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La comtesse de Cagliostro

Maurice Leblanc
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II – JOSÉPHINE BALSAMO, NÉE EN 1788

Cagliostro ! l'extraordinaire personnage qui intrigua si vivement l'Europe et agita si profondément la cour de France sous le règne de Louis XVI ! Le collier de la reine... le cardinal de Rohan... Marie-Antoinette... quels épisodes troublants de l'existence la plus mystérieuse.

      Un homme bizarre, énigmatique, ayant le génie de l'intrigue, qui disposait d'une réelle puissance de domination, et sur lequel toute la lumière n'a pas été faite.

      Imposteur ? Qui sait ! A-t-on le droit de nier que certains êtres de sens plus affinés puissent jeter sur le monde des vivants et des morts des regards qui nous sont défendus ? Doit-on traiter de charlatan ou de fou celui chez qui renaissent des souvenirs de ses existences passées, et qui, se rappelant ce qu'il a vu, bénéficiant d'acquisitions antérieures, de secrets perdus et de certitudes oubliées, exploite un pouvoir que nous appelons surnaturel, alors qu'il n'est que la mise en valeur, hésitante et balbutiante, des forces que nous sommes peut-être sur le point de réduire en esclavage ?

      Si Raoul d'Andrésy, au fond de son observatoire, demeurait sceptique, et s'il riait en lui-même – peut-être pas sans quelque réticence – de la tournure que prenaient les événements, il sembla que les assistants acceptaient d'avance comme réalités indiscutables les allégations les plus extravagantes. Possédaient-ils donc sur cette affaire des preuves et des notions particulières ? Avaient-ils retrouvé chez celle qui, suivant eux, se prétendait la fille de Cagliostro, les dons de clairvoyance et de divination que l'on attribuait jadis au célèbre thaumaturge, et pour lesquels on le traitait de magicien et de sorcier ?

      Godefroy d'Etigues, qui, seul parmi tous, restait debout, se pencha vers la jeune femme et lui dit :

      – Ce nom de Cagliostro est bien le vôtre, n'est-ce pas ?

      Elle réfléchit. On eût dit que, pour le soin de sa défense, elle cherchait la meilleure riposte, et qu'elle voulait, avant de s'engager à fond, connaître les armes dont l'ennemi disposait. Elle répliqua donc, paisiblement :

      – Rien ne m'oblige à vous répondre, pas plus que vous n'avez le droit de m'interroger. Cependant, pourquoi nierais-je que, mon acte de naissance portant le nom de Joséphine Pellegrini, par fantaisie je me fais appeler Joséphine Balsamo, comtesse de Cagliostro, les deux noms de Cagliostro et de Pellegrini complétant la personnalité qui m'a toujours intéressée de Joseph Balsamo.

      – De qui, selon vous, par conséquent, et contrairement à certaines de vos déclarations, précisa le baron, vous ne seriez pas la descendante directe ?

      Elle haussa les épaules et se tut. Etait-ce prudence ? dédain ? protestation contre une telle absurdité ?

      – Je ne veux considérer ce silence ni comme un aveu ni comme une dénégation, reprit Godefroy d'Etigues, en se tournant vers ses amis. Les paroles de cette femme n'ont aucune importance et ce serait du temps perdu que de les réfuter. Nous sommes ici pour prendre des décisions redoutables sur une affaire que nous connaissons tous dans son ensemble, mais dont la plupart d'entre nous ignorent certains détails. Il est donc indispensable de rappeler les faits. Ils sont résumés aussi brièvement que possible dans le mémoire que je vais vous lire et que je vous prie d'écouter avec attention.

      Et posément, il lut ces quelques pages, qui, Raoul n'en douta pas, avaient dû être rédigées par Beaumagnan.

      « Au début de mars 1870, c'est-à-dire quatre mois avant la guerre entre la France et la Prusse, parmi la foule des étrangers qui s'abattirent sur Paris, aucun n'attira plus soudainement l'attention que la comtesse de Cagliostro. Belle, élégante, jetant l'argent à pleines mains, presque toujours seule, ou accompagnée d'un jeune homme qu'elle présentait comme son frère, partout où elle passa, dans tous les salons qui l'accueillirent, elle fut l'objet de la plus vive curiosité. Son nom d'abord intriguait, et puis la façon vraiment impressionnante qu'elle avait de s'apparenter au fameux Cagliostro par ses allures mystérieuses, certaines guérisons miraculeuses qu'elle opéra, les réponses qu'elle donnait aux gens qui la consultaient sur leur passé ou sur leur avenir. Le roman d'Alexandre Dumas avait mis à la mode Joseph Balsamo, soi-disant comte de Cagliostro. Usant des mêmes procédés, et plus audacieuse encore, elle se targuait d'être la fille de Cagliostro, affirmait connaître le secret de l'éternelle jeunesse et, en souriant, parlait de telles rencontres qu'elle avait faites ou de tels événements qui lui étaient advenus sous le règne de Napoléon Ier.

      Son prestige fut tel qu'elle força les portes des Tuileries et parut à la cour de Napoléon III. On parlait même de séances privées où l'impératrice Eugénie réunissait autour de la belle comtesse les plus intimes de ses fidèles. Un numéro clandestin du journal satirique, Le Charivari, qui fut d'ailleurs saisi sur-le-champ, nous raconte une séance à laquelle assistait un de ses collaborateurs occasionnels. J'en détache ce passage :

      « Quelques chose de la Joconde. Une expression qui ne change pas beaucoup, mais qu'on ne peut guère définir, qui est aussi bien câline et ingénue que cruelle et perverse. Tant d'expérience dans le regard et d'amertume dans son invariable sourire, qu'on lui accorderait alors les quatre-vingts ans qu'elle s'octroie. A ces moments-là, elle sort de sa poche un petit miroir en or, y verse deux gouttes d'un flacon imperceptible, l'essuie et se contemple. Et, de nouveau, c'est la jeunesse adorable.

      Comme nous l'interrogions, elle nous répondit :

      – Ce miroir appartint à Cagliostro. Pour ceux qui s'y regardent avec confiance, le temps s'arrête. Tenez, la date est inscrite sur la monture, 1783, et elle est suivie de quatre lignes qui sont l'énumération de quatre grandes énigmes. Ces énigmes qu'il se proposait de déchiffrer, il les tenait de la bouche même de la reine Marie-Antoinette, et il disait, m'a-t-on rapporté, que celui qui en trouverait la clef serait roi des rois.

      Peut-on les connaître ? demanda quelqu'un.

      – Pourquoi pas ? Les connaître, ce n'est pas les déchiffrer et Cagliostro lui-même n'en eut pas le temps. Je ne puis donc vous transmettre que des appellations, des titres. En voici la liste (1) :

In robore fortuna.

La dalle des rois de Bohême.

La fortune des rois de France.

Le chandelier à sept branches.

      Elle parla ensuite à chacun de nous et nous fit des révélations qui nous frappèrent d'étonnement.

      Mais ce n'était là qu'un prélude, et l'impératrice, bien que se refusant à poser la moindre question qui la concernât personnellement, voulut bien demander quelques éclaircissements touchant l'avenir.

      – Que Sa Majesté ait la bonne grâce de souffler légèrement, dit la comtesse en tendant le miroir.

      Et, tout de suite, ayant examiné la buée que le souffle étalait à la surface, elle murmura :

      – Je vois de bien belles choses... une grande guerre pour cet été... la victoire... le retour des troupes sous l'Arc de Triomphe... On acclame l'Empereur... le Prince impérial.
»

      – Tel est, reprit Godefroy d'Etigues, le document qui nous a été communiqué. Document déconcertant puisqu'il fut publié plusieurs semaines avant la guerre annoncée. Quelle était cette femme ? Qui était cette aventurière dont les prédictions dangereuses, agissant sur l'esprit assez faible de la malheureuse souveraine, n'ont pas été sans provoquer la catastrophe de 1870 ? Quelqu'un (lire le même numéro du Charivari) lui ayant dit un jour :

      « – Fille de Cagliostro, soit, mais votre mère ?

      – Ma mère, répondit-elle, cherchez très haut parmi les contemporains de Cagliostro... Plus haut encore... Oui, c'est cela... Joséphine de Beauharnais, future femme de Bonaparte, future impératrice... »

      – La police de Napoléon III ne pouvait rester inactive. A la fin de juin, elle remettait un rapport succinct, établi par un de ses meilleurs agents, à la suite d'une enquête difficile. J'en donne lecture :

      « Les passeports italiens de la signorina, tout en faisant des réserves sur la date de la naissance, écrivait l'agent, sont établis au nom de Joséphine Pellegrini-Balsamo, comtesse de Cagliostro, née à Palerme, le 29 juillet 1788. M'étant rendu à Palerme, j'ai réussi à découvrir les anciens registres de la paroisse Mortarana et, sur l'un d'eux, en date du 29 juillet 1788, j'ai relevé la déclaration de naissance de Joséphine Balsamo, fille de Joseph Balsamo et de Joséphine de la P., sujette du roi de France.

      Etait-ce là Joséphine Tascher de la Pagerie, nom de jeune fille de l'épouse séparée du vicomte de Beauharnais, et la future épouse du général Bonaparte ? J'ai cherché dans ce sens et, à la suite d'investigations patientes, j'ai appris, par des lettres manuscrites d'un lieutenant de la Prévôté de Paris, que l'on avait été près d'arrêter, en 1788, le sieur Cagliostro qui, bien qu'expulsé de France, après l'affaire du Collier, habitait sous le nom de Pellegrini un petit hôtel de Fontainebleau où il recevait chaque jour une dame grande et mince. Or Joséphine de Beauharnais, à cette époque, habite également Fontainebleau. Elle est grande et mince. La veille du jour fixé pour l'arrestation, Cagliostro disparaît. Le lendemain, brusque départ de Joséphine de Beauharnais (2). Un mois plus tard, à Palerme, naissance de l'enfant.

      Ces coïncidences ne laissent pas d'être impressionnantes. Mais comme elles prennent de la valeur lorsqu'on les rapproche de ces deux faits ! Dix-huit ans après, l'impératrice Joséphine introduit à la Malmaison une jeune fille qu'elle fait passer pour sa filleule, et qui gagne l'affection de l'empereur au point que Napoléon joue avec elle comme avec un enfant. Quel est son nom ? Joséphine ou plutôt Josine.

      Chute de l'Empire. Le tsar Alexandre Ier recueille Josine et l'envoie en Russie. Quel titre prend-elle ? Comtesse de Cagliostro. »


      Le baron d'Etigues laissa se prolonger ses dernières paroles dans le silence. On l'avait écouté avec une attention profonde. Raoul, dérouté par cette histoire incroyable, essayait de saisir sur le visage de la comtesse le reflet de l'émotion ou d'un sentiment quelconque. Mais elle demeurait impassible, ses beaux yeux toujours un peu souriants.

      Et le baron poursuivit :

      – Ce rapport, et probablement aussi l'influence dangereuse que prenait la comtesse aux Tuileries, devait couper court à sa fortune. Un arrêté d'expulsion fut signé contre elle et contre son frère. Le frère s'en alla par l'Allemagne, elle par l'Italie. Un matin elle descendit à Modane, où l'avait conduite un jeune officier. Il s'inclina devant elle et la salua. Cet officier s'appelait le prince d'Arcole. C'est lui qui a pu se procurer les deux documents, le numéro du Charivari et le rapport secret dont l'original est entre ses mains avec ses timbres et signatures. C'est enfin lui qui, tout à l'heure, certifiait devant vous l'identité indubitable de celle qu'il a vue ce matin-là et de celle qu'il voit aujourd'hui.

      Le prince d'Arcole se leva et gravement articula :

      – Je ne crois pas au miracle, et ce que je dis est cependant l'affirmation d'un miracle. Mais la vérité m'oblige à déclarer sur mon honneur de soldat que cette femme est la femme que j'ai saluée en gare de Modane il y a vingt-quatre ans.

      – Que vous avez saluée tout court, sans un mot de politesse ? insinua Joséphine Balsamo.

      Elle s'était tournée vers le prince et l'interrogeait d'une voix enjouée où il y avait quelque ironie.

      – Que voulez-vous dire ?

      – Je veux dire qu'un officier français a trop de courtoisie pour prendre congé d'une jolie femme par un simple salut protocolaire.

      – Ce qui signifie ?

      – Ce qui signifie que vous avez bien dû prononcer quelques paroles.

      – Peut-être. Je ne m'en souviens plus..., dit le prince d'Arcole avec un peu d'embarras.

      – Vous vous êtes penché vers l'exilée, monsieur. Vous lui avez baisé la main un peu plus longtemps qu'il n'eût fallu, et vous lui avez dit : « J'espère, madame, que les instants que j'ai eu le plaisir de passer près de vous ne seront pas sans lendemain. Pour moi, je ne les oublierai jamais. » Et vous avez répété, soulignant d'un accent particulier votre intention de galanterie : « Jamais, vous entendez, madame ? jamais... »

      Le prince d'Arcole semblait un homme fort bien élevé. Pourtant, à l'évocation exacte de la minute écoulée un quart de siècle plus tôt, il fut si troublé qu'il marmotta :

      – Nom de Dieu !

      Mais, se redressant aussitôt, il prit l'offensive, d'un ton saccadé :

      – J'ai oublié, madame. Si le souvenir de cette rencontre fut agréable, le souvenir de la seconde fois où je vous vis, l'a effacé.

      – Et cette seconde fois, monsieur ?

      – C'est au début de l'année suivante, à Versailles où j'accompagnais les plénipotentiaires français chargés de négocier la paix de la défaite. Je vous ai aperçue dans un café, assise devant une table, buvant et riant avec des officiers allemands dont l'un était officier d'ordonnance de Bismarck. Ce jour-là, j'ai compris votre rôle aux Tuileries et de qui vous étiez l'émissaire.

      Toutes ces divulgations, toutes ces péripéties d'une vie aux apparences fabuleuses, se développèrent en moins de dix minutes. Aucune argumentation. Aucune tentative de logique et d'éloquence pour imposer une thèse inconcevable. Rien que des faits. Rien que des preuves en raccourci, violentes, assenées comme des coups de poing, et d'autant plus effarantes qu'elles évoquaient, contre une toute jeune femme, des souvenirs dont quelques-uns remontaient à plus d'un siècle !

      Raoul d'Andrésy n'en revenait pas. La scène lui semblait tenir du roman, ou plutôt de quelque mélodrame fantastique et ténébreux, et les conjurés lui semblaient également en dehors de toute réalité, eux qui écoutaient toutes ces histoires comme si elles avaient eu la valeur de faits indiscutables. Certes Raoul n'ignorait pas la médiocrité intellectuelle de ces hobereaux, derniers vestiges d'une autre époque. Mais, tout de même, comment pouvaient-ils faire abstraction des données mêmes du problème qui leur était posé par l'âge que l'on attribuait à cette femme ? Si crédules qu'ils fussent, n'avaient-ils pas des yeux pour voir ?

      En face d'eux, d'ailleurs, l'attitude de la Cagliostro paraissait encore plus étrange. Pourquoi ce silence, qui somme toute était une acceptation, et parfois un aveu ? Se refusait-elle à démolir une légende d'éternelle jeunesse qui lui agréait et favorisait l'exécution de ses desseins ? Ou bien, inconsciente de l'effroyable danger suspendu sur sa tête, ne considérait-elle toute cette mise en scène que comme une simple plaisanterie ?

      – Tel est le passé, conclut le baron d'Etigues. Je n'insisterai pas sur les épisodes intermédiaires qui le relient au présent d'aujourd'hui. Tout en demeurant dans la coulisse, Joséphine Balsamo, comtesse de Cagliostro, a été mêlée à la tragi-comédie du Boulangisme, au drame du Panama (car on la retrouve dans tous événements funestes à notre pays). Mais nous n'avons là-dessus que des indications touchant le rôle secret qu'elle y joua. Aucune preuve. Passons, et arrivons à l'époque actuelle. Un mot encore cependant. Sur tous ces points, madame, vous n'avez pas d'observations à présenter ?

      – Si, dit-elle.

      – Parlez donc.

      La jeune femme prononça, avec sa même intonation un peu moqueuse :

      – Je voudrais savoir, puisque vous semblez faire mon procès, et le faire à la façon d'un tribunal du Moyen-Age, si vous comptez pour quelque chose les charges accumulées jusqu'ici contre moi ? En ce cas, autant me condamner sur-le-champ à être brûlée vive, comme sorcière, espionne, relapse, tous crimes que la Sainte Inquisition ne pardonnait pas.

      – Non, répondit Godefroy d'Etigues. Ces diverses aventures n'ont été rapportées que pour donner de vous, en quelques traits, une image aussi claire que possible.

      – Vous croyez avoir donné de moi une image aussi claire que possible ?

      – Au point de vue qui nous occupe, oui.

      – Vous vous contentez de peu. Et quels liens voyez-vous entre ces différentes aventures ?

      – J'en vois de trois sortes. D'abord le témoignage de toutes les personnes qui vous ont reconnue, et grâce auxquelles on remonte, de proche en proche, aux jours les plus reculés. Ensuite l'aveu de vos prétentions.

      – Quel aveu ?

      – Vous avez redit au prince d'Arcole les termes mêmes de la conversation qui eut lieu entre vous et lui dans la gare de Modane.

      – En effet, dit-elle. Et puis ?...

      – Et puis voici trois portraits qui vous présentent bien tous les trois, n'est-ce pas ?

      Elle les regarda et déclara :

      – Ces trois portraits me représentent.

      – Eh bien ! fit Godefroy d'Etigues, le premier est une miniature peinte en 1816 à Moscou, d'après Josine, comtesse de Cagliostro. Le second, qui est cette photographie, date de 1870. Celle-ci est la dernière, prise récemment à Paris. Les trois portraits sont signés par vous. Même signature. Même écriture. Même paraphe.

      – Qu'est-ce que cela prouve ?

      – Cela prouve que la même femme...

      – Que la même femme, interrompit-elle, a conservé en 1894 son visage de 1816 et de 1870. Donc au bûcher !

      – Ne riez pas, madame. Vous savez qu'entre nous le rire est un blasphème abominable.

      Elle eut un geste d'impatience, et frappa l'accoudoir du banc.

      – Mais enfin, monsieur, finissons-en avec cette parodie ? Qu'y a-t-il ? Que me reprochez-vous ? Pourquoi suis-je ici ?

      – Vous êtes ici, madame, pour nous rendre compte des crimes que vous avez commis.

      – Quels crimes ?

      – Mes amis et moi nous étions douze, douze qui poursuivions le même but. Nous ne sommes plus que neuf. Les trois autres sont morts, assassinés par vous.

      Une ombre peut-être, du moins Raoul d'Andrésy crut l'y discerner, voila comme un nuage le sourire de la Joconde. Tout de suite, d'ailleurs, le beau visage reprit son expression coutumière, comme si rien ne pouvait altérer la paix de cette femme, pas même l'effroyable accusation lancée contre elle avec tant de virulence. On eût dit vraiment que les sentiments habituels lui étaient inconnus, ou bien alors qu'ils ne se trahissaient point par ces signes d'indignation, de révolte et d'horreur qui bouleversent tous les êtres. Quelle anomalie ! Coupable ou non, une autre se fût insurgée, elle se taisait, elle, et nul indice ne permettait de savoir si c'était par cynisme ou par innocence.

      Les amis du baron demeuraient immobiles, la figure âpre et contractée. Derrière ceux qui le cachaient presque entièrement aux regards de Joséphine Balsamo, Raoul apercevait Beaumagnan. Ses bras accoudés au dossier de la chaise, il tenait son visage dans ses mains. Mais les yeux étincelaient entre les doigts disjoints, et s'attachaient à la face même de l'ennemie.

      Dans le grand silence, Godefroy d'Etigues énonça l'acte d'accusation, ou plutôt les trois actes de la formidable accusation. Il le fit sèchement, comme il l'avait fait jusque-là, sans détails inutiles, sans éclats de voix, plutôt comme on lit un procès-verbal.

      « Il y a dix-huit mois, Denis Saint-Hébert, le plus jeune d'entre nous, chassait sur ses terres aux environs du Havre. En fin d'après-midi, il quitta son fermier et son garde, jeta son fusil sur l'épaule et s'en alla, dit-il, voir du haut de la falaise le soleil se coucher dans la mer. Il ne reparut pas de la nuit. Le lendemain, on trouva son cadavre sur les rochers que la mer découvrait.

      Suicide ? Denis Saint-Hébert était riche, bien portant, d'humeur heureuse. Pourquoi se serait-il tué ? Crime ? On n'y songea même pas. Donc, accident.

      Au mois de juin qui suivit, autre deuil pour nous, dans des conditions analogues. Georges d'Isneauval qui chassait les mouettes de très grand matin, au pied des falaises de Dieppe, glissa sur les algues d'une façon si malencontreuse que sa tête frappa contre un rocher et qu'il tomba inanimé. Quelques heures plus tard, deux pêcheurs l'aperçurent. Il était mort. Il laissait une veuve et deux petites filles.

      Là encore accident, n'est-ce pas ? Oui, accident pour la veuve, pour les deux orphelines, pour la famille... Mais pour nous ? Etait-il possible qu'une deuxième fois le hasard se fût attaqué au petit groupe que nous formions. Douze amis s'associent pour découvrir un grand secret et atteindre un but d'une portée considérable. Deux d'entre eux sont frappés. Ne doit-on pas supposer une machination criminelle qui, en s'attaquant à eux, s'attaque en même temps à leurs entreprises ?

      C'est le prince d'Arcole qui nous ouvrit les yeux et nous engagea dans la bonne voie. Le prince d'Arcole savait, lui, que nous n'étions pas seuls à connaître l'existence de ce grand secret. Il savait que, au cours d'une séance chez l'impératrice Eugénie, on avait évoqué une liste de quatre énigmes transmise par Cagliostro à ses descendants, et que l'une d'elles s'appelait précisément, comme celle qui nous intéresse, l'énigme du chandelier à sept branches. En conséquence, ne fallait-il pas chercher parmi ceux à qui la légende avait pu être transmise ?

      Grâce aux puissants moyens d'investigation dont nous disposons, en quinze jours, notre enquête aboutissait. Dans un hôtel particulier d'une rue solitaire de Paris, habitait une dame Pellegrini, qui vivait assez retirée, et disparaissait souvent des mois entiers. D'une grande beauté, mais fort discrète d'allures, et comme désireuse de passer inaperçue, elle fréquentait, sous le nom de comtesse de Cagliostro, certains milieux où l'on s'occupait de magie, d'occultisme et de messe noire.

      On put se procurer sa photographie, celle-ci, et l'envoyer au prince d'Arcole qui voyageait alors en Espagne ; il reconnut avec stupeur la femme même qu'il avait vue jadis.

      On s'enquit de ses déplacements. Le jour de la mort de Saint-Hébert, aux environs du Havre, elle était de passage au Havre. De passage à Dieppe, lorsque Georges d'Isneauval agonisait au pied des falaises de Dieppe !

      J'interrogeai les familles. La veuve de Georges d'Isneauval me confia que son mari, en ces derniers temps, avait eu une liaison avec une femme qui, suivant elle, l'avait fait infiniment souffrir. D'autre part, une confession manuscrite de Saint-Hébert, trouvée dans ses papiers, et gardée jusqu'ici par sa mère, nous révéla que notre ami, ayant eu l'imprudence de noter nos douze noms et quelques indications concernant le chandelier à sept branches, le carnet lui avait été dérobé par une femme.

      Dès lors, tout s'expliquait. Maîtresse d'une partie de nos secrets, et désireuse d'en connaître davantage, la même femme, qu'avait aimée Saint-Hébert, s'était fait aimer de Georges d'Isneauval. Puis, ayant reçu leurs confidences, et dans la crainte d'être dénoncée par eux à leurs amis, elle les avait tués. Cette femme est ici, devant nous. »

      Godefroy d'Etigues fit une nouvelle pause. Le silence redevint accablant, si lourd que les juges semblaient immobilisés dans cette atmosphère pesante et chargée d'angoisse. Seule, la comtesse de Cagliostro gardait un air distrait, comme si aucune parole ne l'eût atteinte.

      Toujours étendu dans son poste, Raoul d'Andrésy admirait la beauté charmante et voluptueuse de la jeune femme, et, en même temps, il éprouvait un malaise à voir tant de preuves s'amasser contre elle. L'acte d'accusation la serrait de plus en plus près. De toutes parts, les faits venaient à l'assaut, et Raoul ne doutait point qu'une attaque plus directe encore ne la menaçât.

      – Dois-je vous parler du troisième crime ? demanda le baron.

      Elle répliqua d'un ton de lassitude :

      – Si cela vous plaît. Tout ce que vous me dites est inintelligible. Vous me parlez de personnes dont j'ignorais même le nom. Alors, n'est-ce pas, un crime de plus ou de moins...

      – Vous ne connaissiez pas Saint-Hébert et d'Isneauval ?

      Elle haussa les épaules sans répondre.

      Godefroy d'Etigues se pencha, puis d'une voix plus basse :

      – Et Beaumagnan ?

      Elle leva sur le baron Godefroy des yeux ingénus :

      – Beaumagnan ?

      – Oui, le troisième de nos amis que vous avez tué ? Il n'y a pas bien longtemps, lui... quelques semaines... Il est mort empoisonné... Vous ne l'avez pas connu ?


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(1)  La première énigme a été expliquée par une jeune fille (voir Dorothée, danseuse de corde). Les deux suivantes, par Arsène Lupin (voir L'Ile aux trente Cercueils et L'Aiguille creuse). La quatrième fait l'objet de ce livre.

(2)  Jusqu'ici aucun des biographes de Joséphine n'avait pu expliquer pourquoi elle s'était évadée en quelque sorte de Fontainebleau. Seul M. Frédéric Masson, pressentant la vérité, écrit : « Peut-être trouvera-t-on un jour quelque lettre précisant et affirmant la nécessité physique d'un départ. »




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