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Eclaircissons un problème (1/2)

article d'Armand Bédarride (novembre 1933)
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Cet article a paru originellement dans le N°178 de la revue Le Symbolisme (novembre 1933). Il a été ressaisi et corrigé par France-Spiritualités.

      C'est celui de la position philosophique du trav:. maçonn:. et comme on le voit, il est d'importance capitale : et je pose en principe que beaucoup de nos discussions proviennent de ce que certains de nos ff:. n'en ont pas envisagé les éléments d'une manière suffisamment claire.

      Il s'agit de savoir si l'on veut faire de la Maçonnerie, suivant la méthode inhérente à sa tradition et à ses symboles, ou si l'on prétend faire entrer dans ses formes une autre méthode qui ne correspond en rien avec ses éléments générateurs, ni avec son mécanisme interne.

      Dans le premier cas, on fera une œuvre logique et rationnelle, puisqu'on emploiera « l'instrument » pour le travail en vue duquel il a été « fabriqué ».

      Dans le second cas, – et quelques bonnes raisons que l'on puisse invoquer, – on faussera l'instrument et l'on sabotera la besogne, malgré toute la bonne volonté que l'on apportera ; car si l'on veut faire autre chose que ce que la Maçonnerie a été créée pour faire, il serait plus sage de prendre un autre instrument de travail... sans cela, notre Institution ressemble au fameux Bernard L'Ermite, crustacé logé dans la coquille d'un autre mollusque.

      On me demandera ce que j'ai en vue en ce moment...

      Ni la croyance en Dieu, ni le symbole du g:. arch:. de l'Un:. sur lequel je me suis expliqué très nettement en d'autres circonstances ; encore moins la question de savoir si l'esprit et le corps sont deux substances séparées... mais simplement la méthode de culture de la pensée et de la volonté, depuis la « formation de la conscience jusqu'à la régulation de l'activité. Cela se fait-il du dehors au dedans, de l'objectif au subjectif, ou au contraire du « for intérieur » à la compréhension de la nature, de la société par l'esprit de l'homme, du subjectif à l'objectif ?

      Les écoles philosophiques qui reposent sur l'empirisme professent que l'homme pensant est formé par le dehors, que son être mental n'est qu'un reflet du monde externe, et que la pensée en elle-même n'a pas de pouvoir propre, d'activité spontanée ; le « moi » pour elles, en dernière analyse, n'existe que par l'individualité physique et se résume à être le résultat accessoire des phénomènes physiques, chimiques, et par voie de conséquences, biologiques, tous régis par un déterminisme rigoureux auquel notre volonté ne peut pas échapper. La direction de la vie pensante et de la vie sociale nous vient du dehors, des faits extérieurs, que nous pouvons seulement enregistrer et coordonner. La philosophie disparaît, absorbée par les sciences « positives », dont on entend appliquer souverainement les procédés, même à la morale individuelle et sociale.

      C'est la théorie exclusive de l'école matérialiste ; les disciples de l'école positiviste, après certains flottements, voient néanmoins mieux la distinction existant entre le domaine « mental » et le domaine « physique », mais sur ce terrain elle est quand même paralysée par l'empirisme qui tire toute connaissance et toute vérité des sens. et maintenant, on reprend le même système « empiriste scientiste » sous le nom de « rationalisme », mais en donnant à ce terme non pas le sens large et compréhensif que lui attribue depuis des siècles la philosophie, mais un sens absolument restreint et limité aux raisonnements tirés des sciences positives.

      Or, notre Tradition et nos symboles nous montrent d'une manière péremptoire que la doctrine maçon:. procède en sens inverse : son point de départ, dans la culture qu'elle prétend donner à l'homme, et spécialement la culture morale et spirituelle, ne prend pas sa source dans le monde « externe » et « objectif », dont notre pensée ne serait que le reflet et la conséquence, mais au contraire dans le monde « interne » et « subjectif ». Ce qui vient du « dehors » n'est dans notre « Art », dans notre « métier », qu'éléments d'information et moyens de contrôle entre la « réalité » « subjective », et la « réalité » objective, ou matériaux de construction pour le « Chantier » qui est en nous, et dont les travaux sur l'extérieur ne sont qu'un prolongement et une extension de nos travaux à l'intérieur de nous-mêmes.

      Nous professons donc par définition que science et morale, la sagesse elle-même, sont filles de notre conscience et constructions de notre raison ; l'image même de l'Univers n'est qu'une « architecture » de notre pensée et notre conduite une architecture de notre volonté, suivant un « plan » ; rien ne peut mieux marquer la prééminence de l'esprit sur les choses, quoi que puissent être l'esprit et les choses comme « substances », et sans qu'il soit. même besoin de nous préoccuper de la nature de leur « entité ». Ce en quoi, d'ailleurs, nous faisons comme les sciences positives, qui parlent de « choses », de « matière », de « force » sans se soucier outre mesure de ce que cela signifie « en soi », c'est-à-dire les formes données par nos organes sensoriels à toutes les vibrations dont nous sommes entourés, et auxquelles notre conscience attribue des « valeurs » à notre mesure par les perceptions qu'elle en tire. Mais dans l'un ou l'autre cas, cela n'a pas d'importance « pratique », et particulièrement pour des « ouvriers tailleurs de pierres et constructeurs » dont l'attribution n'est pas la métaphysique, mais la bâtisse : il leur suffit donc d'admettre qu'il y a des « idées », des « sentiments », des hommes et des choses.

      Mais quel est notre point de départ ? Quel est notre procédé de travail ?

      L'examen rapide de nos règles essentielles le montre clairement.

      Au commencement. de tout, il y a le cabinet de réflexions, c'est-à-dire la conscience, la pensée, le « moi ».

      C'est ce « moi » que l'appr:. va scruter et approfondir pour le connaître, en voir les rouages et le mécanisme, se rendre compte de ses facultés, de ses tendances, de ses dispositions, de ses connaissances, – et aussi de ses ignorances, de ses erreurs, de ses préjugés, de ses défauts, et même de ses vices.

      Ce qu'on lui demande tout d'abord, ce n'est pas de regarder le monde, c'est de se regarder lui-même comme dans un miroir pour tâcher d'y voir son propre portrait.

      Puis on va lui dire : taille la pierre brute, enlèves-en les aspérités, équarris-la, parce qu'il faut que tu eu fasses une pierre cubique, parfaitement taillée et propre à la construction ; il faut que tu te corriges, que tu t'améliores, que tu harmonises tes facultés, que tu domines tes passions, que tu soumettes ta volonté à un « idéal », que tu deviennes un « homme nouveau », éclairé par la lumière : tu es mort à la vie prof:. avec tout ce que tu étais avant, tu nais à une seconde existence, dont tu vas faire l'apprentissage ; tu vas apprendre le maniement des instruments de travail et tu vas te façonner conformément au modèle fourni par la « géométrie ».

      Ou cela ne signifie rien, ou le sens en est formel : d'abord que notre conscience est à la base de tout, et que c'est en elle que se trouve le moteur de notre transformation : et par là est proclamée la puissance spontanée et féconde de notre « moi » pour se perfectionner et se régénérer ; cette tâche implique donc que notre caractère, notre mentalité, notre état spirituel, ne seront pas seulement la résultante des facteurs provenant du monde exérieur ou de notre être physiologique, du milieu, de l'hérédité et du tempérament, mais d'un facteur intime, régulateur et impondérable qui est notre volonté de culture et de moralité ; sans trancher le côté « métaphysique » de la liberté et du déterminisme, le Maçon doit agir comme se sentant libre, et réalisant sa liberté par l'effort vers le mieux dont il fait choix.

      Ici, rien d'objectif, rien qui touche aux « choses » sinon pour agir sur elles; et les phénomènes physicochimiques qui peuvent être concourants aux phénomènes psychiques, ne donnent pas la clef des états de conscience, qui sont une manifestation de notre activité vitale dans un autre plan. Comme l'écrit M. Mamelet dans son intéressant ouvrage sur « l'idée positive de la Moralité », « La moralité n'est pas une « chose », mais un progrès de conscience : c'est l'éclosion et l'effort d'une forme dans la matière, de sentiments, de tendances, de croyances et de jugements qui constituent le fond de la vie psychologique et sociale ».

      Après, que se passe-t-il pour le Maçon ?

      Comme je l'ai montré jadis dans ma Théorie Interprétative des 3 grades, le Maçon arrive au Compagnonnage et c'est alors seulement que les fenêtres de la Loge s'ouvrent, symbole imagé de la nouvelle attitude du Maçon qui ne prend contact avec le monde « extérieur » que quand il a préalablement scruté, organisé, et harmonisé son « moi » pour acquérir la maîtrise de soi-même.

      J'entends bien que le rite anglais, ou le rite Ecos:. rect:. ne donnent pas au 2° grade l'allure encyclopédique que lui a imprimée le Rite Ecos:. ancien et acc:. et que nous lui attribuons nous-mêmes ; mais cela importe peu. Le fait de la connaissance du monde extérieur apparaît toujours nettement par l'ouverture des fenêtres et la géométrie.

      Mais comme il faut le remarquer, malgré la déformation que nos rituels ont fait subir aux formes et aux explications, justement sous l'influence de l'empirisme qui les fausse, l'Etoile Flamb:. vient très exactement démontrer qu'il ne s'agit pas de la formation du « moi » par les faits extérieurs, mais de l'application de ce « moi » à la compréhension du monde externe, à son « annexion » pourrait-on dire ; et le caractère nettement psychologique de l'opération est lumineusement indiquée par la lettre G, qui est, à ce point de vue, une projection de l'esprit sur les choses.

      Mais là encore, quoi que d'une autre manière, l'initiation ne procède pas contrairement aux sciences positives : car malgré le préjugé vulgaire, « la science, comme l'a fait très justement observer M. Léon Brunschvicg, ne va pas des objets à la pensée, elle va de la pensée aux objets, car elle va du « connu » à l'inconnu ». Il est certain que le premier « connu », le premier « donné », c'est notre pensée, c'est notre conscience, c'est-à-dire le sujet connaissant.

      Je juge inutile à ma démonstration d'entrer dans des explications concernant le grade de Maître, qui pourrait fournir pourtant de nouvelles lumières à ce sujet.

      Mais je dois attirer l'attention sur un fait d'un autre ordre qui corrobore ma thèse : c'est la notion du « plan » architectural, qui vient encore affirmer à sa manière la prépondérance de l'esprit, de la pensée, de l'idée, c'est-à-dire le sceau du point de vue « subjectif », comme source de la connaissance et de l'action.

      Tout le monde reconnaît de nos jours la fixité et la régularité des lois de la Nature.

      Mais les « empiristes scientistes » répugnent à l'idée d'y voir la manifestation d'une intelligence, même latente, et se manifestant avec une « finalité », en un mot dans un but déterminé. Il leur faut absolument que les phénomènes de la nature soient exclusivement le résultat de forces aveugles. Le fait même des sciences classant les faits d'une manière méthodique, et formulant les relations existant entre eux, l'édifice des grandes lois de l'Univers, et cette constatation capitale qu'on peut les exprimer en formules mathématiques qui ont parfois devancé les découvertes concrètes, tout cela montre deux choses importantes : d'abord que le monde « sensible » quand notre pensée en prend possession, devient un monde « intelligible », et que ce monde intelligible n'est pas une création fantaisiste et arbitraire de notre « moi », mais correspond à une « intelligibilité » objective : sans endosser la théorie de Platon sur les idées, on ne peut pas se refuser à admettre un « monde des idées », qui non seulement exprime les « faits » mais leur donne la seule réalité accessible à notre entendement. L'ensemble des choses n'est pour notre conscience que l'ensemble cohérent et articulé des idées que conçoit notre pensée et que synthétise notre raison.

      Architecture, ce qui signifie construction des choses d'après les données de notre pensée qui fait le « Plan » et par conséquent, avec ou sans Dieu « professé », finalité « externe » correspondant à la finalité « interne » conçue. Le Maçon conséquent avec lui-même tiendra pour valable la pensée d'Henri Poincaré : « L'ordre et l'harmonie que nous constatons dans le monde ne saurait être le résultat du hasard ! » L'élan évolutif de la Nature n'est pas le fruit de simples cas fortuits, pas plus que l'élan de culture et de perfectionnement de notre pensée et de notre volonté.

      Mais comme l'essence suprême et la cause supérieure de la Nature échappent aussi bien à la mesure de notre travail de métier, que celles de notre vie spirituelle, notre Institution s'est bien gardée d'en donner une définition qui n'aurait jamais pu être adéquate à un « objet » qui nous dépasse : elle s'est contentée sagement de l'envisager avec un respect profond, et de la noter dans notre langage symbolique sous forme d'un processus architectural, d'un « plan » constructif dans l'homme, dans la société et dans la Nature, sans rien préjuger de sa réalité objective et de sa source en dehors de notre conscience, chacun restant libre de s'en faire l'idée qu'il pourra à la lumière de sa propre Etoile Flamb:.

      Ce mouvement, dans un certain sens et suivant des règles régulières, est-il « conscient » et « volontaire » dans l'acception humaine de ces termes, la seule dont nous disposions ? Ce serait du pur anthropomorphisme de l'affirmer. Et de ce côté, le théisme même n'aboutit qu'à des métaphores... mais le Maçon – encore une fois comme le « savant » dans ses théories explicatives, – dit : « Faisons « comme si » ce mouvement avait « en soi » la signification adaptée à la bonne marche de notre Chantier... si le travail marche bien en application de ce « système », sans lui attribuer une vérité absolue qui est au-delà de nos forces, nous le tiendrons pour une vérité suffisante au maniement des instr:. de trav:. et à la constr:. du Temple intérieur ou extérieur. »

      Il en résulte que, – avec ou sans entité objective, – et ne fût-ce que la plus gigantesque et la plus universelle des « idées-forces » pour parler comme Alfred Fouillée, la « conception » du « Plan » architectural, pris comme loi et dynamisme de la pensée et de l'action, sera la « clef » fournie par notre raison à toutes les « serrures » des êtres et des choses. – « Nous ne connaissons pas tout, fait observer Endres dans son intéressant ouvrage sur le « Secret du Fr:. Mac:., mais nous devons, malgré l'obscurité qui nous entoure, penser comme si nous savions tout, et agir comme si nous y voyions complètement clair ! » Et en effet, c'est une nécessité absolue et pathétique. Les sciences nous apprennent chaque jour quelque chose de nouveau ; saurons-nous un jour « tout » ? C'est peu vraisemblable, puisque chaque connaissance acquise pose des problèmes nouveaux ! Si donc nous attendions de posséder la science universelle pour formuler une règle de conscience et d'action, nous risquerions d'attendre pendant l'éternité en gardant les bras croisés, ce qui ne convient pas à des ouvriers sur le chantier. (A suivre...)




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