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813

Maurice Leblanc
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DEUXIÈME PARTIE – LES TROIS CRIMES D'ARSÈNE LUPIN
CHAPITRE II – UNE PAGE DE L'HISTOIRE MODERNE

1

Lupin lança violemment ses deux poings de droite et de gauche, puis les ramena sur sa poitrine, puis les lança de nouveau, et de nouveau les ramena.

      Ce mouvement, qu'il exécuta trente fois de suite, fut remplacé par une flexion du buste en avant et en arrière, laquelle flexion fut suivie d'une élévation alternative des jambes, puis d'un moulinet alternatif des bras.

      Cela dura un quart d'heure, le quart d'heure qu'il consacrait chaque matin, pour dérouiller ses muscles, à des exercices de gymnastique suédoise.

      Ensuite, il s'installa devant sa table, prit des feuilles de papier blanc qui étaient disposées en paquets numérotés, et, pliant l'une d'elles, il en fit une enveloppe – ouvrage qu'il recommença avec une série de feuilles successives.

      C'était la besogne qu'il avait acceptée et à laquelle il s'astreignait tous les jours, les détenus ayant le droit de choisir les travaux qui leur plaisaient : collage d'enveloppes, confection d'éventails en papier, de bourses en métal, etc.

      Et de la sorte, tout en occupant ses mains à un exercice machinal, tout en assouplissant ses muscles par des flexions mécaniques. Lupin ne cessait de songer à ses affaires.

      Le grondement des verrous, le fracas de la serrure...

      – Ah ! c'est vous, excellent geôlier. Est-ce la minute de la toilette suprême, la coupe de cheveux qui précède la grande coupe finale ?

      – Non, fit l'homme.

      – L'instruction, alors ? La promenade au Palais ? Ça m'étonne, car ce bon M. Formerie m'a prévenu ces jours-ci que, dorénavant, et par prudence, il m'interrogerait dans ma cellule même – ce qui, je l'avoue, contrarie mes plans.

      – Une visite pour vous, dit l'homme d'un ton laconique.

      « Ça y est », pensa Lupin.

      Et tout en se rendant au parloir, il se disait :

      « Nom d'un chien, si c'est ce que je crois, je suis un rude type ! En quatre jours, et du fond de mon cachot, avoir mis cette affaire-là debout, quel coup de maître ! »

      Munis d'une permission en règle, signée par le Directeur de la première division à la Préfecture de police, les visiteurs sont introduits dans les étroites cellules qui servent de parloirs. Ces cellules, coupées au milieu par deux grillages, que sépare un intervalle de cinquante centimètres, ont deux portes, qui donnent sur deux couloirs différents. Le détenu entre par une porte, le visiteur par l'autre. Ils ne peuvent donc ni se toucher, ni parler à voix basse, ni opérer entre eux le moindre échange d'objets. En outre, dans certains cas, un gardien peut assister à l'entrevue.

      En l'occurrence, ce fut le gardien-chef qui eut cet honneur.

      – Qui diable a obtenu l'autorisation de me faire visite ? s'écria Lupin en entrant. Ce n'est pourtant pas mon jour de réception.

      Pendant que le gardien fermait la porte, il s'approcha du grillage et examina la personne qui se tenait derrière l'autre grillage et dont les traits se discernaient confusément dans la demi-obscurité.

      – Ah ! fit-il avec joie, c'est vous, monsieur Stripani ! Quelle heureuse chance !

      – Oui, c'est moi, mon cher prince.

      – Non, pas de titre, je vous en supplie, cher monsieur. Ici, j'ai renoncé à tous ces hochets de la vanité humaine. Appelez-moi Lupin, c'est plus de situation.

      – Je veux bien, mais c'est le prince Sernine que j'ai connu, c'est le prince Sernine qui m'a sauvé de la misère et qui m'a rendu le bonheur et la fortune, et vous comprendrez que, pour moi, vous resterez toujours le prince Sernine.

      – Au fait ! monsieur Stripani... Au fait ! Les instants du gardien-chef sont précieux, et nous n'avons pas le droit d'en abuser. En deux mots, qu'est-ce qui vous amène ?

      – Ce qui m'amène ? Oh ! mon Dieu, c'est bien simple. Il m'a semblé que vous seriez mécontent de moi si je m'adressais à un autre qu'à vous pour compléter l'œuvre que vous avez commencée. Et puis, seul, vous avez eu en mains tous les éléments qui vous ont permis, à cette époque, de reconstituer la vérité et de concourir à mon salut. Par conséquent, seul, vous êtes à même de parer au nouveau coup qui me menace. C'est ce que M. le Préfet de police a compris lorsque je lui ai exposé la situation...

      – Je m'étonnais, en effet, qu'on vous eût autorisé...

      – Le refus était impossible, mon cher prince. Votre intervention est nécessaire dans une affaire où tant d'intérêts sont en jeu, et des intérêts qui ne sont pas seulement les miens, mais qui concernent les personnages haut placés que vous savez...

      Lupin observait le gardien du coin de l'œil. Il écoutait avec une vive attention, le buste incliné, avide de surprendre la signification secrète des paroles échangées.

      – De sorte que ?... demanda Lupin.

      – De sorte que, mon cher prince, je vous supplie de rassembler tous vos souvenirs au sujet de ce document imprimé, rédigé en quatre langues, et dont le début tout au moins avait rapport...

      Un coup de poing sur la mâchoire, un peu en dessous de l'oreille le gardien-chef chancela deux ou trois secondes, et, comme une masse, sans un gémissement, tomba dans les bras de Lupin.

      – Bien touché, Lupin, dit celui-ci. C'est de l'ouvrage proprement « faite ». Dites donc, Steinweg, vous avez le chloroforme ?

      – êtes-vous sûr qu'il est évanoui ?

      – Tu parles ! Il en a pour trois ou quatre minutes... mais ça ne suffirait pas.

      L'Allemand sortit de sa poche un tube de cuivre qu'il allongea comme un télescope, et au bout duquel était fixé un minuscule flacon.

      Lupin prit le flacon, en versa quelques gouttes sur un mouchoir, et appliqua ce mouchoir sous le nez du gardien-chef.

      – Parfait !... Le bonhomme a son compte... J'écoperai pour ma peine huit ou quinze jours de cachot... Mais ça, ce sont les petits bénéfices du métier.

      – Et moi ?

      – Vous ? Que voulez-vous qu'on vous fasse ?

      – Dame ! le coup de poing...

      – Vous n'y êtes pour rien.

      – Et l'autorisation de vous voir ? C'est un faux, tout simplement.

      – Vous n'y êtes pour rien.

      – J'en profite.

      – Pardon ! Vous avez déposé avant-hier une demande régulière au nom de Stripani. Ce matin, vous avez reçu une réponse officielle. Le reste ne vous regarde pas. Mes amis seuls, qui ont confectionné la réponse, peuvent être inquiétés. Va-t'en voir s'ils viennent !...

      – Et si l'on nous interrompt ?

      – Pourquoi ?

      – On a eu l'air suffoqué, ici, quand j'ai sorti mon autorisation de voir Lupin. Le directeur m'a fait venir et l'a examinée dans tous les sens. Je ne doute pas que l'on téléphone à la Préfecture de police.

      – Et moi j'en suis sûr.

      – Alors ?

      – Tout est prévu, mon vieux. Ne te fais pas de bile, et causons. Je suppose que, si tu es venu ici, c'est que tu sais ce dont il s'agit ?

      – Oui. Vos amis m'ont expliqué...

      – Et tu acceptes ?

      – L'homme qui m'a sauvé de la mort peut disposer de moi comme il l'entend. Quels que soient les services que je pourrai lui rendre, je resterai encore son débiteur.

      – Avant de livrer ton secret, réfléchis à la position où je me trouve... prisonnier... impuissant...

      Steinweg se mit à rire :

      – Non, je vous en prie, ne plaisantons pas. J'avais livré mon secret à Kesselbach parce qu'il était riche et qu'il pouvait, mieux qu'un autre, en tirer parti ; mais, tout prisonnier que vous êtes, et tout impuissant, je vous considère comme cent fois plus fort que Kesselbach avec ses cent millions.

      – Oh ! oh !

      – Et vous le savez bien ! Cent millions n'auraient pas suffi pour découvrir le trou où j'agonisais, pas plus que pour m'amener ici, pendant une heure, devant le prisonnier impuissant que vous êtes. Il faut autre chose. Et cette autre chose, vous l'avez.

      – En ce cas, parle. Et procédons par ordre. Le nom de l'assassin ?

      – Cela, impossible.

      – Comment, impossible ? Mais puisque tu le connais et que tu dois tout me révéler.

      – Tout, mais pas cela.

      – Cependant...

      – Plus tard.

      – Tu es fou ! mais pourquoi ?

      – Je n'ai pas de preuves. Plus tard, quand vous serez libre, nous chercherons ensemble. A quoi bon d'ailleurs ! Et puis, vraiment, je ne peux pas.

      – Tu as peur de lui ?

      – Oui.

      – Soit, dit Lupin. Après tout, ce n'est pas cela le plus urgent. Pour le reste, tu es résolu à parler ?

      – Sur tout.

      – Eh bien ! réponds. Comment s'appelle Pierre Leduc ?

      – Hermann IV, grand-duc de Deux-Ponts-Veldenz, prince de Berncastel, comte de Fistingen, seigneur de Wiesbaden et autres lieux.

      Lupin eut un frisson de joie, en apprenant que, décidément, son protégé n'était pas le fils d'un charcutier.

      – Fichtre ! murmura-t-il, nous avons du titre !... Autant que je sache, le grand-duché de Deux-Ponts-Veldenz est en Prusse ?

      – Oui, sur la Moselle. La maison de Veldenz est un rameau de la maison Palatine de Deux-Ponts. Le grand-duché fut occupé par les Français après la paix de Lunéville, et fit partie du département du Mont-Tonnerre. En 1814, on le reconstitua au profit d'Hermann Ier, bisaïeul de notre Pierre Leduc. Le fils, Hermann II, eut une jeunesse orageuse, se ruina, dilapida les finances de son pays, se rendit insupportable à ses sujets qui finirent par brûler en partie le vieux château de Veldenz et par chasser leur maître de ses états. Le grand-duché fut alors administré et gouverné par trois régents, au nom de Hermann II, qui, anomalie assez curieuse, n'abdiqua pas et garda son titre de grand-duc régnant. Il vécut assez pauvre à Berlin, plus tard fit la campagne de France, aux côtés de Bismarck dont il était l'ami, fut emporté par un éclat d'obus au siège de Paris, et, en mourant, confia à Bismarck son fils Hermann... Hermann III.

      – Le père, par conséquent, de notre Leduc, dit Lupin.

      – Oui. Hermann III fut pris en affection par le chancelier qui, à diverses reprises, se servit de lui comme envoyé secret auprès de personnalités étrangères. A la chute de son protecteur, Hermann III quitta Berlin, voyagea et revint se fixer à Dresde. Quand Bismarck mourut, Hermann III était là. Lui-même mourait deux ans plus tard. Voilà les faits publics, connus de tous en Allemagne, voilà l'histoire des trois Hermann, grands-ducs de Deux-Ponts-Veldenz au XIXème siècle.

      – Mais le quatrième, Hermann IV, celui qui nous occupe ?

      – Nous en parlerons tout à l'heure. Passons maintenant aux faits ignorés.

      – Et connus de toi seul, dit Lupin.

      – De moi seul, et de quelques autres.

      – Comment, de quelques autres ? Le secret n'a donc pas été gardé ?

      – Si, si, le secret est bien gardé par ceux qui le détiennent. Soyez sans crainte, ceux-là ont tout intérêt, je vous en réponds, à ne pas le divulguer.

      – Alors ! Comment le connais-tu ?

      – Par un ancien domestique et secrétaire intime du grand-duc Hermann, dernier du nom. Ce domestique, qui mourut entre mes bras au Cap, me confia d'abord que son maître s'était marié clandestinement et qu'il avait laissé un fils. Puis il me livra le fameux secret.

      – Celui-là même que tu dévoilas plus tard à Kesselbach ?

      – Oui.

      – Parle.

      A l'instant même où il disait cette parole, on entendit un bruit de clef dans la serrure.



2

      – Pas un mot, murmura Lupin.

      Il s'effaça contre le mur, auprès de la porte. Le battant s'ouvrit. Lupin le referma violemment, bousculant un homme, un geôlier qui poussa un cri.

      Lupin le saisit à la gorge.

      – Tais-toi, mon vieux. Si tu rouspètes, tu es fichu. Il le coucha par terre.

      – Es-tu sage ? Comprends-tu la situation ? Oui ? Parfait... Où est ton mouchoir ? Donne tes poignets, maintenant... Bien, je suis tranquille. Ecoute... On t'a envoyé par précaution, n'est-ce pas ? pour assister le gardien-chef en cas de besoin ?... Excellente mesure, mais un peu tardive. Tu vois, le gardien-chef est mort !... Si tu bouges, si tu appelles, tu y passes également.

      Il prit les clefs de l'homme et introduisit l'une d'elles dans la serrure.

      – Comme ça, nous sommes tranquilles.

      – De votre côté... mais du mien ? observa le vieux Steinweg.

      – Pourquoi viendrait-on ?

      – Si l'on a entendu le cri qu'il a poussé ?

      – Je ne crois pas. Mais en tout cas mes amis t'ont donné les fausses clefs ?

      – Oui.

      – Alors, bouche la serrure... C'est fait ? Eh bien ! maintenant nous avons, pour le moins, dix bonnes minutes devant nous. Tu vois, mon cher, comme les choses les plus difficiles en apparence sont simples en réalité. Il suffit d'un peu de sang-froid et de savoir se plier aux circonstances. Allons, ne t'émeus pas, et cause. En allemand, veux-tu ? Il est inutile que ce type-là participe aux secrets d'état que nous agitons. Va, mon vieux, et posément. Nous sommes ici chez nous.

      Steinweg reprit :

      – Le soir même de la mort de Bismarck, le grand-duc Hermann III et son fidèle domestique – mon ami du Cap – montèrent dans un train qui les conduisit à Munich... à temps pour prendre le rapide de Vienne. De Vienne ils allèrent à Constantinople, puis au Caire, puis à Naples, puis à Tunis, puis en Espagne, puis à Paris, puis à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Varsovie... Et dans aucune de ces villes, ils ne s'arrêtaient. Ils sautaient dans un fiacre, faisaient charger leurs deux valises, galopaient à travers les rues, filaient vers une station voisine ou vers l'embarcadère, et reprenaient le train ou le paquebot.

      – Bref, suivis, ils cherchaient à dépister, conclut Arsène Lupin.

      – Un soir, ils quittèrent la ville de Trêves, vêtus de blouses et de casquettes d'ouvriers, un bâton sur le dos, un paquet au bout du bâton. Ils firent à pied les trente-cinq kilomètres qui les séparaient de Veldenz où se trouve le vieux château de Deux-Ponts, ou plutôt les ruines du vieux château.

      – Pas de description.

      – Tout le jour, ils restèrent cachés dans une forêt avoisinante. La nuit d'après, ils s'approchèrent des anciens remparts. Là, Hermann ordonna à son domestique de l'attendre, et il escalada le mur à l'endroit d'une brèche nommée la Brèche-au-Loup. Une heure plus tard il revenait. La semaine suivante, après de nouvelles pérégrinations, il retournait chez lui, à Dresde. L'expédition était finie.

      – Et le but de cette expédition ?

      – Le grand-duc n'en souffla pas un mot à son domestique. Mais celui-ci, par certains détails, par la coïncidence des faits qui se produisirent, put reconstituer la vérité, du moins en partie.

      – Vite, Steinweg, le temps presse maintenant, et je suis avide de savoir.

      – Quinze jours après l'expédition, le comte de Waldemar, officier de la garde de l'Empereur et l'un de ses amis personnels, se présentait chez le grand-duc accompagné de six hommes. Il resta là toute la journée, enfermé dans le bureau du grand-duc. A plusieurs reprises, on entendit le bruit d'altercations, de violentes disputes. Cette phrase, même, fut perçue par le domestique, qui passait dans le jardin, sous les fenêtres : « Ces papiers vous ont été remis, Sa Majesté en est sûre. Si vous ne voulez pas me les remettre de votre plein gré... » Le reste de la phrase, le sens de la menace et de toute la scène d'ailleurs, se devinent aisément par la suite : la maison d'Hermann fut visitée de fond en comble.

      – Mais c'était illégal.

      – C'eût été illégal si le grand-duc s'y fût opposé, mais il accompagna lui-même le comte dans sa perquisition.

      – Et que cherchait-on ? Les mémoires du Chancelier ?

      – Mieux que cela. On cherchait une liasse de papiers secrets dont on connaissait l'existence par des indiscrétions commises, et dont on savait, de façon certaine, qu'ils avaient été confiés au grand-duc Hermann.


      Lupin était appuyé des deux coudes contre le grillage, et ses doigts se crispaient aux mailles de fer. Il murmura, la voix émue :

      – Des papiers secrets... et très importants sans doute ?

      – De la plus haute importance. La publication de ces papiers aurait des résultats que l'on ne peut prévoir, non seulement au point de vue de la politique intérieure, mais au point de vue des relations étrangères.

      – Oh ! répétait Lupin, tout palpitant... oh ! est-ce possible ! Quelle preuve as-tu ?

      – Quelle preuve ? Le témoignage même de la femme du grand-duc, les confidences qu'elle fit au domestique après la mort de son mari.

      – En effet... en effet... balbutia Lupin... C'est le témoignage même du grand-duc que nous avons.

      – Mieux encore ! s'écria Steinweg.

      – Quoi ?

      – Un document ! un document écrit de sa main, signé de sa signature et qui contient...

      – Qui contient ?

      – La liste des papiers secrets qui lui furent confiés.

      – En deux mots ?...

      – En deux mots, c'est impossible. Le document est long, entremêlé d'annotations, de remarques quelquefois incompréhensibles. Que je vous cite seulement deux titres qui correspondent à deux liasses de papiers secrets : « Lettres originales du Kronprinz à Bismarck. » Les dates montrent que ces lettres furent écrites pendant les trois mois de règne de Frédéric III. Pour imaginer ce que peuvent contenir ces lettres, rappelez-vous la maladie de Frédéric III, ses démêlés avec son fils...

      – Oui... oui... je sais... et l'autre titre ?

      – « Photographies des lettres de Frédéric III et de l'impératrice Victoria à la reine Victoria d'Angleterre... »

      – Il y a cela ? il y a cela ?... fit Lupin, la gorge étranglée.

      – Ecoutez les annotations du grand-duc : « Texte du traité avec l'Angleterre et la France. » Et ces mots un peu obscurs : « Alsace-Lorraine... Colonies... Limitation navale... »

      – Il y a cela, bredouilla Lupin... Et c'est obscur, dis-tu ? Des mots éblouissants, au contraire !... Ah ! est-ce possible !...


      Du bruit à la porte. On frappa.

      – On n'entre pas, dit-il, je suis occupé...

      On frappa à l'autre porte, du côté de Steinweg. Lupin cria :

      – Un peu de patience, j'aurai fini dans cinq minutes. Il dit au vieillard d'un ton impérieux :

      – Sois tranquille, et continue... Alors, selon toi, l'expédition du grand-duc et de son domestique au château de Veldenz n'avait d'autre but que de cacher ces papiers ?

      – Le doute n'est pas admissible.

      – Soit. Mais le grand-duc a pu les retirer, depuis.

      – Non, il n'a pas quitté Dresde jusqu'à sa mort.

      – Mais les ennemis du grand-duc, ceux qui avaient tout intérêt à les reprendre et à les anéantir, ceux-là ont pu les chercher là où ils étaient, ces papiers ?

      – Leur enquête les a menés en effet jusque-là.

      – Comment le sais-tu ?

      – Vous comprenez bien que je ne suis pas resté inactif, et que mon premier soin, quand ces révélations m'eurent été faites, fut d'aller à Veldenz et de me renseigner moi-même dans les villages voisins. Or j'appris que, deux fois déjà, le château avait été envahi par une douzaine d'hommes venus de Berlin et accrédités auprès des régents.

      – Eh bien ?

      – Eh bien ! ils n'ont rien trouvé, car, depuis cette époque, la visite du château n'est pas permise.

      – Mais qui empêche d'y pénétrer ?

      – Une garnison de cinquante soldats qui veillent jour et nuit.

      – Des soldats du grand-duché ?

      – Non, des soldats détachés de la garde personnelle de l'Empereur.

      Des voix s'élevèrent dans le couloir, et de nouveau l'on frappa, en interpellant le gardien-chef.

      – Il dort, monsieur le Directeur, dit Lupin, qui reconnut la voix de M. Borély.

      – Ouvrez ! je vous ordonne d'ouvrir.

      – Impossible, la serrure est mêlée. Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de pratiquer une incision tout autour de ladite serrure.

      – Ouvrez !

      – Et le sort de l'Europe que nous sommes en train de discuter, qu'est-ce que vous en faites ?

      Il se tourna vers le vieillard :

      – De sorte que tu n'as pas pu entrer dans le château ?

      – Non.

      – Mais tu es persuadé que les fameux papiers y sont cachés.

      – Voyons ! ne vous ai-je pas donné toutes les preuves ? N'êtes-vous pas convaincu ?

      – Si, si, murmura Lupin, c'est là qu'ils sont cachés... il n'y a pas de doute, c'est là qu'ils sont cachés.

      Il semblait voir le château. Il semblait évoquer la cachette mystérieuse. Et la vision d'un trésor inépuisable, l'évocation de coffres emplis de pierres précieuses et de richesses, ne l'aurait pas ému plus que l'idée de ces chiffons de papier sur lesquels veillait la garde du Kaiser. Quelle merveilleuse conquête à entreprendre ! Et combien digne de lui ! et comme il avait, une fois de plus, fait preuve de clairvoyance et d'intuition en se lançant au hasard sur cette piste inconnue !

      Dehors, on « travaillait » la serrure.

      Il demanda au vieux Steinweg :

      – De quoi le grand-duc est-il mort ?

      – D'une pleurésie, en quelques jours. C'est à peine s'il put reprendre connaissance, et ce qu'il y avait d'horrible, c'est que l'on voyait, paraît-il, les efforts inouïs qu'il faisait, entre deux accès de délire, pour rassembler ses idées et prononcer des paroles. De temps en temps il appelait sa femme, la regardait d'un air désespéré et agitait vainement ses lèvres.

      – Bref, il parla ? dit brusquement Lupin, que le « travail » fait autour de la serrure commençait à inquiéter.

      – Non, il ne parla pas. Mais dans une minute plus lucide, à force d'énergie, il réussit à tracer des signes sur une feuille de papier que sa femme lui présenta.

      – Eh bien ! ces signes ?

      – Indéchiffrables, pour la plupart...

      – Pour la plupart mais les autres ? dit Lupin avidement... Les autres ?

      – Il y a d'abord trois chiffres parfaitement distincts : un 8, un 1 et un 3...

      – 813... oui, je sais... après ?

      – Après, des lettres... plusieurs lettres parmi lesquelles il n'est possible de reconstituer en toute certitude qu'un groupe de trois et, immédiatement après, un groupe de deux lettres.

      – « Apoon », n'est-ce pas ?

      – Ah ! vous savez...

      La serrure s'ébranlait, presque toutes les vis ayant été retirées. Lupin demanda, anxieux soudain à l'idée d'être interrompu :

      – De sorte que ce mot incomplet « Apoon » et ce chiffre 813 sont les formules que le grand-duc léguait à sa femme et à son fils pour leur permettre de retrouver les papiers secrets ?

      – Oui.

      Lupin se cramponna des deux mains à la serrure pour l'empêcher de tomber.

      – Monsieur le Directeur, vous allez réveiller le gardien-chef. Ce n'est pas gentil, une minute encore, voulez-vous ? Steinweg, qu'est devenue la femme du grand-duc ?

      – Elle est morte, peu après son mari, de chagrin, pourrait-on dire.

      – Et l'enfant fut recueilli par la famille ?

      – Quelle famille ? Le grand-duc n'avait ni frères, ni sœurs. En outre il n'était marié que morganatiquement et en secret. Non, l'enfant fut emmené par le vieux serviteur d'Hermann, qui l'éleva sous le nom de Pierre Leduc. C'était un assez mauvais garçon, indépendant, fantasque, difficile à vivre. Un jour il partit. On ne l'a pas revu.

      – Il connaissait le secret de sa naissance ?

      – Oui, et on lui montra la feuille de papier sur laquelle Hermann avait écrit des lettres et des chiffres, 813, etc.

      – Et cette révélation, par la suite, ne fut faite qu'à toi ?

      – Oui.

      – Et toi, tu ne t'es confié qu'à M. Kesselbach ?

      – A lui seul. Mais, par prudence, tout en lui montrant la feuille des signes et des lettres, ainsi que la liste dont je vous ai parlé, j'ai gardé ces deux documents. L'événement a prouvé que j'avais raison.

      – Et ces documents, tu les as ?

      – Oui.

      – Ils sont en sûreté ?

      – Absolument.

      – A Paris ?

      – Non.

      – Tant mieux. N'oublie pas que ta vie est en danger, et qu'on te poursuit.

      – Je le sais. Au moindre faux pas, je suis perdu.

      – Justement. Donc, prends tes précautions, dépiste l'ennemi, va prendre tes papiers, et attends mes instructions. L'affaire est dans le sac. D'ici un mois au plus tard, nous irons visiter ensemble le château de Veldenz.

      – Si je suis en prison ?

      – Je t'en ferai sortir.

      – Est-ce possible ?

      – Le lendemain même du jour où j'en sortirai. Non, je me trompe, le soir même... une heure après.

      – Vous avez donc un moyen ?

      – Depuis dix minutes, oui, et infaillible. Tu n'as rien à me dire ?

      – Non.

      – Alors, j'ouvre.

      Il tira la porte, et, s'inclinant devant M. Borély :

      – Monsieur le Directeur, je ne sais comment m'excuser...

      Il n'acheva pas. L'irruption du directeur et de trois hommes ne lui en laissa pas le temps. M. Borély était pâle de rage et d'indignation. La vue des deux gardiens étendus le bouleversa.

      – Morts ! s'écria-t-il.

      – Mais non, mais non, ricana Lupin. Tenez, celui-là bouge. Parle donc, animal.

      – Mais l'autre ? reprit M. Borély en se précipitant sur le gardien-chef.

      – Endormi seulement, monsieur le Directeur. Il était très fatigué, alors je lui ai accordé quelques instants de repos. J'intercède en sa faveur. Je serais désolé que ce pauvre homme...

      – Assez de blagues, dit M. Borély violemment.

      Et s'adressant aux gardiens :

      – Qu'on le reconduise dans sa cellule... en attendant. Quant à ce visiteur...

      Lupin n'en sut pas davantage sur les intentions de M. Borély par rapport au vieux Steinweg. Mais c'était pour lui une question absolument insignifiante. Il emportait dans sa solitude des problèmes d'un intérêt autrement considérable que le sort du vieillard. Il possédait le secret de M. Kesselbach.




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