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La Franc-Maçonnerie en France depuis 1725

Louis Amiable
© France-Spiritualités™






CHAPITRE PREMIER
La Franc-Maçonnerie française au XVIIIème siècle

                  Mes FF.:

      En ces jours où la nation française, et avec elle tous les peuples, célèbrent le centenaire de la Révolution, il est juste de rappeler la part que les francs-maçons de France ont prise au plus grand événement des temps modernes. Nous avons derrière nous un passé qui nous oblige, en même temps qu'il nous honore. Les exemples qu'il a donnés et les leçons qui s'en dégagent ne doivent pas être perdus pour nous et pour ceux qui viendront après nous.

      Le Grand Orient de France a estimé qu'il convenait, en cette circonstance solennelle, de retracer à grands traits sa propre histoire, qui remonte par voie de filiation jusqu'à l'apparition de la franc-maçonnerie moderne dans notre pays, et d'y rattacher l'exposé des doctrines dont il a été l'initiateur ou le propagateur. La première partie de cette tâche m'est échue et c'est pour moi un grand honneur que d'avoir à mettre en lumière ce qu'a été la franc-maçonnerie française au dix-huitième siècle. Mais aussi la matière ne laissait pas que d'être ardue et, au moment où je vous présente le résultat de mon travail, j'ai besoin, mes FF:. de compter sur votre bienveillante indulgence.

      Nos annales du siècle passé sont loin d'être sans obscurité et sans lacune ; bien des faits sont mal connus ; bien des documents ont été oubliés ou égarés ; et l'histoire maçonnique de cette grande époque est encore à faire.

      Cette histoire, je ne puis que l'effleurer ici, et en donner un rapide aperçu. Je.le ferai, du moins, comme on accomplit un devoir filial, avec un profond sentiment de gratitude et de vénération pour ceux qui nous ont ouvert la voie. Leur mémoire est digne d'être glorifiée, parce qu'ils ont bien mérité de la patrie et de l'humanité. Voyons donc la carrière qu'ont parcourue nos aïeux :

            Nous y trouverons leur poussière
            Et la trace de leurs vertus.


      Le dix-huitième siècle achevait son premier quart, et Louis XV enfant régnait sur la France, lorsque la Franc-Maçonnerie fut introduite dans notre pays. Elle venait d'un pays voisin, où elle avait pris naissance quelques années auparavant.

      La Grande Loge d'Angleterre avait été fondée à Londres en 1717, et avait publiquement manifesté son existence. Elle s'était formée par l'union de quatre loges, anciennes déjà, mais où venait à peine de s'effectuer un changement considérable : le remplacement de la maçonnerie manuelle (operative masonry) par la maçonnerie spéculative (speculative masonry) comme disent les Anglais. Alors, en effet, quelques hommes d'élite, animés des plus nobles sentiments, se firent agréger à ces loges, derniers restes des anciennes corporations de francs maçons, ou constructeurs libres, qui avaient joué un si grand rôle au moyen âge dans toute l'Europe occidentale. Ils y trouvèrent des habitudes de régularité, de moralisation et de tolérance, un esprit de cosmopolitisme, des moyens de reconnaissance à l'usage des seuls adeptes, une organisation et une hiérarchie, des traditions et des légendes remontant à une haute antiquité. Ils eurent la grande et féconde pensée d'employer ces éléments à instituer une association destinée à s'étendre parmi tous les peuples, une société dont les membres travailleraient à s'améliorer eux-mêmes et à améliorer les autres, à détruire les préjugés, à dissiper les erreurs, à faire disparaitre les malentendus entre les hommes, à répandre la fraternité universelle, à favoriser les progrès de l'humanité entière. Désormais les francs-maçons ne furent plus des bâtisseurs de temples, de forteresses et d'habitations, mais bien les ouvriers d'un édifice moral qui s'étend et s'augmente toujours.

      L'un des principaux, parmi ces fondateurs de la franc-maçonnerie moderne, fut Jean-Théophile Désaguliers, né à La Rochelle en 1683, fils d'un pasteur protestant que la révocation de l'édit de Nantes, en 1685, contraignit de quitter la France avec sa familie. Elève, collaborateur et ami de Newton, il avait, comme savant, une renommée européenne. La part importante qu'il prit à l'œuvre de rénovation est démontrée par ce fait qu'il fut, en 1719, à l'âge de trente-six ans, le troisième grand-maître de la Grande Loge d'Angleterre. Par lui la Franc-Maçonnerie a reçu, dès son origine, l'empreinte du génie français. Et nous avons doublement le devoir de glorifier sa mémoire, comme celle d'un compatriote et d'un ancêtre.

      Les principes de l'institution, ainsi que les règles qui présidaient à son organisation et à son fonctionnement, furent officiellement consignés, sous les auspices de la Grande Loge, dans un livre qui parut à Londres, en 1723, sous ce titre : « Les Constitutions des francs-maçons, contenant l'histoire, les obligations, les règlements, etc. de cette très ancienne et très respectable confraternité. » Permettez-moi, mes FF. d'emprunter à ce document originaire trois brèves citations qui vous montreront combien l'esprit des premiers francs-maçons du siècle passé est resté vivant parmi nous.

      Reportons-nous à cette époque, où l'intolérance religieuse régnait encore en maîtresse et imprégnait la loi civile, où le droit de penser librement n'apparaissait aux gouvernements et aux masses que comme une témérité dangereuse. Quel contraste nous trouvons dans le livre de la loi Maçonnique ! Il rappelle qu'autrefois les francs-maçons avaient pour devoir, dans chaque pays, de professer la religion dominante. Cette règle est abolie ; et désormais ils sont obligés seulement « à suivre cette religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord, c'est-à-dire, à être des hommes bons et sincères, des hommes d'honneur et de probité. » Et le texte assure formellement la liberté de penser aux adeptes de l'institution, en laissant à eux-mêmes leurs opinions particulières » (1). Ces déclarations se retrouvent, avec de simples différences d'expression, dans l'article premier de la constitution du Grand Orient de France ; et l'on peut dire que notre dernière révision constitutionnelle n'a fait qu'accentuer la ressemblance.

      L'article 2 de notre pacte fondamental affirme l'universalité de la Franc-Maçonnerie. Le livre de 1723 l'avait déjà affirmée en ces termes : « Nous sommes de toutes les nations, de toutes les langues, de toutes les familles. » (2)

      Si je n'étais limité par les nécessités de ma tâche, il ne me serait pas difficile de faire jaillir de ce même livre les principes de liberté et d'égalité dont la formule plus précise devait se produire de ce côté-ci de la Manche. Qu'il me soit, du moins, permis de reproduire ici la remarquable formule du précepte qui a trait au troisième terme de notre triple devise : « Vous cultiverez l'amour fraternel, qui est « le fondement et la maîtresse pierre, le ciment et la gloire de cette ancienne confraternité. » (3)

      Telle était cette institution maçonnique, qui n'avait pu se former et s'affirmer au grand jour que dans un pays où la liberté existait déjà, dans une certaine mesure, garantie par la constitution politique, et qui passait dans un pays où les libres esprits subissaient encore le régime de la monarchie absolue.

      Ce fut vers l'année 1726, au témoignage de Lalande (4), que la première loge fut établie à Paris par quelques Anglais dont le plus notable était lord Dervent-Waters. En moins de dix ans, la réputation de cette loge attira cinq ou six cents frères à la Franc-Maçonnerie, et fit établir à Paris, successivement, trois autres loges, dont une eut pour vénérable le duc d'Aumont, membre d'une des plus anciennes familles de la noblesse française. Pendant cette première période de dix ans, il n'y avait pas, à proprement parler, une Grande Loge ayant son siège à Paris; et aucune organisation commune ne reliait les différentes loges qui se formaient sur le territoire français. « On regardait comme grand-maître mylord Dervent-Waters nous dit Lalande ; et ce titre semble avoir été pour lui purement honorifique.

      Ce personnage, fort engagé dans la politique stuartiste, passa en Angleterre où il fut décapité, dix ans plus tard, pour avoir pris les armes en faveur du prétendant Charles-Edouard. En 1736, lord Harnouester fut choisi par les quatre loges qui existaient alors à Paris : il est, selon la remarque de Lalande, le premier grand-maître qui ait été régulièrement élu. Aucun renseignement biographique ne nous est parvenu sur ce chef de la franc-maçonnerie française et, sans le témoignage de notre premier historien maçonnique, il pourrait sembler un personnage légendaire, à l'instar de nos deux premiers rois francs, prédécesseurs de Mérovée. De sa grande-maîtrise nous ne savons rien autre, sinon qu'elle dura deux ans. En 4738, nous dit Lalande, on élut le duc d'Antin pour grand-maître perpétuel. C'est la première grande figure de la franc-maçonnerie française. Nous lui devons une place d'honneur dans la galerie de nos aïeux car elle fut celle d'un homme qui a beaucoup fait pour notre institution, et qui aurait fait plus encore, si une mort prématurée n'avait mis fin à sa trop courte carrière.

      Louis de Pardaillan de Gondrin était né le 09 novembre 1707 : il était donc dans sa trente-et-unième année quand il fut élevé à la grande-maîtrise. Il était de venu duc d'Antin, pair de France et gouverneur de l'Orléanais, deux ans auparavant, par la mort de son père, qui était fils de la marquise et du marquis de Montespan, né avant que sa mère ne fut devenue une reine de la main gauche. Il travailla, avec beaucoup de zèle et d'énergie, au développement de la Franc-Maçonnerie, tenant en échec les dispositions malveillantes du roi Louis XV et de son premier ministre, le cardinal de Fleury.

      Nous avons de lui un discours qu'il prononça « dans la Grande Loge solennellement assemblée à Paris », en 1740, probablement le 24 juin, jour de la fête traditionnelle du solstice d'été. Ce morceau d'architecture est le premier manifeste doctrinal de la franc-maçonnerie française. Je devais d'autant plus vous le signer, mes FF:. qu'il est resté, jusqu'à présent, inaperçu de nos historiens maçonniques, parce qu'il est en quelque sorte enfoui, sous le titre de discours préliminaire, dans la traduction française du livre anglais de 1723, donnée par le F:. de la Tierce, et qui fut publiée pour la première fois à Francfort-sur-le-Mein en 1742 (5). Nous allons y retrouver les traits caractéristiques de notre institution, tracés d'abord de l'autre côté du détroit et nous allons voir l'idéal de la Franc-Maçonnerie plus vivement accentué.

      « Les hommes ne sont pas distingués essentiellement par la différence des langues qu'ils parlent, des habits qu'ils portent, des pays qu'ils occupent, ni des dignités dont ils sont revêtus. Le monde entier n'est qu'une grande république, dont chaque nation est une famille et chaque particulier un enfant. C'est pour faire revivre et répandre ces essentielles maximes, prises dans la nature de l'homme, que notre société fut d'abord établie. Nous voulons réunir tous les hommes d'un esprit éclairé, de mœurs douces et d'une humeur agréable, non seulement par l'amour des beaux-arts, mais encore plus par les grands principes de vertu, de science et de religion, où l'intérêt de confraternité devient celui du genre humain entier, où toutes les nations peuvent puiser des connaissances solides, et où les sujets de tous les royaumes peuvent apprendre à se chérir mutuellement, sans renoncer à leur patrie ............................................................. Quelle obtigation n'a-t-on pas à ces hommes supérieurs qui, sans intérêt grossier, sans même écouter l'envie naturelle de dominer, ont imaginé un établissement dont l'unique but est la réunion des esprits et des cœurs, pour les rendre meilleurs et former, dans la suite des temps, une nation toute spirituelle, où, sans déroger aux divers devoirs que la différence des Etats exige, on créera un peuple nouveau qui, étant composé de plusieurs nations, les cimentera toutes, en quelque sorte, par le lien de la vertu et de la science. » (6)

      Quand le grand-maître de 1740 parle de religion, nous savons déjà ce qu'il faut entendre. Du reste, il précise lui-même, un peu plus loin, le genre d'adoration que doivent pratiquer les francs-maçons, en disant que notre ordre sert à « former des hommes aimables, de bons citoyens, de bons sujets, inviolables dans leurs promesses, fidèles adorateurs du dieu de l'amitié, plus amateurs de la vertu que des récompenses. » (7)br>
      N'est-il pas remarquable, mes FF:. d'entendre, à la distance d'un siècle et demi, un duc et pair de l'ancien régime présenter la Franc-Maçonnerie comme travaillant à faire du monde entier une grande république dont chaque nation sera une famille ? Et ne croyez pas qu'il s'agisse ici d'une simple métaphore. Je vais vous montrer la pensée du grand-maître accentuée et précisée dans un très curieux petit livre, intitulé La Franc-Maçonne, sur la première page duquel on lit qu'il a été pubblé à Bruxelles en 1744 (8). Cet écrit, qui est une apologie déguisée de la Franc-Maçonnerie, a pour cadre un récit fictif fait par une dame, épouse d'un franc-maçon, laquelle, après des tentatives, aussi vaines que multipliées pour se faire révéler les mystères maçonniques par son mari, puis par un ami de celui-ci, aurait surpris ces mystères en assistant subrepticement à une tenue de loge. La franc-maçonne, exposant ses conjectures pour pénétrer le fameux secret, dit :

      « Il est très naturel de deviner le secret des francs-maçons par l'examen de ce qu'on leur voit pratiquer constamment. Ils initient sans distinction les grands et les petits ; ils se mesurent tous au même niveau ; ils mangent ensemble péle-mêle ils se répandent dans le monde entier avec la même uniformité. Il est donc plus que probable, concluai-je, qu'il n'est question chez eux que d'une maçonnerie purement symbolique, dont le secret consiste à bâtir insensiblement une république universelle et démocratique, dont la reine sera la raison, et le conseil suprême, l'assemblée des sages. » (9)

      Une république universelle et démocratique, voilà l'idéal de la Franc-Maçonnerie, idéal conçu et formulé par nos aïeux un demi-siècle avant la Révolution ! Et je fais remarquer que, pour qu'il n'y eût aucun doute sur la portée de ce qui est dit dans son livre, l'auteur de La Franc-Maçonne a mis en épigraphe, sur le titre, ce passage de l'un des évangiles : « On n'allume point la lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi, que votre lumière luise devant les hommes. »

      Si le cosmopolitisme est la note dominante du manifeste de 1740, le patriotisme n'y a pas moins sa place légitime. Arrivé à la péroraison de son discours, le duc d'Antin exprime un vœu empreint d'une noble ambition, et qu'on ne saurait reprocher au chef de la franc-maçonnerie française : il souhaite, il espère que la France deviendra « le centre de l'Ordre, dont la base est la sagesse, la force et la beauté du génie. » Et il termine en disant :
br>       « C'est dans nos loges à l'avenir, comme dans des écoles publiques, que les Français verront, sans voyager, les caractères de toutes les nations, et que les étrangers apprendront par expérience que la France est la patrie de tous les peuples, patria gentis humanæ. »

      Nous ne croyons guère aux prophètes. Et cependant n'y a-t-il pas, dans ces paroles, comme une intuition de l'avenir ? Le duc d'Antin n'aurait point parlé autrement, s'il avait pu prévoir l'émouvant spectacle que Paris présente depuis deux mois et demi, Paris, qui n'est pas seulement la capitate de la France, mais que tous les peuples reconnaissent aujourd'hui pour le principal foyer de la civilisation. Le concours de ces innombrables étrangers, venus de toutes les parties du monde pour admirer les merveilles de l'Exposition universelle et pour participer aux fêtes du grand centenaire, prouve hautement qu'ils considèrent notre pays comme leur patrie commune.

      Je ne saurais quitter ce magistral morceau d'architecture, ce document capital, sans vous y montrer, mes FF:., l'origine d'une œuvre littéraire, la plus grande du dix-huitième siècle, et dont l'influence a été décisive sur la marche du progrès humain.

      « L'Ordre exige de chacun de nous, – dit le grand-maître à ses auditeurs, – de contribuer par sa protection, par sa libéralité ou par son travail, à un vaste ouvrage auquel nulle académie ne peut suffire, parce que, toutes ces sociétés étant composées d'un très petit nombre d'hommes, leur travail ne peut embrasser un objet aussi étendu.

      « Tous les grands-maîtres, en Allemagne, en Angleterre, en Italie et ailleurs, exhortent tous les savants et tous les artisans de la confraternité de s'unir pour fournir les matériaux d'un dictionnaire universel des arts libéraux et des sciences utiles, la théologie et la politique seules exceptées. On a déjà commencé l'ouvrage à Londres ; et, par la réunion de nos confrères, on pourra le porter à sa perfection dans peu d'années. On y explique non seulement les mots techniques et leur étymologie, mais on y donne encore l'histoire de chaque science et de chaque art, leurs principes et la manière d'y travailler. Par là on réunira les lumières de toutes les nations dans un seul ouvrage, qui sera comme une bibliothèque universelle de ce qu'il y a de beau, de grand, de lumineux, de solide et d'utile dans toutes les sciences et dans tous les arts nobles. Cet ouvrage augmentera, dans chaque siècle, selon l'augmentation des lumières et il répandra partout, l'émulation et le goût des belles-lettres et des choses utiles. » (10)

      Cela, mes FF:. n'est rien de moins que le plan, tracé onze ans à l'avance, de l'immense publication qui s'est appelée l'Encyclopédie.

      L'ouvrage déjà exécuté à Londres, auquel fait allusion le duc d'Antin, est celui de Chambers, en deux volumes in-folio, qui parut en 1728 sous ce titre : Cyclopoedia, ou dictionnaire des arts et des sciences. – Quoique ce dictionnaire ne fût guère que la refonte d'ouvrages antérieurs du même genre, notamment de celui de Thomas Corneille, il fut considéré en Angleterre comme une œuvre prodigieuse, et valut à son auteur l'honneur d'une tombe à Westminster, qui est le Panthéon des Anglais. Bien autrement prodigieux fut l'ouvrage publié en France, consistant en vingt-huit volumes in-folio, dont dix-sept de texte et onze de planches, auxquels vinrent s'ajouter ensuite cinq volumes supplémentaires, ouvrage dont l'auteur principal fut Diderot secondé par tout une pléiade d'écrivain d'élite. Mais il ne lui suffisait pas d'avoir des collaborateurs pour mener son œuvre à bonne fin il lui a fallu aussi de nombreux et généreux souscripteurs, tant en France qu'à l'étranger ; il lui a fallu de puissants protecteurs. Comment les aurait-il eus, sans la Franc-Maçonnerie ?

      Du reste, les dates ici sont démonstratives. Le duc d'Antin prononçait son discours en 1740. On sait que, dès 1741, Diderot prépara sa grande entreprise. Le privilège indispensable à la publication fut obtenu en 1745. Le premier volume de l'Encyclopédie parut en 1751. (11)

      Je laisserais incomplet l'exposé de la doctrine maçonnique française d'avant le milieu du dix-huitième siècle, si je ne citais pas un livre français imprimé à Amsterdam en 1747, intitulé : Les Francs-Maçons écrasés. C'est un écrit dirigé contre la Franc-Maçonnerie, qui contient de fausses révélations et des accusations calomnieuses, mais où se rencontrent des passages élogieux et véridiques. J'en extrais (12) ceci :

      « L'Ordre des francs-maçons est une société qui, sous le titre spécieux de la fraternité la plus étroite, réunit ensemble, et dans les mêmes vues, une infinité de personnes, sans que la diversité de caractères, de penchants ou de religion y apporte aucun obstacle. Une politique admirable, répandue dans la doctrine qu'elle enseigne, l'anime, la soutient et s'étend, non seulement sur les frères qu'elle rassemble, mais sur tous les habitants du monde, sans même perdre de vue les nations les plus féroces et les plus sauvages que l'Amérique renferme dans son sein. Or cette doctrine, qui est comme l'âme de la société, qui en vivifie tous les membres, n'est autre chose, selon les francs-maçons, que ce principe naturel, que cette loi primitive gravée dans tous les cœurs, et qui doit être la base de toutes nos actions......................................................................................... En voici les points principaux : l'Egalité et la Liberté. Ce sont ces prérogatives précieuses que la société revendique, pour en mettre en possession chacun de ses membres ce sont elles qui produisent cet effet admirable, en tarissant les sources empoisonnées d'où découlent tous les maux des humains, je veux dire l'ambition et l'avarice. »

      Dans cette citation textuelle vous venez d'entendre, mes FF:. les trois mots de fraternité, d'égalité et de liberté qui sont, avec une interversion, les termes mêmes de notre devise. C'est le plus ancien document où l'égalité et la liberté soient formellement présentées comme points principaux de la doctrine maçonnique. Nous en retrouverons tout à l'heure la confirmation, donnée par le Grand Orient de France.

      Le duc d'Antin mourut le 9 décembre 1743, après avoir été grand-maître pendant cinq ans et demi environ.

      Lorsqu'il avait assumé la grande-maîtrise, la Franc-Maçonnerie était persécutée en France. Le 14 septembre 1737, une ordonnance du lieutenant-général de police avait fait « défenses à toutes personnes, de tel état, qualités et conditions qu'elles soient, de s'assembler, ni de former aucune association, sous quelque prétexte et sous quelque dénomination que ce soit, et notamment sous celle de Freys-Maçons », faisant en outre « très expresses inhibitions et défenses à tous traiteurs, cabaretiers, aubergistes et autres, de recevoir lesdites assemblées de Freys-Maçons, à peine de mille livres d'amende et de fermeture de leur boutique pour la première contravention, et d'être poursuivis extraordinairement en cas de récidive. » (13) Le 24 avril 1738, le pape Clément XII avait lancé sa bulle ln eminenti, le premier anathème pontifical fulminé contre les francs-maçons, les frappant d'excommunication ipso facto et faisant appel contre eux au bras séculier. La France était gouvernée par ce prêtre dévot, qui s'appelait le cardinal de Fleury et qui mourut seulement en 1743, la même année que le duc d'Antin. Louis XV, conformément à la tradition de nos rois depuis un siècle et demi, avait pour confesseur un jésuite. Néanmoins, pendant ces cinq années, le développement de la Franc-Maçonnerie dans notre pays ne fit que s'accélérer. L'ordonnance de police ne tarda pas à devenir lettre morte ; et l'excommunication papale ne fit qu'attirer un plus grand nombre d'adeptes à notre institution. Lalande constate qu'en 1742 le nombre des loges à Paris, qui était de quatre en 1736, s'élevait à vingt-deux. Et nous savons par un livre de l'époque (14), qu'il en existait sept à Rouen en 1743.

      Deux jours après la mort du duc d'Antin, son successeur fut élu dans une assemblée de seize maîtres, comme dit Lalande, c'est-à-dire de seize vénérables de loges parisiennes. Il y eut compétition de candidats à la grande-maîtrise. Les voix se partagèrent entre le comte de Clermont, prince du sang, le prince de Conti et le maréchal de Saxe. Le premier des trois eut lamajorité. Son élection fut ensuite formellement ratifiée par tous les vénérables et surveillants des loges de Paris, et acceptée par les loges des provinces.

      Le nouveau grand-maître perpétuel, Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, était né en 1709 il avait donc quarante-quatre ans. Tonsuré à l'âge de neuf ans et pourvu de riches abbayes, il avait obtenu du pape, en 1733, une dispense pour entrer dans la carrière militaire sans renoncer à ses bénéfices. Il devint très vite général, naturellement, et fut un très médiocre chef d'armée. Il ne fut pas un meilleur chef pour notre Ordre, dont les progrès furent arrêtés, et dont le sort fut même compromis par sa trop longue grande-maîtrise, qui dura jusqu'à sa mort, survenue le 16 juin 1771. (15)

      Le comte de Clermont ne fut guère qu'un grand-maître nominal. Presque aussitôt après son élection, il se fit suppléer par un financier nommé Baure ; puis, par un maître à danser nommé Lacorne. La Grande Loge n'était que rarement et irrégulièrement réunie. Aucune direction, aucune impulsion n'était donnée aux travaux maçonniques. Des désordres, des abus se produisirent, notamment celui des maîtres de loges perpétuels et inamovibles. La plupart des loges de Paris devinrent des manières de fiefs, concédés à des hommes qui méritaient assurément le titre de maître, dans la moins bonne acception du mot, bien plus que celui dé vénérable qui a prévalu plus tard. Il y eut plus d'un trafic pécuniaire pour de pareilles concessions ; et les concessionnaires, à leur tour, ne se privaient pas de trafiquer (16). Jusqu'en 1762, où le grand-maître se décida enfin à destituer son substitut Lacorne, ce fut la plus triste époque de la franc-maçonnerie française.

      « Cependant, – dit Lalande, – les gens les plus distingués de la Cour et de la Ville étaient agrégés à la Maçonnerie... La Grande Loge était surtout composée de perNous avons le registre des délibérations où furent élaborés ces règlements de 1762, qui n'ont jamais été imprimés. Ils contiennent bien quelques améliorations, mais d'importance secondaire. Ils servent seulement à marquer un temps d'arrêt dans la décadence, qu'une réforme profonde pouvait seule changer en une féconde prospérité. Les partisans de Lacorne formèrent une faction qui divisa et troubla le personnel dirigeant. En 1767, à la suite d'une scène regrettable, la Grande Loge de France reçut, de l'autorité civile, l'ordre de ne plus se réunir. Elle obéit, et s'abstint de fonctionner ostensiblement jusqu'à la mort du comte de Clermont.

      Alors la véritable activité maçonnique était renfermée dans un certain nombre d'ateliers là se formaient des hommes, et l'avenir se préparait. Quelques loges relevaient de la Grande Loge d'Angleterre ou d'autres puissances maçonniques étrangères. Il y en avait qui vivaient indépendantes, isolées ou formant de petites fédérations. En ce qui concerne celles relevant de la Grande Loge de France, nous avons un petit manuscrit de l'époque qui en donne la liste, ou tableau général, pour 1766 (17). Cent soixante-quatre loges y figurent, dont 71 à Paris, 83 en province, 5 aux colonies, 1 à l'étranger et 2 loges ambulantes. Parmi les vénérables, je relève quelques noms marquants : le duc d'Ayen et le duc de Crussol, le marquis de Briqueville et le marquis de Malouze, les comtes de Choiseul, de Noailles et de Thiessé, les barons de Langeron, de Toussainct et de Tschoudy.


      La mort du comte de Clermont fut suivie d'un grand changement dans l'Ordre maçonnique, changement qui n'est rien de moins que la fondation du Grand Orient de France. L'auteur principal en fut un homme d'un nom illustre, appartenant à l'une des premières familles de la noblesse française, et qui aurait pu prétendre aux plus grands emplois, s'il n'avait préféré consacrer la meilleure partie de son activité au développement et à la grandeur de notre institution. Sa mémoire ne doit pas être moins glorifiée par nous que celle du duc d'Antin.

      Anne-Charles-Sigismond de Montmorency-Luxembourg, âgé de trente-trois ans en 1771, était duc de Luxembourg et de Chatillon, pair et premier baron chrétien de France, brigadier des armées du roi. Plus tard, il avança en grade et. fut nommé lieutenant-général. Dès l'année 1762, colonel du régiment de Hainaut (infanterie), il avait fondé dans ce corps militaire une loge qui prit son nom et dont il était resté le vénérable. Le comte de Clermont, vers la fin de sa vie, l'avait choisi pour gouverner l'ordre maçonnique à sa place, avec le titre d'administrateur général, et l'avait chargé d'initier un prince de la famille royale, le jeune duc de Chartres, pour que celui-ci pût recueillir l'héritage de la grande-maîtrise (18).

      Le 24 juin 1771, huit jours après la mort du comte de Clermont, la Grande Loge, assemblée pour la principale fête d'Ordre, nomma le duc de Chartres grand-maître, et le duc de Luxembourg administrateur général. Les maîtres des loges de Paris concoururent seuls à cette double élection. Le duc de Luxembourg ne différa point d'exercer les fonctions qui lui étaient dévolues. Mais le duc de Chartres fit attendre son acceptation jusqu'au 5 avril de l'année suivante, et il ne fit jamais acte de grand maître de la Grande Loge de France. Celui qui venait de prendre les rênes du gouvernement maçonnique n'avait pas tardé, en effet, à se rendre compte qu'il lui serait impossible de réaliser la régénération nécessaire au moyen des hommes composant cette Grande Loge. Sa politique fut donc de temporiser, d'augmenter son influence personnelle, d'élaborer secrètement un plan de réformes, et d'y rallier le plus grand nombre possible de francs-maçons notables, tant à Paris que dans les provinces. Ce travail occulte, mené comme une conspiration, dura plus d'un an.

      Quand le duc de Luxembourg jugea le terrain suffisamment préparé, au lieu de saisir la Grande Loge d'une proposition réformatrice, il réunit les maîtres de Paris et leur fit nommer huit commissaires pour rédiger de nouveaux statuts. Six mois furent employés par eux à ce travail. Lorsqu'il eut été mené à bonne fin, l'administrateur général, prenant une initiative sans précédent, invita les loges des provinces à se faire représenter à Paris par des députés pour délibérer sur le projet et, d'uue manière générale, pour s'occuper du bien de l'Ordre.

      Les députés ainsi convoqués se réunirent au commencement de mars 1773 (19). Leur premier acte fut de confirmer la double élection du grand-maître et de l'administrateur général, faite le 24 juin 1771. Puis, conjointement avec les huit commissaires parisiens, et sous la présidence du duc de Luxembourg, pour bien marquer qu'ils entendaient inaugurer un nouvel ordre de'choses, ils prononcèrent virtuellement la déchéance de la Grande Loge à laquelle ils s'étaient rattachés jusque là, en proclamant « un seul et unique tribunal de l'Ordre, sous le titre distinctif de Grande Loge Nationale de France, en laquelle se réunissait, en ce moment, la plénitude des pouvoirs de l'Ordre, » Toutes les réunions furent, dès lors, présidées par le duc de Luxembourg elles avaient lieu dans l'hôtel de Chaulnes, qui était sa résidence.

      Au mois d'avril, les huit commissaires, rédacteurs du projet de statuts, furent remplacés par quatorze députés des loges de Paris, qui venaient d'être élus, non point par ces loges directement, mais par leurs maîtres ou vénérables répartis en cinq divisions. Telle fut la composition définitive de l'assemblée qu'on peut appeler la première constituante maçonnique.

      Pendant le temps qui s'écoula jusqu'au 26 juin, cette assemblée discuta et vota l'organisation générale de la collectivité nouvelle, en quatre chapitres réunis sous ce titre : « Statuts de l'ordre royal de la Franc-Maçonnerie en France (20). Deux jours avant l'achèvement de ce travail, le 24 juin, la fête solsticiale d'été fut célébrée magnifiquement en l'hôtel de Chaulnes, aux frets du duc de Luxembourg. Au commencement du mois d'octobre suivant, les actes de l'assemblée et le texte des statuts furent solennellement présentés au duc de Chartres, qui déclara approuver toutes les opérations faites jusque-là, et qui promit sa protection à l'Ordre (21). Le 22 du même mois, ce prince fut solennellement installé en qualité de grand-maître la cérémonie fut célébrée en grande pompe dans une maison de plaisance qu'il possédait au faubourg Saint-Antoine, connue sous le nom de Folie-Titon Ce ne fut pas le duc de Chartres qui en paya les frais.

      Louis-Philippe-Joseph d'Orléans avait vingt-quatre ans lorsqu'il fut définitivement investi de la grande-maîtrise. Il était arrière-petit-fils du Régent. Il porta le titre de duc de Chartres jusqu'à la mort de son père, survenue en 1785, et devint alors, à son tour, duc d'Orléans. Pour la Franc-Maçonnerie il fut un monarque plus sincèrement constitutionnel que son fils Louis-Philippe ne devait l'être, plus tard, comme roi des Français : il régna sans gouverner, n'ayant même pas besoin de choisir ses ministres. Il borna son rôle à figurer, de loin en loin, dans quelque cérémonie d'apparat : si bien qu'il put se figurer, en 1793, n'avoir jamais été franc-maçon.

      Tout autre fut le rôle du duc de Luxembourg, dont les pouvoirs furent renouvelés par plusieurs réélections, et qui resta administrateur général jusqu'en 1789. Pendant cette période, qu'on peut appeler l'âge d'or de la franc-maçonnerie française, il fut constamment pour ceux qui concouraient avec lui au gouvernement de l'Ordre, un guide sur et un inspirateur sagace.

      Grâce à cet homme éminent, profondément pénétré de l'esprit de notre institution, l'évolution de la franc-maçonnerie française put s'opérer dans le sens démocratique, sans brusquerie mais sans lenteur. C'est ainsi que l'expression d'Ordre royal, consacrée tout d'abord par les statuts, ne tarda pas à être écartée comme en désaccord avec le principe d'égalité et on la remplaça par celle d'Ordre maçonnique. La déclaration en fut faite solennellement par le grand orateur, en 1777, dans la séance où, pour la première fois, le duc de Chartre présida l'assemblée générale du Grand Orient (22).

      Je dois, mes FF:., retenir pendant quelques instants votre attention sur la consistance et la portée du changement accompli dans la franc-maçonnerie française en 1773. Par son caractère profondément novateur et par l'importance de ses résultats, non moins que par la manière dont il se produisit, ce changement fut une véritable révolution, comme le qualifia ensuite un document officiel (23).

      Il se distingue surtout par deux réformes principales, préconisées comme donnant satisfaction aux principes de liberté et d'égalité : la suppression de l'inamovibilité du maître de loge et l'établissement du régime représentatif.

      Désormais il ne dut y avoir dans les ateliers que des officiers électifs et temporaires, dont les pouvoirs n'avaient qu'un an de durée ; et le titre de maître de loge, emprunté à la terminologie anglaise, fut définitivement remplacé par celui de vénérable (24). Cela n'était pas pour plaire à tous les possesseurs de fiefs maçonniques : aussi un certain nombre d'entre eux tinrent-ils leurs loges à l'écart de l'organisation nouvelle, formant une agrégation qui prétendit continuer l'ancienne Grande Loge de France, et qui fut connue sous la dénomination de Grande Loge de Clermont, rappelant le nom de l'ancien grand maître. La collectivité dissidente traîna péniblement et obscurément son existence jusqu'en 1799, époque où elle se fusionna dans le sein du Grand Orient.

      Dans l'ancienne organisation, les loges de province ne concouraient point à l'administration générale. Leurs vénérables, il est vrai, avaient, comme ceux de Paris, le droit de siéger dans les assemblées de la Grande Loge ; mais c'était une faculté illusoire, à une époque où il fallait plus de temps pour aller de Paris à Lyon qu'il n'en faut aujourd'hui pour aller à Constantinople ou à Saint-Pétersbourg. – Avec le nouveau régime, toutes les loges durent être représentées au centre commun par des députés spécialement élus. Toutefois, il fut admis que tout vénérable pourrait siéger aux assemblées avec voix détibérative, le délégué de sa loge n'ayant plus alors que voix consultative. Un peu avant i789, cette règle fut changée relativement aux loges de Paris, qui cessèrent d'avoir des députés, et dont les vénérables eurent le devoir d'exercer le mandat représentatif. – Pour devenir député, il fallait être domicilié à Paris, être membre d'une loge de cet Orient, posséder le grade de maître et avoir trente ans accomplis. En 1788, l'âge voulu fut réduit à vingt-cinq ans.

      Ces représentants des loges, vénérables en exercice ou députés, composaient, conjointement avec les officiers, le corps central qui eut, de par les statuts, la dénomination de Grand Orient de France.

      Il y avait quatre catégories d'officiers, tous pris, sauf le grand-maître, parmi les vénérables et les députés, savoir : 1° trois grands officiers ; 2° quinze officiers d'honneur ; 3° quarante-cinq officiers en exercice ; 4° des officiers honoraires en nombre indéterminé.

      La première catégorie comprenait le grand-maître, l'administrateur général et le grand conservateur. Aux termes des statuts (25), ils étaient tous trois électifs, mais inamovibles. A la fin de 1775, l'administrateur général et le grand-conservateur cessèrent d'être inamovibles, et furent élus pour trois ans. Le duc de Chartres offrit aussi de renoncer à l'inamovibilité mais, par esprit politique, cette offre ne tut pas acceptée (26).

      Les officiers d'honneur furent d'abord à la nomination du grand-maître (27). En 1777, le duc de Chartres renonça à cette prérogative; les quinze dignitaires ainsi qualifiés devinrent électifs et durent être élus pour trois ans, comme les officiers en exercice (28).

      Les officiers honoraires étaient d'anciens officiers des trois premières catégories, qui, ayant bien mérité par leurs services, recevaient ce titre par décision du Grand Orient (29).

      Le Grand Orient ainsi composé avait, chaque année, des assemblées générales d'obligation qui, d'abord au nombre de trois (30), furent ensuite portées à huit (31). Il formait le pouvoir législatif, en vertu de cette disposition des statuts (32) : « Le Grand Orient de France aura seul le « droit de législation dans l'Ordre. »

      L'administration proprement dite et la juridiction appartenaient, en premier ressort, à trois chambres qui furent d'abord : 1° la chambre d'Administration, 2° la chambre de Paris, 3° la chambre des Provinces (33). – En 1789 il y avait : 1° la chambre d'Administration, 2° la chambre Symbolique, 3° la chambre des Grades (34). – Chaque chambre siégeait une fois par semaine.

      Les trois chambres ne se composaient d'abord que des officiers en exercice, qui étaient répartis également entre elles (35). Plus tard, il y eut dans chacune un certain nombre de députés non officiers, qui s'y succédaient à tour de rôle, de trimestre en trimestre (36).

      La révision, sur appel, des décisions rendues par les chambres, était dévolue à ce que l'on appela d'abord la Loge de Conseil (37), puis la Grande Loge du Conseil (38). En dernier lieu, la Grande Loge du Conseil fut aussi chargée de l'examen préalable des proposition ou affaires générales sur lesquelles il devait être statué par le Grand Orient en assemblée générale. Ce corps était formé par la réunion des membres des trois chambres, auxquels se joignaient facultativement les grands officiers, officiers d'honneur et officiers honoraires. Il siégeait une fois par mois.

      Telle fut, mes FF:. ramenée à ses traits principaux, cette organisation centrale qui devait régénérer la Franc-Maçonnerie en France, qui devait aussi lui donner une grande et féconde impulsion. Ce fut un exemple donné à la société civile, à ce que nous appelons le monde profane et il n'est pas excessif de dire que la révolution maçonnique de 1773 fut le prodrome et l'avant-coureur de la grande révolution de 1789. Ecoutez, en effet, l'appréciation de leur œuvre par les régénérateurs de la Franc-Maçonnerie. Je la détache d'un document officiel, postérieur d'un an et demi à l'envoi des statuts aux loges, de l'une de ces importantes circulaires que les gouvernants de l'Ordre maçonnique prirent l'habitude d'adresser périodiquement aux ateliers ressortissants (39) :

      « Le Grand Orient n'est plus qu'un corps formé par la réunion des représentants libres de toutes les loges : ce sont les loges elles-mêmes, ce sont tous les maçons, membres de ces loges, qui, par la voie de leurs représentants, donnent des lois ; qui les font observer, d'une part, et qui les observent, de l'autre. Nul n'obéit qu'à la loi qu'il s'est imposée lui-même. C'est le plus libre, le plus juste, c'est le plus naturel, et par conséquent le plus parfait des gouvernements. »

      Le régime inauguré par le Grand Orient de France donnait force et vigueur à cette vérité rationnelle qui devait être formulée, seize ans plus tard, par la déclaration des droits de l'homme et du citoyen : « La loi est l'expression de la volonté générale. » Et, pour que la loi maçonnique sortit d'une source légitime, il ne suffisait pas que tous les membres de la collectivité fussent représentés : il fallait aussi qu'ils fussent consultés, et que leurs mandataires fussent véritablement leurs interprètes. Je trouve cette sauvegarde de la souveraineté primordiale, avec l'expression même de "volonté générale", dans la circulaire accompagnant l'envoi des statuts, circulaire qui se place à une date où le corps nouvellement constitué s'appelait à la fois Grande Loge Nationale et Grand Orient de France.

      « Désirant réunir le concours des lumières et des volontés de tous nos frères, pour donner au nouveau code maçonnique une forme stable et permanente, et l'autorité qu'il ne peut acquérir que par la volonté générale, nous engageons les loges d'envoyer à leurs députés à la Grande Loge Nationale de nouvelles instructions relatives aux statuts, aux règlements qui doivent en être la suite, et aux objets de bursalité. » (40)

      Voilà l'origine de cette règle essentielle de la consultation des ateliers, règle aujourd'hui inscrite dans notre constitution du Grand Orient, en vertu de laquelle nulle mesure d'intérêt général, nulle proposition tendant à faire ou à changer la loi, ne peut être l'objet des délibérations du corps représentatif, sans avoir été préalablement soumise aux délibérations de tous les francs-maçons, réunis dans leurs assemblées primaires.

      En parlant du « corps représentatif de la Franc-Maçonnerie en France », je reproduis la dénomination même employée dans une circulaire (41) où le rôle de ce corps est caractérisé en ces termes :

      « Le Grand Orient est essentiellement l'assemblée de toutes les loges régulières : c'est la diète générale de la Maçonnerie française. Tous les membres de chaque loge ne pouvant y assister, ils choisissent un député qui est leur représentant, qui, en leur nom, propose, examine, délibère et décide. Aucun règlement n'a de valeur qu'autant qu'il est arrêté dans cette assemblée générale, à la pluralité des voix ; et les officiers n'y ont droit de suffrage que comme députés. Que sont-ils donc réellement ? Les organes qui annoncent que les loges ont décidé, les témoins dont la signature atteste que les loges ont prononcé ! »

      Quel contraste, mes FF:., avec cette maxime qui avait cours encore dans notre pays: Si veut le roi, si veut la loi ! Quelle différence avec ces ordonnances, qui avaient force de loi par la volonté d'un seul, et au bas desquelles la signature royale était précédée de ces mots car tel est notre bon plaisir !

      L'égalité et la liberté sont invoquées avec insistance, comme principes régulateurs, dans la première circulaire du Grand Orient. Celle de 1775 (42) les présente comme « l'apanage précieux des francs-maçons », et assure qu'eltes sont « observées dans toute leur étendue. » Une autre circulaire déclare qu'elles sont les « bases fondamentales de notre Ordre. » (43) Elles étaient visibles et tangibles, aussi bien dans les loges qu'au sein du Grand Orient. Là tous étaient placés sous le même niveau, sans autre prééminence que celle des offices, conférés par l'élection et pour une durée limitée. Là disparaissaient les distinctions sociales fondées sur la naissance, sur la faveur royale ou sur la richesse. Dans les loges militaires, on voyait un officier d'un rang modeste tenir le premier maillet et avoir pour subordonnés ceux qui lui commandaient au dehors. Dans la diète maçonnique, le sergent aux gardes-françaises prenait séance avec les officiers généraux, et le suffrage du simple artisan valait celui du duc et pair ou du président à mortier. Les mêmes droits, les mêmes devoirs étaient communs à tous et nul ne pouvait gêner le légitime exercice de l'activité d'autrui. Ainsi fonctionna, dans un pays où l'aristocratie subsistait encore et d'où la liberté était absente, une grande association dont les membres pouvaient se qualifier eux-mêmes, comme on le voit dans un mémoire imprimé de la loge des Neuf Sœurs (44) : « les citoyens de la démocratie maçonnique. »

      A la première fête solsticiale d'hiver qui suivit la fondation du Grand Orient, le 27 décembre 1773, un discours sur le caractère et le rôle de la Franc-Maçonnerie fut prononcé par un homme éminent, savant jurisconsulte, qui devait, un demi-siècle plus tard, occuper le plus haut siège de la magistrature française, par le F:. Henrion de Pensey, qui mourut premier président de la Cour de cassation. Le texte nous en est parvenu, imprimé qu'il a été ensuite dans le recueil que le Grand Orient commença, en 1777, à faire paraître périodiquement (45). Qu'il me soit permis d'en reproduire ici les premières phrases :

      « Tandis que les générations ne font que passer, gémir et disparaître ; tandis que les siècles ne mettent sous nos yeux que des oppresseurs, des opprimés, des tyrans et des esclaves ; qu'il est doux, qu'il est consolant pour l'humanité de voir une association d'hommes, cimentée par toutes les vertus, unie par tous les liens de l'amitié, de la bienveillance et de la fraternité ! Une pareille association est de tous les phénomènes moraux le plus touchant et le plus magnifique. C'est le plus beau monument que les hommes aient élevé à la vertu c'est le plus beau spectacle que la terre puisse donner au ciel ; c'est de tous les présents du ciel le plus rare comme le plus salutaire. »

      Au cours de sa harangue, faisant allusion au triste spectacle que présentait alors le monde extérieur, Henrion de Pensey disait : « Oui, si la régénération des mœurs est possible, c'est à la Maçonnerie qu'il est donné d'opérer ce prodige. Quelle influence, en effet, n'aurait-elle pas, si tous les maçons étaient ce qu'ils doivent être ? » Et l'orateur ajoutait :

      « J'ai dit que le véritable maçon était le gardien des mœurs. Mes FF:. tout est renfermé dans cet éloge. Celui qui a des mœurs est le seul homme digne de ce titre auguste, le seul citoyen précieux à la société, le seul politique digne de commander à ses semblables. L'art de gouverner les hommes varie au gré des circonstances. Il n'en est point où il ne soit nécessaire de leur donner des mœurs. Par elles les anciens exécutaient les plus grandes choses. Les mœurs, aussi bien que les lois, sont les colonnes sur lesquelles repose la prospérité des empires. Avec des mœurs on se passerait de lois. Sans les mœurs, les plus sages règlements sont inefficaces. »

      Il n'en est point où il ne soit nécessaire de leur donner des mœurs. Par elles les anciens exécutaient les plus grandes choses. Les mœurs, aussi bien que les lois, sont les colonnes sur lesquelles repose la prospérité des empires. Avec des mœurs on se passerait de lois. Sans les mœurs, les plus sages règlements sont inefficaces. »

      A quel moment de l'histoire parlait-on ainsi au milieu du Grand Orient solennellement assemblé ? Alors finissait en France un trop long règne, qui avait vu bien des hontes et des turpitudes. Louis XV, qui devait mourir quelques mois après, s'était signalé par une scandaleuse immoralité. Et la Franc-Maçonnerie faisait entendre sa voix, disant : Celui-là seul qui a des mœurs est digne de commander à ses semblables. Grande leçon qu'il importe de retenir et qui, en aucun temps, ne saurait être négligée !

      Le rôle moralisateur de notre institution se trouve affirmé de nouveau, en termes remarquables, dans un document officiel qui est de 1776, dans les les Motifs du traité d'union entre le G:. O:. et les directoires écossais (46). Les rédacteurs de cette pièce déterminent ainsi le but envisagé par le Grand Orient dans la Franc-Maçonnerie :

      « C'est d'établir entre tous ses prosélytes une communication active de sentiments de fraternité et de secours en tout genre : de faire revivre les vertus sociales, d'en rappeler la pratique, enfin de rendre notre association utile à chacun des individus qui la composent, utile à l'humanité même. (47) »

      L'idée contenue dans ces derniers mots est accentuée dans une circulaire postérieure (48) où les gouvernants de la franc-maçonnerie française disent à leurs frères : « Tous nos travaux et les vôtres doivent tendre au bien général de l'humanité. »

      Vous venez d'entendre, mes FF:., les doctrines de notre Ordre, au siècle dernier, formulées par ceux-là mêmes qui en furent les promoteurs. Excusez-moi d'avoir fait tant de citations. J'en aurais fait plus encore, si je n'avais pris le parti de me restreindre aux points principaux, à ce qui m'a paru essentiel. J'ai tenu à faire, en quelque sorte, revivre devant vous nos glorieux prédécesseurs. Voyons-les maintenant à l'œuvre pendant la courte période qui s'est écoulée entre la fondation du Grand Orient et la Révolution dont nous célébrons le centenaire.


      Il fallait d'abord procéder à une épuration. Sous la grande-maîtrise du comte de Clermont, le recrutement maçonnique avait laissé beaucoup à désirer : plus d'une fois nos mystères avaient été prostitués à des hommes indignes d'être admis dans nos loges ; plus d'une fois nos temples avaient été profanés par la présence d'hommes corrompus, comme s'exprime la circulaire du 18 mars 1775. Il fut décidé de ne reconnaître pour francs-maçons réguliers que les membres des loges régulières ; et; pour loges régulières, que celles pourvues de lettres de constitution, de reconstitution, d'affiliation ou d'agrégation, émanées du Grand Orient, lettres qui ne durent être accordées qu'aux loges bien composées. Il y eut done une révision générale du personnel maçonnique, qui permit d'exclure les faux-frères et les brebis galeuses. Ce fut une tâche longue et délicate, qui exigea un grand dévouement des hommes qui l'accomplirent. Un an après sa formation, le Grand Orient arrêta et fit imprimer un tableau des loges constituées ou reconstituées par lui (49), au nombre de cent quatre, dont 23 à Paris, 71 dans d'autres orients, et 10 loges militaires. Quarante-cinq loges étaient alors en instance.

      Cette même année, au mois d'août 1774, le Grand Orient s'installa dans un local à lui. Jusque-là ses réunions, comme celles de l'ancienne Grande Loge, se tenaient chez tel ou tel de ses membres : il n'avait pas de siège fixe pour son secrétariat et ses archives. Les loges s'étaient tenues pendant longtemps chez des traiteurs, à la mode anglaise ; puis, dans des maisons particulières, ordinairement chez le vénérable. On pourrait presque dire que la franc-maçonnerie française avait été errante, comme Israël dans le désert. Mais, à l'époque où nous sommes parvenus, elle n'avait plus besoin de se dissimuler. Il y eut alors un véritable accord avec le pouvoir civil, un pacte non écrit mais toujours respecté et qui subsiste encore, en vertu duquel l'association des francs-maçons, bien connue du gouvernement et agréée par lui, ne saurait être considérée comme illicite, même sous un régime légal qui ne consacre pas encore la liberté d'association.

      En cette année donc, grâce aux soins du F:. de Puisieux, architecte juré du roi, nos prédécesseurs purent prendre en location un vaste immeuble situé dans le faubourg Saint-Germain, entre les rues Honoré-Chevalier et de Mézières, ayant sa façade sur la rue du Pot-de-Fer, qui est aujourd'hui la rue Bonaparte. Les jésuites, bannis de France quelques années auparavant, y avaient eu leur maison principale, leur noviciat. Là désormais siégea le Grand Orient de France ; et un certain nombre de loges y tinrent leurs réunions. Cette installation fut un événement parisien. Quelques années après, le franc-maçon Mercier en faisait ressortir l'importance dans l'ouvrage qui fit sa réputation, le Tableau de Paris, d'où je détache (50) les réflexions suivantes :

      « Ô changement ! ô instabilité des choses humaines ! Qui l'eût dit, que-les loges de francs-maçons s'établiraient rue du Pot-de-Fer, au noviciat des jésuites, dans les mêmes salles où ils argumentaient en théologie : que le Grand Orient succèderait à la compagnie de Jésus ?.....

      Ô renversement ! Le vénérable assis à la place du P. Griffet, les mystères maçonniques remplaçant.... ! Je n'ose achever. Quand je suis sous ces voûtes inaccessibles aux grossiers rayons du soleil, ceint de l'auguste tablier, je crois voir errer toutes ces ombres jésuitiques, qui me lancent des regards furieux et désespérés. Et là j'ai vu entrer frère Voltaire, aux sons des instruments, dans la même salle où on l'avait tant de fois maudit théologiquement. Ainsi le voulut le grand Architecte de l'Univers : il fut loué d'avoir combattu pendant soixante années le fanatisme et la superstition ; car c'est bien lui qui a frappé à mort le monstre que d'autres avaient blessé. »

      En 1776, le tableau des loges constituées ou reconstituées (51) contient cent quatre-vingt quinze ateliers, dont 190 loges proprement dites, 2 grandes loges provinciales, à Dijon et à Lyon, et 3 directoires écossais, à Bordeaux, Lyon et . – cette époque, trois ans après sa fondation; le Grand Orient comptait trente-et-un ateliers de plus que n'en avait eus l'ancienne Grande Loge de France au moins mauvais moment de la grande-maîtrise du comte de Clermont.

      Dès lors le nombre des loges, et par conséquent celui des francs-maçons, augmenta d'année en année, au point d'avoir plus que triplé en 1789. Arrêtons-nous à cette date, qui marque l'apogée de la franc-maçonnerie française au siècle dernier. Pour la grande année, nous sommes renseignés par le dernier volume d'une publication annuelle qui semble avoir commencé en 1785 sous ce titre : Tableau alphabétique des LL:. de la correspondance du G:. O:. de France. Cette publication ne fut reprise qu'après 1800 sous le titre de Calendrier maçonnique, et se continue aujourd'hui sous celui d'Annuaire du Grand Orient de France.

      Sur le tableau de 1788 figurent, confondus avec les loges, 4 directoires écossais et 6 grandes loges provinciales, dont une à Friedrichstein en Westphalie. Les loges proprement dites y sont au nombre de six cent quatre vingt-huit, dont cinquante-neuf indiquées comme n'ayant pas leurs travaux en vigueur. Restent donc 629 loges battant maillets, qui se classent comme il suit :

            63 à Paris,
            442 dans les provinces,
            38 aux colonies,
            69 attachées à des corps militaires,
            17 en pays étrangers.

      Ces chiffres, comparés à ceux de nos statistiques actuelles, montrent combien il nous reste à faire pour relever la franc-maçonnerie française au degré de prospérité où elle était parvenue il y a cent ans.

      Si l'on passe en revue les vénérables et les députés des six cent vingt-neuf loges de 1789, on est frappé d'y voir le clergé, tant régulier que séculier, représenté par 27 vénérables, dont 5 à Paris et 22 en province, et par 6 députés. Parmi eux se remarquent deux aumôniers du roi, le procureur général de l'abbaye de Sainte-Geneviève à Paris, plusieurs prieurs et plusieurs chanoines. Il était peu de loges, alors, qui ne comptassent parmi leurs membres des prêtres et des religieux. Certains ecclésiastiques eurent même une situation importante au sein du Grand Orient par exemple, le génovéfain Pingré, ami de Lalande, et avec lui membre de l'Académie des sciences, qui fut chancelier de l'université de Paris. Et cependant l'anathème et l'excommunication, fulminés par Clément XII, avaient été réitérés par le pape Benoît XIV, en 1751, dans la bulle Providas.

      La noblesse ne fournit pas un moindre contingent au tableau alphabétique. Je relève dans ce document quarante-huit nobles titrés, dont 5 vénérables à Paris, 10 députés et 33 vénérables en province. La noblesse de robe y compte 5 vénérables de Paris, 8 députés, 41 vénérables de province, soit en tout quarante-six magistrats, dont quelques-uns membres de parlements ou autres cours souveraines.

      C'est ainsi que les deux ordres privilégiés avaient fusionné avec le tiers-état dans les loges et dans la diète maçonnique, avant de le faire à Versailles, dans la grande salle des Menus, pour former l'Assemblée nationale. La première fusion prépara la seconde.

      Le contingent fourni par l'armée n'est pas moins remarquable. Indépendamment de ce que représentent les 69 loges militaires, le tableau alphabétique nous montre un assez grand nombre d'autres loges présidées par des officiers de différents grades ; et, dans ces loges, il y avait bien d'autres militaires que ceux portant l'épée du commandement. L'éducation maçonnique trempa le caractère et développa l'intelligence de ces officiers subalternes, de ces sous-officiers, qui devaient si rapidement surgir au premier rang dans les armées de la Révolution. C'est ainsi que, parmi les vénérables de 1789 étaient deux militaires obscurs, l'aide-major Beurnonville et l'adjudant Masséna, qui, peu d'années après, furent des généraux victorieux et méritèrent la gloire des héros.

      Quand commença l'an 1789, la France se préparait aux élections pour les Etats-Généraux ; la nation s'apprêtait à reprendre possession d'elle-même. Le Grand Orient ne devait point descendre dans l'arène politique ; mais il ne pouvait se montrer indifférent aux sentiments patriotiques et aux aspirations rénovatrices qui occupaient tous les esprits. Par une circulaire du 4 janvier, en envoyant aux loges les mots de semestre, il faisait un pressant appel aux devoirs du citoyen envers la patrie. (52) Quelques jours après le 19 janvier, une autre circulaire rappelait aux loges la régularité des pouvoirs du Grand Orient, faisant ressortir, à cette occasion, la conformité de son gouvernement avec les principes représentatifs, et le caractère de sa constitution purement démocratique (53). Aussi les francs-maçons prirent-ils une part active au grand et salutaire mouvement qui se produisit dans le pays. Leur influence fut prépondérante dans les assemblées primaires et secondaires du tiers-état, pour la rédaction des cahiers et pour le choix des élus. Ils furent eux-mêmes, dans une très large mesure, honorés des suffrages de leurs concitoyens. Ils eurent un rôle moins considérable, naturellement, dans les assemblées des deux ordres privilégiés : et pourtant l'influence de la Franc-Maçonnerie se reconnait encore, à d'assez nombreuses propositions réformatrices, dans les cahier de la noblesse et du clergé. Ils avaient, sur les autres citoyens, cet avantage d'avoir été virtuellement initiés à la vie politique par les enseignements reçus en loge. Ils étaient préparés à substituer les formes si simples et si nettes du gouvernement des ateliers, du gouvernement du Grand Orient, aux institutions compliquées et oppressives qui commençaient s'écrouler. Aussi pénétrèrent-ils en grand nombre dans la représentation nationale et, pour marquer la place qu'ils y prirent dès l'abord, il suffit de nommer trois d'entre eux : Lafayette, Mirabeau et Sieyès.

      Lorsque l'effondrement de l'ancien régime fut assuré par la grande journée où la force fut enfin mise au service du droit, par cette journée dont l'anniversaire est devenu notre principale fête nationale, nulle part la satisfaction ne fut plus légitime et la joie ne fut plus vive que dans les loges. Il s'y produisit une véritable explosion de sentiments patriotiques. Je n'en citerai qu'un exemple. Neuf jours après l'événement, le 23 juillet, à Rennes, en tenue de la loge La parfaite Union, la prise de la Bastille fut célébrée par un discours dont l'insertion au livre d'architecture fut immédiatement ordonnée. En voici le début très significatif :

      « Le triomphe de la liberté et du patriotisme est le triomphe le plus complet du véritable maçon. C'est de nos temples, et de ceux élevés à la saine philosophie, que sont parties les premières étincelles du feu sacré qui, s'étendant rapidement de l'orient à l'occident et du septentrion au midi de la France, a embrasé le cœur de tous les citoyens (54). »

      Les événements se succèdent. La nuit du 4 août abolit la féodalité. La déclaration des droits de l'homme et du citoyen, décrétée par l'Assemblée nationale en août, sanctionnée par le roi en octobre, devient la base du droit public des Français. L'œuvre de la Constituante, entravée par mille difficultés, par l'hostilité de la partie du clergé inféodée à Rome, et surtout par la trahison royale, cette œuvre de direction politique et élaboration constitutionnelle, touche enfin à son terme. Nous sommes en 1791. Dans une circulaire du 30 juin, le Grand Orient constate la part prise par la Franc-Maçonnerie à la fondation du nouveau régime :

      « Jamais les fastes de la Maçonnerie ne furent marqués par une époque plus mémorable. Jamais notre société ne put se promettre d'obtenir plus de lustre et de consistance, qu'au moment où elle a concouru à faire rendre à l'homme ses droits usurpés, ceux qu'il tenait de la nature, l'Egalité. » (55)

      Cette constatation avait été déjà faite par l'opinion publique ; et en voici une preuve intéressante. La déclaration des droits ne tarda pas à être reproduite en divers formats, avec plus ou moins de luxe typographique et d'ornementation artistique, pour être placée en évidence dans les locaux publics et dans les demeures des citoyens. En tête de beaucoup de ces reproductions figure le plus ancien et le plus connu de nos emblèmes, le triangle radieux au milieu duquel est l'œil de la sagesse qui observe et prévoit. Un peu au-dessous, d'un côté, la France tient des fers rompus. De l'autre côté, le génie de la Loi montre, d'une main, l'emblème maçonnique, et, de l'autre, désigne les tables sur lesquelles la Déclaration est inscrite.

      Pendant que la franc-maçonnerie française travaillait hors de ses temples, à la régénération de la patrie et au bien général de l'humanité, ses travaux habituels languissaient de plus en plus et finissaient par perdre, presque entièrement, force et vigueur. Elle parut avoir le sort de cette plante qui croit sur notre littoral méditerranéen, de l'agavé, qui ne fleurit qu'au bout de plusieurs années, qui produit une fleur gigantesque, et qui meurt de sa floraison.

      Alors, en effet, les francs-maçons de France durent se consacrer à l'accomplissement de devoirs civiques qui se multipliaient sans cesse : le service de la garde nationale, pour maintenir l'ordre et tenir en respect les mercenaires étrangers ; puis le service militaire, pour réprimer les soulèvements à l'intérieur et repousser les agressions du dehors ; l'œuvre incessante des sociétés populaires, pour soutenir l'Assemblée nationale, pour déjouer les manœuvres des fonctionnaires de l'ancien régime non encore remplacés ; les élections réitérées, pour le choix des membres des nouvelles administrations et des nouveaux tribunaux les mandats assumés et les fonctions exercées à tous les degrés, à la commune, au district, au département, dans l'Etat. Voilà pourquoi les temples maçonniques furent peu à peu désertés et restèrent vides. Après une dernière assemblée générale tenue en décembre 1792, le Grand Orient cessa de fonctionner au milieu de l'année suivante. Un très petit nombre de loges, dix à peine dans toute la France, isolées et s'ignorant les unes les autres, purent ne pas discontinuer tout à fait leurs travaux.

      Ce ne fut qu'une éclipse de près de trois ans. Je n'ai pas à vous dire, mes FF:. comment elle prit fin et comment la dernière année du siècle put marquer une date mémorable dans motre histoire. Tout à l'heure une parole magistrale vous retracera cette réapparition qui fut presque une résurrection. Elle évoquera un nouveau siècle, moins glorieux et moins fécond, mais qui aura servi, du moins, à sauvegarder le précieux dépôt amassé par nos pères et à préserver les germes de l'avenir.

      Les francs-maçons français du dix-huitième siècle ont fait la Révolution : ils l'ont marquée à leur empreinte en la faisant humanitaire. Ils avaient, par avance, élaborés ses doctrines, qui ne furent pas des improvisations. Et quand la nation eut, à son tour, éliminé le pouvoir personnel, leur emprunta les trois termes dont elle fit sa devise républicaine par laquelle je vous salue, mes FF:., maçonniquement et civiquement :


LIBERTÉ, EGALITE, FRATERNITÉ



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(1)  Though in ancient times masons were charged in every country to be of the religion in that country or nation, whatever it was, yet 'tis now thought more expedient only to oblige them to that religion in which all men agree, leaving their particular opinions to themselves; that is to be good men and true, or men of honour and honesty, by whatever denominations or persuasions they may be distinguished; whereby masonry becomes the center of union, and the means of conciliating true friendship among persons that must have remained at a perpetual distance. – Ce passage et les deux transcrits ci-après sont extraits de la partie du livre intitulée : THE CHARGES OF A FREE-MASON, extracted from the ancient records of lodges beyond sea and those of England, Scotland and Ireland, for the use of the Lodges in London. – Dans l'édition de 1738, sur le titre de laquelle Anderson figure comme auteur, le texte ci-dessus transcrit a été remanié ; et les eux autres passages cités ne se retrouvent pas.

(2)  We are also of all nations, tongues, kindreds and languages.

(3)  Finally, all the charges you are to bserve, and also those that shall be communicated to you in another way: cultivating brotherly love, the foundation and cape-stone, the cement and glory of this ancient fraternity.

(4)  L'auteur du présent discours a pris Lalande pour guide dans toute la période à laquelle s'applique le récit, malheureusement fort succinct, laissé par cet éminent franc-maçon. Le Mémoire historique da Lalande a revêtu le caractère officiel par son insertion dans l'Etat du G:. O:. de France (tome 1er, 2ème partie, 1777). L'article Franc-Maçon, inséré dans le troisième volume du supplément de l'Encyclopédie, est une reproduction du mémoire avec quelques variantes. Le mémoire et l'article doivent être complétées l'un par l'autre.

(5)  Ce discours, qui se trouve aux pages 127 et suivantes de l'ouvrage, forme le discours préliminaire de la seconde partie, intitulée « Les obligations d'un franc-maçon, extraites des.anciennes archives ».

(6)  Ouvrage cité, pp. 128 et 129.

(7)  Ouvrage cité, p. 130.

(8)  En voici le titre complet : La Franc-Maçonne, ou révélation des mystères des francs-maçons, par madame ***. C'est un livre de 80 pages, qui était déjà rare il y a plus d'un siècle. L'auteur du présent discours en possède un exemplaire. Il en existe deux à la bibliothèque de l'Arsenal, à Paris. La Bibliothèque du Grand Orient de France n'a pas cet ouvrage.

(9)  La Franc-Maçonne, pp. 17-18.

(10)  Ouvrage cité, p. 136.

(11)  Œuvres choisies de Diderot (édition du centenaire, Paris, 1884), notice, p. XI.

(12)  Pages 9 et 13

(13)  Un exemplaire authentique de cette ordonnance existe à la bibliothèque du Grand Orient.

(14)  L'Ordre des francs-maçons trahi et leur secret révélé, p. 84. – Ce livre porte, comme indication de lieu, cette désignation purement symbolique : à l'Orient, chez G. de l'Etoile, entre l'Equerre et le Compas, vis-à-vis du Soleil couchant. Il n'est pas formellement daté ; mais, à la p. 83, il parle de la mort récente du grand-maître français, ce qui fixe sa date. Il n'a, d'ailleurs, que le titre qui soit anti-maçonnique. En réalité, c'est un ouvrage destiné à rappeler aux adeptes les connaissances spéciales que comporte la Franc-Maconnerie. Son apparence servait à donner le change à la police ou à lui servir de prétexte pour fermer les yeux. – Comme Lalande. L'auteur anonyme de ce livre constate l'existence de vingt-deux loges à Paris (p. XIII et 25).

(15)  Cette date est donnée par le Dictionnaire de la Noblesse, de la Chesnaye-Desbois et Badin. – La biographie Michaud donne celle du 15 juin 1770, qui est fort erronée.

(16)  Voici la vive peinture de cet état de choses, faite par le Grand Orient dans sa circulaire du 21 février 1776 (Etat du G:. O:. de France, tome I, 1ère partie) :
      « Vicieuse dans ses principes, dangereuse dans leurs conséquences, l'ancienne administration avait ébranlé notre Ordre jusque dans ses fondements. L'inamovibitité, ce droit de présider continuellement ses FF:. avait détruit les titres les plus chers aux vrais maçons. La liberté n'était qu'un vain mot, et l'égalité disparaissait devant un maître inamovible qui disposait à son gré des délibérations. C'est alors qu'on vit de faux maçons croire que l'on pouvait acheter le droit d'être maître de L:., pour faire un trafic honteux de nos mystères. Alors s'élevèrent des ateliers prétendus maçonniques qui bientôt usurpèrent le titre de L:. Quels ateliers ! où l'on n'apercevait ni proportion dans les états, ni convenance dans les mœurs, ni délicatesse dans le choix des ouvriers Les vrais maçons gémirent du scandale donné par des hommes qui publiquement osaient se dire leurs FF:. et cherchèrent à se dérober aux yeux de la multitude. Les vraies LL:. affectaient d'être isolées et craignaient d'être connues. Les autres ne l'étaient que trop ; et le mépris public, qui ne voyait qu'elles, retombait sur notre Ordre respectable. »

(17)  Ce tableau est à la bibliothèque du Grand Orient.

(18)  Déclaration du duc de Luxembourg, en date du 1er mai 1772, reproduite par Besuchet aux pages 47 et 48 du tome tome Ier de son Précis historique de la Franc-Maçonnerie, Paris, Rapilly, 1829, 2 volumes in-8°.

(19)  La constatation des faits qui sont ici résumés se trouve dans la première circulaire imprimée du Grand Orient de France, dont la rédaction fut arrêtée le 26 juin 1778 (7 pages in-quarto) et dans les annexes qui la suivent (pp. 9-32). Parmi ces annexes sont 1° les extraits des procès-verbaux des assemblées tenues à partir du 5 mars jusqu'au 26 juin, 2° le tableau des députés ayant pris part aux opérations de la Grande Loge Nationale, 3° le tableau des officiers du Grand Orient.

(20)  Imprimé de 35 pages in-4°.

(21)  Planche à tracer genérale de l'installation du très sérénissime, très respectable et très cher frère Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, duc de Chartres, prince du sang, en qualité de grand-maître de l'Ordre de la Franche-Maçonnerie en France (imprimé de 23 pages in-4°), p. 4.

(22)  Etat du G:. O:. de France, tome I, 4ème partie, p. 20.

(23)  Circulaire du Grand Orient en date du 21 février 1776 (Etat du G:. O:. de France, tome I, 1ère partie, p. 17).

(24)  Statuts, chapitre I, section 2°, article 4.

(25)  Chapitre II, section lère, art. ler, sections 2ème et 3ème.

(26)  Circulaire du 24 juin 1776, p. 3.

(27)  Statuts, chapitre II, section 4ème.

(28)  Circulaire du 3 juillet 1777 (Etat du G:. O:. volume I, 4ème partie, p. 21).

(29)  Statuts, chapitre II, section 5ème, article 3.

(30)  Statuts, chapitre III, section 1ère, article 1er.

(31)  Notice sur la composition du G:. O:. de France (p. 6), précédant le Tableau alphabétique des loges pour 1785.

(32)  Chapitre I, section 2ème, article 3.

(33)  Statuts, chapitre I, section 5ème.

(34)  Notice précédant le Tableau alphabétique pour 1789, p. 6.

(35)  Statuts, chapitre I, sections 6ème, 7ème et 8ème.

(36)  Notice précédant le Tableau alphabétique de 1785, p. 8.

(37)  Statuts, chapitre I, section 4ème.

(38)  Notice précédant le Tableau alphabétique pour 1785, p. 9.

(39)  Circulaire du 18 mars 1775, p. X-XI.

(40)  Circulaire du 26 juin 1773, p. 5.

(41)  Celle du 24 juin 1776, p. 3.

(42)  Page X.

(43)  Circulaire du 3 octobre 1777 (Etat du G:. O:. tome II, 2ème partie, pp. 13-14).

(44)  Page 17.

(45)  Etat du G:. O:. de France, tome I, 4ème partie, pp. 62-68. Le discours y est indiqué comme prononcé dans la deuxième assemblée du G:. O:. de France, le 27ème jour du 10ème mois de l'an de la V:. L:. 5777, par le T. C. F:. Hen.... de P...... – Le millésime 5777 est le résultat d'une erreur de copiste ou d'imprimeur. En effet, par les extraits de procès-verbaux qui accompagnent la circulaire du 8 mars 1775 (pp. 43-44), il est établi que la deuxième assemblée du G:. O:. a eu lieu le 27 décembre 1773 et que le F:. Henrion de Pensey y a prononcé un discours. En 1773, ce F:. était député de la loge de Ligny-en-Barrois. En 1777, ni son nom, ni aucun autre commençant par les mêmes initiales, ne figure sur le tableau des officiers du G:. O:. ou sur celui des députés de loges. Enfin l'arrêté, qui fixe le contenu du fascicule où est le texte du discours, porte une date antérieure à celle faussement attribuée à la deuxième assemblée générale il est du 15 décembre 1777.

(46)  Imprimé de 18 pages in-4°.

(47)  Motifs du traité d'union, p. 4.

(48)  Circulaire du 21 février 1777 (Etat du G:. O:., tome I, 1ère partie, p. 22).

(49)  Ce tableau est dans un fascicule de 48 pages in-4°, comprenant diverses pièces dont la première est intitulée : Décision du G:. O:. dans l'atetier des provinces, le 25ème Jour du 4ème mois 5774.

(50)  Tableau de Paris, chapitre CLXXXI (édition d'Amsterdam, 1783, tome II, pp. 262-263). – Mercier, avocat et hommes de lettres sous l'ancien régime, fut député de Seine-et-Oise à la Convention. Puis il fit partie du conseil des Cinq-Cents ; et il fut membre de l'Institut.

(51)  Imprimé de 28 pages grand in-4°.

(52)  Histoire du Grand Orient de France (par Jouaust), Rennes et Paris, 1865, p. 241.

(53)  Même ouvrage, même page.

(54)  Jouaust, La Maçonnerie à Rennes jusqu'en 1799, article publié dans le Monde Maçonnique en décembre 1859 (tome II, p. 470).

(55)  Histoire du Grand Orient de France (par Jouaust) p. 244.




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