parce qu'il est bon d'endurer et sans songer à une récompense – à donner parce que l'humanité a droit à ses dons et sans être poussé par l'idée que le Seigneur les lui rendra. L'âme héroïque est dès lors prête à recevoir la quatrième leçon : elle apprend que toutes les possessions du fragment séparé doivent être offertes, l'Esprit n'étant pas en réalité distinct de la Vie Divine mais en faisant partie ; enfin, l'homme se répand au-dehors comme étant un fragment de la Vie Universelle et, dans l'expression de cette Vie, partage la joie de son Seigneur.

      C'est dans les trois premiers stades que le sacrifice présente un caractère pénible. Dans le premier, les souffrances sont minimes ; dans le second, la vie physique et toutes les possessions terrestres peuvent être demandées ; le troisième est la période critique où la croissance et l'évolution de l'âme humaine sont mises à l'épreuve... Car, dans ce stade, le devoir peut exiger tout ce qui semble constituer la vie, et l'homme qui se sent encore un avec la forme, tout en se sachant, en théorie, au-dessus d'elle, voit que tout ce qu'il connaît comme sa vie est exigé de lui. « Si j'en fais l'abandon – se demande-t-il – que va-t-il me rester ? » La conscience elle-même semble devoir sombrer dans ce sacrifice, car il lui faut renoncer à tout ce qu'elle regarde comme réel et, au-delà elle ne voit rien à saisir en échange. Une conviction irrésistible, une voix impérieuse demandent à l'homme d'abandonner sa vie même. Reculer c'est persister dans la vie de la sensation, dans la vie intellectuelle, dans la vie de ce monde. Mais en conservant les joies qu'il n'a pas la résolution d'abandonner, l'homme éprouve un désenchantement constant, des désirs que rien n'assouvit, des regrets sans fin ; il est dégoûté des plaisirs terrestres ; il réalise toute la vérité de cette parole du Christ : Celui qui veut sauver sa vie la perdra (229) ; il voit qu'il n'aime la vie et qu'il ne s'y est cramponné que pour la perdre en réalité. L'homme se décide-t-il, au contraire, à tout risquer pour obéir à la voie impérieuse ; renonce-t-il à son existence ? Alors, dans ce sacrifice, il la retrouve pour la vie éternelle (230) ; il constate en même temps que la vie sacrifiée n'était qu'une mort dans la vie, que tous les objets abandonnés étaient une illusion et qu'il a trouvé la réalité. La détermination à prendre éprouve le métal de l'âme. L'or pur s'échappe seul du creuset flamboyant où la vie a semblé périr, mais où elle a pris naissance. L'homme découvre ensuite, avec joie, que la vie ainsi trouvée est désormais à tous et non point pour le moi séparé, que l'abandon du moi séparé a permis à l'homme de se connaître véritablement lui-même et qu'en sacrifiant les limites qui semblaient être la condition même de la vie, il s'est au fond répandu dans des formes sans nombre, en vertu d'une vie qui ne finit point (231).

      Telle est, dans ses grandes lignes, la loi du Sacrifice ; elle a pour base le Sacrifice fondamental consenti par le Logos – ce Sacrifice dont tous les autres ne seront que des reflets.


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(212)  II St Pierre, III, 15-16.

(213)  Annie Besant, Essay on the Atonement (Essai sur la Rédemption).

(214)  Annie Besant, loc. cit.

(215)  Brihadâranyakopanishat, I, I, 1.

(216)  Bhagavad Gitâ, III 10.

(217)  Brihadâranyakopanishat, I, II, 7.

(218)  Mundakopanishat, II, II, 1.

(219)  Haug, Essais sur les Parsis, pp. 12-14.

(220)  W. Williamson, The Great Law, p. 406.

(221)  Annie Besant, Nineteenth Century, juin 1895, The Atonement.

(222)  Héb., 1, 5.

(223)  Ibid., 2.

(224)  C. W. Leadbeater, The Christian Creed, pp. 74, 76.

(225)  C. W. Leadbeater, op. cit., pp. 76, 77.

(226)  Le mot Atonement, pris dans son sens habituel, signifie expiation et par suite rédemption – mais étymologiquement, At-one-ment, mot qui se trouve ici dans le texte, signifie la réunion d'éléments séparés en un seul. Il n'existe pas en français de mot offrant ce double sens. (N. d. T.)

(227)  St Matthieu, 21, 23, 31-45.

(228)  Esaïe, LIII, 11.

(229)  St Matthieu, XVI, 25.

(230)  St Jean, XII, 25.

(231)  Héb., VII, 16.




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