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La Cagliostro se venge

Maurice Leblanc
© France-Spiritualités™






DEUXIÈME PARTIE – LE PREMIER DES DEUX DRAMES
VII – QUELQU'UN MEURT

Elle parla d'une voix mesurée, sans emportement, ni acrimonie. Ce ne fut pas un réquisitoire, mais simplement le résumé d'une aventure qu'elle n'alourdit d'aucun commentaire ni d'aucune considération psychologique sur la nature même de Jérôme Helmas.

      – Ta première victime, Jérôme, fut ta mère. Ne proteste pas, tu me l'as presque avoué. Elle est morte de tes fautes, de tes fautes que nul autour de vous ne connaissait, car elle les a cachées de toute son inquiétude maternelle... fausses signatures, chèques sans provision, indélicatesses... Personne n'a jamais rien su, car elle a payé, jusqu'à se ruiner... jusqu'à mourir. N'en parlons plus.

      – C'est préférable, dit-il en riant. Mais je dois t'avertir que si ton récit tout entier est de la même fantaisie, tu perds ton temps.

      Elle continua :

      – Ce qu'il est advenu de toi durant les années qui suivirent, je l'ignore. Tu vivais en province ou à l'étranger. Néanmoins le hasard t'ayant remis en face d'Elisabeth, tu t'es installé de nouveau dans ta maison du Vésinet, et tu as fréquenté régulièrement les Clématites. A ce moment, tu avais ton idée.

      – Quelle idée ?

      – Celle d'épouser Elisabeth, idée encore vague, car la dot qu'elle apportait ne suffisait pas à ton ambition : mais idée qui allait prendre corps, après une confidence qu'Elisabeth eut l'imprudence de te faire.

      – En vérité ?

      – Oui, elle te confia qu'un jour ou l'autre, sa dot serait augmentée par une somme considérable que devait lui léguer un cousin de notre mère.

      – Pure invention, protesta Jérôme. Je n'ai jamais su cela.

      – Pourquoi mens-tu ? Le journal d'Elisabeth, que je ne t'ai jamais donné à lire – par une sorte de réserve instinctive, car je l'ai communiqué à d'autres – ce journal est formel sur ce point. Donc, rassuré sur l'argent, sachant ce cousin malade, tu deviens plus empressé, tu te fais aimer d'Elisabeth, et elle accueille ta demande. Elisabeth est heureuse. Toi aussi, du moins tu le parais. Mais entre-temps, tu te renseignes.

      – Sur quoi ?

      – Sur la raison qui motive le legs de ce cousin.

      Alors, tu fouilles dans le passé, tu interroges de droite et de gauche – ne dis pas non, on me l'a répété – tu ramasses les potins d'autrefois, et tu apprends qu'il y a eu fâcherie entre notre père et ce cousin, querelle, scandale, etc. et qu'à cette époque les méchantes langues ont prétendu qu'Elisabeth était la fille de Georges Dugrival. Je dis le nom, puisque c'est une abominable calomnie.

      – Une calomnie, en effet.

      – N'importe, tu tiens à savoir. Tu veux une certitude sur les projets de Georges Dugrival, et, tandis qu'Elisabeth est retenue ici, souffrante, tu vas faire ton enquête à Caen. Tu t'introduis, une nuit, je ne sais comment, dans la chambre même de Georges Dugrival, tu ouvres son armoire à glace, tu lis son testament daté de dix ans déjà, et tu te rends compte ainsi qu'Elisabeth ne devait jamais rien recevoir, et que la légataire, c'est moi. Dès lors, Elisabeth est condamnée.

      Jérôme hocha la tête.

      – S'il y avait un mot, un petit mot de vrai dans ton roman, pourquoi Elisabeth eût-elle été condamnée ? Il me suffisait de rompre.

      – Comment t'aurais-je épousé, si tu avais rompu avec elle ? La rupture de ta part, la trahison, c'était la perte de toute espérance. L'héritage s'évanouissait pour toi. Alors, tu as tergiversé, et, tandis que les jours passaient, le plan monstrueux s'infiltrait en toi... un plan de lâcheté et d'hypocrisie. Le meurtre, c'était une solution terrible, et si dangereuse ! Avais-tu besoin de tuer pour t'affranchir ? Non, mais de gagner du temps, d'empêcher le mariage par des moyens sournois, invisibles, anonymes, pourrait-on dire. Qu'Elisabeth, qui est déjà malade, dont les poumons sont en mauvais état, ait une rechute grave, qui la mette en péril, c'est le mariage manqué, devenu impossible, c'est la liberté reconquise peu à peu, et la possibilité, un jour ou l'autre, bientôt, de te retourner vers moi, sans qu'il y ait eu rupture ou assassinat. C'est la mort, peut-être, mais la mort par accident, dont tu n'es pas responsable. Et alors, dans l'ombre, tu as travaillé. Avec cette idée, sans doute, de ne pas aller jusqu'au bout, et de t'en rapporter au hasard, mais tu as travaillé quand même, avançant l'ouvrage, entaillant les poteaux, minant les marches que, chaque jour, à la même heure, Elisabeth descendait.

      Rolande s'épuisait. On entendait à peine le son de sa voix. Elle fit une pause.

      En face d'elle, Jérôme affectait visiblement l'insouciance, et le dédain de toute cette histoire qu'il était obligé de subir.

      Félicien surveillait ses moindres gestes.

      Derrière les volets, Raoul d'Averny écoutait et regardait avidement. L'accusation se déroulait avec une logique impitoyable ; un seul point demeurait dans l'ombre : Rolande n'avait rien dit des raisons qui auraient expliqué qu'elle fût, et non pas Elisabeth, la légataire éventuelle de Georges Dugrival. Mais ces raisons, en admettant qu'elle les eût pressenties, ne devait-elle pas agir et parler comme si elle les ignorait ?

      Et Rolande reprit :

      – Il est certain que ce meurtre, commis sous tes yeux et dont tu étais responsable, t'a détraqué sur le moment. Tu as alors quelques heures d'effarement et même de désespoir. Mais la trouvaille du sac de toile grise, près du cadavre de Barthélemy, te remonte.

      « Dans le désarroi de l'après-midi, au milieu des allées et venues, tu réussis à prendre le sac et à le cacher quelque part, dans le studio sans doute. Seulement, quelqu'un te voit le ramasser, Simon Lorient, qui rôde au milieu des gens entrés aux Clématites, qui reste à t'épier du dehors, et qui, le soir, te suit, qui se jette sur toi. Vous vous battez à l'endroit même où on le découvre au matin, frappé de la blessure dont il devait mourir, tandis que toi, blessé également, tu peux tout juste t'éloigner. C'est ton deuxième crime de la journée. »

      – Au troisième, maintenant, plaisanta Jérôme.

      – Celui-là, tu ne tardes pas à le préparer. Il s'agit d'éviter les soupçons en les dirigeant vers un autre. Vers qui ? Le hasard joue en ta faveur. Félicien a traversé l'étang en barque, pour me rejoindre et me consoler. Il est resté deux heures auprès de moi, et, quand il repart et qu'il aborde, quelqu'un le voit dans l'impasse et le reconnaît. C'est l'heure, approximativement, où tu sors des Clématites, suivi par Simon Lorient. On t'interroge à ce propos. Que réponds-tu ? « Mon agresseur a surgi de l'impasse. » Dès lors, l'enquête est aiguillée vers Félicien, lequel ne se défend pas, et ne veut pas se défendre. Comme il ne pouvait expliquer sa présence autour de l'étang qu'en m'accusant de l'avoir reçu dans ma chambre, il nie, affirme qu'il n'a pas bougé de chez lui, et, en fin de compte, est arrêté. Ainsi le terrain est déblayé devant toi. Seulement... seulement, moi, je commence à réfléchir...

      Elle répéta, sourdement, en phrases qui se faisaient plus haletantes :

      – Oui, je réfléchis... Je ne cessais pas de réfléchir... C'est une obsession de toutes les minutes. Au cimetière, la main tendue sur le cercueil, je jure à Elisabeth de la venger... Je lui jure que ma vie entière n'aura pas d'autre but, que je sacrifierai tout à cela. Et c'est pourquoi, tout de suite, j'ai sacrifié Félicien... « – Regardez autour de vous, me dit M. d'Averny... En vous-même, ne reculez devant aucune accusation... » Autour de moi ? Autour de moi, je ne vois que Félicien et toi. Félicien n'étant pas coupable, Félicien n'ayant aucune raison pour tuer Elisabeth, dois-je penser que toi, Jérôme ?... La lecture minutieuse du journal d'Elisabeth éveille mon attention. Ainsi, à l'heure où elle s'en allait chercher la barque pour sa promenade quotidienne avec toi, tu étais absorbé, mal à l'aise. Tu te plaignais de n'avoir pas de situation. Tu étais inquiet de l'avenir, et ma pauvre sœur devait te réconforter avec la perspective de l'héritage... Aucun soupçon ne m'envahit encore... Aucun, non, mais je me méfie de tout le monde, même de M. d'Averny, qui, cependant, avait découvert la démolition antérieure des marches de bois. Je ne parle à personne. Toute cette affaire de Simon Lorient et de Barthélemy, je ne m'en occupe pas. Quand tu reviens près de moi, convalescent, au sortir de la clinique, rappelle-toi, c'est le silence entre nous. Je ne songe ni à te questionner, ni à te soupçonner... Aucun pressentiment, aucune arrière-pensée à ton endroit. Mais un jour...

      Rolande se recueillit. Et, se rapprochant un peu de Jérôme :

      – Un jour, nous avions lu, l'un près de l'autre, sur la pelouse. A cinq heures, en t'en allant, tu me prends la main pour me dire adieu. Or, cette main, tu la gardes dans la tienne, deux ou trois secondes de trop. Ce n'est pas un geste d'amitié, ni un geste de chagrin en souvenir d'Elisabeth. Non, il y a autre chose, la pression d'un homme qui cherche à exprimer des sentiments ignorés. Il y a presque un aveu, en même temps qu'un appel. Quelle imprudence, Jérôme ! Ce geste-là, il fallait attendre un an, deux ans pour le tenter. Mais, au bout d'un mois ! De ce jour, j'étais fixée. S'il y avait, autour de moi, dans mon intimité, un coupable, ce ne pouvait être que l'homme qui, fiancé d'Elisabeth, un mois après sa mort, se tournait vers la sœur d'Elisabeth. L'énigme demeurait entière. Mais le mot de l'énigme était en toi, dans le secret de ton âme, dans ce que tu savais, dans ce que tu voulais. Je n'avais plus à réfléchir, mais à t'examiner sans trêve et à envisager tous les événements qui se rapportaient à nous deux et à Elisabeth, comme si c'était toi le coupable. J'ai fait davantage. Pour te prendre au piège et pour te donner confiance, j'ai accueilli l'amour que tu affectais pour moi. Tu as pu croire que je l'éprouvais moi-même, et tu as fini par m'aimer réellement, perdant dès lors toute lucidité.

      Elle baissa la voix.

      – Oui ! vois-tu, si lamentable que fût ma vie, elle se fortifiait peu à peu de toute la certitude qui m'envahissait, de jour en jour. J'étais sûre maintenant de venger Elisabeth. Et j'avais si peur qu'on ne devinât mon secret ! Je le serrais en moi comme un trésor. J'ai même refusé d'abord de recevoir Félicien, quand il est sorti de prison, et je lui ai laissé croire que je le trahissais et que je trahissais Elisabeth. Ce n'est qu'après, lorsque j'ai su qu'il avait voulu se suicider, que, affolée, j'ai été le voir une nuit, et que je lui ai tout dit. Puis, Faustine s'étant confiée à moi, et m'ayant révélé sa haine et ses projets de vengeance, je lui ai fait part de mes soupçons contre l'homme qui avait tué son amant. Soupçons ? je devrais dire certitudes. Et c'est bien ainsi que Faustine jugea la situation. Mais quelle preuve tangible que nous étions déroutés ! Tu vivais dans la maison même de ta victime, tu te promenais dans le jardin, devant ces marches que tu avais démolies, et tu me faisais la cour, à moi, sa sœur, me disant les mêmes mots qu'à elle, quelques semaines auparavant. Ah ! cabotin, comment as-tu pu ?...

      Une fois de plus, sur le point d'éclater, Rolande se domina, et elle poursuivit :

      – Mais si tu jouais serré, par contre, tu ne pressentais rien de notre accord. Nous prenions tant de précautions ! Comme tu étais jaloux de Félicien, dont tu avais cru deviner, dès les premiers jours, l'empressement auprès de moi, Félicien et Faustine ne se quittent plus, tes inquiétudes s'endorment, et tu continues ta mauvaise besogne à l'encontre de Félicien, envoyant des lettres anonymes – car c'est toi qui les composes et qui les envoies. Et c'est toi qui jettes près de l'endroit où tu as frappé Simon Lorient, c'est toi qui jettes, dans un jardin, un mouchoir taché de sang, un mouchoir du même genre que ceux de Félicien. Mais tout cela, est-ce la preuve formelle dont j'ai besoin ? Enfin, l'événement se produit. Enfin, le hasard joue en ma faveur. Un jour Georges Dugrival vient me voir, et, ce jour-là, ma chance veut que tu ne sois pas aux Clématites.

      Jérôme tressaillit, et n'essaya pas de cacher son trouble. De l'angoisse crispa son visage.

      – Oui, affirma-t-elle, il est venu me voir. J'ai refusé cette entrevue d'abord, sachant qu'il y avait eu, jadis, querelle entre mon père et lui. Mais il insista, pour des motifs graves. Je l'ai reçu dans cette pièce, il me parla de la grande affection, si amicale et si respectueuse, qu'il a eue pour ma mère. Et soudain, voilà qu'il me révèle la véritable cause de sa visite :

      « – Rolande, me dit-il, ces temps-ci, comme j'étais malade, l'armoire à glace de ma chambre a été forcée. Un testament, où je vous lègue une partie de ma fortune, a été ouvert, et on m'a volé, dans un écrin de cuir contenant de beaux bijoux de famille, pierres précieuses, bagues et boucles d'oreilles, on m'a volé une bague qui formait paire avec une autre. Quelques jours plus tard, je recevais du Vésinet, où j'ai gardé des amis qui me tiennent au courant, une lettre m'annonçant votre mariage et me donnant, sur votre fiancé, Jérôme Helmas, de très mauvais renseignements. Alors, Rolande, il m'a semblé que je devais vous avertir... »

      « Ai-je besoin de t'en dire davantage sur notre conversation, Jérôme ? Je le suppliai de déchirer le testament, car je n'avais aucune raison d'être son héritière, mais j'acceptai l'offre qu'il me fit des bijoux. Il fut convenu que Félicien irait le voir à Caen. Prévoyant le cas où il serait plus malade, Georges Dugrival me remit les clefs nécessaires pour que Félicien pût, au besoin, entrer dans la maison sans être vu ni dérangé, et ouvrir le coffre-fort où se trouvait maintenant l'écrin de cuir. Les choses se sont passées ainsi, Félicien a ouvert le coffre-fort. Et l'écrin est ici, dans ce tiroir. Il contient la bague, semblable à celle qui a été volée, et, dès lors, je puis agir. Si la bague que tu prétendais tenir de ta mère et que tu dois me donner, le jour de notre mariage, est semblable à celle qui est dans cet écrin, c'est que tu l'as volée pour me faire ton cadeau de noces, et c'est que tu es l'assassin d'Elisabeth et de Simon Lorient. Seulement, pour avoir cette preuve, il me fallait définitivement t'épouser. Félicien s'y opposa, et même par la force. Bouleversé par l'idée que je porterais ton nom, ne fût-ce qu'un jour, il m'enleva. Obstacle inutile. Ce qui devait être, fut. Et ce matin, tu m'as offert la bague. Comprends-tu que, malgré toutes mes certitudes et malgré ma haine, je me sois trouvée mal en la voyant – car les deux bagues sont identiques, même monture et mêmes diamants – en voyant la preuve irrécusable de ton crime ?Comprends-tu maintenant, misérable, comprends-tu ?... »

      La voix de Rolande se faisait de plus en plus âpre. Elle frémissait de mépris et de haine. De tout son être, la jeune fille menaçait et insultait.

      Mais à quoi bon ces menaces et ces injures ? Elle se rendit compte tout à coup que Jérôme n'écoutait pas.

      Il regardait à terre, les yeux vagues, et l'on sentait que, pris dans les mailles serrées de l'accusation, confondu de voir toute l'affaire exposée dans sa réalité, et lui-même démasqué, il renonçait à se défendre.

      Relevant la tête, il murmura :

      – Et après ?

      – Après ?

      – Oui, tes intentions ? Tu m'accuses, soit, mais comptes-tu me dénoncer ?

      – Oui, la lettre est écrite.

      – Envoyée ?

      – Non.

      – Quand le sera-t-elle ?

      – Dans l'après-midi.

      – Dans l'après-midi ? Oui, fit-il avec amertume, pour me donner le temps de déguerpir à l'étranger.

      Au bout d'un instant, il objecta :

      – Pourquoi me dénoncer ? Tu crois que tu n'es pas suffisamment vengée en me chassant de ta vie ? Etait-ce la peine de te faire aimer de moi si tu ajoutes encore à mon désespoir ?

      – Et Félicien, n'est-il pas soupçonné, traqué ? Comment le sauver, lui qui est innocent, si le coupable n'est pas dénoncé ? Et puis je veux une garantie... Je veux être sûre que tu ne reviendras pas... que tout est bien fini... Donc la lettre sera remise à la justice.

      Elle hésita, et reprit :

      – La lettre sera remise... à moins que...

      – A moins que ?... dit Jérôme.

      – Il y a de quoi écrire sur cette table, prononça Rolande. Assieds-toi, écris que tu es le seul coupable, coupable contre Elisabeth, coupable contre Simon Lorient, coupable contre Félicien Charles que tu as accusé faussement... et signe.

      Il réfléchit longtemps. Sa figure n'exprimait plus que la douleur et un accablement infini. Il chuchota :

      – A quoi bon lutter ? Je suis si las ! Tu as raison, Rolande. Comment ai-je pu jouer une pareille comédie ? J'avais presque réussi à me persuader qu'après tout, Elisabeth n'était pas morte par ma faute, et que j'avais frappé Simon Lorient pour me défendre. Comme on est lâche ! Mais, vois-tu, plus je t'aimais, et plus j'étais effrayé de ce que j'avais fait... Tu ne pouvais pas te rendre compte... Mais je me transformais peu à peu... et tu m'aurais sauvé de moi... N'en parlons plus... Tout cela, c'est le passé...

      Il s'assit à la table, prit la plume, puis écrivit.

      Rolande lisait par-dessus sa tête.

      Il signa :

      – C'est bien ce que tu voulais ?

      – Oui.

      Il se leva. Tout était fini, comme le voulait Rolande. Il les regarda, l'un après l'autre. Qu'attendait-il ? Un adieu ? Un mot de pardon ?

      Rolande et Félicien ne bougèrent pas et gardèrent le silence.

      Alors, au dernier moment, il eut un sursaut de colère et un geste d'exécration. Mais il se contint et sortit.

      Ils l'entendirent qui allait dans sa chambre – dans la chambre nuptiale. Sans doute pour y prendre quelques affaires. Quelques minutes plus tard, il descendait l'escalier. La porte du vestibule fut ouverte, sans bruit, et refermée. Il s'éloignait...

      Lorsque les deux jeunes gens furent seuls, leurs mains s'unirent, et leurs yeux se mouillèrent.

      Félicien embrassa Rolande au front, comme on embrasse la fiancée la plus respectée.

      Elle dit en souriant :

      – Notre nuit de noces, n'est-ce pas, Félicien ? Nous la passerons en fiancés, vous chez vous, moi dans cette maison.

      – A deux conditions, Rolande. D'abord, c'est que je resterai près de vous au moins une heure ou deux, pour être bien sûr qu'il ne reviendra pas.

      – L'autre condition ?

      – Deux fiancés ont le droit de s'embrasser, au moins une fois, ailleurs que sur le front...

      Elle rougit, regarda du côté de sa chambre, puis, toute confuse, prononça :

      – Soit, mais pas ici... en bas, dit-elle gaiement, dans ce studio où je vous ai fait mon premier aveu en musique.

      Elle mit dans l'écrin aux bijoux le papier signé par Jérôme, et ils descendirent.

      Presque aussitôt, Raoul d'Averny pénétra dans la pièce, et retira de l'écrin le papier, qu'il empocha.

      Puis il retourna sur le balcon, atteignit la corniche de la façade latérale et gagna l'issue du potager.


      A trois heures du matin, Félicien rentra dans le pavillon. Raoul, qui l'attendait, endormi au creux d'un fauteuil, lui tendit la main.

      – Je vous demande pardon, Félicien.

      – De quoi, monsieur ? répondit Félicien.

      – De vous avoir attaqué et ligoté tout à l'heure. Je voulais vous empêcher de faire quelque bêtise.

      – Quelle bêtise, monsieur ?

      – Mais... à cause de cette nuit de noces...

      Félicien se mit à rire.

      – Je me doutais bien que c'était vous, monsieur, en tout cas, nous sommes quittes et, moi aussi, je vous demande pardon.

      – De quoi ?

      – De m'être détaché...

      – Seul ?

      – Non.

      – Qui vous a secouru ?

      – Faustine.

      – Je m'en doutais, dit Raoul entre ses dents.

      Ainsi Faustine rôdait par là, cette nuit... Pourvu qu'elle ne se fasse pas prendre !...

      Il conclut :

      – Enfin, on verra... Félicien, je vous serais obligé de téléphoner à la première heure à Rolande Gaverel et de la rassurer au cas où elle chercherait le papier signé par Jérôme. Le juge d'instruction venant me voir ce matin, à neuf heures et demie, j'ai trouvé utile, pour vous éviter, à Rolande et à vous, tout ennui nouveau, de prendre ce papier dans l'écrin.

      – Comment ! s'écria Félicien interloqué. Mais il n'est pas possible que vous ayez pu...

      – Donc, qu'elle soit sans crainte, dit Raoul en se retirant, et veuillez la prévenir que j'irai la voir bientôt. On vous y trouvera, n'est-ce pas, Félicien ?




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