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La Cagliostro se venge

Maurice Leblanc
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PREMIÈRE PARTIE – LE SECOND DES DEUX DRAMES
VIII – THOMAS LE BOUC

L'instruction n'avançait pas. Raoul, le lendemain, rencontrait le juge d'instruction qu'il trouva de fort bonne humeur, comme toutes les fois où M. Rousselain entrevoyait la nécessité prochaine de classer une affaire qui mettait de la mauvaise volonté à se laisser résoudre.

      – Remarquez bien, dit-il, que nous n'en sommes pas là. Fichtre non ! Il y a encore des points où se raccrocher, et des pistes à vérifier. Goussot, lui, est très confiant. Mais moi, je suis comme sœur Anne au sommet de sa tour. Je ne vois rien venir.

      – Aucune précision sur le sieur Barthélemy ?

      – Aucune. Les photographies qu'on prend sur un cadavre, et qu'on reproduit dans les journaux, ne donnent qu'une idée très vague de l'homme qui vivait. En outre, Barthélemy ne devait fréquenter que des milieux louches où l'on n'est jamais pressé d'aider la police. Si quelqu'un a reconnu son image, il se tait, de peur de se compromettre.

      – On ne discerne pas de lien entre Barthélemy et Simon Lorient ?

      – Pas le moindre. D'autant que Simon Lorient portait un faux nom et qu'on ne sait pas non plus d'où il sortait, celui-là.

      – Cependant, l'enquête a relevé qu'il fréquentait certains milieux et qu'on l'aurait vu dans des cafés... et même, a dit un journal, avec une femme très belle.

      – Tout cela est assez vague. Quant à la femme, on n'a rien obtenu de précis. Ces gens-là, évidemment, se cachaient et changeaient souvent de personnalité.

      – Et mon jeune architecte ?

      – Félicien Charles ? Mystère aussi de ce côté. Pas de papiers. Pas d'état civil. Un livret militaire en ordre, et dont le signalement est exact, mais qui répond aux questions d'usage sur la date et sur le lieu de naissance par le mot « néant ».

      – Mais ses réponses, à lui ?

      – Il n'en fait pas. Il garde sur son passé le silence le plus absolu.

      – Et sur le présent ?

      – Même attitude. « Je n'ai pas tué. Je n'ai pas volé. » Et si je riposte : « Mais alors, comment expliquez-vous ceci ? et cela ? » il déclare : « Ce n'est pas à moi d'expliquer. Je nie tout. » D'autre part, on a constaté qu'il ne recevait chez vous aucune correspondance.

      – Aucune, dit Raoul. Et moi aussi, j'ignore tout de sa vie et de son passé. J'avais besoin d'un architecte et d'un décorateur. Un ami, je ne sais plus lequel, m'a donné son nom et son adresse. C'était l'adresse d'une pension de famille où il était de passage. J'ai écrit. Il est venu.

      – Avouez, monsieur d'Averny, qu'il y a, autour de Félicien Charles, toujours la même atmosphère de brume, conclut M. Rousselain.

      Le jour suivant, Raoul frappait à la porte des Clématites où le domestique lui dit que mademoiselle était dans le jardin.

      Il la vit, en effet. Elle cousait devant la maison, silencieuse. Non loin d'elle, Jérôme Helmas, toujours en traitement à la clinique, mais qui commençait à sortir, était étendu sur une chaise longue et lisait. Il avait beaucoup maigri. Ses yeux cernés de noir, ses joues creuses trahissaient sa fatigue.

      Raoul ne resta pas longtemps. Il trouva la jeune fille fort changée, au moral peut-être plus encore qu'au physique. Elle semblait absorbée et réfractaire à tout abandon. Elle répondit à peine aux questions qu'il lui posait. Jérôme ne fut guère plus loquace. Il annonça son prochain départ, les docteurs lui ordonnant de finir l'été dans la montagne. Du reste, il n'avait plus le courage de s'attarder au Vésinet où tout ravivait sa douleur.

      Ainsi, de quelque côté qu'il se retournât, d'Averny se heurtait aux mêmes obstacles. Instruction stagnante d'abord. Et puis, chez les êtres, le mutisme et la défiance. Félicien Charles, Faustine, Rolande Gaverel, Jérôme Helmas, tous se repliaient sur eux-mêmes, gardant leur secret, ou bien refusant de livrer leurs impressions et de contribuer à la découverte de la vérité.

      Mais, le matin du jeudi suivant, une grosse partie devait se jouer. Thomas Le Bouc allait-il venir ? Est-ce que nul pressentiment, nulle réflexion ne l'avaient averti de la personnalité réelle du Gentleman et de la façon, somme toute équivoque, dont celui-ci avait cherché à le diriger vers le Clair-Logis ? Durant ces deux jours, son esprit plus lucide n'avait-il pas éventé le piège ?

      D'Averny espérait que non, et à l'heure dite, il envoya son chauffeur au lieu fixé, avec la conviction que Thomas Le Bouc, incapable de suspecter les divagations d'un ivrogne, serait fidèle au rendez-vous. Et puis, une raison plus puissante dominerait Le Bouc. Il avait tué le Gentleman. Ne serait-il pas enclin à vouloir que son crime lui rapportât autre chose que les quelques billets recueillis dans la poche de sa victime ?

      De fait, il y eut un bruit de moteur que Raoul reconnut. L'auto entra dans le jardin. Raoul, qui s'était installé sur-le-champ dans son bureau, et qui avait donné ses instructions, attendit. La rencontre si vivement désirée par lui et amenée avec tant d'efforts allait se produire. Thomas Le Bouc, le seul homme qui pouvait le renseigner sur la machination ourdie contre Arsène Lupin, Thomas Le Bouc qui poursuivait l'exécution du plan qu'avaient préparé Barthélemy et Simon, Thomas Le Bouc était là.

      Raoul passa son revolver de la poche de son pantalon dans la poche de son veston, bien à portée de sa main. Précaution nécessaire : le personnage était dangereux.

      – Entrez, dit-il, lorsque son domestique eut frappé.

      La porte s'ouvrit. Le Bouc fut introduit, mais un autre Le Bouc, d'une classe sociale plus élevée, avec un costume propre, un pli au pantalon, et, sur la tête, un chapeau qui était en bon état. Il se tenait bien droit, d'aplomb sur ses jambes, le torse carré.

      Les deux hommes se regardèrent quelques secondes. Tout de suite, Raoul fut persuadé que Le Bouc ne reconnaissait pas en lui le Gentleman du Zanzi-Bar et n'établissait aucun rapprochement entre le déclassé qu'il avait jeté à l'eau et Raoul d'Averny, propriétaire du Clair- Logis.

      Il lui dit :

      – Vous êtes bien la personne que j'ai chargée, par l'intermédiaire d'une agence, de reconstituer la vie de Félicien Charles ?

      – Non.

      – Tiens !... Mais qui donc êtes-vous ?

      – Je suis quelqu'un qui a pris la place de cette personne.

      – Dans quelle intention ?

      Thomas prononça :

      – Nous sommes seuls ? On ne nous dérangera pas ?

      – Vous craignez donc que nous ne soyons dérangés ?

      – Oui.

      – Pourquoi ?

      – Parce que je dois dire certaines choses qui ne doivent être entendues que d'un seul être au monde.

      – Qui ?

      – Arsène Lupin.

      Le Bouc éleva la voix pour formuler ces deux mots, comme s'il escomptait un effet de stupeur.

      Dès l'abord, il prenait position d'adversaire et l'offensive commençait. Le ton, l'attitude ne laissaient aucun doute. Lupin ne broncha pas. A cette même place, Faustine l'avait appelé de ce même nom, et Faustine était en relations avec Simon Lorient, aussi bien que Thomas Le Bouc.

      Il répondit simplement :

      – Si vous êtes venu pour voir Arsène Lupin, vous tombez juste. Je suis Arsène Lupin. Et vous ?

      – Mon nom ne vous dirait rien.

      Thomas Le Bouc était un peu décontenancé par le calme imprévu de Raoul, et il cherchait une autre façon d'engager l'attaque.

      Raoul sonna. Son chauffeur entra. Il lui dit :

      – Enlevez donc à monsieur le chapeau qu'il garde sur sa tête.

      Le Bouc comprit la leçon, tendit son chapeau au domestique qui l'emporta, et, tout de suite, irrité, sarcastique, s'écria :

      – Des manières de grand seigneur, hein ? En effet, Arsène Lupin... vieille noblesse !... Toujours un titre en poche. C'est pas mon genre, tout ça. Je ne suis pas un grand seigneur, et je n'ai pas de titre. Par conséquent, ayez la bonne grâce de descendre d'un degré. On sera mieux pour causer.

      Il alluma une cigarette et ricana :

      – Ça vous la coupe hein ? Dame ! quand on a affaire à des marquis et à des ducs, et qu'on trouve en face de soi un bougre qui n'a pas froid aux yeux...

      Toujours impassible, Raoul répliqua :

      – Quand j'ai affaire à des marquis et à des ducs, je tâche d'être aussi poli que possible. Quand j'ai affaire à un marchand de porcs, je le traite...

      – Vous le traitez ?...

      – A la Lupin.

      D'un geste, il lui fit sauter la cigarette des lèvres, et, brusquement :

      – Allons, finis-en. Je suis pressé. Qu'est-ce que tu veux ?

      – De l'argent.

      – Combien ?

      – Cent mille.

      Raoul joua la surprise :

      – Cent mille ! Tu as donc quelque chose d'énorme à me proposer ?

      – Rien.

      – Alors, c'est une menace ?

      – Plutôt.

      – Du chantage, quoi ?

      – Justement.

      – C'est-à-dire que, si je ne paye pas, tu accomplis tel acte contre moi ?

      – Oui.

      – Et cet acte ?

      – Je te dénonce.

      Raoul hocha la tête.

      – Mauvais calcul. Je ne marche jamais dans ce cas-là.

      – Tu marcheras.

      – Non. Alors ?

      – Alors, j'écris à la Préfecture. Je déclare que M. Raoul d'Averny, qui a été mêlé aux affaires et aux crimes du Vésinet, n'est autre qu'Arsène Lupin.

      – Et après ?

      – Après, on te coffre, Lupin.

      – Et après ? tu toucheras les cent mille balles ?

      Raoul haussa les épaules.

      – Idiot ! Tu ne peux avoir d'action sur moi que si je suis libre et que j'aie peur du mal que tu pourrais me faire. Trouve autre chose.

      – C'est tout trouvé.

      – Quoi ?

      – Félicien.

      – Tu as des preuves contre lui ? Il est complice du cambriolage ? complice des meurtres ? Il risque le bagne ? l'échafaud ? Qu'est-ce que tu veux que ça me fiche ?

      – Si tu t'en fiches, pourquoi as-tu donné cinq mille francs pour te renseigner sur lui ?

      – Ça, c'est autre chose. Mais qu'il soit en prison ou ailleurs, je m'en moque comme de ma première chemise. Sais-tu qui l'a fait arrêter, Félicien ? Moi.

      Dans le silence, Raoul perçut un petit rire qui chevrotait entre les lèvres de l'homme. Il éprouva une légère inquiétude.

      – Pourquoi ris-tu ?

      – Pour rien... un souvenir qui me remonte à la mémoire.

      – Quel souvenir ?

      L'inquiétude de Raoul se dissipait. Il avait l'impression que quelque chose enfin allait sourdre du passé et qu'il était sur le point d'apprendre les raisons pour lesquelles il se trouvait engagé dans cette ténébreuse histoire.

      – Quel souvenir ? Parle.

      L'autre articula :

      – Tu connais le docteur Delattre ?

      – Oui.

      – C'est lui que tes complices ont enlevé jadis pour l'expédier en province, dans une auberge où tu agonisais, et où il t'a opéré et sauvé, n'est-ce pas (3) ?

      – Ah ! tu es au courant de cette vieille machine, dit Raoul assez surpris.

      – Et de bien d'autres. Donc, c'est bien le docteur Delattre qui t'a recommandé le jeune Félicien ?

      – Oui.

      – Et comme le docteur Delattre n'avait jamais entendu parler de son protégé, tu sauras que la recommandation fut inspirée et rédigée par le domestique du docteur, un nommé Barthélemy, qui, depuis, a été tué à l'Orangerie.

      – Tu ne m'apprends rien jusqu'ici.

      – Patience. Ce ne sera pas long. Mais il faut que tu comprennes exactement le mécanisme de l'affaire. Donc, c'est Barthélemy qui a fait entrer Félicien chez toi.

      – D'accord avec Félicien ?

      – Bien entendu.

      – Et dans quelle intention, cette manigance ?

      – Pour te faire casquer.

      – Donc, entreprise ratée puisque Barthélemy est mort et Félicien en prison.

      – Oui, mais je la reprends à mon compte. C'est là tout le secret de ma visite.

      – Et c'est là où je ne vois plus clair du tout, moi. En réalité, de quoi s'agit-il ?

      – Patience. Je te raconte l'histoire à l'envers, c'est-à-dire en remontant. Donc, depuis une quinzaine d'années, Barthélemy suivait de loin la vie de Félicien, tandis que celui-ci travaillait pour obtenir un diplôme d'architecte. Auparavant, il était commis d'épicerie. Auparavant, employé dans une administration. Auparavant, garçon de garage en province. Et nous remontons ainsi à l'époque où Barthélemy l'avait rencontré dans une ferme du Poitou. Félicien y avait été élevé avec les enfants de la ferme.

      Raoul s'intéressait de plus en plus à ce récit, cherchant, non sans une certaine appréhension, à savoir où l'autre voulait en venir. Il demanda :

      – Bien entendu, Félicien n'ignore aucun de ces détails, quoi qu'il ait refusé de les communiquer à l'instruction ?

      – Probablement.

      – Mais comment Barthélemy savait-il ?

      – Par la fermière, dont le mari venait de mourir et dont il devint l'ami. Et c'est elle qui lui raconta secrètement qu'un enfant lui avait été apporté jadis par une femme qui lui versa une somme d'argent importante pour les frais à venir.

      Raoul d'Averny commençait à se troubler, il n'aurait pu dire pourquoi. Il murmura :

      – En quelle année était-ce ?

      – Je ne sais pas.

      – Mais on le saurait par la femme ?

      – Elle est morte.

      – Barthélemy savait, lui !

      – Il est mort.

      – Mais il a parlé, puisque tu sais, toi.

      – Oui, il m'en a parlé une fois.

      – En ce cas, explique-toi. Cette femme ? la mère de l'enfant ?...

      – Ce n'était pas sa mère.

      – Ce n'était pas sa mère !

      – Non, elle l'avait enlevé.

      – Pourquoi ?

      – Par vengeance, je crois.

      – Et comment était-elle, cette femme ?

      – Très belle.

      – Riche ?

      – Elle semblait riche. Elle voyageait en auto.

      Elle a dit qu'elle reviendrait. Elle n'est jamais revenue.

      L'agitation de Raoul augmentait. Il s'écria :

      – Voyons, quoi ! Elle a donné des indications ? Le nom de l'enfant ? Félicien ?

      – Félicien, c'est la fermière qui l'appelait comme ça... Félicien Charles, deux prénoms qu'elle lui donnait... tantôt l'un... tantôt l'autre...

      – Mais le véritable ?

      – La fermière l'ignorait.

      – Mais elle savait autre chose, la fermière ? s'écria Raoul.

      – Peut-être... peut-être bien... mais elle n'a rien dit...

      – Tu mens ! Je vois bien que tu mens. Elle savait autre chose, et elle a parlé.

      – Elle ne savait rien. Mais Barthélemy, durant sa liaison avec elle, a cherché. L'auto avait eu une panne dix kilomètres après le village, dans une ville voisine où la dame avait du s'arrêter en attendant une pièce de rechange. Et, à l'atelier de réparations, le mécanicien avait trouvé, sous un des coussins, une lettre. La dame s'appelait la comtesse de Cagliostro.

      D'Averny sursauta :

      – La comtesse de Cagliostro !

      – Oui.

      – Et cette lettre, qu'est-elle devenue ?

      – Barthélemy l'a chipée au mécanicien.

      – Tu l'as vue, toi ?

      – Barthélemy me l'a lue.

      – Et tu te souviens ?...

      – Du texte même, non.

      – De quoi, alors ?

      – D'un nom.

      – Lequel ?

      – Celui du père de l'enfant.

      – Dis-le ! dis-le sans une seconde de retard.

      – Raoul.

      Raoul bondit sur l'homme et le saisit aux épaules.

      – Tu mens.

      – Je le jure.

      – Tu mens ! Tu inventes cela. Raoul, cela ne signifie rien. Il y a cent mille Raoul en France. Raoul qui ?

      – Raoul de Limésy... Presque comme toi, Raoul d'Averny. Un nom à la Lupin.

      Raoul chancela. Il s'était appelé Raoul de Limésy autrefois ! Ah ! l'horreur ! Toute une période effroyable de sa vie surgissait de l'ombre. Mais était-il possible que Félicien ?...

      Il se révolta contre une pareille hypothèse et dit à voix basse :

      – Des blagues ! Tu imagines n'importe quoi.

      – Je ne pouvais pas imaginer le nom de Limésy.

      – Qui te l'a révélé ?

      – Barthélemy.

      – Barthélemy était un imposteur. Je ne le connaissais pas. Il ne me connaissait pas.

      – Si.

      – Allons donc !

      – Il a été sous tes ordres.

      – Qu'est-ce que tu me chantes ?

      – Un de tes anciens complices.

      – Barthélemy ?

      – Il ne s'appelait pas ainsi.

      – Comment s'appelait-il ?

      – Auguste Daileron, que Lupin avait placé comme chef des huissiers à la Présidence du conseil, lorsque Lupin était chef de la Sûreté (4).


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(3)  Voir L'Aiguille creuse.

(4)  Voir 813.




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