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La Cagliostro se venge

Maurice Leblanc
© France-Spiritualités™






DEUXIÈME PARTIE – LE PREMIER DES DEUX DRAMES
VIII – PHRYNÉ

M. Rousselain fut exact au rendez-vous. Dès neuf heures et demie du matin, comme Raoul finissait son petit déjeuner, il se présenta, non pas en juge d'instruction, mais en pêcheur à la ligne, qui s'en venait, comme il le dit, taquiner l'ablette, du côté de Croissy – une vieille cloche de paille sur la tête, un treillis jaune comme pantalon, ses espadrilles aux pieds...

      – Mes compliments, monsieur le juge d'instruction ! s'écria Raoul... La journée sera superbe, et c'est une occasion d'oublier un peu notre insupportable affaire.

      – Vous croyez ça, vous ?...

      – Dame ! je le suppose.

      – Cependant, vous m'avez convoqué pour le dénouement, lequel devait avoir lieu cette nuit.

      – Il a eu lieu.

      – Mais je ne vois pas certaine marchandise, à laquelle je tenais si fort que je vous ai laissé toute latitude de manœuvre.

      – Demain... ça ne vous suffit pas ?

      – Trop tard, demain.

      Raoul l'observa.

      – Il y a du nouveau, monsieur le juge ?

      M. Rousselain se mit à rire.

      – Oui, monsieur d'Averny, il y a du nouveau, et, contrairement à nos conventions, c'est moi qui vous en fais part. Et M. Rousselain ponctua :

      – Il y a une heure et demie, le commissaire de police de Chatou téléphonait à la Préfecture que la femme de ménage de Jérôme Helmas venait de le trouver mort, dans le vestibule de sa maison du Vésinet. Il s'était tué d'un coup de revolver au cœur. Il venait de rentrer, la porte de sa maison était encore ouverte. L'inspecteur Goussot est sur les lieux. Moi, j'ai appris la chose en descendant du train.

      Sans broncher, Raoul déclara :

      – C'est la conclusion logique de l'affaire, monsieur le juge. Le coupable s'est fait justice.

      – Malheureusement, d'après les premières recherches, Jérôme Helmas n'a laissé aucune lettre permettant de croire qu'il est coupable. Le suicide n'est pas un aveu. D'autre part, l'on peut s'étonner à bon droit que Jérôme Helmas, jeune marié, ait quitté le domicile conjugal pour aller se tuer à son ancienne demeure.

      – Cet acte résulte précisément de l'aveu qu'il a fait en présence de Rolande Gaverel, de Félicien Charles et de moi-même.

      – Aveu verbal, sans doute ?

      – Aveu écrit.

      – Vous l'avez ?

      – Le voici.

      Raoul tendait au juge le papier signé par Jérôme Helmas.

      – Cette fois, s'écria M. Rousselain avec une satisfaction évidente, je crois que le problème est à peu près résolu. Pour qu'il le soit tout à fait, et que l'affaire ne présente plus aucune obscurité, il vous reste à me donner certains éclaircissements, monsieur d'Averny... et peut-être à me faire certains aveux.

      – J'y consens volontiers, dit Raoul gaiement.

      Mais à qui ai-je l'honneur de parler ? A monsieur le juge d'instruction Rousselain, représentant de la justice, ou à M. Rousselain pêcheur à la ligne, brave homme, dont je connais la raison indulgente, toute de finesse psychologique, et toute d'humanité ? Avec l'un, je serai obligé de me tenir sur la réserve. Avec l'autre, je parlerai à cœur ouvert, et c'est ensemble, et bien d'accord, que nous choisirons ce qui peut être dit publiquement, et ce qui doit rester plus ou moins dans l'ombre.

      – Un exemple, monsieur d'Averny ?

      – En voici un. Félicien Charles et Rolande Gaverel s'aiment. Il y a deux mois, le soir du drame, si Félicien a pris la barque, ce fut pour aller retrouver Rolande. Et s'il s'est laissé accuser, c'est pour ne pas la compromettre. N'est-ce pas là un secret qui doit rester dans l'ombre ?

      M. Rousselain, cœur sensible, eut tout de suite une larme au coin de l'œil, et s'exclama :

      – C'est le pêcheur à la ligne qui est ici, monsieur d'Averny. Parlez sans réticence. Et vous pouvez parler d'autant plus librement que l'on a dû me mettre au courant, à la Préfecture, du rôle exact que vous jouez auprès de nous comme collaborateur occasionnel, et des très grands services que vous nous avez rendus. Vous êtes, là-bas, malgré un passé...

      – Un passé un peu chargé, n'est-ce pas ?...

      – C'est cela et malgré toutes les entorses que vous donnez encore aux règles strictement légales, vous êtes là-bas persona grata. Parlez, monsieur d'Averny !

      M. Rousselain palpitait de curiosité. Et Raoul d'Averny fournit à cette curiosité de tels aliments que M. Rousselain ne pensa même plus à sa partie de pêche, qu'il accepta de déjeuner au Clair-Logis, et que, jusqu'à trois heures de l'après-midi, il ne fit qu'écouter les récits de Raoul d'Averny mêlés à quelques confidences d'Arsène Lupin.

      Au moment du départ, il dit, d'une voix toute frémissante encore d'exaltation :

      – Grâce à vous, monsieur d'Averny, j'ai passé une des journées les plus passionnantes de ma vie. Maintenant, je vois l'affaire sous toutes ses faces, et je suis de votre avis : elle ne doit être divulguée qu'avec prudence et discernement. C'est une belle histoire d'amour, malgré les crimes et les mobiles d'intérêt matériel qui la compliquent. Mais c'est, avant tout, une belle histoire de haine et de vengeance ! Crebleu ! Comment notre jolie Rolande a-t-elle pu aller jusqu'au bout de sa tâche ! Quelle énergie ! Quelle violence de sentiments !

      – Vous n'avez plus rien à me demander, monsieur le juge d'instruction ?

      – Si, un petit supplément d'information sur deux points... sur trois, même. Pure curiosité, d'ailleurs.

      – Dites.

      – Premièrement. Quelles sont vos intentions à l'égard de Félicien ? Et d'abord, croyez-vous que ce soit votre fils ?

      – Je ne sais pas, et je ne le saurai jamais. Mais, même s'il était mon fils, ma conduite avec lui serait la même. Je ne lui dirai rien. Il vaut mieux qu'il se croie un enfant perdu que de se savoir le fils... de qui vous savez. J'ai votre approbation ?

      – Certes, dit M. Rousselain fort ému. Deuxièmement : Qu'est devenue Faustine ?

      – Mystère. Mais je la retrouverai.

      – Vous tenez donc à la retrouver ?

      – Oui.

      – Et pourquoi ?

      – Parce qu'elle est très belle, et que je n'oublie pas sa statue en Phryné.

      M. Rousselain s'inclina, en homme pour lequel rien de ce qui est sentiment et désir ne demeure étranger. Et il acheva :

      – Troisièmement : Avez-vous remarqué, monsieur d'Averny, que dans toute cette broussaille d'événements, il n'est, somme toute, plus jamais question du sac de toile grise et des quelques centaines de billets qu'il contenait ? Enfin, quoi, cette fortune n'a pas été perdue pour tout le monde !

      – C'est mon opinion. Il y a certainement eu un bénéficiaire.

      – Qui ?

      – Ma foi, je ne saurais le dire, mais je suppose que quelqu'un aura été plus malin que les autres, et que ce quelqu'un aura cherché à l'endroit précis où la bataille a eu lieu entre Simon Lorient et son agresseur. Les deux duellistes ayant été blessés l'un et l'autre, le paquet aura roulé dans le gazon, vers le fossé.

      – Quelqu'un de plus malin que les autres, dit M. Rousselain, en répétant la phrase de Raoul. Je ne vois personne qui soit assez malin...

      – Mais si... Mais si..., murmura M. d'Averny, qui avait pris une cigarette sur la table, et l'allumait, les yeux rêveurs...

      En vérité, M. Rousselain avait posé sa question sans arrière-pensée. Mais, du coup, à l'attitude de Raoul, il fut renseigné. Il était hors de doute que, tranquillement, en passant, son interlocuteur avait jugé bon de s'octroyer le trésor inutile de Philippe Gaverel. Ce qui tombe dans le fossé...

      « – Quel drôle d'homme ! eut l'air de dire M. Rousselain tout en voyant Raoul. Plein de délicatesse, et, avec cela, un fond inaltérable de cambrioleur. Il jouera sa vie pour le salut des autres, et il ne résistera pas à l'occasion de leur chiper leur porte-monnaie ? Vais-je lui donner la main en partant ? »

      Raoul parut répondre à cette hésitation. Il dit en riant :

      – A mon avis, monsieur le juge d'instruction, il faut excuser celui qui a fait ce coup-là. C'est peut-être un parfait honnête homme, qui n'aurait jamais eu l'idée de dépouiller son prochain, mais à qui la conduite du mauvais contribuable, Philippe Gaverel, enleva tout scrupule.

      Et, toujours gaiement, il ajouta :

      – En tout état de cause, monsieur le juge d'instruction, je crois bien que c'est là ma dernière aventure... Oui, j'ai besoin de respirer un air plus pur et de m'intéresser à de plus nobles tâches. Et puis, j'ai tellement travaillé pour les autres que j'ai bien envie de penser davantage à moi. Certes, je n'ai nullement l'intention de me retirer dans un cloître... Mais tout de même... Tenez... savez-vous, mon désir, c'est qu'on dise de moi quand je disparaîtrai : « – Après tout, c'était un brave homme... Un mauvais sujet, peut-être, mais un brave homme... »

      M. Rousselain lui donna la main, en partant.


      – Je viens vous faire mes adieux, mademoiselle Rolande, et à vous aussi, Félicien. Mais oui, je pars... le tour du monde ou à peu près... J'ai des amis un peu partout et on me réclame... Et puis, j'ai quelques excuses à vous faire, Rolande, et je vous remercie en passant de m'épargner tout reproche... Oui, oui, je l'avoue, je suis quelque peu dans mon tort. Ce n'est pas très délicat de vous avoir dérobé, dans l'écrin, cette feuille d'aveu dont j'avais besoin pour le juge d'instruction... Et encore, si je n'avais fait que cela ! Mais non, Rolande, je connais d'un bout à l'autre toute votre nuit de noces... Si c'est possible ? Dame, j'étais aux meilleures places, aux fauteuils de balcon, et j'ai tout vu, tout entendu. Et j'étais dans le cabinet de travail de Georges Dugrival, à Caen, lorsque vous avez cambriolé le coffre-fort, Félicien. Et tant d'autres choses plus ou moins discrètes... ou indiscrètes.

      « Seulement, voyez-vous, mes amis, tout cela, c'est de votre faute. Rappelez-vous, Rolande, au début, vous m'avez demandé conseil, et je pouvais croire que nous marchions la main dans la main. Et puis, brusquement, le silence... Vous vous êtes détournée de l'ami qui s'offrait... Adieu, Raoul, chacun de son côté ! Et vous, Félicien, l'ai-je assez sollicitée, votre confiance ! Mais non, monsieur avait fait une petite croisière sur l'étang, et, au lieu de me dire franchement : "– Eh bien, voilà, j'ai cinglé vers celle que j'aime", il préféra se laisser coffrer.

      Et alors, qu'est-il advenu ? C'est que, séparés en deux camps, nous n'avons pas toujours fait, chacun de notre côté, de la bonne besogne. Eh ! oui, nous avons souvent bafouillé. Tantôt, je travaillais de concert avec M. Rousselain, et tantôt contre lui, et, en fin de compte, tout en croyant Félicien innocent, j'en étais arrivé à considérer Rolande et Jérôme comme deux complices. Parfaitement. Comment pouvais-je imaginer, Rolande, que toute votre conduite fût fondée sur la haine ! La haine n'est pas un sentiment qui court les rues. La haine, portée à ce point, c'est une anomalie, et elle a forcément pour conséquence de faire faire des bêtises. Et quelles bêtises vous avez faites, ma petite Rolande !

      Voyons, Rolande – et Raoul s'assit à côté d'elle et lui prit doucement la main – voyons, croyez-vous que ce soit malin d'avoir poussé les choses jusqu'au mariage ? Car, il ne faut pas l'oublier, vous êtes mariée, vous portez le nom de Jérôme Helmas, vous êtes madame Helmas, et pour conquérir votre véritable nuit de noces, ce sont des mois d'efforts absurdes et d'embêtements inutiles.

      Mais jamais, au grand jamais, si vous m'aviez honoré de votre amitié, je ne vous aurais laissée commettre une telle sottise. Il y avait dix moyens, pour vous, d'atteindre le même but sans passer devant monsieur le maire. Qui vous empêchait, par exemple, de dire à votre amoureux : "– Mon cher Félicien, vous qui avez su naviguer jusque sous mes fenêtres et escalader mon balcon, ayez donc la gentillesse de vous introduire chez le sieur Jérôme et de subtiliser la bague qu'il a volée. De la sorte, nous pourrons comparer." Et le coup était joué. D'autant plus, Rolande, d'autant plus, que votre ambition n'était pas du tout de livrer Jérôme à la police et de le faire guillotiner, mais simplement de le confondre et de l'envoyer au diable. Allons, soyez sincère, avouez que vous auriez bien mieux fait de vous en remettre à Raoul d'Averny. »

      Elle allait répondre, et son sourire indiquait bien dans quel sens, mais il ne le permit point.

      – Non. Je ne suis pas venu pour vous demander des aveux, mais pour placer mon petit discours, pour vous apporter une solution, et pour vous féliciter. Oui, Rolande, je vous félicite d'épouser Félicien. Je me suis trompé sur lui et j'ai pu le croire capable d'un tas de méfaits. Il est surtout capable d'amour. C'est un garçon courageux, opiniâtre, à qui j'en ai voulu de se dérober à mon amitié, et qui ne m'en voudra pas de m'être occupé, malgré lui, de ses affaires. C'était pour son bien. Il vous rendra parfaitement heureuse, heureuse comme vous le méritez.

      « Maintenant, mon cadeau de noces... Si, vous l'accepterez, parce que c'est mon avantage, et qu'il vous faudra le gagner. Les travaux de Clair-Logis sont en voie d'achèvement. Mais j'en ai d'autres à vous confier, Félicien... une vieille construction que je possède au-dessus de Nice avec un champ magnifique d'oliviers, où il vous sera loisible de me faire quelque chose de très beau et à votre goût. Donc, d'ici une quinzaine de jours, dès que vous aurez vu M. Rousselain et que l'affaire sera classée, vous irez vous installer à Nice, tous les deux, et vous passerez loin d'ici, vous en avez besoin, votre année d'attente. Je puis vous embrasser, Rolande ? »

      Il embrassa la jeune fille avec une affection qui le surprit, puis il embrassa Félicien, et, lui tendant les deux mains, il le regarda dans les yeux, durant quelques secondes.

      – J'aurais eu peut-être d'autres choses à vous dire, Félicien. Mais nous verrons cela plus tard, si les dieux me favorisent... Et ils me favoriseront, car je le mérite.

      Il l'embrassa de nouveau, et les laissa tous deux, étonnés et assez émus.


      Raoul voyagea plus d'une année. Il demeura en correspondance étroite avec les deux jeunes gens. Félicien lui envoyait ses plans, lui demandait des conseils, et s'habituait peu à peu à lui écrire avec plus d'abandon et de confiance.

      Mais Raoul pensait qu'il n'y aurait jamais entre eux de liens plus intimes.

      « – C'est peut-être le fils de Claire d'Etigues et le mien. Mais, est-ce que je tiens beaucoup à le savoir ? Aurais-je, même en cas de certitude, le cœur d'un père ? »

      Cependant, il se réjouissait. La Cagliostro s'était vengée. Mais sa vengeance avait fait long feu et de temps en temps Raoul lui décochait de petits discours ironiques.

      « – Tu as raté ton coup, Joséphine Balsamo. Non seulement l'enfant – si c'est Félicien – n'est devenu ni voleur ni criminel, mais nous sommes en parfait accord, lui et moi. Tu as raté ton coup, Joséphine. »

      Comme il le prévoyait, l'affaire des Clématites et de l'Orangerie fut classée. L'infortuné Thomas Le Bouc n'eut pas de chance. La découverte du vrai coupable eût dû lui ouvrir les portes de la prison. Par malheur, l'enquête révéla, d'autre part, de lourdes charges contre lui, qui l'eussent envoyé directement au bagne si une mauvaise grippe ne l'eût soustrait à ces tracas.

      Au bout de quinze mois, Raoul revint en France et s'installa dans son merveilleux domaine de la Côte d'Azur, qu'il avait agrandi d'une vaste exploitation de fleurs.

      Un jour, dans une des salles de jeu de Monte-Carlo, il remarqua une dame extrêmement élégante qu'entourait un groupe d'admirateurs attirés par sa beauté. Ayant réussi à se placer derrière elle, il murmura :

      – Faustine...

      Elle se retourna subitement.

      – Ah ! vous, dit-elle en souriant.

      – Oui, moi... moi qui vous cherche partout et avec tant d'acharnement !

      Ils sortirent et se promenèrent devant le merveilleux paysage. Raoul lui raconta les derniers incidents et la questionna sur cette soirée où il l'avait vue sur un banc, et tenant Félicien dans ses bras.

      – Non pas dans mes bras, dit-elle, mais contre mon épaule. Il pleurait.

      – Il pleurait ?

      – Oui. Malgré tout, il était jaloux de Jérôme Helmas et ce mariage lui était odieux. Il avait des défaillances pénibles, et c'est ainsi qu'un soir je l'ai consolé, affectueusement. Raoul ensuite la mit au courant de cette nuit de noces dont elle ignorait les détails. Et, brusquement, se tournant vers elle, il lui dit :

      – C'est vous, n'est-ce pas, Faustine ?...

      – Qui, moi ?

      – Oui, vous ne doutiez pas que Jérôme ne fût le coupable, vous saviez alors que Rolande le chasserait, et vous avez prévu que, dans la crainte d'une dénonciation, il rentrerait chez lui, d'abord, avant de s'enfuir ?

      – Et alors ?

      – Alors, vous l'avez attendu, cachée devant sa porte, et quand il l'eut ouverte, vous avez tiré... C'est bien cela, n'est-ce pas ? Car enfin, Jérôme n'était pas un homme à se tuer...

      Sans répondre, elle désigna du doigt la ligne indistincte de l'horizon...

      – C'est mon pays, là-bas... la Corse... Certains jours, on la devine d'ici. Ceux qu'on y offense n'y sont heureux que quand ils se sont vengés.

      – Et vous êtes heureuse, Faustine ?

      – Très heureuse. Heureuse, à cause du passé et de son dénouement. Heureuse, à cause du présent. Un riche seigneur italien m'a offert son cœur et un palais de marbre rose à Gênes.

      – Mariée, par conséquent ?

      – Oui.

      – Vous l'aimez ?

      – Il a soixante-quinze ans. Et vous, Raoul, heureux aussi ?

      – Je le serais s'il ne manquait quelque chose à mon bonheur.

      – Quoi donc ?

      Leurs yeux se rencontrèrent, et elle rougit. Il murmura :

      – Je n'ai rien oublié... de ce qui ne fut pas.

      – Ce qui ne fut pas, dit-elle, n'eût peut-être pas valu ce qui aurait pu être.

      Il la contempla, des pieds à la tête.

      – Je n'ai rien oublié, répéta-t-il.

      Après un instant, elle répliqua hardiment :

      – Prouvez-le-moi.

      – Vous le prouver ?

      – Oui, donnez-moi une preuve que vous avez gardé le souvenir précis et le regret de ce qui ne fut pas.

      – C'est plus qu'un regret, Faustine.

      – Donnez-m'en la preuve.

      – Pouvez-vous m'accorder un jour ? Demain, à cette heure, je vous ramène ici.

      Elle le suivit jusqu'à l'auto. Ils s'en allèrent, et, en une heure, il la conduisit vers les hauteurs qui dominent Nice, près du village d'Aspremont.

      Un portail s'ouvrit. Elle lut le nom de la villa, sur les deux piliers :

      – Villa Faustine.

      Très touchée, elle murmura cependant :

      – C'est la preuve d'un souvenir, non d'un regret.

      – C'est la preuve d'un espoir, dit-il... L'espoir qu'un jour ou l'autre je vous verrai dans cette villa.

      Elle hocha la tête.

      – Un homme comme vous, Raoul, doit avoir mieux à m'offrir qu'un nom sur deux piliers.

      – J'ai mieux, infiniment mieux, et vous ne serez pas déçue. Mais auparavant, un mot, Faustine. Pourquoi, dès le début, m'avez-vous été si hostile ? Il n'y avait pas que de la défiance, mais aussi de la rancune, de la colère. Répondez franchement.

      Elle rougit encore et chuchota :

      – C'est vrai, Raoul, je vous détestais.

      – Pourquoi ?

      – Parce que je ne vous détestais pas assez.

      Il lui saisit le bras ardemment.

      Ils suivirent à pied des chemins qui montaient de terrasse en terrasse, avec des échappées admirables sur les montagnes arides et sur la neige des Alpes.

      Et ils arrivèrent tout en haut, sur la terrasse supérieure que ceignait la double colonnade d'une pergola.

      Au centre, radieuse et vivante de toute sa splendeur de déesse : la statue de Phryné.

      – Oh ! balbutia Faustine, bouleversée. Moi !... moi !...


      Faustine resta douze semaines dans la villa qui porte son nom.




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