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Alexandre III, roi de Macédoine, dit Alexandre le Grand

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Buste d'Alexandre le Grand trouvé dans les ruines de Ptolémaïs
Biographie universelle ancienne et moderne

      Alexandre le Grand, fils de Philippe, naquit à Pella, le 6 du mois hécatombœon de la 1ère année de la 106ème olympiade (le 20 septembre 356 avant J.-C.), la nuit même que fut consumé le temple de Diane à Ephèse. Il descendait d'Hercule par son père (1) ; et sa mère, Olympias, fille de Néoptolème, roi d'Epire, était de la race des Æacides. Né avec les dispositions les plus heureuses, dès son enfance il annonça un grand caractère. Les ambassadeurs du roi de Perse étant venus à la cour de Philippe, loin de les questionner sur des frivolités, comme on devait l'attendre d'un enfant, il s'informa de ce qui concernait l'administration de ce royaume, de sa topographie, de ses forces, du caractère du prince régnant ; et, ce qu'il y a de plus remarquable, du nombre des journées de marche de la Macédoine à Suze (2). Comme on le pressait un jour d'entrer en lice pour disputer le prix de la course aux jeux olympiques : « Oui, répondit-il, si j'ai des rois pour concurrents. » Les victoires de Philippe l'attristaient. « Mon père, disait-il aux enfants de son âge, ne me laissera donc rien à faire ? »
      De pareilles dispositions avaient besoin d'être cultivées, et Philippe ne négligea rien pour cela. Il lui donna pour gouverneur Léonidas, parent d'Olympias, connu pour la sévérité de ses mœurs, et, pour sous-gouverneur, Lysimaque d'Acarnanie, à qui l'on attribue les vices que la flatterie développa dans la suite chez ce prince ; mais Aristote fut celui qui prit le plus de part à l'éducation d'Alexandre (3). Le séjour d'une cour étant peu propre aux études sérieuses, le philosophe se retira, avec son élève, dans un lieu consacré aux nymphes, près de Mieza, sur les bords du Strymon. Du temps de Plutarque, on y voyait encore les sièges de pierre sur lesquels s'étaient assis le maître et le disciple, et les allées d'arbres à l'ombre desquels ils s'étaient promenées. Aristote lui fit parcourir tout le cercle des connaissances humaines (4), sans en excepter la médecine, science dont Alexandre eut plusieurs fois occasion de faire usage ; il s'appliqua surtout à l'instruire dans les sciences nécessaires à un souverain, et composa pour lui un traité sur l'art de régner (5), dont on ne saurait trop regretter la perte. Comme la Macédoine était entourée de voisins dangereux, et que le souverain d'un pareil royaume devait être victime de la guerre, s'il ne s'élevait par elle sur les ruines des autres Etats, Aristote chercha à inspirer à Alexandre les vertus guerrières, par de fréquentes lectures de l'Iliade (6). Il prit même le soin de revoir le texte de ce poème ; et cet exemplaire, corrigé par Aristote, était le livre chéri d'Alexandre, qui ne se couchait jamais sans en avoir lu quelques pages (7). Ces études ne lui faisaient pas négliger les exercices du corps, dans lesquels il montrait beaucoup d'adresse. Tout le monde sait comment, jeune encore, il dompta le cheval Bucéphale, que personne n'osait monter.

      Il n'avait que seize ans, lorsque Philippe, obligé de partir pour faire la guerre aux Byzantins, le chargea de gouverner en son absence. Les Médares, sujets des rois de Macédoine, pleins d'un injuste mépris pour sa jeunesse, crurent le moment favorable pour recouvrer leur indépendance. Alexandre prit leur ville (8), les en chassa, et, après l'avoir repeuplée, lui donna le nom d'Alexandropolis. Il fit ensuite des prodiges de valeur à Chéronée (9), où il eut la gloire d'enfoncer le bataillon sacré des Thébains. « Mon fils, lui dit à Philippe, en l'embrassant après la bataille, cherche un autre royaume ; celui que je te laisserai n'est pas assez grand pour toi ! » Cependant la discorde survint dans la maison de Philippe, lorsque ce prince répudia Olympias pour épouser Cléopâtre. Alexandre ayant pris la défense de sa mère, de vives querelles s'élevèrent entre le père et le fils. Dans un accès de colère, Philippe fut sur le point de tuer Alexandre, qui, pour se soustraire à son ressentiment, se retira en Epire avec Olympias (10) ; mais il obtint bientôt son pardon, et revint auprès de Philippe. Peu de temps après, il marcha contre les Triballes avec son père, et lui sauva la vie, en le couvrant de son bouclier, dans une mêlée.
      Philippe, nommé généralissime des Grecs, se préparait à porter la guerre dans les Etats du roi de Perse, lorsqu'il fut assassiné en l'an 337 avant J.-C. Alexandre, qui n'avait pas encore vingt ans, monta sur le trône, fit punir quelques-uns de ceux qui avaient trempé dans l'assassinat de son père (11), se rendit ensuite dans le Péloponèse, et, ayant rassemblé les Grecs, se fit décerner le commandement général pour l'expédition de Perse (12). De retour en Macédoine, il apprit que les Illyriens et les Triballes (13) faisaient quelques mouvements hostiles, et, ne voulant laisser derrière lui aucun sujet d'inquiétude, il marcha contre ces peuples ; mais les Thraces, dont il fallait traverser le pays, s'opposèrent à son passage (14). Alexandre les défit, entra chez les Triballes, et, après les avoir vaincus, traverse de nuit le Danube (15), sans y jeter de pont, court attaquer les Gètes, chez qui s'était retiré le roi des Triballes, ravage leur pays, répand partout la terreur, et revient en Illyrie, où il n'éprouve guère plus de résistance (16). Le bruit de sa mort s'étant alors répandu dans la Grèce, les Thébains, qui frémissaient au nom d'un maître, prirent les armes, et les Athéniens, excités par Démosthène, semblaient disposés à se joindre à eux (17). Alexandre, ne voulant pas laisser à ces peuples le temps de combiner leurs efforts, revint sur ses pas, et envahit la Béotie. « Marchons d'abord contre Thèbes, dit-il à ses soldats, et, lorsque nous aurons soumis cette ville orgueilleuse, nous forcerons Démosthène, qui m'appelle un enfant, à voir un homme dans les murs d'Athènes. » Arrivé aux portes de Thèbes, il invita les habitants à se soumettre, espérant qu'ils changeraient de sentiments à l'aspect des maux près de fondre sur eux ; mais ils prirent sa modération pour de la crainte, et l'attaquèrent eux-mêmes. Alexandre, les ayant défaits, prit et rasa leur ville. 6000 habitants furent passés au fil de l'épée, et 50.000 réduits en esclavage ; les prêtres seuls conservèrent la vie et la liberté ; Alexandre fit aussi épargner la famille de Pindare, et la maison où ce poète était né fut la seule que l'on n'abattit pas. Cette sévérité frappa de terreur le reste de la Grèce, et, dès lors, les partisans d'Alexandre osèrent seuls se montrer. Les historiens rapportent que ce prince eut toujours devant les yeux les malheurs des Thébains, et, lorsque, dans la suite, il éprouva quelque revers, il l'attribua chaque fois à sa cruauté envers ce malheureux peuple (18). Les Athéniens n'éprouvèrent pas un sort aussi rigoureux : il se borna à leur demander l'exil de Charimède, l'un des orateurs les plus acharnés contre lui. On attribua cette indulgence à son amour pour la gloire, qui lui faisait ménager une nation dont les écrivains étaient les organes de la renommée (19). Se disposant à passer en Asie, il nomma Antipater son lieutenant en Europe (20), et se rendit à Corinthe, où, dans une assemblée générale des peuples de la Grèce, sa qualité de commandant suprême fut confirmée (21).
      Il tint à Ægé un grand conseil de guerre, où l'invasion de l'Asie fut définitivement arrêtée, et il partit au printemps, 334 ans avant J.-C., avec 50.000 hommes de pied et 5000 chevaux (22). Alexandre était alors âgé de vingt-deux ans. Il mit vingt jours pour arriver à Sestos, où il traversa l'Hellespont. Parvenu à Ilium, il offrit un sacrifice à Minerve, oignit d'huile le cippe du tombeau d'Achille, et courut nu autour de ce monument, avec ses amis. Il le couronna ensuite de fleurs, et félicita Achille d'avoir eu, pendant sa vie, un ami comme Patrocle, et, après sa mort, un chantre tel qu'Homère. Il fit aussi des sacrifices aux mânes de Priam. Descendant d'Achille par sa mère, et combattant comme ce héros pour détruire un empire asiatique, il voulut conjurer la haine dont il pensait que l'ombre du monarque troyen devait être animée contre lui. En approchant du Granique, il apprit que plusieurs satrapes du roi de Perse l'attendaient de l'autre côté du fleuve avec 20.000 hommes d'infanterie et un pareil nombre de cavaliers. Parménion était d'avis de ne traverser le fleuve que le lendemain, dans l'espérance que, pendant la nuit, les ennemis se disperseraient. « Il serait honteux, repartit Alexandre, qu'après avoir traversé si facilement l'Hellespont, nous fussions arrêtés par un ruisseau. » Il prend aussitôt le commandement de l'aile droite, qu'il fait entrer dans le fleuve ; et, après avoir mis en fuite les barbares sur ce point, il court au secours de l'aile gauche, repoussée par Memnon de Rhodes, le plus expérimenté des généraux de Darius. Apercevant Mithridate, gendre de Darius, qui s'avançait à la tête d'une troupe de cavaliers, il pousse son cheval contre lui, et le tue d'un coup de lance. Au même instant, Rhœsacès vient l'attaquer par devant, et Spithridate, par derrière ; Rhœsacès, d'un coup de cimeterre, abat une partie de son casque, mais Alexandre le renverse d'un coup de lance, et Clitus coupe le bras de Spithridate, au moment où il le levait pour frapper Alexandre. Les Macédoniens, excités par l'exemple de tant de bravoure, mirent en fuite la cavalerie persane, et toute l'armée traversa le fleuve sans obstacle. Il ne restait plus que les Grecs à la solde du roi de Perse, qui, formés en phalange, se préparaient à se défendre. On les attaqua en même temps avec l'infanterie et la cavalerie ; ils furent taillés en pièces, à l'exception de 2000, que l'on envoya dans la Macédoine comme esclaves (23). Alexandre fit faire des obsèques magnifiques aux Macédoniens qui avaient péri, et accorda des privilèges à leurs pères et à leurs enfants. Il envoya aux Athéniens trente armures perses, pour être placées dans le temple de Minerve, avec cette inscription : Dépouilles enlevées aux barbares de l'Asie, par Alexandre, fils de Philippe, et les Grecs, à l'exception des Lacédémoniens. La plupart des villes de l'Asie Mineure, et Sardes elle-même, qui en était le boulevard, ouvrirent leurs portes au vainqueur. Milet et Halicarnasse firent plus de résistance (24). Ce fut après ces conquêtes qu'Alexandre détruisit lui-même sa flotte, qui lui était devenue inutile, et qui, malgré de grandes dépenses, restait inférieure à celle des Perses. Etant à Ephèse, il y rétablit la démocratie, ainsi que dans toutes les villes grecques de l'Asie Mineure. A Gordium, il voulut voir le nœud connu sous le nom de nœud gordien ; il était si difficile à délier, que l'empire de l'Asie était promis, par les destins, à celui qui y parviendrait ; Alexandre, n'ayant pu en venir à bout, le coupa avec son épée. Il conquit la Lycie, l'Ionie, la Carie, la Pamphylie, la Cappadoce, en moins de temps qu'un autre n'en eût mis à les parcourir (25) ; mais, s'étant baigné, tout couvert de sueur, dans le Cydnus (26), il fut arrêté un moment par une dangereuse maladie. Tout le monde désespéra de sa guérison, à l'exception du médecin Philippe. Ce fut dans cette circonstance qu'Alexandre montra tout l'héroïsme de son caractère. Au moment où Philippe allait lui présenter un breuvage, ce prince reçoit une lettre de Parménion, annonçant que, gagné par Darius, Philippe doit empoisonner son maître (27). Alexandre remet la lettre à son médecin, et, en même temps, il avale le breuvage salutaire. Cette noble confiance fut suivie d'une prompte guérison.
      A peine rétabli, Alexandre s'avança vers les défilés de la Cilicie. La mort de Memnon venait de le débarrasser d'un adversaire dangereux ; et Darius, qui n'aurait jamais dû quitter les plaines de l'Assyrie (28), eut l'imprudence de s'engager dans un pays montagneux, et vint camper avec 300.000 hommes (29) à Issus, entre la mer et les montagnes. Alexandre s'étant présenté aussitôt pour le combattre, Darius fut obligé de ranger ses troupes sur ce champ de bataille resserré, où l'immense supériorité du nombre ne fut pour lui qu'une cause d'embarras et de confusion (30). Alexandre, méprisant un tel ennemi, ne craignit pas d'étendre sa ligne de bataille depuis la mer jusqu'aux montagnes (31). Ses deux ailes étaient composées de soldats d'élite ; se plaçant lui-même à la droite, il renverse l'aile gauche des ennemis, où était Darius (32), la met en fuite, poursuit le roi de Perse, et revient sur ses pas au secours de Parménion qui, à la tête de l'aile gauche, luttait difficilement contre 50.000 Grecs à la solde du roi de Perse. Rien ne put résister à la phalange macédonienne, encouragée par la présence d'Alexandre qui, malgré une blessure à la cuisse, se portait partout où le péril était le plus grand. Les Grecs auxiliaires, pris à dos, furent taillés en pièces, et cette victoire fit tomber entre les mains d'Alexandre les trésors (33), ainsi que la mère, la femme et les enfants de Darius, qu'il traita avec une extrême bonté. Il ne poursuivit point ce prince qui s'était enfui vers l'Euphrate ; et, voulant lui ôter toute communication avec la mer (34), il entra dans la Celé-Syrie et dans la Phénicie, où il reçut des lettres du roi de Perse, qui lui demandait sa famille prisonnière, et lui témoignait le désir de faire la paix. Alexandre répondit à Darius que, s'il voulait venir le trouver, non seulement il lui rendrait sans rançon sa mère, sa femme et ses enfants, mais encore son royaume : une pareille réponse ne pouvait point avoir de résultat (35). La victoire d'Issus ouvrait tous les passages aux Macédoniens ; Alexandre envoya à Damas un détachement qui se saisit du trésor royal de Perse (36), et il marcha en personne pour s'assurer des villes maritimes le long de la Méditerranée. Toutes celles de la Phénicie se rendirent, à l'exception de Tyr, qui, fière de sa position au milieu de la mer, forma la résolution de se défendre. Alexandre en fit le siège ; et, surmontant des difficultés incroyables, il réunit au continent, par une chaussée, l'île dans laquelle cette ville était située. Plusieurs fois les assiégés et la mer elle-même détruisirent ses travaux ; il triompha de tous les obstacles, et la ville fut prise, après sept mois d'efforts. Irrité de sa résistance, Alexandre la détruisit entièrement, et vendit comme esclaves tous les habitants qui n'avaient pu échapper par la fuite. Quelques historiens prétendent qu'il en fit périr 3000 sur la croix ; mais Arrien et Plutarque n'en parlent pas (37).
      L'armée macédonienne se dirigea ensuite sur la Palestine, dont toute les villes se rendirent, à l'exception de Gaza, qui soutint un siège, où le conquérant reçut une blessure grave. Les habitants furent traités à peu près comme ceux de Tyr, et le commandant Bétis, attaché par les talons au char du vainqueur, fut traîné sous les murs de la ville, comme autrefois Hector sous les remparts de Troie (38). Suivant l'historien Josèphe, Alexandre alla ensuite à Jérusalem, et fit offrir des sacrifices dans le temple où le grand prêtre Jaddus, devant lequel il se prosterna, lui montra la prophétie de Daniel, qui lui réservait la conquête de la Perse ; mais ce voyage n'est attesté que par l'historien juif, toujours prêt à saisir ce qui peut donner quelque éclat à sa nation (39). L'Egypte, lasse du joug de Darius, reçut Alexandre comme un libérateur (40). Voulant assurer sa domination, il sut adroitement rétablir les anciennes coutumes, et les cérémonies religieuses abolies par les Perses ; et, afin d'y laisser un monument durable (41), il choisit un espace de 80 stades entre la mer et le lac Maréotis, où il fonda Alexandrie, qui devint ensuite une des première villes du monde. Il alla ensuite dans les déserts de la Lybie consulter l'oracle de Jupiter-Ammon. Quelques historiens ont prétendu que ce dieu le reconnut pour son fils ; Arrien dit seulement qu'Alexandre le consulta sur des choses secrètes, et qu'il fut satisfait de sa réponse. D'habiles critiques, fondés sur des passages de Strabon, ont rejeté comme des fables tout ce qui a été raconté sur ce voyage (42).
      Au retour du printemps, Alexandre se mit en marche par la Phénicie, pour aller chercher Darius ; qui avait formé une nouvelle armée en Assyrie (43). Il reçut alors de ce prince l'offre d'une de ses filles en mariage, avec 10.000 talents (54 millions) pour la rançon de sa famille, et la cession de toute l'Asie jusqu'à l'Euphrate. Alexandre communiqua la lettre de Darius à ses principaux officiers : « J'accepterais, dit Parménion, si j'étais Alexandre. – Et moi aussi, repartit Alexandre, si j'étais Parménion. » Sa réponse au roi de Perse ne laissant aucune espérance d'accommodement (44), les deux armées se rencontrèrent bientôt à Gaugamèle, bourg voisin de la ville d'Arbelle, en Assyrie, à quelque distance de l'Euphrate. Justin évalue les forces de Darius à 400.000 hommes d'infanterie, et à 100.000 de cavalerie ; mais Diodore de Sicile, Arrien et Plutarque disent que ce monarque avait plus d'un million d'hommes, et trois cents chariots armés de faux (45). Etonnés à la vue d'une armée si nombreuse, les généraux macédoniens étaient d'avis de combattre pendant la nuit, pour cacher aux soldats l'infériorité de leur nombre. « Je ne suis pas accoutumé à dérober la victoire, » répondit Alexandre. Il donna ses ordres pour le lendemain, et alla se reposer dans sa tente. Quoique cette bataille dût décider de son sort, il ne témoigna aucune inquiétude, et, à l'heure marquée pour ranger l'armée en bataille, ses généraux le trouvèrent plongé dans un profond sommeil. Après les avoir envoyés à leur poste, il prit son armure, fit paraître le devin Aristandre, qui prédit à l'armée le succès le plus complet ; puis, se mettant à la tête de sa cavalerie, il s'avança dans la plaine, suivi de sa phalange. Avant le premier choc, l'avant-garde des Perses prit la fuite. Alexandre poursuivit avec ardeur les fuyards, et les renversa sur le corps de bataille, où ils portèrent l'épouvante. Ce fut dans ce moment qu'il apprit que son aile gauche était enfoncée par la cavalerie persane qui avait pénétré jusqu'aux équipages. Parmémion, qui commandait sur ce point, lui ayant fait demander des secours : « Dites-lui, répondit Alexandre, que nous ne manquerons pas d'équipages lorsque nous serons vainqueurs des Perses ; et que, si nous sommes vaincus, nous n'en aurons pas besoin. » Ce ne fut donc qu'après avoir enfoncé le corps de bataille de Darius qu'il fit dégager Parménion (46). Son principal désir était de prendre ou de tuer le roi de Perse, qu'on voyait sur un char élevé, au milieu de son escadron royal. Les gardes de Darius le défendirent d'abord avec courage ; mais, voyant Alexandre renverser tout ce qui se présentait devant lui, ils prirent la fuite, et le roi de Perse se trouva entouré du spectacle le plus effrayant. Sa cavalerie, rangée devant son char qu'elle voulait défendre, est taillée en pièces, et les mourants tombent à ses pieds. Près d'être pris lui-même, il se jette sur un cheval, et échappe au vainqueur par la fuite, abandonnant son armée, ses équipages, et des trésors immenses. Cette grande victoire mit toute l'Asie au pouvoir d'Alexandre (47). Babylone et Suze, entrepôt des richesses de l'Orient, ouvrirent leurs portes au vainqueur qui dirigea sa marche vers Persépolis. Les défilés appelés pyles persides, seul passage pour pénétrer en Perse, et regardés jusqu'alors comme inaccessibles, étaient encore défendus par 40.000 hommes, sous les ordres d'Ariobarzane. Alexandre sut les tourner, et prendre à dos l'armée d'Ariobarzane, qu'il tailla en pièces. Il fit alors son entrée triomphante à Persépolis, capitale de l'empire.

      Ici finissent les jours les plus glorieux d'Alexandre : possesseur (48), il devient l'esclave de passions, se livre à l'orgueil, à la débauche ; se montre ingrat et cruel ; et c'est du sein des voluptés qu'il ordonne la mort, ou qu'il verse lui-même le sang de ses plus braves capitaines. Jusqu'alors sobre et tempérant, ce héros, qui aspirait à égaler les dieux par ses vertus, et qui se disait dieu lui-même, semble se rapprocher du vulgaire des hommes, en se livrant aux derniers excès de l'intempérance. Un jour, plongé dans l'ivresse, il quitte la salle du festin, sur la proposition de Thaïs, courtisane athénienne, et, portant comme elle une torche enflammée, il met le feu au palais royal de Persépolis, qui, construit presque entièrement de bois de cèdre, passait pour la merveille du monde (49). Honteux lui-même de cet excès, il répondit à ses courtisans qui le félicitaient d'avoir ainsi vengé la Grèce : « Je pense que vous auriez été mieux vengés en contemplant votre roi assis sur le trône de Xerxès que je viens de détruire. » Il sortit bientôt de cette ville à la tête de sa cavalerie, et se mit à la poursuite de Darius, qu'il était impatient d'avoir en sa puissance. Apprenant que Bessus, satrape de la Bactriane, venait de priver ce monarque de sa liberté, et le menait enchaîné à sa suite, il accéléra sa marche, dans l'espoir de le sauver. Plutarque assure qu'il fit 122 lieues en moins de onze jours. (50) ; mais il ne put arriver à temps : Bessus, se voyant serré de trop près, fit tuer Darius, qui le gênait dans sa fuite (51). Arrivé sur les confins de la Bactriane, Alexandre aperçoit, sur une charrette, un homme couvert de blessures : c'était Darius qu'on venait d'égorger. A ce spectacle, le héros macédonien ne put retenir ses larmes. Après avoir fait rendre aux restes de son ennemi tous les honneurs funèbres usités chez les Perses, il se remit en marche, subjugua l'Hircanie, le pays des Mardes, la Bactriane (52), et se fit proclamer roi d'Asie.
      Il formait des desseins plus vastes encore, lorsqu'une conspiration éclata dans son propre camp. Les historiens, quoique peu d'accord sur les détails, conviennent tous que Philotas, fils de Parménion y fut enveloppé. On le chargea de chaînes, et, sur ses aveux obtenus au milieu des tortures, il fut condamné à mort. La chute de Philotas entraîna celle de son père, et Parménion, qui commandait en Médie, fut tué en trahison par ordre d'Alexandre ; ce qui excita un grand mécontentement dans l'armée. « Ils murmuraient tous hautement, dit Justin, redoutant un pareil sort (53). » Dans ce même temps, la puissance d'Alexandre en Grèce courait les plus grands dangers. Agis, roi de Sparte, gagné par Darius, excitant ses compatriotes contre les Macédoniens, avait formé une armée de 30.000 hommes. La Grèce entière courait aux armes pour secouer le joug macédonien, lorsqu'Antipater, son vice-roi, se hâta d'arrêter un mouvement si dangereux. Il livra bataille à Agis avec 40.000 hommes. Le roi de Sparte fut défait et tué, la ligue des Grecs dissoute, et la fortune d'Alexandre triompha, même aux lieux où il n'était pas. Il parcourait alors, au milieu des neiges, avec une rapidité incroyable, la Bactriane et d'autres contrées du nord de l'Asie, n'étant arrêté ni par le Caucase, ni par l'Oxus (54). Le régicide Bessus, qu'il poursuivait, lui ayant été livré, fut remis entre les mains d'Oxagrès, frère de Darius, qui le fit mourir (55). Alexandre voulut fonder une ville sur les rives de l'Yaxarthe, et pénétra jusqu'à la mer Caspienne (56), inconnue des habitants de la Grèce. Insatiable de gloire et de conquêtes, il porta ses armes au delà de l'Yaxarthe, et alla attaquer, dans leurs déserts, les hordes sauvages des Scythes, qui, avant d'en venir aux mains, lui envoyèrent des députés. Quinte-Curce leur fait prononcer une harangue devenue célèbre, et dans laquelle il a très bien saisi le style sentencieux et figuré des nations orientales (57). Le satrape Spitamène, l'un de ceux qui avaient livré Bessus, s'étant révolté, Alexandre revint sur ses pas, et le força de se réfugier chez les Scythes, où il périt. Le vainqueur revint à Bactres pour y passer l'hiver (58). Maître absolu du vaste empire des Perses, et voulant accoutumer à sa domination les peuples qu'il avait soumis, il adopta en partie les mœurs et les usages asiatiques, prit le vêtement mède, la tiare des Persans, se forma un sérail, s'entoura d'eunuques, et se fit adorer, au moins, par les barbares, ce qui indisposa les Macédoniens. Alexandre se flattait de confondre ainsi les vainqueurs avec les vaincus, et d'étouffer l'antipathie des deux nations ; mais la fierté macédonienne apporta porta de grands obstacles à ce projet, et le mécontentement de l'armée donna lieu à la scène déplorable dont Clitus fut victime. Alexandre, dont il avait blessé l'orgueil, le tua de sa propre main, au milieu d'une orgie : c'était le frère de sa nourrice, l'un de ses plus fidèles amis, et de ses meilleurs généraux. Toutefois le caractère d'Alexandre n'était pas encore tellement changé, qu'il pût commettre une action si odieuse sans éprouver de remords (59).
      L'année suivante, ayant repris le cours de ses conquêtes, il acheva de soumettre la Sogdiane. Oxyarte, l'un de ceux qui avaient livré Bessus, et qui s'était révolté ensuite, mit sa famille en sûreté dans une forteresse, sur un rocher escarpé. Les Macédoniens parvinrent à escalader ce rocher, et s'emparèrent de la place. Parmi les captives était Roxane, fille d'Oxyarte, l'une des plus belles personnes de l'Asie. Alexandre ne voulut point abuser de ses droits et il l'épousa. Lorsqu'Oxyarte le sut, il se rendit de nouveau à Alexandre, qui le traita avec beaucoup de distinction. Il revint encore passer l'hiver à Bactres ; et c'est alors qu'Hermolaüs (60), arrête et interrogé, s'avoua chef d'une conspiration, et accusa Callisthènes et beaucoup d'autres personnages distingués d'être ses complices. Ils furent tous mis à mort sur-le-champ, à l'exception de Callisthèmes, réservé à un sort plus cruel. Ce philosophe, dont le plus grand crime était d'avoir montré trop d'attachement aux mœurs des Grecs, et d'avoir frondé trop ouvertement les ridicules et les vices du conquérant, fut horriblement mutilé, et traîné à la suite de l'armée, dans une cage de fer, jusqu'à ce qu'il se fût soustrait lui-même par le poison à ces odieux traitements (61).
      Le printemps suivant, Alexandre, n'ayant plus d'ennemis devant lui, voulut en aller chercher plus loin. Les vastes régions de l'Inde, dont le nom était à peine connu, lui parurent une conquête digne de son ambition (62), et il en fit prendre la route à son armée. Après avoir passé l'Indus (63), il entra dans le pays de Taxile, prince indien, dont l'alliance lui procura une armée auxiliaire et cent trente éléphants. Guidé par Taxile, il marche vers l'Hydaspe, dont Porus, autre roi de l'Inde, gardait le passage avec toutes ses troupes. Porus combattit avec courage, mais ne put éviter sa défaite. Ce fut au passage périlleux de l'Hydaspe qu'Alexandre, s'exposant aux plus grands dangers, dit ce mot qui explique toute sa vie : « Ô Athéniens ! à quels dangers je m'expose pour être loué par vous (64) ! » Porus étant tombé en son pouvoir, il le rétablit sur son trône, et parcourut ensuite l'Inde (65), moins en ennemi qu'en maître de la terre. Il établit dans cette partie du monde plusieurs colonies grecques ; et, selon Plutarque, le nombre des villes qu'il y fit bâtir s'élevait à plus de soixante-dix. Celle de Bucéphalie dut son nom au cheval que ce prince avait toujours monté, et qui avait été tué au passage de l'Hydaspe (66). Ivre de ses succès, et ne mettant plus de terme à son ambition, il se disposait à passer l'Hydaspe, dans l'espoir d'aller jusqu'au Gange (67), lorsqu'il fut arrêté par les murmures de son armée, qui prirent le caractère d'une véritable sédition. Alexandre céda en frémissant, et, voulant au moins marquer le terme de ses conquêtes, il fit construire, sur le bord oriental du fleuve, douze immenses autels, semblables à des tours, et consacrés aux douze principaux dieux. Son retour fut environné de dangers (68). Revenu à l'Hydaspe, il embarqua son armée sur plus de 2000 barques, et il descendit vers la mer, au milieu des acclamations des peuples voisins, qui accouraient de toutes parts, étonnés de la nouveauté de ce spectacle. Arrivé à la jonction de l'Hydaspe avec l'Acésines, Alexandre débarqua ses troupes, et alla faire la guerre aux Malliens et aux Oxydraques, qui n'avaient pas voulu se soumettre. Assiégeant la ville des Oxydraques, il monta le premier à l'assaut (69) ; mais les échelles s'étant rompues, il resta seul sur le mur, en butte aux traits des ennemis. Ses soldats lui tendaient les bras, et lui priaient de se jeter au milieu d'eux ; il aima mieux s'élancer dans l'intérieur de la place, et se vit bientôt assailli par une foule d'ennemis. Ils se défendit seul longtemps, reçut une grave blessure et aurait fini par succomber, si les Macédoniens ne fussent parvenus à s'emparer de la ville. Alexandre ne tarda pas à se rétablir ; mais ses soldats, ne le voyant pas paraître durant plusieurs jours, crurent qu'il était mort ; et la consternation devint si grande, qu'il fut obligé de se montrer. Il subjugua ensuite les Malliens, fit prisonnier Oxyean qui s'était déclaré contre lui, et tomba à l'improviste sur Musican, autre prince indien, qui, forcé de se soumettre, et ayant repris les armes, fut vaincu et mis en croix par son ordre, avec les brachmanes qui l'avaient engagé à se révolter (70).
      A l'arrivée des Macédoniens dans la Pattalene, l'Océan s'offrit pour la première fois à leurs regards ; et, le flux et reflux de la mer leur étant inconnu, ils n'y virent que des prodiges, et un indice de la colère des dieux. Néarque, commandant de la flotte, partit néanmoins des bouches de l'Indus pour se rendre par mer au golfe Persique, tandis qu'Alexandre alla reprendre par terre la route de Babylone. Ce prince n'ignorait pas toutes les difficultés qu'offraient les passages par la Gédrosie ; mais, ayant ouï dire que Sémiranis et Cyrus y avaient perdu leurs armées, il prit cette route pour les surpasser (71). Ses troupes furent divisées en trois corps ; il se mit en marche dans le pays des Orithes et la Gédrosie, s'avançant dans d'immenses déserts, où, ne trouvant ni eau ni subsistances, son armée resta pour la plus grande partie ensevelie dans les sables. Il ne ramena en Perse que le quart des soldats qui l'avaient suivi dans l'Inde. A son arrivée à Pasagarde, il châtia des satrapes prévaricateurs (72). A Suze, il épousa Barsine, fille de Darius, fit épouser la sœur de cette princesse à Ephestion, son plus cher ami ; et, le même jour, fit célébrer les noces de 10.000 Macédoniens avec 10.000 Persanes. Ayant ensuite assemblé, de toutes les parties de son vaste empire, 50.000 jeunes gens qu'il nomma épigones, c'est-à-dire successeurs, il les fit habiller, armer et exercer suivant la coutume des Macédoniens (73).
      Le mécontentement de son armée, concentré depuis longtemps, éclata enfin, lorsque arrivé à Opis, sur le Tigre, il déclara, après avoir payé les dettes de ses soldats, que son intention était de renvoyer les invalides, et de ne garder auprès de lui que les hommes de bonne volonté. Cette déclaration parut n'être que le prétexte d'un véritable licenciement, et elle réveilla toute les anciennes plaintes (74). Des murmures, on passa aux propos offensants, et la révolte finit par éclater. Le discours que leur tint Alexandre n'ayant pu les apaiser, ce prince saisit lui-même douze des plus séditieux, les fait conduire au supplice, et, par des reproches exprimés avec courage et éloquence, il force les autres au repentir. Les vétérans n'hésitèrent plus alors à s'en aller, et plus de 40.000 partirent pour la Grèce, comblés d'honneur et de biens. On évalue à 300 millions les dons faits, à plusieurs reprises, par Alexandre à ses soldats, munificence sans exemple dans l'histoire. Il se rendait à Babylone, où l'attendaient les ambassadeurs de toutes les nations, et où tous les peuples venaient se prosterner devant le maître de la terre. En passant à Ecbatane, il perdit, presque subitement, son ami Ephestion, à la suite d'une orgie (75). La mort de ce favori le plongea dans l'affliction la plus profonde, et il se porta à des excès de fureur et de rage. Selon quelques auteurs, il fit pendre le médecin Glaucias, parce qu'il n'avait pu guérir son ami ; mais Arrien révoque ce fait en doute. Résolu d'accorder les honneurs divins à Ephestion, Alexandre se proposait de dépenser 10.000 talents pour sa pompe funèbre et pour son tombeau ; mais tous ces grands préparatifs ne furent que de vains projets, et les artistes, les musiciens qu'il avait rassemblés au nombre de 5000 pour célébrer les jeux funèbres de son favori, servirent pour ses propres funérailles. Retenu par de sinistres présages, il balança quelque temps à entrer dans Babylone. Les prêtres chaldéens, secondant les vues des satrapes prévaricateurs, avaient fait parler à leur gré l'oracle de Belus, et ils faisaient tous leurs efforts pour tenir Alexandre éloigné de Babylone, dans la crainte que ce prince ne les dépouillât de leurs richesses pour rebâtir le temple de Bélus. Alexandre erra aux environs de cette ville, plein d'incertitude. et livré à la plus ridicule superstition (76). Anaxarque et d'autres philosophes l'ayant fait rougir de sa faiblesse, il la surmonte enfin ; mais à peine est-il rentré dans Babylone qu'il s'en repent, et s'emporte contre ceux qui le lui ont conseillé. Son palais se remplit de prêtres, de devins. Cependant il donne audience à un grand nombre d'ambassadeurs, parmi lesquels on distingue ceux de la Grèce. Les projets qu'il médite sont plus grands encore que tout te qu'il vient d'exécuter ; il veut avoir une flotte de mille navires, plus forts que les trirèmes ; faire creuser des ports et construire des arsenaux ; il veut se venger des Arabes qui ont refusé de se soumettre, subjuguer ensuite Carthage, la Libye et l'Ibérie ; enfin il veut tout envahir jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Arrien pense qu'il ne se serait point arrêté, tant qu'il lui serait resté quelques régions à conquérir. L'orgueil qui, selon Bossuet, monte toujours, poussait ses desseins jusqu'à l'extravagance ; mais les longs rêves de l'ambition allaient s'évanouir ; le rôle éclatant et terrible qu'avait joué Alexandre touchait à sa fin.
      A peine rentré à Babylone, il meurt d'intempérance, l'an 324 (77) avant J.-C. (le 29 thargelion), âgé d'environ 32 ans (78), au milieu des débauches et des dissolutions de toute espèce (79), après avoir vu mourir des mêmes excès la plus grande partie de ses courtisans ; il meurt au bout de onze jours de maladie ; et cet empire si vaste, que soutenait seule une main puissante, tombe avec lui, et devient un théâtre de guerres sans cesses renaissantes, une proie que s'arrachent et se partagent ses lieutenants. Plutarque combat par de fortes raisons les soupçons de l'empoisonnement d'Alexandre, attribué par quelques historiens à Antipater, et même à Aristote. Le journal de sa maladie, qu'il rapporte, ainsi qu'Arrien, suffit pour prouver qu'elle n'eut pas d'autre cause que l'intempérance (80). Il mourut sans désigner d'héritier. Quelques auteurs prétendent qu'interrogé par ses amis à qui il laisserait son empire, il répondit : « Au plus puissant » ; d'autres affirment qu'il ajouta : « Je prévois que ma mort sera célébrée par de sanglantes funérailles (81) ». Après beaucoup de troubles et d'agitations, les généraux se décidèrent à reconnaître pour roi Aridée, fils de Philippe, et d'une courtisane de Thessalie (82), et ne partageront entre eux, sous le nom de satrapies, les provinces qui formaient alors l'empire macédonien. Antipater eut la Macédoine et la Grèce ; Ptolémée, fils de Lagus, l'Egypte ; Laomédon, la Syrie et la Phénicie ; Antigone, la Lycie, la Pamphilie et la grande Phrygie ; Cassander, la Carie ; Philotas, la Cilicie ; Léonatus, la petite Phrygie, jusqu'à l'Hellespont ; Méléagre, la Lydie ; Eumène, la Cappadoce et la Paphlagonie ; Pithon, la Médie ; Lysimaque, la Thrace. Les provinces les plus éloignées, depuis l'Assyrie jusqu'à l'Inde, furent laissées à ceux qui les avaient reçues d'Alexandre. Perdiccas, à qui ce prince avait donné son anneau en mourant, fut nommé premier ministre d'Aridée, trop jeune pour gouverner par lui-même (83). D'après la dernière volonté d'Alexandre, on devait porter son corps dans le temple de Jupiter-Ammon ; mais Ptolémée s'en empara et le fit inhumer à Alexandrie dans un cercueil d'or (84). On lui rendit les honneurs divins, non seulement en Egypte, mais dans le reste du monde ; et tel fut l'ascendant de ce génie extraordinaire, que les peuples de l'Orient et de l'Occident le regardèrent comme un dieu.
      Parmi les historiens du vainqueur de l'Asie, les uns l'ont mis au rang des dieux par ses vertus, et les autres l'ont fait descendre, par ses vices, au commun des hommes. Ceux-ci veulent que la fortune ait tout fait pour lui, et ceux-là, qu'il ait tout fait pour sa fortune. Selon Montesquieu, ce fut pour étendre les limites de la civilisation qu'il entreprit de renverser toutes les barrières que la nature semblait avoir mises entre l'Europe et l'Asie. « Ce fut pour réaliser ce beau dessein, ajoute Montesquieu, qu'il résista à ceux qui voulaient qu'il traitât les Grecs comme maîtres, et les Perses comme esclaves : il ne songea qu'à unir les deux nations, et à faire perdre les distinctions du peuple conquérant et du peuple vaincu. Il abandonna, après les conquêtes, tous les préjugés qui lui avaient servi à les faire ; il prit les mœurs des Perses pour ne pas désoler les Perses, en leur faisant prendre les mœurs des Grecs... Il ne laissa pas seulement aux peuples vaincus leurs mœurs ; il leur laissa encore leurs lois civiles, et, souvent même, les rois et les gouverneurs qu'il avait trouvés... Il voulait tout conquérir pour tout conserver ; il respecta les traditions anciennes, et tous les monuments de la gloire ou de la vanité des peuples... et, quelque pays qu'il parcourût, ses premières idées, ses premiers desseins, furent toujours de faire quelque chose qui pût en augmenter la gloire et la puissance. » Ces considérations sur le conquérant macédonien n'ont pas paru à ses détracteurs dignes de la sagacité de Montesquieu, et l'opinion de M. de Ste-Croix, qui l'a traité avec plus de sévérité, a trouvé un assez grand nombre de partisans. S'il s'illustra par quelques vertus, par des actes de générosité, et par des vues profondes, il finit aussi par des excès de luxe, de prodigalité, de débauche, et même de cruauté, que l'histoire ne lui a point pardonnés. Son intempérance habituelle (Athénée et Justin rapportent qu'Alexandre s'enivra cinq jours de suite, et que huit jours après il en fit encore autant), ses débauches avec l'eunuque Bagoas, le meurtre de Clitus, l'assassinat de Parménion, le supplice de Callisthènes, le sac de plusieurs villes indiennes, le massacre des brachmanes, sont des taches éternelles à sa mémoire (85). Si, dans l'espace de dix ans, il fonda un empire aussi vaste que celui que les Romains élevèrent en dix siècles, la chute de ce même empire fut aussi prompte et aussi déplorable que sa naissance avait été brillante et rapide.

      Alexandre avait les traits réguliers, le teint beau et vermeil, le nez aquilin, les yeux grands et pleins de feu, les cheveux blonds et bouclés, la tête haute, mais un peu penchée vers l'épaule gauche, la taille moyenne et dégagée, le corps bien proportionné, et fortifié par un exercice continuel. Son portrait est maintenant connu, grâce à un hermès sur lequel est son nom, trouvé dans une fouille près de Tivoli, et conservé longtemps au musée royal. Cet hermès a fait retrouver le portrait du héros macédonien dans un camée et sur plusieurs médailles, d'après lesquelles a été gravé le portrait de la collection de Landon.
      L'histoire d'Alexandre a été écrite par un grand nombre d'auteurs ; mais ce prince semblait prévoir ce qui lui arriverait, lorsqu'il enviait à Achille le bonheur d'avoir eu un chantre tel qu'Homère. Les plus anciennes histoires d'Alexandre sont perdues, et il paraît, par ce que dit Arrien, que celles de Ptolémée et d'Aristobule sont les seules à regretter, quoiqu'ils eussent plutôt écrit des mémoires que des histoires. Parmi les historiens qui nous restent, Arrien passe pour avoir écrit avec le plus d'impartialité et de jugement. Le 17ème livre de Diodore de Sicile est tout entier consacré à Alexandre ; mais cet écrivain a employé de mauvais mémoires ; Plutarque, d'après son plan, nous a donné plutôt la biographie de ce prince que son histoire. Quinte-Curce, le plus connu de tous ceux qui nous restent, a écrit en rhéteur éloquent plus qu'en historien exact ; mais il faut lui rendre la justice d'avoir distingué les belles qualités qu'Alexandre devait à la nature, d'avec les vices qu'il avait contractés dans une prospérité sans exemple. Les récits de tous ces historiens ont été discutés, avec beaucoup de sagacité et de profondeur, dans l'ouvrage intitulé : Examen critique des anciens historiens d'Alexandre, par M. de Ste-Croix. (86).


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(1)  Comme tous les princes de Macédoine jusqu'alors, la dynastie des Caranides, qui s'éteignit dans les mâles avec les deux fils d'Alexandre. se disait héraclide ; mais rien de moins démontré que cette origine.

(2)  Ce fait, s'il est vrai (ce que nous pensons), ne prouve qu'une chose, c'est que l'idée de la conquête de l'empire médo-perse par les Grecs devenait populaire. L'expédition de Cléarque, en compagnie du jeune Cyrus, en avait donné l'idée ; les campagnes d'Agésilas avaient semblé en entamer la réalisation ; l'illustre Jason de Phères y pensait ; et personne n'ignore que Philippe s'y disposait lorsqu'il fut assassiné. C'est ainsi qu'en 1811, les enfants même ne parlaient que de guerre de Russie, demandaient combien d'étapes de Moscou à Pétersbourg.

(3)  On connaît la fameuse lettre par laquelle Philippe annonça, dit-on, au grand philosophe, la naissance d'Alexandre. La réalité d'une lettre pareille est plus que douteuse. Aulu-Gelle (19, 3), est le seul qui nous l'ait transmise, mais au moins voit-on que cette fable (imaginée au moins dans le sens des faits) remonte à une assez haute antiquité. A l'imitation de Philippe, et peut-être sous l'inspiration de cette lettre, Napoléon voulait préposer à l'instruction de son fils, l'illustre Cuvier, et déjà il avait chargé ce savant de dresser les plans d'une bibliothèque du roi de Rome.

(4)  Bien moins nombreuses alors que de nos jours. Personne n'était plus capable de donner cet enseignement universel et encyclopédique qu'Aristote, qui le premier opéra la division scientifique des sciences, et qui réunissait en lui tout ce qu'on connaissait de son temps. C'est de lui surtout que date chez les anciens l'expression la plus analogue à notre idée d'encyclopédie, Encyclios pædia (l'éducation en cercle ou qui parcourt le cercle entier des connaissances) ; et, pour le dire en passant, c'est là l'idée du nom de péripatéticiens, donné aux disciples d'Aristote. Ce nom n'indique certainement pas les promenades faites par Aristote en donnant ses leçons à ses disciples, mais le mouvement de l'intelligence autour de toutes les sciences, en quelque sorte un périple intellectuel.

(5)  C'est Diogène de Laërce qui l'atteste, Vie d'Aristote. Les Arabes, selon Barlolocci, avaient en leur langue un traité d'Aristote sur cette matière, traité traduit en hébreu et lu en cette langue par Bartolocci. Ces assertions ne forcent point la conviction. En toute hypothèse, il est toujours bien sûr que Diogène parle d'un traité tout différent de la Politique.

(6)  Ce moyen pourrait paraître bizarre ; mais on peut dire qu'en l'initiant à la poésie et aux lettres, Aristote fit sentir profondément à son élève les vraies et hautes beautés d'Homère, Pindare, et que ces poètes gardèrent toujours le premier rang à ses yeux. Du reste, Alexandre eut aussi un faible pour Euripide, le tragique à la mode en Macédoine.

(7)  Nous devons ajouter ici quelques mots sur l'éducation scientifique d'Alexandre. On ne peut douter qu'Aristote ne s'y soit attaché particulièrement. D'une part rien n'était plus dans son génie ; de l'autre, mille traits de la vie d'Alexandre montrent qu'il appréciait et aimait les sciences. Il eut à sa suite, dans toutes ses campagnes, deux géomètres, Diognète et Bétos, prenant partout des mesures géodésiques ; de toutes parts et toujours, il envoya des animaux et autres objets d'histoire naturelle à son maître, qui, sans lui, sans doute, n'eût point enrichi de tant de faits vrais ses magnifiques ouvrages sur les sciences positives. Il étudia en voyageur le bassin du Sindh, et fit opérer par Néarque, de l'embouchure du Sindh à celle de l'Euphrate, un voyage scientifique. Tout le plan de l'expédition d'Asie, et une foule de détails d'exécution, supposent de hautes notions géographiques étendues et précises. En un mot, on pourrait soutenir que l'éducation scientifique donnée par Aristote à son élève fut pour près de moitié dans la réussite de ses plans.

(8)  Suivant Justin, au contraire, Philippe devant Byzance (340 avant J.-C.) appela son fils près de lui. Si donc Alexandre avait été chargé de quelque partie du gouvernement en l'absence de Philippe, c'est un peu avant ce siège, pendant les préparatifs, ou pendant que Philippe achevait de soumettre diverses peuplades thraces (341). Ceci admis, ce serait du camp devant Byzance qu'Alexandre aurait été détaché contre les Médares. Ceux-ci ne sont connus que par cette mention qu'en fait Plutarque. Leur mouvement était peut-être excité par Athènes, qui, en ce moment et à la voix de Démosthène, envoyait à Byzance des troupes et Phoctin. Ce dernier força Philippe à lever le siège.

(9)  En 338.

(10)  En 337. On a vu que l'Epire était la patrie d'Olympias. A son père, mort en 342, avait succédé son frère, Alexandre le Molosse, oncle d'Alexandre le Grand. Bientôt le Molosse épousa sa nièce Cléopâtre, fille de Philippe et d'Olympias (336 avant J.-C.), union amenée probablement par la présence d'Olympias en Epire. Alexandre, dans l'intervalle, avait rejoint son père.

(11)  On ne peut douter qu'Olympias n'eût ordonné ou facilité le meurtre, témoin les honneurs qu'elle affecta de rendre à la cendre du meurtrier (Alexandre le Lynceste). La complicité d'Alexandre est infiniment plus douteuse. Au cas même où sa belle-mère eût eu des enfants, il les aurait primés en droit ; et sa supériorité d'âge l'eût aidé aussi à les primer en fait. Toutefois il est bien difficile d'admettre qu'il n'ait absolument rien su de la trame ourdie dans l'ombre contre Philippe, et qui finit par un assassinat au milieu de ses gardes. Il est vrai que c'est la cour de Suse, dit-on, qui arma le meurtrier de Philippe : Alexandre reproche à Darius (dans une lettre écrite après Issus et que nous a transmise Arrien) de s'en être vanté. Mais ne se pourrait-il pas qu'Alexandre, aimant autant faire l'expédition de Perse en roi qu'en fils de roi, ait laissé faire ce dont il se doutait, et ce dont il se réservait de bien proclamer que d'autres étaient auteurs ? Il est bon d'ajouter que bientôt les supplices atteignirent et Cléopâtre (la rivale d'Olympias), et Attale, avec de nombreux adhérents. Issu du sang des Caranides, ce dernier pouvait avoir des prétentions au trône, et avec les symptômes de troubles qui se manifestaient (Voyez note 12), ses prétentions avaient des chances de réussite.

(12)  En rapprochant ce passage de ce qu'on va lire plus bas (vers la note 21), il se trouve que deux fois Alexandre s'est fait décerner ce généralat, la première avant, la deuxième après la campagne du Nord et la guerre de Thèbes. C'est possible, sans doute, mais c'est peu probable en soi, et il doit y avoir eu quelque confusion en tout cela. A notre avis (qui semble aussi celui de Ste-Croix, du moins pour une partie de ces faits), la Grèce et tous les sujets occidentaux et septentrionaux de la Macédoine, montrant des velléités de révolte, il commença par raffermir la Thessalie, en s'y faisant reconnaître chef unique d'une ligue thessalienne ; il passa ensuite aux Thermopyles, et, reconnu membre des amphictyons, en remplacement de son père, il en obtint un décret honorifique qui préparait en quelque sorte sa nomination au généralat de la Grèce, et que ses amis donnaient sans doute pour cette nomination même (car Diodore dit que les amphictyons lui conférèrent le généralat : à coup sûr ils n'en avaient pas le droit), et finalement il allait se rendre, peut-être même il se rendit à Corinthe, ou devait se tenir la diète à ce sujet. Mais les événements du Nord le forcèrent de revenir précipitamment.
(13)  Les Triballes étaient an nord de l'Haemus (aujourd'hui Balsban), en Servie et Bulgarie. Ils avaient un roi du nom de Syrm. Ils n'avaient aucun rapport avec les Illyriens ; c'est contre eux qu'Alexandre va faire la première partie de la campagne (336).

(14)  C'étaient des Thraces indépendants ou non soumis par Philippe, de 349 a 340. La bataille centre eux eut lieu sous l'Haemus, et ouvrit aux Macédoniens le passage de cette chaîne. On ne dit pas que les Thraces, après avoir été battus, soient restés sujets de la Macédoine.

(15)  A peu près vers le 24ème degré de longitude est, en Bulgarie.

(16)  Ce retour par l'Illyrie est fort remarquable. Il faut croire que l'Illyrie en question n'est que la Servie occidentale actuelle. Alexandre revint donc par une route à peu près parallèlle à celle par laquelle il avançait, mais occidentale relativement à l'Asie. Il détacha encore plus à l'ouest un prince agriane, nommé Langare, pour combattre les Agrianes. Il avait de plus sur les bras, en ce moment, Agrianes, Péons, Autariates et Taulantii. Ils avaient pour principaux chefs Clitus et Glaucias.

(17)  Outre le désir si naturel de l'indépendance, un motif spécial faisait agir les ennemis d'Alexandre : c'était l'or d'Asie. Toute insouciante ou toute aveugle que pût être la cour de Persépolis, elle n'ignorait pas l'imminence d'une expédition macédonienne en Asie : elle s'évertuait donc à retenir les Macédoniens en Europe, et, dans ce dessein, elle fomentait les révoltes. Démosthène était peu pensionné par Darius, et l'on en trouva la preuve dans ses papiers. Les Thébains, pour engager à la désertion les soldats d'Alexandre, promettaient de superbes récompenses, non à qui combattrait pour leur cause, mais à qui passerait au service du grand roi.

(18)  La ruine de Thèbes fut accordée aux demandes de beaucoup de Béotiens bannis, et surtout au vœu de Platée, détruite par Thèbes. Du reste, c'était un acte politique que la destruction de Thèbes, non seulement parce que cette vengeance imprimait la terreur, mais parce que Thèbes, dominant la Béotie, avait fait de ce pays une fédération puissante, ce qui ne fut plus après la destruction d'Athènes, et aussi parce que Thèbes, bien qu'ayant déchu depuis Epaminondas et Pélopidas, n'en était pas moins un Etat redoutable par sa force militaire, qui avait balancé et annulé Sparte. Lors donc que Ste-Croix dit que cette décision des Grecs fut suggérée, il se trompe ; beaucoup de Grecs détestaient Thèbes, et sollicitèrent sa ruine avec assez de passion pour qu'Alexandre se rendît de fait aux vœux des Grecs, ses alliés, en faisant un acte selon ses intérêts, et pût masquer sa sévérité en la mettant sur le compte d'autrui.

(19)  La vraie cause était l'insignifiance d'Athènes, à qui les pertes de la guerre sociale avaient porté le dernier coup (339-336).

(20)  Il est croyable qu'Antipater eut le commandement militaire et fut chargé soit de la défense du pays contre les invasions possibles, soit de la levée de troupes nouvelles et autres objets analogues, tandis qu'Olympias (avec un conseil peut-être) avait la régence. Avec une femme aussi impérieuse qu'Olympias, et en pareille circonstance, une telle division de pouvoirs ne pouvait manquer d'amener des altercations, et il y en eut. Mais on ne voit pas qu'Alexandre pût faire autrement ; et, au total, la Macédoine fut tranquille et sans révolution pendant douze ans qu'il en fut éloigné.

(21)  Voyez note 19. Il y eut là un véritable pacte fédéral temporaire entre les Grecs : on en peut lire les dispositions dans le discours vrai ou prétendu de Démosthène, sur l'alliance avec Alexandre. (Démosth. de Reiske, t. 1, p. 242.)

(22)  Et 60 ou 70 talents environ (moins de 100.000 fr.). Mais l'argent était facile à trouver, pour peu qu'il eût de succès. Ce qui faisait une infériorité réelle et terrible, c'était le chiffre si faible de l'armée (que les variantes les plus fortes ne peuvent élever à 40.000 hommes). Comment se fait-il donc que l'entreprise d'Alexandre ne fut pas une folie, et qu'elle eut, au contraire, de grandes chances en sa faveur ? C'est une question qu'on doit résoudre, sous peine de voir en Alexandre un aventurier heureux ; et on ne peut la résoudre qu'en donnant le tableau de l'empire médo-perse à cette époque. En voici les traits dominants. 1° Nul lien, nulle cohésion entre les provinces ; toutes les populations prêtes àa changer indifféremment de maître ; grands, ou gouverneurs, ou rois vassaux, ne voyant dans la dislocation de l'empire que leur indépendance ou la formation de petites souverainetés pour eux. 2° Nulle armée sérieuse et permanente, nationale et exercée, sauf quelques corps d'élite, les peuplades braves (Ouxes, Kourdes, etc.) ou hostiles, ou vivant de la vie de bandits, et rançonnant le roi même à son passage ; des mercenaires, justement suspects, et dont les chefs, jalousés et surveillés, étaient, par cela même, paralysés et incapables de bien faire (Memnon le Rhodien, par exemple). 3° Le roi sans habitudes militaires. 4° Pas même de grands magasins d'armes et de munitions, pas même l'usage de bonnes armes. 5° Enfin un gouvernement de cour, et dès lors l'esprit de cour, l'intrigue, la brigue, l'horreur du vrai mérite, présidant aux choix les plus graves. Tout réels que fussent ces éléments de faiblesse au moment d'une lutte, il n'en est pas moins visible que cette faiblesse, à elle seule, ne pouvait faire le succès d'une invasion, et qu'indépendamment de la supériorité qu'avaient les Grecs, en général, par leurs armes, leur tactique, leur intelligence, leur nationalité, il fallait encore au petit prince qui attaquait une si vaste puissance, et un plan méthodique, sûr, conduit avec hardiesse, prudence, patience et activité, et du bonheur.

(23)  C'est le récit d'Arrien. Suivant Diodore, il y avait au Granique 100.000 hommes, dont 40.000 de cavalerie. Peut-être (en modifiant ce nombre qui serait de 120.000 hommes en tout, dont 90.000 seulement d'infanterie) arriverait-on près du vrai. L'armée des satrapes de l'Asie Mineure antérieure aura été de 400 ou 420.000 hommes (voilà Diodore). 40.000 seulement combattirent au Granique (Arrien est formel). Dans ces 40.000, figuraient les meilleures troupes, les troupes grecques à la solde de la Perse (encore Arrien) ; elles furent ou taillées en pièces, ou faites prisonnières (toujours Arrien). Ce qui resta, soit des combattants au Granique, soit des autres troupes des satrapes, n'était pas très formidable, s'éparpilla et agit sans concert. Envisagée à ce point de vue, la bataille du Granique prend une face toute nouvelle : on en comprend toute l'importance ; on comprend aussi pourquoi Alexandre s'acharna tant contre les Grecs de Memnon (il savait que là était l'obstacle et le danger ; il savait aussi qu'après cet échec plus personnel, Memnon aurait et moins de forces à lui à manier, et voix moins haute dans le conseil des satrapes). – Ste-Croix n'a rien dit et rien vu de tout cela. Il se borne à prendre le chiffre d'Arrien, comme le chiffre le plus bas, dès lors le plus croyable (tandis qu'il serait incroyable, justement par cette faiblesse numérique). La tradition de Diodore ne lui fournit nulle réflexion ; il la traite avec le même mépris que la fable de Justin, qui met au Granique 600.000 Asiatiques.

(24)  Halicarnasse fut défendue par Memnon, qui (Voyez Arrien) fit preuve à cette occasion de tous les talents d'un excellent officier. – Ce serait ici le cas de dire enfin le plan de ce général a qui Darius eût du confier le commandement en chef, avec supériorité sur tous les satrapes (si toutefois il eût pu le faire, car les satrapes étaient à peu près maîtres dans leurs provinces ; et nul doute, suivant nous, que plusieurs d'entre eux, au reçu d'une telle nouvelle, n'eussent traité avec Alexandre, sous condition de garder leur satrapie). Memnon donc voulait ne point livrer de batailles, faire des campagnes de l'Asie Mineure un désert sans fourrages et sans grains, garder les places fortes et les défilés, couper par sa flotte toute communication avec la Grèce aux Macédoniens, qui n'eussent reçu ni vivres, ni recrues, ni argent, laisser ainsi Alexandre s'user entre le Taurus et la mer, vivant fort mal et s'aliénant les populations qu'il n'aurait pu ménager, etc., etc. On ne voit pas ce que, contre ce plan, exécuté dans toutes ses parties à la fois, aurait pu faire Alexandre ; et si l'égoïsme des satrapes ne se fût révolté à l'idée du ravage de leurs petits royaumes ; si Darius eût été le maître chez lui, il eût sans doute souscrit au projet de Memnon. – Pour Alexandre, dès ce moment se développe sa méthode si sûre de commencer par assurer sa base d'opérations, et d'être bien maître de toutes les côtes, de tout ce qui le tient en communication avec la Grèce ; et nous ne pouvons qu'admirer sa patience, son inaltérable fidélité et ses plans, encore plus que son activité et sa hardiesse.

(25)  La flotte fut supprimée après la prise de Milet, et avant celle d'Halicarnasse. 2° Il avait passé Ephèse et l'Ionie avant d'atteindre Milet. 3° Gordium ne le voit paraître que plus tard. 4° Au lieu de dire qu'il rétablit la démocratie partout, il faut dire qu'il accorde l'autonomie (sous la surveillance des gouverneurs généraux de province) aux villes grecques. 5° Après les deux sièges, continuant de suivre les côtes, il occupa la Carie d'abord, ensuite la Lycie, puis entra en Pamphylie. 6° Mais là, sentant le besoin de s'assurer plus ou moins des parties intérieures de l'Asie Mineure, il marcha au nord au moins 80 lieues, pour redescendre an sud par une ligne parallèle et orientale, relativement à la première. 7° Dans cette course à l'intérieur, il eut à se battre en Pisidie, et ne prit que de force beaucoup de leurs places : Célènes fit attendre sa reddition. 8° C'est dans cette série de courses aussi qu'il vint à Gordium, un des points les plus septentrionaux qu'il toucha. 9° Dans l'émunération des pays conquis alors par Alexandre, manque la Paphlagonie (Alexandre n'y mit pas les pieds, mais elle fit sa soumission formelle et promit d'obéir au gouverneur macédonien de Phrygie, Calas) ; cette soumission, du reste, n'était que superficielle, tant qu'Alexandre n'était pas entièrement vainqueur de Darius, et maître paisible de tout l'empire, les petits dynastes voyant tout simplement dans l'invasion macédonienne une occasion ou une chance d'indépendance (Voyez note 22). La Cappadoce (ou régnait Ariarath II) fit comme la Paphlagonie, mais reçut un satrape direct (Sabict), lequel pourtant ne put rendre la domination macédonienne bien sérieuse. 10° Il faudrait ajouter que seule de toute l'Asie Mineure, la Bithynie, au milieu de ce bouleversement, se trouva libre, et n'obéissant ni à Darius ni à son rival.

(26)  Il était alors à Tarse, en Cilicie, par conséquent. Cette province (aujourd'hui pachalik, d'Adana) forme l'angle sud de l'Asie Mineure, et la liaison de ce pays avec la Syrie. – L'aventure du bain froid dans le Cydnus (du moins en tant que cause de la maladie) semble un embellissement des conteurs. Aristobule, un des généraux et historiens d'Alexandre, n'attribuait sa maladie qu'à la fatigue. Cette maladie, du reste, fut un bonheur (Voyez note 28). On rapproche quelquefois de l'accident d'Alexandre la mort de l'empereur Frédéric Barberousse, qui, lors de la troisième croisade, en 1190, se noya, disent les Arabes, en se baignant dans le Cydnus. C'est dans le Calycada, et en voulant passer le fleuve à cheval, qu'il faut dire.

(27)  Ce n'était point sans doute le premier piège tendu par les Perses au conquérant. Déjà en Carie l'on avait découvert un complot tramé, dit-on, par un Alexandre fils d'Ærop, et qui ne peut guère avoir été formé dans un intérêt exclusivement macédonien. (Voyez aussi note 11.)

(28)  C'est une de ces fautes que l'on copie depuis des siècles, d'après le texte d'Arrien, qui a, ou non, écrit ainsi, mais qui se corrige par lui-même, en disant que Darius avait son quartier général à Sôkh, et voulait y rester, suivant l'avis du transfuge Amyntas. La maladie d'Alexandre, et diverses autres causes qui retinrent ce prince en Cilicie, firent abandonner cette position par Darius (en ce sens la maladie de Tarse, en aidant à impatienter Darius, fut peut-être un heureux incident pour Alexandre). A présent, encore un mot, si l'on veut comprendre la journée d'Issus. Ces défilés de Cilicie (dont on parle plus haut) sont au nombre de deux : 1° pyles amaniques (en quittant la Cilicie et allant à l'est) ; 2° pyles syriennes (en quittant la Cilicie et allant au sud, en Syrie, tout près de la mer). Alexandre ne franchit pas les deux passages (c'est tout simple), il franchit les pyles syriennes, il fallait le dire. Nul doute qu'agissant ainsi, il n'eut son dessein et ne tendit un piège à Darius. Darius y donna : il commit l'incalculable faute, non seulement d'abandonner les plaines de Sôkh, mais de les abandonner pour la Cilicie, c'est-à-dire de franchir le pas amanique, et de se mettre à la poursuite des Macédoniens. (Ici, énorme faute dans les traducteurs d'Arrien, qui mettent Alexandre derrière Darius, à dos de Darius, faute qu'on s'étonne de retrouver dans Ste-Croix.) A cette nouvelle, Alexandre traversa en hâte le pas syrien ; et c'est ainsi que Darius se trouve traqué dans l'angle sud-ouest de la Cilicie, entre le défilé amanique qu'il a derrière lui, et le défilé de Syrie qu'il a en avant.

(29)  Arrien dit 600.000 combattants. Nous préférons ici le chiffre faible, qui est très fort déjà. Au reste, dans l'appréciation des témoignages, il faut penser que c'est une armée royale (évidemment Darius y avait presque toutes les forces du moment), que les rois de Perse agissaient par levées en masse, enfin, qu'il y avait dans cette armée toute la maison du roi, le harem, etc., etc. – On était en 333 ; la bataille du Granique avait eu lieu en 334.

(30)  En effet, il mit en ligne 90.000 hommes (30.000 Grecs et 60.000 Carduques, c'est-à-dire Kourdes) : tout le reste fut rangé derrière, sauf de la cavalerie qu'il fit agir en avant, tandis qu'il formait la ligne, puis sur l'une ou l'autre aile, et toujours assez mal.

(31)  C'était tout simple d'abord, parce qu'il n'y avait à cela aucun danger, et ensuite parce que, de cette manière, il évitait d'être tourné. La courbe formée par les montagnes (à droite d'Alexandre et à gauche de Darius) offrait de très grandes facilités aux Perses pour cela ; ils s'en aperçurent et essayèrent, mais mollement, et, ce que l'on ne conçoit guère, avec de la cavalerie seulement. Alexandre subdivisa son aile droite, dont partie marcha en avant sur la gauche de Darius, et partie fit opposition à ceux qui voulaient tourner les Macédoniens.

(32)  Darius était couvert par le Pinare : Alexandre voulait le passer, et effectivement le passage eut lieu. Ce furent l'aile droite (moins le corps en observation ci-dessus) et la droite du centre qui passèrent d'abord. Plein fut leur succès : elles culbutèrent la gauche de Darius. Mais le centre se composait de la phalange, et tout le centre s'ébranla en même temps ; seulement il ne s'ébranla pas avec la même légèreté, et tandis que la droite du centre marchait de front avec l'extrême droite menée par Alexandre même, le reste du centre marchait et passait le fleuve moins vite. De là, après le passage du fleuve, un flottement sur la ligue de la phalange : les Grecs de Darius en profitèrent, et firent du mal au centre ennemi jusqu'à ce qu'Alexandre, vainqueur à droite, tombât sur eux. – La poursuite de Darius évidemment n'eut lieu qu'ensuite : 1° c'eût été une faille quand les centres étaient encore aux prises, et 2° Darius était au centre (non à la droite), et quoi qu'on en dise, ne prit la fuite que quand son centre plia. – Nous négligeons beaucoup de détails.

(33)  Dans le camp seul on trouva 5000 talents (environ 17 millions), et bien des fois autant à Damas, où étaient la maison du roi, ses bagages, etc., etc.

(34)  Toujours la même méthode, avoir toutes les provinces maritimes d'abord : la Syrie même ne lui suffira point, il retournera en Egypte encore avant de songer à passer l'Euphrate.

(35)  Cette réponse (précédée d'une récapitulation de griefs, véritable manifeste d'Alexandre à Darius) est beaucoup moins insignifiante qu'on ne le dit ici ; elle se résume par ces mots : 1° reconnaissez-moi roi des rois ou grand roi (c'est-à-dire, cédez-moi votre titre officiel, unique) ; 2° vous pourrez conserver une partie de vos Etats, comme roi vassal ou de deuxième ordre. Darius serait tombé dans la catégorie des rois d'Arménie, de Cappadoce, etc., avec beaucoup plus de territoire sans doute, mais sans souveraineté suprême et vraie. – Au reste, Darius envoya une seconde députation un peu plus tard, pendant le siège de Tyr (et celle-ci était chargée déjà de très hautes propositions).

(36)  C'est-à-dire du trésor qui suivait Darius, et que, du reste, nous pensons avoir été considérable (Voyez note 33) : il y a plus d'une raison à en donner ; mais on ne doit point oublier que les grands trésors centraux étaient dans les quatre capitales (Babylone, Suse, Ecbatane, Persépolis), et notamment dans les deux dernières.

(37)  Tyr ne fut pas détruite, ou elle se releva bien vite, car, quelques années après, on la retrouve florissante. Les femmes, les enfants, les vieillards, la plupart des objets précieux avaient été envoyés à Carthage ou bien à Sidon. Toutefois ce siège fut un coup mortel pour Tyr, moins à cause de la prise et du massacre, qu'à cause de la chaussée. Le port dut être et resta très endommagé ; et, dans la suite, si Tyr fleurit, c'est plutôt comme industrielle que comme commerçante. Toutefois il ne faut pas oublier que la fondation d'Alexandrie, et l'essor du commerce en Egypte sons les Ptolémées, furent pour beaucoup dans ce déclin. – Toute cette soumission de la Syrie occupe la fin de 333 et partie de 332.

(38)  Ce fait n'a d'autre garant que Quinte-Curce ; et, quoique peut-être on ait tort de le rejeter comme impossible eti tout à fait hors du caractère d'Alexandre (en quelque instant que ce soit !), il est évident qu'on ne peut l'adopter sur la foi d'un tel auteur. – Gaza ne fut point détruite. Strabon ne le dit que par erreur, en confondant ce qu'elle souffrit d'Alexandre le Grand, avec sa destruction par Alexandre Zebina, en 96 avant J.-C. – Enfin, Gaza était une ville des Philistins, non de Palestine, à moins qu'on n'entende ici Palestine en un sens plus large que pays des Juifs.

(39)  Il l'est aussi par l'auteur de la Chronique samaritaine ; Bayle et Ste-Croix l'adoptent ; beaucoup d'autres le rejettent. Nous sommes de l'avis de ces derniers ; mais il nous semble qu'il ne suffit point ici de nier, et voici ce que nous croyons voir sortir, avec beaucoup de probabilité, tant des témoignages modifiés qne des circonstances : 1° Alexandre, qui, tout en poussant le siège de Tyr, travaillait à la soumission de la région syrienne entière, envoya sommer Samarie et Jérusalem de le reconnaître, de lui fournir des secours contre Tyr. 2° Il fut répondu par les habitants que des traités les liaient, soit au roi de Perse, soit à la ville de Tyr, et qu'ils ne pouvaient faire cause commune avec lui ; mais celle réponse impliquait possibilité de mesures intermédiaires, c'est-à-dire de neutralité et de soumission provisoire. 3° Alexandre, en effet, voulut au moins ces deux articles : il détacha un corps qui alla jusqu'à Samarie, dont Andromaque fut nommé gouverneur, et peut-être un peu plus loin (sur les frontières de la Judée proprement dite). 4° Le grand prêtre Jeddoa ou Jaddus se rendit au quartier général d'Alexandre, lui récita les prophéties qui annonçaient la chute du trône de Perse, ne manquant pas de les lui appliquer, et obtint pour Jérusalem des conditions meilleures que celles de Samarie (autonomie à peu près complète). 6° Alexandre qui partout et toujours montrait la plus grande tolérance et respectait les lois, les usages, les religions des vaincus, Alexandre qui avait tenté de défaire le nœud gordien, par respect pour un vieil oracle, et sacrifié dans Tyr à Melkart (l'Hercule syrien), affecta aussi un grand respect pour Jehova et les prophéties. De là, son prétendu sacrifice sur le Garizim, sa prétendue génuflexion devant Jaddus, etc.

(40)  L'Egypte avait toujours eu la domination perse en horreur, surtout à cause de la brutale intolérance dont Cambyse avait donné le modèle. On va voir que, fidèle à sa méthode (Voyez note 59), Alexandre suivit la marche contraire. Son voyage à l'oasis d'Amoun (Ammon, suivant les Grecs) ne fut qu'un hommage politique ainsi rendu aux superstitions égyptiennes. (Voyez note 42.)

(41)  Ce fut encore plus pour créer un nouveau centre commercial et pour entretenir les communications directes avec la Grèce. Les Ptolémées achevèrent la réalisation des vues d'Alexandre. – Alexandrie, avant ce temps, n'était qu'un bourg dit Rakoti.

(42)  Il n'y a nulle raison sérieuse de rejeter ce voyage, complètement dans le goût d'Alexandre. Quant à l'appellation de fils d'Amoun, donnée par le dieu au conquérant, pour qui connaît les formules égyptiennes, rien n'est plus simple, aimé de Fta ou fils de Fta, aimé d'Amoun ou fils d'Amoun, sont des titres prodigués au anciens Pharaons sur tous les monuments. Si les Grecs, identifiant Jupiter et Ammon, en conclurent qu'Alexandre voulait sérieusement faire croire que Jupiter était son père, et avait eu commerce avec Olympias, sous forme de dragon (on sait que Knef ou Amoun revêt parfois la forme d'ourée ou serpent favorable), il ne faut voir dans tout cela que de fausses interprétations de la légende grossièrement traduite et mal comprise.

(43)  Darius était à l'est du Tigre. On était alors en 331 ; l'occupation de l'Egypte avait eu lieu dans l'arrière-saison de 332 et au commencement de l'année suivante.

(44)  C'est donc la troisième ambassade de Darius. Ce n'est ici que la seconde.

(45)  Toujours les levées en masse, comme nous l'avons vu plus haut (note 29), levées qu'on ne savait pas distribuer et échelonner, qu'on armait fort mal, et qui ruinaient le pays sur leur passage, de manière qu'en réalité elles ne faisaient que du mal. Nous inclinons pourtant à borner les combattants de Gaugamèle à 500.000 hommes, ne voyant dans le reste qu'un arrière-ban, une réserve possible.

(46)  Parménion se dégagea tout seul, grâce, au reste, à la faute qu'avaient commise les barbares, qui pouvaient lui faire courir les plus grands dangers. Ne cherchant qu'à fuir, un énorme corps du centre perse, qui avait Alexandre par derrière, avait marché sur la phalange qui formait le centre des Macédoniens. Celle-ci avait ouvert ses rangs et laissé passer sans coup férir. Il est clair qu'alors ces Perses, qui étaient derrière le centre macédonien, pouvaient prendre à revers la gauche aux ordres de Parménion. – En général, les détails de la bataille d'Arbelles, outre ce qu'ils offrent d'intéressant en eux-mêmes pour la tactique, présentent ce fait bien remarquable que, sauf les corps d'élite qui formaient comme la maison de Darius, les grands corps de son armée ne se battent pour ainsi dire pas, et ne cherchent en quelque sorte qu'à s'échapper. Beaucoup s'échappent en effet, et, à ce qu'il semble, ils s'échappent par grandes masses, sans être rompus ou inquiétés. On dirait qu'une force à laquelle ils n'ont obéi que malgré eux les a réunis à Gaugamèle, et que, dès qu'ils le peuvent, ils reprennent chacun la route de leur pays. Le mauvais commandement, l'indifférence, ne suffisent peut-être pas à expliquer ces nombreuses retraites ; et l'on se demande si Alexandre ne leurra pas plusieurs des grands chefs nationaux de l'espoir de l'indépendance chez eux, au cas où ils n'agiraient pas. – N'en concluons pas que la bataille d'Arbelles ne fut point une bataille (on se battit très sérieusement, au contraire, autour de Darius et sur les deux ailes macédoniennes) ; mais ce n'est pas là une bataille de 500.000 hommes. Alexandre, suivant Arrien, en avait 47.000 (et même plus si l'on calcule en détail).

(47)  Les anciens ne se doutaient pas même de ce que c'était que l'Asie ; et la bataille d'Arbelles ne mettait pas tout l'empire perse au pouvoir d'Alexandre. 1° Elle assurait au Macédoniens (outre l'Assyrie) les quatre provinces aux quatre capitales (Babylone, Susiane, Médie, Perside). 2° Impossible désormais à Darius de réunir les nombreuses armées de Sokh, de Gaugamèle. 3° Impossible aussi pour lui, au cas où des forces tirées de l'est et du nord lui eussent donné des avantages, de recréer l'empire perse avec suprématie des Achéménides. 4° Grand risque enfin pour lui (privé dorénavant de provinces centrales, de forces propres, de trésors, et à la merci des satrapes des lointaines provinces) d'être ou livré ou tué (ce qui eut lien en effet). Mais les Macédoniens n'en avaient pas moins encore près de moitié du territoire à conquérir ; et, parmi en dernières provinces, s'en trouvaient de très peu facile, non seulement à conquérir, mais à parcourir. Voyez d'abord ce qui suit sur l'affaire des pyles persides, puis la note 30.

(48)  Il ne faut pas dater d'Arbelles sa vie de plaisir et d'orgies, et bien moins encore ses bouffées de morgue ou de cruauté (qu'on pense à Tyr et à Gaza, même en effaçant les trois quarts de la tradition vulgaire) : c'est bien méconnaître les faits que de ne pas voir que jamais Alexandre ne passa au delà de quelques semaines au plus dans cette vie de plaisirs, et que jamais elle ne lui fit suspendre ni vastes combinaisons, ni rudes travaux. Tandis que d'autres, une fois possesseurs des provinces opulentes, se seraient contentés de ce lot, ou du moins n'eussent plus agi que par leurs lieutenants, Alexandre veut encore soumettre toutes les autres provinces de la domination persane, et même pousser dans l'Inde, opérer par lui-même les conquêtes, examiner par ses yeux la topographie, les ressources des pays, en organiser la défense et en grossir la population par des colonies, ouvrir de nouvelles routes au commerce, etc., etc. Cette activité évorante, incessante, toujours hardie, et toujours pourtant allant au réel, au solide, est justement ce qui arrache l'admiration, lorsqu'on suit pas à pas la vie d'Alexandre ; et jamais il ne déploya cette activité avec autant d'éclat qu'après Arbelles, et à l'époque où on voudrait le représenter comme abruti par les voluptés et l'ivresse. – Restent donc la question d'élégance quand il s'enivrait, et la question de morale pour quelques-unes de ses distractions. Il nous semble qu'on devrait penser ici à ce que c'est que de jeunes militaires, et aussi à la grossièreté des anciens. Il y a des gens qui ont recherché sérieusement si Annibal avait été chaste : ceux-là peuvent s'étendre à loisir sur ce qu'ils appelèrent les désordres d'Alexandre. Pour nous, nous tenons qu'Alexandre et Annibal avaient beaucoup de vertu pour des pirates.

(49)  Il n'y eut sans doute que quelques pavillons de brûlés à Persépolis. Qu'on pense au mode de construction des habitations royales d'Asie (parcs, viviers, bâtisses éparses) ; mais c'est encore trop peu pour l'honneur d'Alexandre. Peut-être est-ce le plus ravissant des ces petits Trianons qui brûla ? Fut-ce accident ? Fut-ce une des folles fantaisies de l'ivresse ? Nous inclinons pour la seconde hypothèse, malgré de très habiles critiques modernes, qui, en justifiant Alexandre des absurdités qu'on lui impute, oublient trop qu'il eut des moments (nous ne disons, ni des années, ni des journées, mais des moments) de vertige. Quant à l'existence de Persépolis après Alexandre, elle est prouvée par une suite de faits, les uns presque contemporains de la mort d'Alexandre, les autres du IIème siècle de notre ère.

(50)  C'est beaucoup, mais tout le pays est en plaine sans ondulations (sauf vers les pyles caspiennes) ; et Alexandre n'avait avec lui que de la cavalerie d'élite.

(51)  Bessus voulait se faire, de satrape, roi de Bactriane. Darius pouvait lui servir de prête-nom pendant un temps, au cas où il eût trouvé de la résistance ou des rivalités. Mais probablement Darius sentait confusément que mieux valait pour lui se trouver aux mains d'Alexandre qu'entre celles de ce barbare, et retardait sa marche tant qu'il pouvait. De là sa mort.

(52)  De Persépolis, Alexandre se rendit dans la Parétacène, qu'il subjugua rapidement, se dirigeant sur la Médie, où, disait-on, Darius voulait lui livrer bataille avec des Scythes et Cadusii. 2° Marchant toujours, il sut que Darius, ne pouvant compter sur ses troupes, prenait la route de l'est-nord-est avec Bessus, il entra dès lors sans coup férir à Ecbatane et occupa la Médie, puis chargea Parménion d'occuper l'Hyrcanie. 3° Il se mit à la poursuite de Darius, entra ainsi en Parthiène, passa les pyles caspiennes, et ne trouva que le cadavre de Darius. 4° de La Parthiène (soumise), il passa dans l'Hyrcanie, soumise aussi à peu près (c'était revenir un peu vers l'ouest mais plus au nord). 5° Continuant sa route en sens ouest, il traversa les dures régions des Mardes, qui furent plusieurs fois battus dans leurs montagnes, reçut la soumission des Tapures (Tabéristan), et revint à Zadracart (capitale de l'Hyrcanie), bien plus maître de la lisière méridionale de la mer Caspienne, que ne l'avait jamais été Darius. 6° En 320, il reçut la soumission de l'Ariane ou Arie, capitale Sasia. 7° Il marchait sur la Bactriane où Bessus venait de se faire proclamer, quand, apprenant la révolte prochaine du satrape d'Ariane, qui, d'accord avec Bessus, devait prendre les Macédoniens à dos, il revint sur ses pas, le réduisit à fuir, tourna vers la Drangiane (où Barzaente, meurtrier de Darius, se préparait à les seconder), et l'occupa. – Dans tous ces pays, il laissa les satrapes antérieurs, ou bien nomma des satrapes persans (Oxathre en Parétacène, Oxydate en Médie, Autophradate en Tabéristan et sur les Mardes, Satibarzane, puis Arsace, en Arie). – Enfin, on voit qu'en tout ceci il n'y a rien qui ressemble encore à la soumission de la Bactriane : ce ne sont que les préparatifs, laborieux déjà, d'une guerre bien plus laborieuse.

(53)  A Prophthaise en Drangiane. – La réalité du complot de Philotas a toujours a toujours été mise en doute, et la mort de Parménion semble une iniquité. A notre avis pourtant, le complot dut être fort réel. La plupart des officiers supérieur d'Alexandre, d'une part, en voyant les satrapes dans la dislocation de l'empire, tendre à se créer des souverainetés, à remplacer le maître ; de l'autre, peut-être fâchés de voir qu'Alexandre laissait les satrapies à des Perses, et se fiait à ces hommes qui avaient l'habitude de l'obéissance autant qu'à eux-mêmes, agitaient entre eux beaucoup de projets coupables ; et avec la familiarité qui jusqu'alors avait existé entre le roi et eux, rien de plus facile que de le tuer. Probablement ce ne fut pas tout ; et en ce moment où Alexandre allait entreprendre une rude guerre de montagnes, passer des glaciers, combattre des peuples pauvres, braves et luttant pour leur indépendance, puis mettre à la raison les Scythes (ces hordes du Tourau), que de temps immémorial dévastaient l'Iran, on avait tout organisé pour le cas où la Providence déroberait Alexandre aux Macédoniens (Parménion, maître d'Ecbatane et des trésors, aurait pu être roi ; et l'armée de l'est, sous Philotas et quelques autres, eût appuyé ce mouvement). De ces arrangements hypothétiques à un crime, il n'y a pas toujours bien loin ; et un coup de poignard suffisait pour faire vouloir la Providence. – Pour bien comprendre toutes les chimères dont pouvaient se bercer les généraux d'Alexandre, que l'on se reporte à cet éveil général des esprits au moment de la guerre de Russie.

(54)  C'est-à-dire par les monts Paropamises, en Caucase indien (Hindou-Koh), lequel n'a, comme on sait, aucun rapport avec le Caucase, et en est au moins à 400 lieues. – Quant à sa rapidité incroyable, Alexandre marchait fort lentement, comme il le devait : les passages étaient rudes : un deuxième mouvement en Ariane (où était revenu Satibarzane) le fit revenir sur ses pas et Satibarzane périt ; il bâtit une Alexandrie an milieu des monts pour s'assurer la Paropamisade ; il vainquit des Indiens du voisinage. Peut-être aussi, pendant tout cela, faisait-il agir des ressorts secrets autour de Bessus pour opérer des défections ou pour le faire livrer. La suite l'indiquerait assez, car Bessus ne combattit point. On voit, par Arrien, que cet ambitieux n'avait peut-être pas 20.000 hommes avec lui. Nul chef un peu puissant ne voulait combattre pour faire de son égal un souverain. Et quand Alexandre descendit des Paropamises, il ne put que reculer, reculer encore, enfin reculer jusque près des Scythes. Il n'en fut pas moins livré. – Tous ces événements sont de 320. – (L'Oxus est l'Amou-Daria ou Djihoun.)

(55)  Il y a beaucoup de variantes sur la fin de Bessus. La cruauté déployée sur ce misérable était dans l'esprit des Perses, et sous plus d'un rapport, peut-être, fut une mesure politique de la part d'Alexandre.

(56)  L'Iaxarte ou Tanaïs d'Asie est le Sirr-Daria qui tombe dans la mer d'Aral. Alexandre n'alla point juqu'à la mer Caspienne, qui était au moins 250 lieues à l'ouest ; et jamais il ne pénétra jusque là. Mais du moins il en avait été à quelques lieues l'année précédente, lorsqu'il visitait les Mardes. – En formant un ensemble des faits précédents, on voit qu'Alexandre depuis la descente des Paropamises, avait toujours avancé sans grand obstacle, et parcouru sur une ligne droite la Bactriane, jusqu'à l'Oxus, puis la Sogdiane jusqu'au Tanaïs. Ce n'était encore ni une conquête, ni une occupation. L'ennemi suivait la vieille tactique scythe, attirer, toujours attirer l'envahisseur, l'écarter de sa base d'opérations, pour l'investir à l'improviste et le cerner dans ces steppes immenses et arides. – Mais prudent et méthodique, Alexandre n'avançait qu'avec précaution, tenait divisés les satrapes secondaires et autres chefs, les amusait de promesses et fondait des places fortes dans les positions qui lui semblaient convenables. De là, la ville d'Alexandrecht qu'il veut élever sur l'Iaxarte. – (La Sogdiane, qu'il achvait de parcourir de sud à nord, est en plein Turkestan : elle répond surtout aux kanats de Boukhara et de Khokan.)

(57)  Ni Quinte-Curce, ni généralement les historiens, n'ont bien compris ce que c'étaient que les Scythes et que le dessein d'Alexandre. On croirait, à les entendre, que ce grand prince va stupidement rechercher du butin et de la gloire chez un peuple pauvre et inoffensif. Le fait est que toutes ces hordes, que l'ignorance des anciens enveloppe indifféremment du nom de Scythes, vivaient de la vie de brigands, et tombaient aussi souvent qu'elles le pouvaient sur les régions fortunées du sud. Alexandre le savait, et voulait en préserver son empire. De là, le dessein d'avoir une frontière solide et la nécessite de débuter par apprendre à ces barbares qu'ils n'avaient plus affaire à un Darius. Il n'alla, du reste, pas loin au delà de l'Iaxarte, et il faut bien se garder de croire qu'il s'enfonce dans les déserts (comme on pourrait le croire par quelques mots du texte). Mais il faudrait dire qu'après avoir soumis les septs villes scythiques de l'Iaxarte, et fait la paix avec le grand kan du pays au nord, harcelé bientôt après, il passa le fleuve et battit ses ennemis. Evidemment on voulait l'attirer bien loin au bord. Pendant ce temps, la garnison macédonienne de Marakand (au sud) était assiégé par Spitamène. Il ne donna pas dans le piège et revint.

(58)  Ces faits (sauf la mort de Spitamène) terminent la campagne de 329 ou première campagne de Bactriane et Sogdiane. Dans tout l'ensemble qui suit, l'auteur méconnaît la deuxième campagne ou campagne de 328, très riche en événements. Divers chefs scythes se soumirent (Pharasmane de Khoaresm, etc.), d'autres combattirent Alexandre ; cinq colonnes macédoniennes traversèrent la Sogdiane sur cinq lignes, et se réunirent sous Marakand ; Spitamène fit encore diversion sur les derrières d'Alexandre (mais en Bactriane), et après beaucoup de courses et de faits d'armes, fut tué par ses amis les Massagètes qui envoyèrent sa tête au vainqueur. De nombreuses colonnes hérissèrent le pays ; finalement Alexandre alla hiverner à Nautaque, un peu au sud de Marakand, et très au nord de Bactres. La Sogdiane était alors à très peu près soumise ; il fallut pourtant encore quelques combats en 327, et alors eut lieu la prise de Roche-Choriane (omise ici) et de Roche-Sogdienne, que défendait Oxyart. Ce triomphe termina la conquête de l'ancien empire médo-perse ; mais cette troisième campagne de Sogdiane n'employa pas toute l'année, et c'est aussi en 327 que commença l'expédition en Inde. Lors donc qu'on lit un peu plus bas qu'Alexandre revint passer l'hiver à Bactres, c'est une faute à corriger : Alexandre avait passé son deuxième hiver (de 326 à 327) à Nautaque ; puis, après la campagne de printemps de 327, il revint à Bactres, d'où il partit pour l'Inde, sans attendre l'hiver. – Il résulte de toute cette confusion un dérangement dans la chronologie des deux faits qui suivent (le meurtre de Clitus et le complot de Callisthènes). Voyez notes 59 et 60.

(59)  Ce meurtre eut lieu vers le commencement de 328, à Marakand, sans doute après la jonction des cinq colonnes mais avant les courses nombreuses et la mort de Spitamène. – Le mot qui suit (l'année suivante) est juste, une fois qu'on a la date vraie du meurtre.

(60)  C'est la même année 328 (et non en 327), et c'est en Sogdiane que fut découverte l'entreprise d'Hermolas, seulement ce fut vers la fin de la campagne. L'arrestation de Callisthènes eut lieu un peu plus tard, à Cariata, sur la frontière de Bactriane et de Sogdiane, et le philosophe fut quelques temps en prison à Bactres. Quant à la réalité de la conspiration, elle ne nous semble pas plus douteuse que celle des trames de Philotas ; mais elle avait moins de consistance et un tout autre caractère. Il ne faudrait pas nier que quelques grands officiers n'en aient eu connaissance. Lysimaque y fut impliqué (bien qu'on doive mettre en doute la fable du lion). Callisthènes ne fut sans doute si longtemps gardé que parce que l'on comptait obtenir des révélations et connaître les moteurs du complot. Au reste, on a beaucoup déclamé sur la mort de Callisthènes (Sénèque surtout, qui se montre en cette occasion plus exagéré et plus faux que jamais). Le fait est cependant, quelque mystérieuse que soit demeurée toute cette affaire, que Callisthènes était loin d'être un caractère honorable ou raisonnable, et que peu d'hommes inspirent moins de sympathie que ce capricieux bel esprit, tantôt flatteur, tantôt satirique, et toujours parasite.

(61)  Toujours en 327, et la même année que celle dont on dit plus haut : « l'année suivante, il reprit le cours. » etc. – Il est évident que ce ne peut être au printemps, ou du moins au commencement du printemps.

(62)  Les anciens n'en donnent pas d'autres motifs ; mais il est permis de présumer qu'Alexandre, si plein de raison dans tous ses plans, en eut de plus solides ; et, une fois ceci posé, on se rappellera que l'empire médo-perse alla pendant un temps jusqu'au Sindh, et conséquemment contint des districts indiens, Inde citérieure (dès lors, quoi de plus simple que de vouloir réunir aux provinces conquises sur Darius III, ce qu'avait conquis Darius Ier ?) ; puis on réfléchira qu'Alexandre, non content de conquérir, voulait garder et mettre à l'abri de toute insulte (donc il lui fallait des frontières fortes, et, par suite, des frontières naturelles, et quelle frontière plus naturelle que le Sindh ou les monts qui en limitent le bassin à l'est ? Ces motifs politiques et sages n'empêchent pas motifs poétiques (l'instinct d'aventures, le désir de marcher sur les traces d'Hercule et de Bacchus) n'aient eu aussi quelque puissance sur le cœur d'Alexandre ; mais c'est s'aveugler à plaisir, que de donner la première place à de semblables idées. Un visionnaire ne passe pas victorieusement les glaciers du Paropamise, et ne fait pas sans commettre une faute trois campagnes contre les sauvages des steppes de Boukharie.

(63)  Il est beaucoup de pays à traverser avant d'en être à ce fleuve : ce pays, coupé en une foule de districts diversement régis, ne fut pas soumis sans quelque peine ; mais, comme toujours, Alexandre, par la supériorité de sa politique comme par celle de ses armes, triomphait. Nul concert n'était possible entre toutes ces petites peuplades, et quelques chefs étaient toujours ses alliés. Même conduite après avoir passé le Sindh. Il voit là deux rajahs puissants, rivaux l'un de l'autre : il met à profit leur division : l'un résistera, dès lors l'autre inclinera pour lui. Cet autre est Taxile, il en fait son allié, le reconnaît roi (mais roi vassal), et le flatte sans doute dans l'espoir d'ajouter à son royaume s'il en reçoit des services essentiels.

(64)  C'est un des beaux faits d'armes d'Alexandre que ce passage de l'Hydaspe (Djelam ou Behat) et la bataille qui suivit.

(65)  Il parcourut tout simplement le Pandjab, encore ne fut-ce que jusqu'au Steledj (Hydaspe). Voyez plus bas.

(66)  C'est la première fois que dans l'article il est question des colonies (lacune grave, mais que réparent les notes ci-dessus). – Quant au chiffre 70, il ne se rapporte point aux seules colonies de l'Inde, et surtout à celles du Pandjab. – Tous ces événements jusqu'à la sédition de l'Hyphase, sont de 327 (date incontestée, et une des bases de la chronologie d'Alexandre).

(67)  Il ne faut pas s'émerveiller de ce mot, comme si c'eût été de la part d'Alexandre une ambition gigantesque. Il n'avait plus, après le Setledj, que le Byiah à passer pour être hors du Pandjab ; et de cette rivière, s'il l'eût franchie vers le 74° degré de longitude est, il n'y a qu'un degré au Gange qui, de ce point, coule dans un sens généralement est. On peut penser qu'Alexandre se serait spontanément arrêté là, même sans révolte ; le Byiah, ou le dos de pays entre le Byiah et le Gange, étaient la frontière orientale naturelle de son empire tel qu'il le concevait.

(68)  Le mot de retour indiquerait qu'il va reprendre la route par laquelle il est venu : on va voir qu'il n'en est rien, puisqu'il rétrograda directement que jusqu'à Hyaspe (et sans péril dans cette partie de sa course).

(69)  Oxydraques n'est pas un nom propre : c'est tout simplement le nom de kchatriias ou guerriers. La ville anonyme ici désignée était donc une ville appartenant à la caste des Kchatriias. Peut-être se nommait-elle Kchatriipour ou Kchatriiapatam (ce que les Grecs traduisirent par ville des Oxydraques.

(70)  Il y aurait encore dans tout ceci beaucoup de détails curieux à donner. On peut les lire dans Arrien, et nous les négligeons. Mais faisons du moins ressentir la physionomie générale de toute cette partie de l'expédition. On ne peut y méconnaître le projet bien arrêté de s'assurer le bassin du Sindh depuis le Pandjab, et de le connaître parfaitement. Il faudrait ensuite parler des établissements qu'il fit vers le delta du Sindh (un port, des chantiers, etc.).

(71)  Ou plutôt pour préparer la soumission des milles petites frondes de toute cette côte de brigands et de sauvages. Le Gédrosie est le Beloutchistan, et offre encore beaucoup des traits qu'elle présentait à l'époque d'Alexandre. Le voyage dans toute cette contrée réunit l'attrait d'un voyage de découvertes et de L'Odyssée, comme le commencement de la conquête (le Granique, Issus, Arbelles) rappelle L'Iliade. On reconnaît alors chez lui, outre les talents du général, le coup d'œil du savant, du digne élève d'Aristote : il note les points importants, fait creuser des puits, il résout l'emplacement de futures colonies ; en un mot on voit partout le grand homme formé par une civilisation, et qui, pouvant s'intituler maître d'un immense territoire, prétend en plus ne pas en être le maître nominal, et ne pas laisser sur cent points divers de petits Etats sans foi ni lois, sans cesse en guerre ensemble en menaçant les provinces voisines. Voilà de ces pensés qui jamais n'avaient troublé le repos des Achéménides ! – Toute cette fin de l'expédition de l'Inde, et le voyage qui suivit, remplirent la plus grande partie de 326.

(72)  Et quelques grands Macédoniens. Un des plus coupables, Harpale, trésorier général à Ecbatane, avait dilapidé des sommes énormes du trésor, et s'enfuit en emportant bien encore de 25 à 30 millions et suivi de 6000 hommes. On ne croira pas que tous ces méfaits se commissent sans connivence et sans concert des officiers les plus puissants ; et ce concert supposait certainement des desseins sinistres contre Alexandre : beaucoup sans doute espéraient qu'il ne reviendrait pas, et tout prouve que son retour fut un coup de foudre pour les coupables. Qu'on médite bien ce qui va suivre, on sera encore plus convaincu que le temps seul et la hardiesse manquèrent aux malveillants.

(73)  Evidemment Alexandre voulait se créer une armée d'Asiatiques disciplinés, équipés et exercés à la macédonienne. N'était-ce que pour doubler sa force, était-ce pour remplacer ses Macédoniens ? dans cette dernière hypothèse, la défiance que trahissaient ses mesures était-elle mal ou bien fondée ? Après tout ce que nous avons fait ressortir chemin faisant, nous ne doutons pas de la réponse. – Tous les faits liés au retour d'Alexandre vers le centre de l'empire se réfèrent à 323.

(74)  Nouvelle preuve des malveillances et des manœuvres dont il vient d'être parlé. Et notez que les Macédoniens n'ayant jamais considéré l'Asie que comme une proie, non comme une patrie, et ayant toujours visé à revenir chez eux riches de dépouilles après avoir pillé, la mesure d'Alexandre était précisément de celle qui devaient leur plaire. Gorgés de butin, comblés de dons, dotés, et venant de voir leurs dette payées, ils murmuraient qu'on leur donnait le congé ; et si Alexandre, par un décret contraire, les eût retenus près de lui au delà du temps voulu et malgré leurs blessures, il eussent murmuré aussi, et cette fois conformément à leur principes habituels. Comment douter, après cela, que touts les mécontentements ne fussent soufflés par des meneurs ?

(75)  Aussi en 323. Ephestion n'aurait-il pas été empoisonné pour arrêter plus sûrement à la mort d'Alexandre ? Mourir d'avoir trop bu est fort singulier, à moins qu'on ne meure en quelques heures. Ephestion eut le temps de prendre des remèdes, puisque Glaucias lui en administra de mauvais ; et si Alexandre fit mettre Glaucias en croix, est-ce simplement parce que le médecin s'était trompé ? – On a omis dans l'article, après la mort d'Ephestion, une belle expédition d'Alexandre contre les Cosséens (habitants du Khousistan), peut-être en 324.

(76)  Voilà ce qu'on lit chez les historiens. Mais voulant juger d'après les faits avérés, nous qui venons de reconnaître en Alexandre une âme si ferme, un sens si droit, une politique si habile, admettrons-nous ces superstitions comme personnelles au grand roi ? Ces présages sinistres, et qui retardaient son entrée, étaient-ce les prêtres qui les imaginaient pour l'arrêter, ou bien était-ce lui qui commandait de les proclamer pour justifier ses retards ? A notre avis, Alexandre se croyait en danger à Babylone, et ne voulut y mettre les pieds qu'après avoir organisé ce qu'il jugeait à propos pour sa sûreté.

(77)  La date d'année est bonne. On a beaucoup flotté entre 324 et 323, et en ce moment 323 semble prévaloir. C'est à tort. Il manque la date du mois : c'est la fin de mai ou tout à fait le début de juin (02 juin), car c'était au 28 dæsius macédonien qu'on a par erreur identifié avec un 28 hecatombœon athénien (le calendrier macédonien, lunaire comme celui des Athéniens, n'ayant pas de mois embolismique comme celui-ci), et qu'il faut identifier au 29 thargelion de Plutarque. Cette date (29 th.) est aussi celle de la mort de Diogène, qui eut lieu, sinon le même jour que celle d'Alexandre, du moins vers le même jour, et au moment où il se rendait aux jeux olympiques. Or, on ne célébra de jeux olympiques qu'en 324, non en 323. Une petite difficulté c'est que Démosthène, dit-on, prononça son discours contre Harpale sous Anticles, vers le temps de la mort d'Alexandre, et que tous les historiens mettent cette mort sous Hégésias, qui remplaça Anticles dans l'archontat. Cette contradiction apparente nous semble au contraire tout expliquer à merveille. Alexandre mourut sous Anticles, trente et un jours avant l'avènement d'Hégésias ; la nouvelle arriva dans Athènes sous Hégésias, et l'on s'habitua naturellement à identifier la mort d'Alexandre et l'archontat d'Hégésias.

(78)  32 ans et 8 mois. Les historiens exacts sont d'accord sur ce point. – Ceux qui le font mourir en août 321 ne lui donnent que 32 ans (solaires) moins un mois (mais 32 ans 10 mois solaires).

(79)  Il y a sans doute de l'exagération dans ce tableau : s'il est vrai qu'Alexandre, à cette époque, n'était pas sobre tous les jours, on peut se convaincre que jamais il ne s'était plus activement, plus noblement occupé d'organisation, d'administration, de préparatifs de tout genre, et à quelques orgies près, on pourrait le proposer pour modèle à tous les princes (Voyez note 48.)

(80)  Ce journal ne prouve qu'une chose, c'est que la maladie d'Alexandre ne fut d'abord qu'une irritation provenant soit de ses fatigues, soit des deux orgies chez Médon ; il ne prouve pas que le septième ou huitième jour on ne profita pas de son état pour l'empoisonner. Le bulletin du 9 surtout est très remarquable et peut donner beaucoup à penser. Si d'ailleurs Alexandre fut empoisonné (non dans un festin, mais dans des médicaments), il est très clair que ceux qui eurent action sur la rédaction des bulletins, et nous ne voyons pas quel médecin eût osé écrire autrement qu'il ne plaisait aux Perdiccas, aux Léonat, aux Pithon, aux Lysimaque et aux Ptolémées, si impatients de dépecer le nouvel empire. Somme toute, sans dire en aucune façon qu'Alexandre périt empoisonné. nous pensons que s'il s'était sauvé de cette maladie, il aurait eu bien de la peine à vivre longtemps encore. Les vaincus s'habituaient à lui et l'aimaient ; son mariage devait sous peu lui donner des héritiers ; son pouvoir se consolidait, puisque la conquête était finie et que l'organisation marchait à grands pas. Tout cela mettait au néant les rêves des ambitieux de l'armée : il fallait se hâter d'effectuer ce que n'avait pas fait le hasard, la disparition d'Alexandre, sous peine d'être à jamais simples généraux et satrapes soumis.

(81)  Ce n'étaient point des vœux, c'étaient des prophéties.

(82)  On reconnut deux rois collègues, l'un incapable (Aridée, à peu près en état d'enfance), l'autre encore à naître, le fils dont peut-être Roxane était enceinte (effectivement ce fut un fils, Alexandre Aigus). Cette double nomination fut un compromis entre deux opinions diverses qui voulaient chacune un roi unique, le roi à naître ou le roi crétin : c'était une chance de plus ouverte aux ambitions et aux prétextes de guerre que ce moyen terme. Ptolémée, plus franc, avait ouvert auparavant l'avis d'un partage sans autre forme. Le partage n'eut pas moins lieu en fait, mais nominalement les généraux ne furent d'abord que satrapes. C'est ce que nous appelons le partage de Babylone (remanié deux ans après à Trisparadis).

(83)  Le vrai titre de Perdiccas est plutôt celui de régent. Du reste, il délégua partie du pouvoir à quatre sous-régents, dont deux en Europe (Antipater et Cratère) et deux en Asie (Léonat et Méléagre). – Quant à la jeunesse d'Aridée, c'est une erreur.

(84)  Cette pompe funèbre très dispendieuse, fit extrêmement d'honneur à Ptolémée ; et la possession de la tombe d'Alexandre fut comme un talisman qui, de longue main, lui assurait la royauté.

(85)  L'opinion dominante aujourd'hui sur Alexandre est celle dont nous venons de nous rendre l'organe. Il faudrait plutôt ajouter que retrancher à l'éloge de Montesquieu. Tout ce que l'on pourrait dire pour restreindre la gloire de ce grand prince, c'est que ses succès ne lui sont pas absolument personnels, et que la civilisation grecque en général, l'excellente organisation des troupes créées par Philippe, l'éducation puisée pendant vingt ans dans la conversation de cet illustre père, et aussi les admirables leçons d'Aristote, préparèrent la réussite d'Alexandre. Ces observations sont justes : sans doute Alexandre n'est point de ces hommes qui se sont formés tout seuls, qui ont tout créé autour d'eux, qui ont tout improvisé ; mais il profita merveilleusement des précédents, des circonstances, et autant il est peu vrai de voir en lui un homme né de lui-même, autant il serait injuste de nier les hautes qualités qu'il eut à lui en propre. Il réunit surtout à nos yeux la triple gloire d'avoir toujours eu des vues hautes, humaines et civilisatrices, en dépit des étroits préjugés des Macédoniens, de ne s'être jamais endormi ou affaissé sous le succès (notes 48, 57, 79), et enfin de nous sembler au moment où il mourut, à la veille d'ajouter encore à sa gloire, à ses bienfaits et à la civilisation du monde. Sa mort fut certainement une des plus grandes calamités dont un vaste territoire ait eu jamais à gémir.

(86)  L'ouvrage de Ste-Croix est certes le fruit de beaucoup d'études, et on peut en tirer infiniment. Mais il n'a pas vu son héros avec assez de hauteur et d'indépendance. Il n'a pas d'opinion fixe à son égard. Ame honnête et candide, il veut en principe blâmer Alexandre de ses vices, et de là son indulgence pour Quinte-Curce, puis quand il est aux détails, il blâme, il est vrai, mais on sent qu'il ne trouve pas autant à blâmer qu'il l'avait imaginé à l'avance. Il y a quelque chose de gauche et de contraint dans la teneur de ses reproches. Ste-Croix n'en est pas moins jusqu'ici l'homme qui a le mieux mérité de ceux qui veulent étudier la vie d'Alexandre. Il ne s'agit, pour en tirer tout le fruit, que d'envisager les faits d'un peu plus haut.  (Biographie universelle ancienne et moderne - Tome 1 - Page 398-410)




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