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Eclaircissons un problème (2/2)

article d'Armand Bédarride (décembre 1933)
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Cet article a paru originellement dans le N°179 de la revue Le Symbolisme (décembre 1933). Il a été ressaisi et corrigé par France-Spiritualités.

      C'est une question de « vie ou de mort » qui se pose pour nous sur le terrain « moral », de donner une signification à la destinée et à l'univers pour pouvoir occuper dignement notre place et jouer utilement notre rôle: malgré les lacunes de nos informations, notre intelligence est obligée de donner aux « choses » une interprétation qu'elles ne fournissent pas par elles-mêmes, et là où elles font défaut ou sont inopérantes, de s'appuyer sur le « connu » et de bâtir ensuite d'après les règles de l'Art, pour faire une œuvre qui n'était pas « dans » les matériaux, mais pourtant les emploie pour la beauté de l'édifice, – qui n'est qu'une création de la pensée de l'architecte, de son imagination artistique, si l'on veut, et qui pourtant, une fois conçu, est une réalité aussi « réelle » et certaine dans son genre que les matériaux et une fois construit, constitue péremptoirement une réalité « nouvelle » qu' ajoute quelque chose à celle des matériaux, quelque chose qu'ils ne contenaient pas, que la pensée et la volonté de l'homme y ont ajouté.

      Et il en est tellement ainsi qu'à partir de ce moment surgissent des séries de raisonnements, d'idées, de sentiments, d'actions même, qui ne sont basés que sur la forme et l'agencement imposés aux matériaux, sans considération de ce qu'ils étaient auparavant, et pour des motifs qui n'étaient pas primitivement en eux. La pensée et l'activité de l'architecte et des ouvriers sont passées par là, et ont accompli un supplément de création : sur le sol, à pied d'œuvre, il y avait des pierres, du ciment, des poutres, des briques, des tuiles, des feuilles ou des pièces de métal, pas plus ! Maintenant il y a un Temple, une Cathédrale, un Hôtel de Ville, une Maison d'habitation, une Usine, une Ecole, une Gare, une Caserne : autant de bâtiments différents construits avec des matériaux identiques. ou de bâtiments identiques construits avec des matériaux différents...

      Qui a fait cette œuvre insigne ? Elle n'était pas dans la Nature, elle n'existait pas dans les « choses »... C'est l'homme qui l'a fait sortir du néant et l'a engendrée, par la puissance du » Plan » qu'a servi sa main.

      Le processus tout entier de l'initiation se déroule également en vertu de la même puissance de la pensée, mais cette fois tout entière à l'intérieur, dans ce laboratoire intégralement « subjectif » que constitue la personnalité mentale et psychique de l'homme. Ici, point d'action des « choses », point d'influence des faits « positifs » surtout des phénomènes « externes ». C'est une transposition intime des valeurs, une manière nouvelle d'accorder ces instruments délicats qui s'appellent la conscience et la volonté sur un autre octave que l'homme prof:. et dans un autre ton. C'est en un mot un « moi » nouveau que l'on « construit » avec les matériaux de l'ancien après les avoir taillés à cet effet. Le nouvel instrument devant être, d'une « qualité » supérieure à l'ancien, et le « moi » en sortant transfiguré. Encore une fois, sans trancher la question de « substance » et d'entité de notre personnalité mentale, ou cela ne signifie rien, ou cela signifie que la pensée est parvenue à se donner à elle-même un état nouveau qui n'existait pas précédemment, mais qui persiste par la suite, comme une chrysalide qui se transforme en papillon, mais dans le monde impondérable.

      Après cette métamorphose spirituelle, l'homme, placé en face de la même « chose » qu'un prof:. ordinaire, ne la verra plus sous les mêmes traits et les mêmes couleurs, n'en recevra plus les mêmes impressions et ne réagira plus de la même manière ; en face d'un fait identique à celui de la veille, il réagira autrement... l'objet n'a pas varié : c'est le sujet qui est devenu autre. Le monde « externe » n'est pour rien dans le changement produit dans l'appréciation et la conduite. Ayant « reçu la lumière » vous quittez la route fréquentée non seulement par les méchants, mais par les sots, non seulementt par les malhonnêtes gens, mais par les gens vulgaires et grossiers : voilà que vous « laissez tomber » un camarade agréable, mais corrompu ; que vous abandonnez un genre de plaisir banal et bête pour un plaisir cultural ou esthétique, que vous rompez avec un préjugé stupide pour obéir à l'esprit de raison et de justice, que vous combattez un abus dont souffre autrui au lieu de rester douillettement dans l'indifférence, que vous repoussez un avantage usurpé sur un de vos semblables, que vous vous acquittez avec cœur d'une besogne ennuyeuse et mal rémunérée parce que c'est votre attribution... Je pourrais citer bien d'autres cas, pour montrer qu'il ne s'agit pas seulement de la morale courante et de l'honnêteté moyenne... pas même de l'égoïsme tel que le comprend la foule, ou de l'honnêteté stricte telle que l'entend le public. C'est que le « vieil homme » est mort, et qu'un « homme nouveau » est né en vous, sans que rien se soit modifié autour de vous.

      Changement de perspective, révision des valeurs, équilibre de l'esprit placé plus haut, par une « transmutation » des sentiments, des passions, des mobiles, que l'alchimie « spirituelle » assimile à la « transmutation » des métaux. Il ne faut pas oublier que derrière notre ésotérisme « constructif » se loge un ésotérisme « hermétiste », et que dans notre symbolisme de maçons tailleurs de pierres s'en trouve un autre, celui de « fondeur » qui transforme le « plomb » en « or » avec grand soin et subtile industrie. Façonné, équarri et poli par le ciseau et le maillet avec l'aide des autres instruments de travail, ou volatilisé et ensuite cristallisé à l'état pur par le feu de l'esprit et de la volonté, dans le creuset de notre « for intérieur », c'est taujours une opération « subjective », les faits « objectifs » restant identiques : mais nous les jugeons autrement, et nous en tirons une autre règle de conduite.

      J'ai examiné un jour dans la revue L'Acacia, la « morale professionnelle » ; j'ai montré de nombreux exemples ; je n'y reviendrai donc pas : l'homme évolué à la suite de l'initiation ne néglige pas ses besoins normaux, ni ses intérêts légitimes, ni son travail, ni sa famille ; mais, au lieu de raisonner et d'agir comme le vulgaire, qui est dans « les ténèbres » et ramène tout à de petits calculs immédiats et bornés, il va raisonner et agir suivant les « règles de l'art », se comporter en « artiste », et tout calculer pour servir le « Plan » de l'édifice dont il se sait une « pierre » : le but de son effort, c'est la perfection de l'œuvre, et l'avantage, le bénéfice, le « salaire » qu'il en tirera sera seulement la « rémunération » du travail et du talent : l'homme « nouveau » ne place plus au même endroit son plaisir et son intérêt ; il a changé la « cote » de cette Bourse d'un nouveau genre ! Il ne centre plus ses mobiles et ses motifs de la même manière qu'auparavant, ni dans la même attitude qui l'homme « ancien » : telles choses qui séduisent le vulgaire comme un miroir attire les alouettes, sont sans force sur lui ; telles autres choses auxquelles le vulgaire n'a que de l'indifférence sont pour lui pleines d'attraits : c'est qu'il s'est créé à lui-même un autre type d'homme, et qu'il a attribué un autre « sens » à la vie.

      Donc, loin de se modeler sur le monde extérieur, et de se faire simplement l'écho des faits en se contentant de les coordonner et d'en tirer des conséquences logiques – empiriques quand même ! – le Maç:. qui « connaît bien l'art » s'applique, – scientifiquement, – à connaître avec exactitude ce qu'on appelle le « réel », mais c'est pour pouvoir le mieux saisir, le mieux appréhender, et lui imposer le sceau de l'idée, du « Plan », pour le pétrir à l'image de son idéal : de même que l'industrie se sert des forces de la Nature pour parvenir à des résultats que la Nature elle-même n'a pas atteints, ou que, laissée à son cours spontané, elle rendrait impossibles, – de même l'Art Royal prend possession des faits sociaux et psychologiques pour les utiliser en vue d'une pratique supérieure et « spirituelle », qu'il appelle la construction du Temple.

      Rien de plus différent de l'empirisme, qui se contente de constater des phénomènes, et de noter leurs relations de succession ou de simultanéité.

      Honorons donc les sciences positives et reconnaissons la puissance insigne de leur méthode pour les travaux qui sont de son ressort ; payons un juste tribut d'admiration aux grands chercheurs de vérité scientifiques qui, dans leur domaine propre, rendent des services inappréciables à l'Humanité, en la dotant chaque jour de « connaissances » nouvelles.

      Mais à côté de ce domaine immense et respectable, dont la mise en valeur est aussi profitable pour nous que pour quiconque, maintenons l'existence et l'autonomie de notre méthode, la fécondité et l'indépendance du domaine de la conscience et de la volonté, qui prolonge le premier en mettant en usage les données positives, mais sans se confondre avec lui, puisqu'il les façonne et les agence d'après les puissances de la conscience, d'après les forces de l'esprit : et aussi bien, on ne le répètera jamais trop : qu'est-ce que la Science, sinon une branche d'activité de la pensée, comme la morale et la philosophie elle-même ? Pourquoi vouloir opposer la fille à la mère ?

      En tout cas, la Maçonnerie, par définition et par essence, est réfractaire à cette révolte, et ne peut lui prêter la main sans se détruire elle-même : pour elle, la Science doit être au service de la Sagesse, et cette Sagesse ne siège pas dans le monde « externe » mais en nous-mêmes, dans notre conscience, dans notre pensée, dans notre raison, – universelles clefs sans lesquelles les Sciences positives elles-mêmes n'ouvriraient aucune porte... Que des prof:. pensent autrement, je le constate et je l'admets : mais pour des Maçons c'est l'illogisme suprême et l'inconséquence absolue : leur rationalisme empiriste est limité au monde des faits extérieurs, dont les opérations de notre esprit ne seraient qu'une conséquence et un accessoire ; aussi entendent-ils y appliquer la même méthode. Le rationalisme de notre Tradition a pour pivot le primat de la pensée, la supériorité de l'idée, la royauté de l'esprit, et si les méthodes « matérielles » s'appliquent à juste titre aux Sciences de la « matière », – quoi que puisse être celle-ci même pour la physique contemporaine ! – dans le royaume de l'esprit la méthode de notre « Art » est autre : souverainement ! Elle est de nature « idéaliste » et « spirituelle » : elle va du dedans au dehors.

      In principio erat verbum, dit l'Evangile de saint Jean, cher aux loges traditionnelles. Verbum, logos, le verbe, le mot, la pensée. Divine ou humaine? Qu'importe ! Si elle est divine, nous ne la connaissons que par notre conscience ; si elle est humaine, elle est pour nous un Dieu générateur et ordonnateur de toutes choses, pensée active et vivante, qui éclaire tout de sa lumière, et nous donne et la nature, – et nous-mêmes, car sans elle nous ne nous connaîtrions pas...

Ô toi, Soleil, sans qui les choses
Ne seraient que ce qu'elles sont...

      Pensée, sublime architecture ! Pensée, source de l'Art Royal !




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