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813

Maurice Leblanc
© France-Spiritualités™






PREMIÈRE PARTIE – LA DOUBLE VIE D'ARSÈNE LUPIN
CHAPITRE IV – M. LENORMAND À L'OUVRAGE

1

Le 31 mai, au matin, tous les journaux rappelaient que Lupin, dans une lettre écrite à M. Lenormand, avait annoncé pour cette date l'évasion de l'huissier Jérôme.

      Et l'un d'eux résumait fort bien la situation à ce jour :

      « L'affreux carnage du Palace-Hôtel remonte au 17 avril. Qu'a-t-on découvert depuis ? Rien.

      On avait trois indices : l'étui à cigarettes, les lettres L et M, le paquet de vêtements oublié dans le bureau de l'hôtel. Quel profit en a-t-on tiré ? Aucun.

      On soupçonne, paraît-il, un des voyageurs qui habitaient le premier étage, et dont la disparition semble suspecte. L'a-t-on retrouvé ? A-t-on établi son identité ? Non.

      Donc, le drame est aussi mystérieux qu'à la première heure, les ténèbres aussi épaisses.

      Pour compléter ce tableau, on nous assure qu'il y aurait désaccord entre le préfet de Police et son subordonné M. Lenormand, et que celui-ci, moins vigoureusement soutenu par le président du Conseil, aurait virtuellement donné sa démission depuis plusieurs jours. L'affaire Kesselbach serait poursuivie par le sous-chef de la Sûreté, M. Weber, l'ennemi personnel de M. Lenormand.

      Bref, c'est le désordre, l'anarchie.

      En face, Lupin, c'est-à-dire la méthode, l'énergie, l'esprit de suite.

      Notre conclusion ? Elle sera brève. Lupin enlèvera son complice aujourd'hui, 31 mai, ainsi qu'il l'a prédit.
»


      Cette conclusion, que l'on retrouvait dans toutes les autres feuilles, c'était celle également que le public avait adoptée. Et il faut croire que la menace n'avait pas été non plus sans porter en haut lieu, car le préfet de Police, et, en l'absence de M. Lenormand, soi-disant malade, le sous-chef de la Sûreté, M. Weber, avaient pris les mesures les plus rigoureuses, tant au Palais de Justice qu'à la prison de la Santé où se trouvait le prévenu.

      Par pudeur on n'osa point suspendre, ce jour-là, les interrogatoires quotidiens de M. Formerie, mais, de la prison au boulevard du Palais, une véritable mobilisation de forces de police gardait les rues du parcours.

      Au grand étonnement de tous, le 31 mai se passa et l'évasion annoncée n'eut pas lieu.

      Il y eut bien quelque chose, un commencement d'exécution qui se traduisit par un embarras de tramways, d'omnibus et de camions au passage de la voiture cellulaire, et le bris inexplicable d'une des roues de cette voiture. Mais la tentative ne se précisa point davantage.

      C'était donc l'échec. Le public en fut presque déçu, et la police triompha bruyamment.

      Or, le lendemain, samedi, un bruit incroyable se répandit dans le Palais, courut dans les bureaux de rédaction : l'huissier Jérôme avait disparu.

      Etait-ce possible ?

      Bien que les éditions spéciales confirmassent la nouvelle, on se refusait à l'admettre. Mais, à six heures, une note publiée par la Dépêche du Soir la rendit officielle :

      Nous recevons la communication suivante signée d'Arsène Lupin. Le timbre spécial qui s'y trouve apposé, conformément à la circulaire que Lupin adressait dernièrement à la presse, nous certifie l'authenticité du document.

      « Monsieur le Directeur,

      Veuillez m'excuser auprès du public de n'avoir point tenu ma parole hier. Au dernier moment, je me suis aperçu que le 31 mai tombait un vendredi ! Pouvais-je, un vendredi, rendre la liberté à mon ami ? Je n'ai pas cru devoir assumer une telle responsabilité.

      Je m'excuse aussi de ne point donner ici, avec ma franchise habituelle, des explications sur la façon dont ce petit événement s'est effectué. Mon procédé est tellement ingénieux et tellement simple que je craindrais, en le dévoilant, que tous les malfaiteurs ne s'en inspirassent. Quel étonnement le jour où il me sera permis de parler ! C'est tout cela, dira-t-on ? Pas davantage, mais il fallait y penser.

      Je vous prie d'agréer, monsieur le Directeur

      Signé : ARSÈNE LUPIN
»


      Une heure après, M. Lenormand recevait un coup de téléphone : Valenglay, le président du Conseil, le demandait au ministère de l'Intérieur.

      – Quelle bonne mine vous avez, mon cher Lenormand ! Et moi qui vous croyais malade et qui n'osais pas vous déranger !

      – Je ne suis pas malade, monsieur le Président.

      – Alors, cette absence, c'était par bouderie ! Toujours ce mauvais caractère.

      – Que j'aie mauvais caractère, monsieur le Président, je le confesse mais que je boude, non.

      – Mais vous restez chez vous ! et Lupin en profite pour donner la clef des champs à ses amis

      – Pouvais-je l'en empêcher ?

      – Comment ! mais la ruse de Lupin est grossière. Selon son procédé habituel, il a annoncé la date de l'évasion, tout le monde y a cru, un semblant de tentative a été esquissé, l'évasion ne s'est pas produite, et le lendemain, quand personne n'y pense plus, pffft, les oiseaux s'envolent.

      – Monsieur le Président, dit gravement le chef de la Sûreté, Lupin dispose de moyens tels que nous ne sommes pas en mesure d'empêcher ce qu'il a décidé. L'évasion était certaine, mathémati­que. J'ai préféré passer la main et laisser le ridicule aux autres.

      Valenglay ricana :

      – Il est de fait que M. le préfet de Police, à l'heure actuelle, et que M. Weber ne doivent pas se réjouir... Mais enfin, pouvez-vous m'expliquer, Lenormand ?

      – Tout ce qu'on sait, monsieur le Président, c'est que l'évasion s'est produite au Palais de Justice. Le prévenu a été amené dans une voiture cellulaire et conduit dans le cabinet de M. Formerie, mais il n'est pas sorti du Palais de Justice. Et cependant on ne sait ce qu'il est devenu.

      – C'est ahurissant.

      – Ahurissant.

      – Et l'on n'a fait aucune découverte ?

      – Si. Le couloir intérieur qui longe les cabinets d'instruction était encombré d'une foule absolument insolite de prévenus, de gardes, d'avocats, d'huissiers, et l'on a fait cette découverte que tous ces gens avaient reçu de fausses convocations à comparaître à la même heure. D'autre part, aucun des juges d'instruction qui les avaient soi-disant convoqués n'est venu ce jour-là à son cabinet, et cela par suite de fausses convocations du Parquet, les envoyant dans tous les coins de Paris et de la banlieue.

      – C'est tout ?

      – Non. On a vu deux gardes municipaux et un prévenu qui traversaient les cours. Dehors, un fiacre les attendait où ils sont montés tous les trois.

      – Et votre hypothèse, Lenormand ? Votre opinion ?

      – Mon hypothèse, monsieur le Président, c'est que les deux gardes municipaux étaient des complices qui, profitant du désordre du couloir, se sont substitués aux vrais gardes. Et mon opinion, c'est que cette évasion n'a pu réussir que grâce à des circonstances si spéciales, à un ensemble de faits si étrange, que nous devons admettre comme certaines les complicités les plus inadmissibles. Au Palais, ailleurs, Lupin a des attaches qui déjouent tous nos calculs. Il en a dans la Préfecture de police, il en a autour de moi. C'est une organisation formidable, un service de la Sûreté mille fois plus habile, plus audacieux, plus divers et plus souple que celui que je dirige.

      – Et vous supportez cela, Lenormand !

      – Non.

      – Alors, pourquoi votre inertie depuis le début de cette affaire ? Qu'avez-vous fait contre Lupin ?

      – J'ai préparé la lutte.

      – Ah ! parfait ! Et pendant que vous prépariez, il agissait, lui.

      – Moi aussi.

      – Et vous savez quelque chose ?

      – Beaucoup.

      – Quoi ? parlez donc.

      M. Lenormand fit, en s'appuyant sur sa canne, une petite promenade méditative à travers la vaste pièce. Puis il s'assit en face de Valenglay, brossa du bout de ses doigts les parements de sa redingote olive, consolida sur son nez ses lunettes à branches d'argent, et lui dit nettement :

      – Monsieur le Président, j'ai dans la main trois atouts. D'abord, je sais le nom sous lequel se cache actuellement Arsène Lupin, le nom sous lequel il habitait boulevard Haussmann, recevant chaque jour ses collaborateurs, reconstituant et dirigeant sa bande.

      – Mais alors, nom d'un chien, pourquoi ne l'arrêtez-vous pas ?

      – Je n'ai eu ces renseignements qu'après coup. Depuis, le prince appelons-le prince Trois étoiles, a disparu. Il est à l'étranger pour d'autres affaires.

      – Et s'il ne reparaît pas ?

      – La situation qu'il occupe, la manière dont il s'est engagé dans l'affaire Kesselbach exigent qu'il reparaisse, et sous le même nom.

      – Néanmoins...

      – Monsieur le Président, j'en arrive à mon second atout. J'ai fini par découvrir Pierre Leduc.

      – Allons donc !

      – Ou plutôt, c'est Lupin qui l'a découvert, et c'est Lupin qui, avant de disparaître, l'a installé dans une petite villa aux environs de Paris.

      – Fichtre ! mais comment avez-vous su ?

      – Oh ! facilement. Lupin a placé auprès de Pierre Leduc, comme surveillants et défenseurs, deux de ses complices. Or, ces complices sont des agents à moi, deux frères que j'emploie en grand secret et qui me le livreront à la première occasion.

      – Bravo ! bravo ! de sorte que...

      – De sorte que, comme Pierre Leduc est, pourrait-on dire, le point central autour duquel convergent tous les efforts de ceux qui sont en quête du fameux secret Kesselbach... par Pierre Leduc, j'aurai un jour ou l'autre : 1° l'auteur du triple assassinat, puisque ce misérable s'est substitué à M. Kesselbach dans l'accomplissement d'un projet grandiose, et jusqu'ici inconnu, et puisque M. Kesselbach avait besoin de retrouver Pierre Leduc pour l'accomplissement de ce projet ; 2° j'aurai Arsène Lupin, puisque Arsène Lupin poursuit le même but.

      – A merveille. Pierre Leduc est l'appât que vous tendez à l'ennemi.

      – Et le poisson mord, monsieur le Président. Je viens de recevoir un avis par lequel on a vu tantôt un individu suspect qui rôdait autour de la petite villa que Pierre Leduc occupe sous la protection de mes deux agents secrets. Dans quatre heures, je serai sur les lieux.

      – Et le troisième atout, Lenormand ?

      – Monsieur le Président, il est arrivé hier à l'adresse de M. Rudolf Kesselbach une lettre que j'ai interceptée.

      – Interceptée, vous allez bien.

      – Que j'ai ouverte et que j'ai gardée pour moi. La voici. Elle date de deux mois. Elle est timbrée du Cap et contient ces mots :

      « Mon bon Rudolf, je serai le 1er juin à Paris, et toujours aussi misérable que quand vous m'avez secouru. Mais j'espère beaucoup dans cette affaire de Pierre Leduc que je vous ai indiquée. Quelle étrange histoire ! L'avez-vous retrouvé, lui ? Où en sommes-nous ? J'ai hâte de le savoir.

      Signé : votre fidèle Steinweg
»

      – Le 1er juin, continua M. Lenormand, c'est aujourd'hui. J'ai chargé un de mes inspecteurs de me dénicher ce nommé Steinweg. Je ne doute pas de la réussite.

      – Moi non plus, je n'en doute pas, s'écria Valenglay en se levant, et je vous fais toutes mes excuses, mon cher Lenormand, et mon humble confession : j'étais sur le point de vous lâcher mais en plein ! Demain, j'attendais le préfet de Police et M. Weber.

      – Je le savais, monsieur le Président.

      – Pas possible.

      – Sans quoi, me serais-je dérangé ? Aujourd'hui vous voyez mon plan de bataille. D'un côté je tends des pièges où l'assassin finira par se prendre : Pierre Leduc ou Steinweg me le livreront. De l'autre côté je rôde autour de Lupin. Deux de ses agents sont à ma solde et il les croit ses plus dévoués collaborateurs. En outre, il travaille pour moi, puisqu'il poursuit, comme moi, l'auteur du triple assassinat. Seulement il s'imagine me rouler, et c'est moi qui le roule. Donc, je réussirai, mais à une condition.

      – Laquelle ?

      – C'est que j'aie les coudées franches, et que je puisse agir selon les nécessités du moment sans me soucier du public qui s'impatiente et de mes chefs qui intriguent contre moi.

      – C'est convenu.

      – En ce cas, monsieur le Président, d'ici quelques jours je serai vainqueur ou je serai mort.



2

      A Saint-Cloud. Une petite villa située sur l'un des points les plus élevés du plateau, le long d'un chemin peu fréquenté. Il est onze heures du soir. M. Lenormand a laissé son automobile à Saint-Cloud, et, suivant le chemin avec précaution, il s'approche.

      Une ombre se détache.

      – C'est toi, Gourel ?

      – Oui, chef.

      – Tu as prévenu les frères Doudeville de mon arrivée ?

      – Oui, votre chambre est prête, vous pouvez vous coucher et dormir... A moins qu'on n'essaie d'enlever Pierre Leduc cette nuit, ce qui ne m'étonnerait pas, étant donné le manège de l'individu que les Doudeville ont aperçu.

      Ils franchirent le jardin, entrèrent doucement, et montèrent au premier étage. Les deux frères, Jean et Jacques Doudeville, étaient là.

      – Pas de nouvelles du prince Sernine ? leur demanda-t-il.

      – Aucune, chef.

      – Pierre Leduc ?

      – Il reste étendu toute la journée dans sa chambre du rez-de-chaussée, ou dans le jardin. Il ne monte jamais nous voir.

      – Il va mieux ?

      – Bien mieux. Le repos le transforme à vue d'œil.

      – Il est tout dévoué à Lupin ?

      – Au prince Sernine plutôt, car il ne se doute pas que les deux ça ne fait qu'un. Du moins, je le suppose, on ne sait rien avec lui. Il ne parle jamais. Ah ! c'est un drôle de pistolet. Il n'y a qu'une personne qui ait le don de l'animer, de le faire causer, et même rire. C'est une jeune fille de Garches, à laquelle le prince Sernine l'a présenté, Geneviève Ernemont. Elle est venue trois fois déjà Encore aujourd'hui...

      Il ajouta en plaisantant :

      – Je crois bien qu'on flirte un peu... C'est comme Son Altesse le prince Sernine et Mme Kesselbach... il paraît qu'il lui fait des yeux !... ce sacré Lupin !

      M. Lenormand ne répondit pas. On sentait que tous ces détails, dont il ne paraissait pas faire état, s'enregistraient au plus profond de sa mémoire, pour l'instant où il lui faudrait en tirer les conclusions logiques.

      Il alluma un cigare, le mâchonna sans le fumer, le ralluma et le laissa tomber.

      Il posa encore deux ou trois questions, puis, tout habillé, il se jeta sur son lit.

      – S'il y a la moindre chose, qu'on me réveille... Sinon, je dors. Allez... chacun à son poste.

      Les autres sortirent. Une heure s'écoula, deux heures... Soudain, M. Lenormand sentit qu'on le touchait, et Gourel lui dit :

      – Debout, chef, on a ouvert la barrière.

      – Un homme, deux hommes ?

      – Je n'en ai vu qu'un... La lune a paru à ce moment... il s'est accroupi contre un massif.

      – Et les frères Doudeville ?

      – Je les ai envoyés dehors, par derrière. Ils lui couperont la retraite quand le moment sera venu.

      Gourel saisit la main de M. Lenormand, le conduisit en bas, puis dans une pièce obscure.

      – Ne bougez pas, chef, nous sommes dans le cabinet de toilette de Pierre Leduc. J'ouvre la porte de l'alcôve où il couche... Ne craignez rien... il a pris son véronal comme tous les soirs... rien ne le réveille. Venez là... Hein, la cachette est bonne ?... ce sont les rideaux de son lit... D'ici, vous voyez la fenêtre et tout le côté de la chambre qui va du lit à la fenêtre.

      Elle était grande ouverte, cette fenêtre, et une confuse clarté pénétrait, très précise par moments, lorsque la lune écartait le voile des nuages.

      Les deux hommes ne quittaient pas des yeux le cadre vide de la croisée, certains que l'événement attendu se produirait par là.

      Un léger bruit... un craquement...

      – Il escalade le treillage, souffla Gourel.

      – C'est haut ?

      – Deux mètres... deux mètres cinquante... Les craquements se précisèrent.

      – Va-t'en, Gourel, murmura Lenormand, rejoins les Doudeville... ramène-les au pied du mur, et barrez la route à quiconque descendra d'ici.

      Gourel s'en alla.

      Au même moment une tête apparut au ras de la fenêtre, puis une ombre enjamba le balcon. M. Lenormand distingua un homme mince, de taille au-dessous de la moyenne, vêtu de couleur foncée, et sans chapeau.

      L'homme se retourna et, penché au-dessus du balcon, regarda quelques secondes dans le vide comme pour s'assurer qu'aucun danger ne le menaçait. Puis il se courba et s'étendit sur le parquet. Il semblait immobile. Mais, au bout d'un instant, M. Lenormand se rendit compte que la tache noire qu'il formait dans l'obscurité avançait, s'approchait.

      Elle gagna le lit.

      Il eut l'impression qu'il entendait la respiration de cet être, et même qu'il devinait ses yeux, des yeux étincelants, aigus, qui perçaient les ténèbres comme des traits de feu, et qui voyaient, eux, à travers ces ténèbres.

      Pierre Leduc eut un profond soupir et se retourna.

      De nouveau le silence.

      L'être avait glissé le long du lit par mouvements insensibles, et la silhouette sombre se détachait sur la blancheur des draps qui pendaient.

      Si M. Lenormand avait allongé le bras, il l'eût touché. Cette fois il distingua nettement cette respiration nouvelle qui alternait avec celle du dormeur, et il eut l'illusion qu'il percevait aussi le bruit d'un cœur qui battait. Tout à coup un jet de lumière... L'homme avait fait jouer le ressort d'une lanterne électrique à projecteur, et Pierre Leduc se trouva éclairé en plein visage. Mais l'homme, lui, restait dans l'ombre, et M. Lenormand ne put voir sa figure.

      Il vit seulement quelque chose qui luisait dans le champ de la clarté, et il tressaillit. C'était la lame d'un couteau, et ce couteau, effilé, menu, stylet plutôt que poignard, lui parut identique au couteau qu'il avait ramassé près du cadavre de Chapman, le secrétaire de M. Kesselbach.

      De toute sa volonté il se retint pour ne pas sauter sur l'homme. Auparavant, il voulait voir ce qu'il venait faire...

      La main se leva. Allait-elle frapper ? M. Lenormand calcula la distance pour arrêter le coup. Mais non, ce n'était pas un geste de meurtre, mais un geste de précaution. Si Pierre Leduc remuait, s'il tentait d'appeler, la main s'abattrait. Et l'homme s'inclina vers le dormeur, comme s'il examinait quelque chose.

      laquo; La joue droite, pensa M. Lenormand, la cicatrice de la joue droite il veut s'assurer que c'est bien Pierre Leduc. »

      L'homme s'était un peu tourné, de sorte qu'on n'apercevait que les épaules. Mais les vêtements, le pardessus étaient si proches qu'ils frôlaient les rideaux derrière lesquels se cachait M. Lenormand.

      « Un mouvement de sa part, pensa-t-il, un frisson d'inquiétude, et je l'empoigne. »

      Mais l'homme ne bougea pas, tout entier à son examen. Enfin, après avoir passé son poignard dans la main qui tenait la lanterne, il releva le drap de lit, à peine d'abord, puis un peu plus, puis davantage, de sorte qu'il advint que le bras gauche du dormeur fut découvert et que la main fut à nu. Le jet de la lanterne éclaira cette main. Quatre doigts s'étalaient. Le cinquième était coupé à la seconde phalange.

      Une deuxième fois, Pierre Leduc fit un mouvement. Aussitôt la lumière s'éteignit, et durant un instant l'homme resta auprès du lit, immobile, tout droit. Allait-il se décider à frapper ? M. Lenormand eut l'angoisse du crime qu'il pouvait empêcher si aisément, mais qu'il ne voulait prévenir cependant qu'à la seconde suprême.

      Un long, un très long silence. Subitement, il eut la vision, inexacte d'ailleurs, d'un bras qui se levait. Instinctivement il bougea, tendant la main au-dessus du dormeur. Dans son geste il heurta l'homme.

      Un cri sourd. L'individu frappa dans le vide, se défendit au hasard, puis s'enfuit vers la fenêtre. Mais M. Lenormand avait bondi sur lui, et lui encerclait les épaules de ses deux bras.

      Tout de suite, il le sentit qui cédait, et qui, plus faible, impuissant, se dérobait à la lutte et cherchait à glisser entre ses bras. De toutes ses forces il le plaqua contre lui, le ploya en deux et retendit à la renverse sur le parquet.

      – Ah ! je te tiens... je te tiens, murmura-t-il, triomphant.

      Et il éprouvait une singulière ivresse à emprisonner de son étreinte irrésistible ce criminel effrayant, ce monstre innomma­ble. Il se sentait vivre et frémir, rageur et désespéré, leurs deux existences mêlées, leurs souffles confondus.

      – Qui es-tu ? dit-il... qui es-tu ?... il faudra bien parler...

      Et il serrait le corps de l'ennemi avec une énergie croissante, car il avait l'impression que ce corps diminuait entre ses bras, qu'il s'évanouissait. Il serra davantage et davantage...

      Et, soudain, il frissonna des pieds à la tête. Il avait senti, il sentait une toute petite piqûre à la gorge. Exaspéré, il serra encore plus : la douleur augmenta. Et il se rendit compte que l'homme avait réussi à tordre son bras, à glisser sa main jusqu'à sa poitrine et à dresser son poignard. Le bras, certes, était immobilisé, mais à mesure que M. Lenormand resserrait le nœud de l'étreinte, la pointe du poignard entrait dans la chair offerte.

      Il renversa un peu la tête pour échapper à cette pointe : la pointe suivit le mouvement et la plaie s'élargit.

      Alors il ne bougea plus, assailli par le souvenir des trois crimes, et par tout ce que représentait d'effarant, d'atroce et de fatidique cette même petite aiguille d'acier qui trouait sa peau, et qui s'enfonçait, elle aussi, implacablement

      D'un coup, il lâcha prise et bondit en arrière. Puis, tout de suite, il voulut reprendre l'offensive. Trop tard. L'homme enjambait la fenêtre et sautait.

      – Attention, Gourel ! cria-t-il, sachant que Gourel était là, prêt à recevoir le fugitif.

      Il se pencha.

      Un froissement de galets, une ombre entre deux arbres, le claquement de la barrière... Et pas d'autre bruit... Aucune intervention...

      Sans se soucier de Pierre Leduc, il appela :

      – Gourel !... Doudeville !

      Aucune réponse. Le grand silence nocturne de la campagne.

      Malgré lui il songea encore au triple assassinat, au stylet d'acier. Mais non, c'était impossible, l'homme n'avait pas eu le temps de frapper, il n'en avait même pas eu besoin, ayant trouvé le chemin libre.

      A son tour il sauta et, faisant jouer le ressort de sa lanterne, il reconnut Gourel qui gisait sur le sol.

      – Crebleu ! jura-t-il. S'il est mort, on me le paiera cher.

      Mais Gourel vivait, étourdi seulement, et, quelques minutes plus tard, revenant à lui, il grognait :

      – Un coup de poing, chef un simple coup de poing en pleine poitrine. Mais quel gaillard !

      – Ils étaient deux alors ?

      – Oui, un petit, qui est monté, et puis un autre qui m'a surpris pendant que je veillais.

      – Et les Doudeville ?

      – Pas vus.

      On retrouva l'un d'eux, Jacques, près de la barrière, tout sanglant, la mâchoire démolie, l'autre un peu plus loin, suffoquant, la poitrine défoncée.

      – Quoi ? Qu'y a-t-il ? demanda M. Lenormand. Jacques raconta que son frère et lui s'étaient heurtés à un individu qui les avait mis hors de combat avant qu'ils n'eussent le temps de se défendre.

      – Il était seul ?

      – Non, quand il est repassé près de nous, il était accompagné d'un camarade, plus petit que lui.

      – As-tu reconnu celui qui t'a frappé ?

      – A la carrure, ça m'a semblé l'Anglais du Palace Hôtel, celui qui a quitté l'hôtel et dont nous avons perdu la trace.

      – Le major ?

      – Oui, le major Parbury.



3

      Après un instant de réflexion, M. Lenormand prononça :

      – Le doute n'est plus permis. Ils étaient deux dans l'affaire Kesselbach : l'homme au poignard, qui a tué, et son complice, le major.

      – C'est l'avis du prince Sernine, murmura Jacques Doudeville.

      – Et ce soir, continua le chef de la Sûreté, ce sont eux encore... les deux mêmes.

      Et il ajouta :

      – Tant mieux. On a cent fois plus de chances de prendre deux coupables qu'un seul.

      M. Lenormand soigna ses hommes, les fit mettre au lit, et chercha si les assaillants n'avaient point perdu quelque objet ou laissé quelque trace. Il ne trouva rien, et se coucha.

      Au matin, Gourel et les Doudeville ne se ressentant pas trop de leurs blessures, il ordonna aux deux frères de battre les environs, et il partit avec Gourel pour Paris, afin d'expédier ses affaires et de donner ses ordres.

      Il déjeuna dans son bureau. A deux heures, il apprit une bonne nouvelle. Un de ses meilleurs agents, Dieuzy, avait cueilli, à la descente d'un train venant de , l'Allemand Steinweg, le correspondant de Rudolf Kesselbach.

      – Dieuzy est là ? dit-il.

      – Oui, chef, répondit Gourel, il est là avec l'Allemand.

      – Qu'on me les amène.

      A ce moment il reçut un coup de téléphone. C'était Jean Doudeville qui le demandait, du bureau de Garches. La communication fut rapide.

      – C'est toi, Jean ? du nouveau ?

      – Oui, chef, le major Parbury...

      – Eh bien ?

      – Nous l'avons retrouvé. Il est devenu espagnol et il s'est bruni la peau. Nous venons de le voir. Il pénétrait dans l'école libre de Garches. Il a été reçu par cette demoiselle... vous savez, la jeune fille qui connaît le prince Sernine, Geneviève Ernemont.

      – Tonnerre !

      M. Lenormand lâcha l'appareil, sauta sur son chapeau, se précipita dans le couloir, rencontra Dieuzy et l'Allemand, et leur cria :

      – A six heures... rendez-vous ici...

      Il dégringola l'escalier, suivi de Gourel et de trois inspecteurs qu'il avait cueillis au passage, et s'engouffra dans son automobile.

      – A Garches... dix francs de pourboire.

      Un peu avant le parc de Villeneuve, au détour de la ruelle qui conduit à l'école, il fit stopper. Jean Doudeville, qui l'attendait, s'écria aussitôt :

      – Le coquin a filé par l'autre côté de la ruelle, il y a dix minutes.

      – Seul ?

      – Non, avec la jeune fille.

      M. Lenormand empoigna Doudeville au collet :

      – Misérable ! tu l'as laissé partir ! mais il fallait...

      – Mon frère est sur sa piste.

      – Belle avance ! il le sèmera, ton frère. Est-ce que vous êtes de force ? Il prit lui-même la direction de l'auto et s'engagea résolument dans la ruelle, insouciant des ornières et des fourrés. Très vite, ils débouchèrent sur un chemin vicinal qui les conduisit à un carrefour où s'embranchaient cinq routes. Sans hésiter, M. Lenormand choisit la route de gauche, celle de Saint-Cucufa. De fait, au haut de la côte qui descend vers l'étang, ils dépassèrent l'autre frère Doudeville qui leur cria :

      – Ils sont en voiture... à un kilomètre.

      Le chef n'arrêta pas. Il lança l'auto dans la descente, brûla les virages, contourna l'étang et soudain jeta une exclamation de triomphe.

      Au sommet d'une petite montée qui se dressait au-devant d'eux, il avait vu la capote d'une voiture.

      Malheureusement, il s'était engagé sur une mauvaise route. Il dut faire machine arrière.

      Quand il fut revenu à l'embranchement, la voiture était encore là, arrêtée. Et, tout de suite, pendant qu'il virait, il aperçut une femme qui sautait de la voiture. Un homme apparut sur le marchepied. La femme allongea le bras. Deux détonations retentirent.

      Elle avait mal visé sans doute, car une tête surgit de l'autre côté de la capote, et l'homme, avisant l'automobile, cingla d'un grand coup de fouet son cheval qui partit au galop. Et aussitôt un tournant cacha la voiture.

      En quelques secondes, M. Lenormand acheva la manœuvre, piqua droit sur la montée, dépassa la jeune fille sans s'arrêter et, hardiment, tourna.

      C'était un chemin forestier qui descendait, abrupt et rocailleux, entre des bois épais, et qu'on ne pouvait suivre que très lentement, avec les plus grandes précautions. Mais qu'importait ! A vingt pas en avant, la voiture, une sorte de cabriolet à deux roues, dansait sur les pierres, traînée, retenue plutôt, par un cheval qui ne se risquait que prudemment et à pas comptés. Il n'y avait plus rien à craindre, la fuite était impossible.

      Et les deux véhicules roulèrent de haut en bas, cahotés et secoués. Un moment même, ils furent si près l'un de l'autre que M. Lenormand eut l'idée de mettre pied à terre et de courir avec ses hommes. Mais il sentit le péril qu'il y aurait à freiner sur une pente aussi brutale, et il continua, serrant l'ennemi de près, comme une proie que l'on tient à portée de son regard, à portée de sa main.

      – Ça y est, chef... ça y est !... murmuraient les inspecteurs, étreints par l'imprévu de cette chasse. En bas de la route s'amorçait un chemin qui se dirigeait vers la Seine, vers Bougival. Sur terrain plat, le cheval partit au petit trot, sans se presser, et en tenant le milieu de la voie.

      Un effort violent ébranla l'automobile. Elle eut l'air, plutôt que de rouler, d'agir par bonds ainsi qu'un fauve qui s'élance, et, se glissant le long du talus, prête à briser tous les obstacles, elle rattrapa la voiture, se mit à son niveau, la dépassa.

      Un juron de M. Lenormand... Des clameurs de rage... La voiture était vide !

      La voiture était vide. Le cheval s'en allait paisiblement, les rênes sur le dos, retournant sans doute à l'écurie de quelque auberge environnante où on l'avait pris en location pour la journée.

      Etouffant sa colère, le chef de la Sûreté dit simplement :

      – Le major aura sauté pendant les quelques secondes où nous avons perdu de vue la voiture, au début de la descente.

      – Nous n'avons qu'à battre les bois, chef, et nous sommes sûrs...

      – De rentrer bredouilles. Le gaillard est loin, allez, et il n'est pas de ceux qu'on pince deux fois dans la même journée. Ah ! crénom de crénom !

      Ils rejoignirent la jeune fille qu'ils trouvèrent en compagnie de Jacques Doudeville, et qui ne paraissait nullement se ressentir de son aventure.

      M. Lenormand, s'étant fait connaître, s'offrit à la ramener chez elle, et, tout de suite, il l'interrogea sur le major anglais Parbury. Elle s'étonna :

      – Il n'est ni major ni anglais, et il ne s'appelle pas Parbury.

      – Alors il s'appelle ?

      – Juan Ribeira, il est espagnol, et chargé par son Gouvernement d'étudier le fonctionnement des écoles françaises.

      – Soit. Son nom et sa nationalité n'ont pas d'importance. C'est bien celui que nous cherchons. Il y a longtemps que vous le connaissez ?

      – Une quinzaine de jours. Il avait entendu parler d'une école que j'ai fondée à Garches, et il s'intéressait à ma tentative, au point de me proposer une subvention annuelle à la seule condition qu'il pût venir de temps à autre constater les progrès de mes élèves. Je n'avais pas le droit de refuser.

      – Non, évidemment, mais il fallait consulter autour de vous... N'êtes-vous pas en relation avec le prince Sernine ? C'est un homme de bon conseil.

      – Oh ! j'ai toute confiance en lui, mais actuellement il est en voyage.

      – Vous n'aviez pas son adresse ?

      – Non. Et puis, que lui aurais-je dit ? Ce monsieur se conduisait fort bien. Ce n'est qu'aujourd'hui... Mais je ne sais...

      – Je vous en prie, mademoiselle, parlez-moi franchement... En moi aussi vous pouvez avoir confiance.

      – Eh bien, M. Ribeira est venu tantôt. Il m'a dit qu'il était envoyé par une dame française de passage à Bougival, que cette dame avait une petite fille dont elle désirait me confier l'éducation, et qu'elle me priait de venir sans retard. La chose me parut toute naturelle. Et comme c'est aujourd'hui congé, comme M. Ribeira avait loué une voiture qui l'attendait au bout du chemin, je ne fis point de difficulté pour y prendre place.

      – Mais enfin, quel était son but ? Elle rougit et prononça :

      – M'enlever tout simplement. Au bout d'une demi-heure il me l'avouait.

      – Vous ne savez rien sur lui ?

      – Non.

      – Il demeure à Paris ?

      – Je le suppose.

      – Il ne vous a pas écrit ? Vous n'avez pas quelques lignes de sa main, un objet oublié, un indice qui puisse nous servir ?

      – Aucune indice... Ah ! cependant... mais cela n'a sans doute aucune importance...

      – Parlez !... parlez !... je vous en prie.

      – Eh bien, il y a deux jours, ce monsieur m'a demandé la permission d'utiliser la machine à écrire dont je me sers, et il a composé – difficilement, car il n'était pas exercé – une lettre dont j'ai surpris par hasard l'adresse.

      – Et cette adresse ?

      – Il écrivait au Journal, et il glissa dans l'enveloppe une vingtaine de timbres.

      – Oui, la petite correspondance sans doute, fit Lenormand.

      – J'ai le numéro d'aujourd'hui, chef, dit Gourel.

      M. Lenormand déplia la feuille et consulta la huitième page. Après un instant il eut un sursaut. Il avait lu cette phrase rédigée avec les abréviations d'usage :

« Nous informons toute personne connaissant M. Steinweg que nous voudrions savoir s'il est à Paris, et son adresse. Répondre par la même voie. »

      – Steinweg, s'écria Gourel, mais c'est précisément l'individu que Dieuzy nous amène.

      « Oui, oui, fit M. Lenormand en lui-même, c'est l'homme dont j'ai intercepté la lettre à Kesselbach, l'homme qui a lancé celui-ci sur la piste de Pierre Leduc... Ainsi donc, eux aussi, ils ont besoin de renseignements sur Pierre Leduc et sur son passé... Eux aussi, ils tâtonnent... »

      Il se frotta les mains : Steinweg était à sa disposition. Avant une heure Steinweg aurait parlé. Avant une heure le voile des ténèbres qui l'opprimaient et qui faisaient de l'affaire Kesselbach la plus angoissante et la plus impénétrable des affaires dont il eût poursuivi la solution, ce voile serait déchiré.




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