Vous êtes ici : Livres, textes & documents | La Demoiselle aux yeux verts |

La Demoiselle aux yeux verts

Maurice Leblanc
© France-Spiritualités™






I – ...ET L'ANGLAISE AUX YEUX BLEUS

Raoul de Limézy flânait sur les boulevards, allégrement, ainsi qu'un homme heureux qui n'a qu'à regarder pour jouir de la vie, de ses spectacles charmants, et de la gaieté légère qu'offre Paris en certains jours lumineux d'avril. De taille moyenne, il avait une silhouette à la fois mince et puissante. A l'endroit des biceps les manches de son veston se gonflaient, et le torse bombait au-dessus d'une taille qui était fine et souple. La coupe et la nuance de ses vêtements indiquaient l'homme qui attache de l'importance au choix des étoffes.

      Or, comme il passait devant le Gymnase, il eut l'impression qu'un monsieur, qui marchait à côté de lui, suivait une dame, impression dont il put aussitôt contrôler l'exactitude.

      Rien ne semblait à Raoul plus comique et plus amusant qu'un monsieur qui suit une dame. Il suivit donc le monsieur qui suivait la dame, et tous les trois, les uns derrière les autres, à des distances convenables, ils déambulèrent le long des boulevards tumultueux.

      Il fallait toute l'expérience du baron de Limézy pour deviner que ce monsieur suivait cette dame, car ce monsieur mettait une discrétion de gentleman à ce que cette dame ne s'en doutât point. Raoul de Limézy fut aussi discret, et, se mêlant aux promeneurs, pressa le pas pour prendre une vision exacte des deux personnages.

      Vu de dos, le monsieur se distinguait par une raie impeccable, qui divisait des cheveux noirs et pommadés, et par une mise, également impeccable, qui mettait en valeur de larges épaules et une haute taille. Vu de face, il exhibait une figure correcte, munie d'une barbe soignée et d'un teint frais et rose. Trente ans peut-être. De la certitude dans la marche. De l'importance dans le geste. De la vulgarité dans l'aspect. Des bagues aux doigts. Un bout d'or à la cigarette qu'il fumait.

      Raoul se hâta. La dame, grande, résolue, d'allure noble, posait d'aplomb sur le trottoir des pieds d'Anglaise que rachetaient des jambes gracieuses et des chevilles délicates. Le visage était très beau, éclairé par d'admirables yeux bleus et par une masse lourde de cheveux blonds. Les passants s'arrêtaient et se retournaient. Elle semblait indifférente à cet hommage spontané de la foule.

      « Fichtre, pensa Raoul, quelle aristocrate ! Elle ne mérite pas le pommadé qui la suit. Que veut-il ? Mari jaloux ? Prétendant évincé ? Ou plutôt bellâtre en quête d'aventure ? Oui, ce doit être cela. Le monsieur a tout à fait la tête d'un homme à bonnes fortunes et qui se croit irrésistible. »

      Elle traversa la place de l'Opéra, sans se soucier des véhicules qui l'encombraient. Un camion voulut lui barrer le passage : posément elle saisit les rênes du cheval et l'immobilisa. Furieux, le conducteur sauta de son siège et l'injuria de trop près ; elle lui décocha sur le nez un petit coup de poing qui fit jaillir le sang. Un agent de police réclama des explications : elle lui tourna le dos et s'éloigna paisiblement.

      Rue Auber, deux gamins se battant, elle les saisit au collet et les envoya rouler à dix pas. Puis elle leur jeta deux pièces d'or.

      Boulevard Haussmann, elle entra dans une pâtisserie et Raoul vit de loin qu'elle s'asseyait devant une table. Le monsieur qui la suivait n'entrant pas, il y pénétra et prit place de façon qu'elle ne pût le remarquer.

      Elle se commanda du thé et quatre toasts qu'elle dévora avec des dents qui étaient magnifiques.

      Ses voisins la regardaient. Elle demeurait imperturbable et se fit apporter quatre nouveaux toasts.

      Mais une autre jeune femme, attablée plus loin, attirait aussi la curiosité. Blonde comme l'Anglaise, avec des bandeaux ondulés, moins richement vêtue, mais avec un goût plus sûr de Parisienne, elle était entourée de trois enfants pauvrement habillés, à qui elle distribuait des gâteaux et des verres de grenadine. Elle les avait rencontrés à la porte et les régalait pour la joie évidente de voir leurs yeux s'allumer de plaisir et leurs joues se barbouiller de crème. Ils n'osaient parler et s'empiffraient à plein gosier. Mais, plus enfant qu'eux, elle s'amusait infiniment, et bavardait pour eux tous : « Qu'est-ce qu'on dit à la demoiselle ?... Plus haut... Je n'ai pas entendu... Non, je ne suis pas une madame... On doit me dire : Merci, mademoiselle... »

      Raoul de Limézy fut aussitôt conquis par deux choses : la gaieté heureuse et naturelle de son visage et la séduction profonde de deux grands yeux verts couleur de jade, striés d'or, et dont on ne pouvait détacher son regard quand on l'y avait une fois fixé.

      De tels yeux sont d'ordinaire étranges, mélancoliques, ou pensifs, et c'était peut-être l'expression habituelle de ceux-là. Mais ils offraient en cet instant le même rayonnement de vie intense que le reste de la figure, que la bouche malicieuse, que les narines frémissantes, et que les joues aux fossettes souriantes.

      « Joies extrêmes ou douleurs excessives, il n'y a pas de milieu pour ces sortes de créatures », se dit Raoul qui sentit en lui le désir soudain d'influer sur ces joies ou de combattre ces douleurs.

      Il se retourna vers l'Anglaise. Elle était vraiment belle, d'une beauté puissante, faite d'équilibre, de proportion et de sérénité. Mais la demoiselle aux yeux verts, comme il l'appela, le fascinait davantage. Si on admirait l'une, on souhaitait de connaître l'autre et de pénétrer dans le secret de son existence.

      Il hésita pourtant, lorsqu'elle eut réglé son addition et qu'elle s'en fut avec les trois enfants. La suivrait-il ? ou resterait-il ? Qui l'emporterait ? Les yeux verts ? Les yeux bleus ?

      Il se leva précipitamment, jeta de l'argent sur le comptoir et sortit. Les yeux verts l'emportaient.

      Un spectacle imprévu le frappa : la demoiselle aux yeux verts causait sur le trottoir avec le bellâtre qui, une demi-heure auparavant, suivait l'Anglaise comme un amoureux timide ou jaloux. Conversation animée, fiévreuse de part et d'autre, et qui ressemblait plutôt à une discussion. Il était visible que la jeune fille cherchait à passer, et que le bellâtre l'en empêchait, et c'était si visible que Raoul fut sur le point, contre toute convenance, de s'interposer.

      Il n'en eut pas le temps. Un taxi s'arrêtait devant la pâtisserie. Un monsieur en descendit qui, voyant la scène du trottoir, accourut, leva sa canne et, d'un coup de volée, fit sauter le chapeau du bellâtre pommadé.

      Stupéfait, celui-ci recula, puis se précipita, sans souci des personnes qui s'attroupaient.

      – Mais vous êtes fou ! vous êtes fou ! proférait-il.

      Le nouveau venu, qui était plus petit, plus âgé, se mit sur la défensive, et, la canne levée, cria :

      – Je vous ai défendu de parler à cette jeune fille. Je suis son père, et je vous dis que vous n'êtes qu'un misérable, oui, un misérable !

      Il y avait chez l'un et chez l'autre comme un frémissement de haine. Le bellâtre, sous l'injure, se ramassa, prêt à sauter sur le nouveau venu que la jeune fille tenait par le bras et essayait d'entraîner vers le taxi. Il réussit à les séparer et à prendre la canne du monsieur lorsque, tout à coup, il se trouva face à face avec une tête qui surgissait entre son adversaire et lui, une tête inconnue, bizarre, dont l'œil droit clignotait nerveusement et dont la bouche, déformée par une grimace d'ironie, tenait une cigarette.

      C'était Raoul qui se dressait ainsi et qui articula, d'une voix rauque :

      – Un peu de feu, s'il vous plaît.

      Demande vraiment inopportune. Que voulait donc cet intrus ? Le pommadé se regimba.

      – Laissez-moi donc tranquille ! Je n'ai pas de feu.

      – Mais si ! tout à l'heure vous fumiez, affirma l'intrus.

      L'autre, hors de lui, tâcha de l'écarter. N'y parvenant point, et ne pouvant même point bouger les bras, il baissa la tête pour voir quel obstacle l'entravait. Il parut confondu. Les deux mains du monsieur lui serraient les poignets de telle manière qu'aucun mouvement n'était possible. Un étau de fer ne l'eût pas davantage paralysé. Et l'intrus ne cessait de répéter, l'accent tenace, obsédant :

      – Un peu de feu, je vous en prie. Il serait vraiment malheureux de me refuser un peu de feu.

      Les gens riaient alentour. Le bellâtre, exaspéré, proféra :

      – Allez-vous me ficher la paix, hein ? Je vous dis que je n'en ai pas.

      Le monsieur hocha la tête d'un air mélancolique.

      – Vous êtes bien impoli. Jamais on ne refuse un peu de feu à qui vous en demande aussi courtoisement. Mais puisque vous mettez tant de mauvaise grâce à me rendre service...

      Il desserra son étreinte. Le bellâtre, libéré, se hâta. Mais l'auto filait, emportant son agresseur et la demoiselle aux yeux verts, et il fut aisé de voir que l'effort du pommadé serait vain.

      « Me voilà bien avancé, se dit Raoul, en le regardant courir. Je fais le Don Quichotte en faveur d'une belle inconnue aux yeux verts et elle s'esquive, sans me donner son nom et son adresse. Impossible de la retrouver. Alors ? »

      Alors, il décida de retourner vers l'Anglaise. Elle s'éloignait justement, après avoir assisté sans doute à l'esclandre. Il la suivit.

      Raoul de Limézy se trouvait à l'une de ces heures où la vie est en quelque sorte suspendue entre le passé et l'avenir. Un passé, pour lui, rempli d'événements. Un avenir qui s'annonçait pareil. Au milieu, rien. Et, dans ce cas-là, quand on a trente-quatre ans, c'est la femme qui nous semble tenir en main la clef de notre destinée. Puisque les yeux verts s'étaient évanouis, il réglerait sa marche incertaine à la clarté des yeux bleus.

      Or, presque aussitôt, ayant affecté de prendre une autre route et revenant sur ses pas, il s'apercevait que le bellâtre aux cheveux pommadés s'était mis de nouveau en chasse et, repoussé d'un côté, se rejetait, comme lui, de l'autre côté. Et tous trois recommencèrent à déambuler sans que l'Anglaise pût discerner le manège de ses prétendants.

      Le long des trottoirs encombrés, elle marchait en flânant, toujours attentive aux vitrines, et indifférente aux hommages recueillis. Elle gagna ainsi la place de la Madeleine, et par la rue Royale atteignit le faubourg Saint-Honoré jusqu'au grand hôtel Concordia.

      Le bellâtre stationna, fit les cent pas, acheta un paquet de cigarettes, puis pénétra dans l'hôtel où Raoul le vit qui s'entretenait avec le concierge. Trois minutes plus tard, il repartait, et Raoul se disposait également à questionner le concierge sur la jeune Anglaise aux yeux bleus, lorsque celle-ci franchit le vestibule et monta dans une auto où l'on avait apporté une petite valise. Elle s'en allait donc en voyage ?

      – Chauffeur, vous suivrez cette auto, dit Raoul, qui héla un taxi.

      L'Anglaise fit des courses, et, à huit heures, descendait devant la gare de Paris-Lyon, et s'installait au buffet où elle commanda son repas.

      Raoul s'assit à l'écart.

      Le dîner fini, elle fuma deux cigarettes, puis, vers 9h30, retrouva devant les grilles un employé de la Compagnie Cook qui lui donna son billet et son bulletin de bagages. Après quoi, elle gagna le rapide de 9h46.

      – Cinquante francs, offrit Raoul à l'employé, si vous me dites le nom de cette dame.

      – Lady Bakefield.

      – Où va-t-elle ?

      – A Monte-Carlo, monsieur. Elle est dans la voiture numéro cinq.

      Raoul réfléchit, puis se décida. Les yeux bleus valaient le déplacement. Et puis c'est en suivant les yeux bleus qu'il avait connu les yeux verts, et l'on pouvait peut-être, par l'Anglaise, retrouver le bellâtre, et par le bellâtre arriver aux yeux verts.

      Il retourna prendre un billet pour Monte-Carlo et se précipita sur le quai.

      Il avisa l'Anglaise au haut des marches d'une voiture, se glissa parmi des groupes, et la revit, à travers les fenêtres, debout, et défaisant son manteau.

      Il y avait très peu de monde. C'était quelques années avant la guerre, à la fin d'avril, et ce rapide, assez incommode, sans wagons-lits ni restaurant, n'emportait vers le Midi que d'assez rares voyageurs de première classe. Raoul ne compta que deux hommes, qui occupaient le compartiment situé tout à l'avant de cette même voiture numéro cinq.

      Il se promena sur le quai, assez loin de la voiture, loua deux oreillers, se munit à la bibliothèque roulante de journaux et de brochures, et, au coup de sifflet, d'un bond, escalada les marches et entra dans le troisième compartiment, comme quelqu'un qui arrive à la dernière minute.

      L'Anglaise était seule, près de la fenêtre. Il s'installa sur la banquette opposée, mais près du couloir. Elle leva les yeux, observa cet intrus qui n'offrait même point la garantie d'une valise ou d'un paquet, et sans paraître s'émouvoir, se remit à manger d'énormes chocolats dont elle avait, sur ses genoux, une boîte grande ouverte.

      Un contrôleur passa et poinçonna les billets. Le train se hâtait vers la banlieue. Les clartés de Paris s'espaçaient. Raoul parcourut distraitement les journaux et, n'y prenant aucun intérêt, les rejeta.

      « Pas d'événements, se dit-il. Aucun crime sensationnel. Combien cette jeune personne est plus captivante ! »

      Le fait de se trouver seul, dans une petite pièce close, avec une inconnue, surtout jolie, de passer la nuit ensemble et de dormir presque côte à côte, lui avait toujours paru une anomalie mondaine dont il se divertissait fort. Aussi était-il bien déterminé à ne pas perdre son temps en lectures, méditations ou coups d'œil furtifs.

      Il se rapprocha d'une place. L'Anglaise dut évidemment deviner que son compagnon de voyage se disposait à lui adresser la parole, et elle ne s'en émut pas plus qu'elle ne s'y prêta. Il fallait donc que Raoul fît, à lui seul, tout l'effort d'entrer en relations. Cela ne le gênait pas. D'un ton infiniment respectueux, il articula :

      – Quelle que soit l'incorrection de ma démarche, je vous demanderai la permission de vous avertir d'une chose qui peut avoir pour vous de l'importance. Puis-je me permettre quelques mots ?

      Elle choisit un chocolat, et, sans tourner la tête, répondit, d'un petit ton bref :

      – S'il ne s'agit que de quelques mots, monsieur, oui.

      – Voici, madame...

      Elle rectifia...

      – Mademoiselle...

      – Voici, mademoiselle. Je sais, par hasard, que vous avez été suivie toute la journée, d'une manière équivoque, par un monsieur, qui se cache de vous, et...

      Elle interrompit Raoul :

      – Votre démarche est, en effet, d'une incorrection qui m'étonne de la part d'un Français. Vous n'avez pas mission de surveiller les gens qui me suivent.

      – C'est que celui-ci m'a paru suspect...

      – Celui-ci, que je connais, et qui s'est fait présenter à moi l'année dernière, M. Marescal, a tout au moins la délicatesse de me suivre de loin et de ne pas envahir mon compartiment.

      Raoul, piqué au vif, s'inclina :

      – Bravo, mademoiselle, le coup est direct. Je n'ai plus qu'à me taire.

      – Vous n'avez plus qu'à vous taire, en effet, jusqu'à la prochaine station, où je vous conseille de descendre.

      – Mille regrets. Mes affaires m'appellent à Monte-Carlo.

      – Elles vous y appellent depuis que vous savez que j'y vais.

      – Non, mademoiselle, dit Raoul nettement... mais depuis que je vous ai aperçue, tantôt, dans une pâtisserie, boulevard Haussmann.

      La riposte fut rapide.

      – Inexact, monsieur, dit l'Anglaise. Votre admiration pour une jeune personne aux magnifiques yeux verts, vous eût certainement entraîné dans son sillage, si vous aviez pu la rejoindre après le scandale qui s'est produit. Ne le pouvant pas, vous vous êtes lancé sur mes traces, d'abord jusqu'à l'hôtel Concordia, comme l'individu dont vous me dénoncez le manège, puis jusqu'au buffet de la gare.

      Raoul s'amusait franchement.

      – Je suis flatté qu'aucun de mes faits et gestes ne vous ait échappé, mademoiselle.

      – Rien ne m'échappe, monsieur.

      – Je m'en rends compte. Pour un peu, vous me diriez mon nom.

      – Raoul de Limézy, explorateur, retour du Tibet et de l'Asie centrale.

      Raoul ne dissimula pas son étonnement.

      – De plus en plus flatté. Vous demanderai-je par suite de quelle enquête ?...

      – Aucune enquête. Mais quand une dame voit un monsieur se précipiter dans son compartiment à la dernière minute, et sans bagages, elle se doit à elle-même d'observer. Or, vous avez coupé deux ou trois pages de votre brochure avec une de vos cartes de visite. J'ai lu cette carte, et je me suis rappelé une interview récente où Raoul de Limézy racontait sa dernière expédition. C'est simple.

      – Très simple. Mais il faut avoir de rudes yeux.

      – Les miens sont excellents.

      – Pourtant vous n'avez pas quitté du regard votre boîte de bonbons. Vous en êtes au dix-huitième chocolat.

      – Je n'ai pas besoin de regarder pour voir, ni de réfléchir pour deviner.

      – Pour deviner quoi, en l'occurrence ?

      – Pour deviner que votre nom véritable n'est pas Raoul de Limézy.

      – Pas possible !...

      – Sans quoi, monsieur, les initiales qui sont au fond de votre chapeau ne seraient pas un H et un V... à moins que vous ne portiez le chapeau d'un ami.

      Raoul commençait à s'impatienter. Il n'aimait pas que, dans un duel qu'il soutenait, l'adversaire eût constamment l'avantage.

      – Et que signifient cet H et ce V, selon vous ?

      Elle croqua son dix-neuvième chocolat et du même ton négligent :

      – Ce sont là, monsieur, des initiales dont l'accouplement est assez rare. Quand je les rencontre par hasard, mon esprit fait toujours un rapprochement involontaire entre elles et les initiales de deux noms que j'ai remarqués une fois.

      – Puis-je vous demander lesquels ?

      – Cela ne vous apprendrait rien. C'est un nom inconnu pour vous.

      – Mais encore ?...

      – Horace Velmont.

      – Et qui est cet Horace Velmont ?

      – Horace Velmont est un des nombreux pseudonymes sous lesquels se cache...

      – Sous lesquels se cache ?...

      – Arsène Lupin.

      Raoul éclata de rire.

      – Je serais donc Arsène Lupin ?

      Elle protesta :

      – Quelle idée ! Je vous raconte seulement le souvenir que les initiales de votre chapeau évoquent en moi tout à fait stupidement. Et je me dis, tout aussi stupidement, que votre joli nom de Raoul de Limézy ressemble beaucoup à un certain nom de Raoul d'Andrésy qu'Arsène Lupin a porté également.

      – Excellentes réponses, mademoiselle ! Mais, si j'avais l'honneur d'être Arsène Lupin, croyez-moi, je ne jouerais pas le rôle un peu niais que je tiens en face de vous. Avec quelle maîtrise vous vous moquez de l'innocent Limézy !

      Elle lui tendit sa boîte.

      – Un chocolat, monsieur, pour compenser votre défaite, et laissez-moi dormir.

      – Mais, implora-t-il, notre conversation n'en restera pas là ?

      – Non, dit-elle. Si l'innocent Limézy ne m'intéresse pas, par contre les gens qui portent un autre nom que le leur m'intriguent toujours. Quelles sont leurs raisons ? Pourquoi se déguisent-ils ? Curiosité un peu perverse...

      – Curiosité que peut se permettre une Bakefield, dit-il assez lourdement.

      Et il ajouta :

      – Comme vous le voyez, mademoiselle, moi aussi je connais votre nom.

      – Et l'employé de Cook aussi, dit-elle en riant.

      – Allons, fit Raoul, je suis battu. Je prendrai ma revanche à la première occasion.

      – L'occasion se présente surtout quand on ne la cherche pas, conclut l'Anglaise.

      Pour la première fois, elle lui donna franchement et en plein le beau regard de ses yeux bleus. Il frissonna :

      – Aussi belle que mystérieuse, murmura-t-il.

      – Pas le moins du monde mystérieuse, dit-elle.

      Je m'appelle Constance Bakefield. Je rejoins à Monte-Carlo mon père, lord Bakefield, qui m'attend pour jouer au golf avec lui. En dehors du golf, dont je suis passionnée comme de tous les exercices, j'écris dans les journaux pour gagner ma vie et garder mon indépendance. Mon métier de « reporter » me permet ainsi d'avoir des renseignements de première main sur tous les personnages célèbres, hommes d'Etat, généraux, chefs et chevaliers d'industries, grands artistes et illustres cambrioleurs. Je vous salue, monsieur.

      Déjà elle refermait sur son visage les deux extrémités d'un châle, enfouissait sa tête blonde dans le creux d'un oreiller, jetait une couverture sur ses épaules et allongeait les jambes sur la banquette.

      Raoul, qui avait tressailli sous la pointe de ce mot de cambrioleur, jeta quelques phrases qui ne portèrent point : il se heurtait à une porte close. Le mieux était de se taire et d'attendre sa revanche.

      Il demeura donc silencieux dans son coin, déconcerté par l'aventure, mais au fond ravi et plein d'espoir. La délicieuse créature, originale et captivante, énigmatique et si franche ! Et quelle acuité dans l'observation ! Comme elle avait vu clair en lui ! Comme elle avait relevé les petites imprudences que le mépris du danger lui laissait parfois commettre ! Ainsi, ces deux initiales...

      Il saisit son chapeau et en arracha la coiffe de soie qu'il alla jeter par une fenêtre du couloir. Puis il revint prendre place au milieu du compartiment, se cala aussi entre ses deux oreillers, et rêvassa nonchalamment.

      La vie lui semblait charmante. Il était jeune. Des billets de banque, facilement gagnés, garnissaient son portefeuille. Vingt projets d'exécution certaine et de rapport fructueux fermentaient en son ingénieux cerveau. Et, le lendemain matin, il aurait en face de lui le spectacle passionnant et troublant d'une jolie femme qui s'éveille.

      Il y pensait avec complaisance. Dans son demi-sommeil il voyait les beaux yeux bleus couleur du ciel. Chose bizarre, ils se teintaient peu à peu de nuances imprévues, et devenaient verts, couleur des flots. Il ne savait plus trop si c'étaient ceux de l'Anglaise ou de la Parisienne qui le regardaient dans ce demi-jour indistinct. La jeune fille de Paris lui souriait gentiment. A la fin c'était bien elle qui dormait en face de lui. Et un sourire aux lèvres, la conscience tranquille, il s'endormit également.

      Les songes d'un homme dont la conscience est tranquille et qui entretient avec son estomac des relations cordiales ont toujours un agrément que n'atténuent même pas les cahots du chemin de fer. Raoul flottait béatement dans des pays vagues où s'allumaient des yeux bleus et des yeux verts, et le voyage était si agréable qu'il n'avait pas pris la précaution de placer en dehors de lui, et pour ainsi dire en faction, comme il le faisait toujours, une petite partie de son esprit.

      Ce fut un tort. En chemin de fer, on doit toujours se méfier, principalement lorsqu'il y a peu de monde. Il n'entendit donc point s'ouvrir la porte de la passerelle à soufflet qui servait de communication avec la voiture précédente (voiture numéro quatre) ni s'approcher à pas de loup trois personnages masqués et vêtus de longues blouses grises, qui firent halte devant son compartiment.

      Autre tort : il n'avait pas voilé l'ampoule lumineuse. S'il l'eût voilée à l'aide du rideau, les individus eussent été contraints d'allumer, pour accomplir leurs funestes desseins, et Raoul se fût réveillé en sursaut.

      De sorte que, en fin de compte, il n'entendit ni ne vit rien. Un des hommes, revolver au poing, demeura, comme une sentinelle, dans le couloir. Les deux autres, en quelques signes, se partagèrent la besogne, et tirèrent de leurs poches des casse-tête. L'un frapperait le premier voyageur, l'autre celui qui dormait sous une couverture.

      L'ordre d'attaque se donna à voix basse, mais, si bas que ce fût, Raoul en perçut le murmure, se réveilla, et, instantanément raidit ses jambes et ses bras. Parade inutile. Le casse-tête s'abattait sur son front et l'assommait. Tout au plus put-il sentir qu'on le saisissait à la gorge, et put-il apercevoir qu'une ombre passait devant lui et se ruait sur miss Bakefield.

      Dès lors, ce fut la nuit, les ténèbres épaisses, où, perdant pied comme un homme qui se noie, il n'eut plus que ces impressions incohérentes et pénibles qui remontent plus tard à la surface de la conscience, et avec lesquelles la réalité se reconstitue dans son ensemble. On le ligota, on le bâillonna énergiquement, et on lui enveloppa la tête d'une étoffe rugueuse. Ses billets de banque furent enlevés.

      – Bonne affaire, souffla une voix. Mais tout ça, c'est des « hors-d'œuvre ». As-tu ficelé l'autre ?

      – Le coup de matraque a dû l'étourdir.

      Il faut croire que le coup n'avait pas étourdi « l'autre » suffisamment, et que le fait d'être ficelé ne lui convenait pas, car il y eut des jurons, un bruit de bousculade, une bataille acharnée qui remuait toute la banquette... et puis des cris... des cris de femme...

      – Crénom, en voilà une garce ! reprit sourdement une des voix. Elle griffe... elle mord... Mais, dis donc, tu la reconnais, toi ?

      – Dame ! c'est plutôt à toi de le dire.

      – Que je la fasse taire d'abord !

      Il employa de tels moyens qu'elle se tut, en effet, peu à peu. Les cris s'atténuèrent, devinrent des hoquets, des plaintes. Elle luttait cependant, et cela se passait tout contre Limézy, qui sentait, comme dans un cauchemar, tous les efforts de l'attaque et de la résistance.

      Et subitement cela prit fin. Une troisième voix, qui venait du couloir, celle de l'homme en faction évidemment, ordonna, sur un ton étouffé :

      – Halte !... mais lâchez-la donc ! Vous ne l'avez toujours pas tuée, hein ?

      – Ma foi, j'ai bien peur... En tout cas on pourrait la fouiller.

      – Halte ! et silence, nom de D...

      Les deux agresseurs sortirent. On se querella et on discuta dans le couloir, et Raoul, qui commençait à se ranimer et à bouger, surprit ces mots : « Oui... plus loin..., le compartiment du bout... Et, vivement !... le contrôleur pourrait venir... »

      Un des trois bandits se pencha sur lui :

      – Toi, si tu remues, tu es mort. Tiens-toi tranquille.

      Le trio s'éloigna vers l'extrémité opposée, où Raoul avait remarqué la présence de deux voyageurs. Déjà il essayait de desserrer ses liens, et, par des mouvements de mâchoire, de déplacer son bâillon.

      Près de lui, l'Anglaise gémissait, de plus en plus faiblement, ce qui le désolait. De toutes ses forces, il cherchait à se libérer, avec la crainte qu'il ne fût trop tard pour sauver la malheureuse. Mais ses liens étaient solides et durement noués.

      Cependant, l'étoffe qui l'aveuglait, mal attachée, tomba soudain. Il aperçut la jeune fille à genoux, les coudes sur la banquette, et le regardant avec des yeux qui n'y voyaient pas.

      Au loin, des détonations claquèrent. Les trois bandits masqués et les deux voyageurs devaient se battre dans le compartiment du bout. Presque aussitôt, un des bandits passa au galop, une petite valise à la main et les gestes désordonnés.

      Depuis une ou deux minutes, le train avait ralenti. Il était probable que des travaux de réparation effectués sur la voie, retardaient sa marche, et de là provenait le moment choisi pour l'agression.

      Raoul était désespéré. Tout en se raidissant contre ses cordes impitoyables, il réussit à dire à la jeune fille, malgré son bâillon :

      – Tenez bon, je vous en prie... Je vais vous soigner... Mais qu'y a-t-il ? Qu'éprouvez-vous ?

      Les bandits avaient dû serrer outre mesure la gorge de la jeune fille, et lui briser le cou, car sa face, tachetée de plaques noires et convulsée, présentait tous les symptômes de l'asphyxie. Raoul eut la notion immédiate qu'elle était près de mourir. Elle haletait et tremblait des pieds à la tête.

      Son buste se ploya vers le jeune homme. Il perçut le souffle rauque de sa respiration, et, parmi des râles d'épuisement, quelques mots qu'elle bégayait en anglais :

      – Monsieur... monsieur... écoutez-moi... je suis perdue.

      – Mais non, dit-il, bouleversé. Essayez de vous relever... d'atteindre la sonnette d'alarme.

      Elle n'avait pas de force. Et aucune chance ne restait pour que Raoul parvînt à se dégager, malgré l'énergie surhumaine de ses efforts. Habitué comme il l'était à faire triompher sa volonté, il souffrait horriblement d'être ainsi le spectateur impuissant de cette mort affreuse. Les événements échappaient à sa domination et tourbillonnaient autour de lui dans un vertige de tempête.

      Un deuxième individu masqué repassa, chargé d'un sac de voyage, et tenant un revolver. Il en venait un troisième par derrière. Là-bas, sans doute, les deux voyageurs avaient succombé et, comme on avançait de plus en plus lentement, au milieu des travaux, les meurtriers allaient s'enfuir tranquillement.

      Or, à la grande surprise de Limézy, ils s'arrêtèrent net, en face même du compartiment, comme si un obstacle redoutable se dressait tout à coup devant eux. Raoul supposa que quelqu'un surgissait à l'entrée de la passerelle à soufflet... peut-être le contrôleur, au cours d'une ronde.

      Tout de suite, en effet, il y eut des éclats de voix, puis, brusquement, la lutte. Le premier des individus ne put même pas se servir de son arme, qui lui échappa des mains. Un employé, vêtu d'un uniforme, l'avait assailli, et ils roulèrent tous deux sur le tapis, tandis que le complice, un petit qui semblait tout mince dans sa blouse grise tachée de sang, et dont toute la tête se dissimulait sous une casquette trop large, à laquelle était attaché un masque de lustrine noire, essayait de dégager son camarade.

      – Hardi, le contrôleur ! cria Raoul exaspéré... voilà du secours !

      Mais le contrôleur faiblissait, une de ses mains immobilisée par le plus petit des complices. L'autre homme reprit le dessus et martela la figure de l'employé d'une grêle de coups de poing.

      Alors le plus petit se releva, et, comme il se relevait, son masque fut accroché et tomba, entraînant la casquette trop large. D'un geste vif, il se recouvrit de l'un et de l'autre. Mais Raoul avait eu le temps d'apercevoir les cheveux blonds et l'adorable visage, effaré et livide, de l'inconnue aux yeux verts, rencontrée, l'après-midi, dans la pâtisserie du boulevard Haussmann.

      La tragédie prenait fin. Les deux complices se sauvèrent. Raoul, frappé de stupeur, assista sans un mot au long et pénible manège du contrôleur qui réussit à monter sur la banquette et à tirer le signal d'alarme.

      L'Anglaise agonisait. Dans un dernier soupir, elle balbutia encore des mots incohérents :

      – Pour l'amour de Dieu... écoutez-moi... il faut prendre... il faut prendre...

      – Quoi ? je vous promets...

      – Pour l'amour de Dieu... prenez ma sacoche... enlevez les papiers... Que mon père ne sache rien...

      Elle renversa la tête et mourut... Le train stoppa.




Site et boutique déposés auprès de Copyrightfrance.com - Toute reproduction interdite
© 2000-2017  LB
Tous droits réservés - Reproduction intégrale ou partielle interdite

Taille des
caractères

Interlignes

Cambria


Mot de passe oublié
Créer un compte LIVRES, TEXTES
& DOCUMENTS