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La Demoiselle aux yeux verts

Maurice Leblanc
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III – LE BAISER DANS L'OMBRE

La gare de Beaucourt est située en pleine campagne, loin de toute habitation. Une route perpendiculaire au chemin de fer la relie au village de Beaucourt, puis à Romillaud, où se trouve la gendarmerie, puis à Auxerre d'où l'on attendait les magistrats. Elle est coupée à angle droit par la route nationale, laquelle longe la ligne à une distance de cinq cents mètres.

      On avait réuni sur le quai toutes les lumières disponibles, lampes, bougies, lanternes, fanaux, ce qui obligea Raoul à n'avancer qu'avec des précautions infinies. Le chef de gare, un employé et un ouvrier conversaient avec le gendarme de faction dont la haute taille se dressait devant la porte ouverte à deux battants d'une pièce encombrée de colis, qui était réservée au service des messageries.

      Dans la demi-obscurité de cette pièce s'étageaient des piles de paniers et de caissettes, et s'éparpillaient des colis de toute espèce. En approchant, Raoul crut voir, assise sur un amas d'objets, une silhouette courbée qui ne bougeait pas.

      « C'est elle tout probablement, se dit-il, c'est la demoiselle aux yeux verts. Un tour de clef dans le fond, et la prison est toute faite, puisque les geôliers se tiennent à la seule issue possible. »

      La situation lui parut favorable, mais à condition qu'il ne se heurtât pas à des obstacles susceptibles de le gêner, Marescal et le brigadier pouvant survenir plus tôt qu'il ne le supposait. Il fit donc un détour en courant et aboutit à la façade postérieure de la gare sans avoir rencontré âme qui vive. Il était plus de minuit. Aucun train ne s'arrêtait plus et, sauf le petit groupe qui bavardait sur le quai, il n'y avait personne.

      Il entra dans la salle d'enregistrement. Une porte à gauche, un vestibule avec un escalier, et, à droite de ce vestibule, une autre porte. D'après la disposition des lieux ce devait être là.

      Pour un homme comme Raoul, une serrure ne constitue pas un obstacle valable. Il avait toujours sur lui quatre ou cinq menus instruments avec lesquels il se chargeait d'ouvrir les portes les plus récalcitrantes. A la première tentative, celle-ci obéit. Ayant entrebâillé légèrement, il vit qu'aucun rayon lumineux ne la frappait. Il poussa donc, tout en se baissant, et entra. Les gens du dehors n'avaient pu ni le voir ni l'entendre, et pas davantage la captive dont les sanglots sourds rythmaient le silence de la pièce.

      L'ouvrier racontait la poursuite à travers les bois. C'est lui qui, dans un taillis, sous le jet d'un fanal, avait levé « le gibier ». L'autre malandrin, comme il disait, était mince et de haute taille et détalait comme un lièvre. Mais il devait revenir sur ses pas et entraîner le petit. D'ailleurs, il faisait si noir que la chasse n'était pas commode.

      – Tout de suite le gosse qu'est là, conta l'ouvrier, s'est mis à geindre. Il a une drôle de voix de fille, avec des larmes : « Où est le juge ?... je lui dirai tout... Qu'on me mène devant le juge ! »

      L'auditoire ricanait. Raoul en profita pour glisser la tête entre deux piles de caissettes à claire-voie. Il se trouvait ainsi derrière l'amoncellement de colis postaux où la captive était prostrée. Cette fois, elle avait dû percevoir quelque bruit, car les sanglots cessèrent.

      Il chuchota :

      – N'ayez pas peur.

      Comme elle se taisait, il reprit :

      – N'ayez pas peur... je suis un ami.

      – Guillaume ? demanda-t-elle, très bas.

      Raoul comprit qu'il s'agissait de l'autre fugitif et répondit :

      – Non, c'est quelqu'un qui vous sauvera des gendarmes.

      Elle ne souffla pas mot. Elle devait redouter une embûche. Mais il insista :

      – Vous êtes entre les mains de la justice. Si vous ne me suivez pas, c'est la prison, la cour d'assises...

      – Non, fit-elle, M. le juge me laissera libre.

      – Il ne vous laissera pas libre. Deux hommes sont morts... Votre blouse est couverte de sang... Venez... Une seconde d'hésitation peut vous perdre... Venez...

      Après un silence, elle murmura :

      – J'ai les mains attachées.

      Toujours accroupi, il coupa les liens avec son couteau et demanda :

      – Est-ce qu'ils peuvent vous voir actuellement ?

      – Le gendarme seulement, quand il se retourne, et mal, car je suis dans l'ombre... Pour les autres, ils sont trop à gauche...

      – Tout va bien... Ah ! un instant. Ecoutez...

      Sur le quai des pas approchaient, et il reconnut la voix de Marescal. Alors il commanda :

      – Pas un geste... Les voilà qui arrivent, plus tôt que je ne croyais... Entendez-vous ?...

      – Oh ! j'ai peur, bégaya la jeune fille... Il me semble que cette voix... Mon Dieu, serait-ce possible ?

      – Oui, dit-il, c'est la voix de Marescal, votre ennemi... Mais il ne faut pas avoir peur... Tantôt, rappelez-vous, sur le boulevard, quelqu'un s'est interposé entre vous et lui. C'était moi. Je vous supplie de ne pas avoir peur.

      – Mais il va venir...

      – Ce n'est pas sûr...

      – Mais s'il vient ?...

      – Faites semblant de dormir, d'être évanouie... Enfermez votre tête entre vos bras croisés... Et ne bougez pas...

      – S'il essaye de me voir ? S'il me reconnaît ?

      – Ne lui répondez pas... Quoi qu'il advienne, pas un seul mot... Marescal n'agira pas tout de suite... il réfléchira... Et alors...

      Raoul n'était pas tranquille. Il supposait bien que Marescal devait être anxieux de savoir s'il ne se trompait pas et si le bandit était réellement une femme. Il allait donc procéder à un interrogatoire immédiat, et, en tout cas, jugeant la précaution insuffisante, inspecter lui-même la prison.

      De fait, le commissaire s'écria aussitôt, d'un ton joyeux :

      – Eh bien, monsieur le chef de gare, voilà du nouveau ! un prisonnier chez vous ! Et un prisonnier de marque ! La gare de Beaucourt va devenir célèbre... Brigadier, l'endroit me paraît fort bien choisi, et je suis persuadé qu'on ne pouvait pas faire mieux. Par excès de prudence, je vais m'assurer...

      Ainsi, du premier coup, il marchait droit au but, comme Raoul l'avait prévu. L'effroyable partie allait se jouer entre cet homme et la jeune fille. Quelques gestes, quelques paroles, et la demoiselle aux yeux verts serait irrémédiablement perdue.

      Raoul fut près de battre en retraite. Mais c'était renoncer à tout espoir et jeter à ses trousses toute une horde d'adversaires qui ne lui permettraient plus de recommencer l'entreprise. Il s'en remit donc au hasard.

      Marescal pénétra dans la pièce, tout en continuant de parler aux gens du dehors, et de façon à leur cacher la forme immobile qu'il voulait être seul à contempler. Raoul demeurait à l'écart, suffisamment protégé par les caisses pour que Marescal ne le vît pas encore.

      Le commissaire s'arrêta et dit tout haut :

      – On semble dormir... Eh ! camarade, il n'y aurait pas moyen de faire un bout de causette ?

      Il tira de sa poche une lampe électrique dont il pressa le bouton et dirigea le faisceau lumineux. Ne voyant qu'une casquette et deux bras serrés, il écarta les bras et souleva la casquette.

      – Ça y est, dit-il tout bas... Une femme... Une femme blonde !... Allons, la petite, montrez-moi votre jolie frimousse.

      Il saisit la tête de force et la tourna. Ce qu'il vit était tellement extraordinaire qu'il n'accepta pas l'invraisemblable vérité.

      – Non, non, murmura-t-il, ce n'est pas admissible.

      Il observa la porte d'entrée, ne voulant pas qu'aucun des autres le rejoignît. Puis, fiévreusement, il arracha la casquette. Le visage apparut, éclairé en plein, sans réserve.

      – Elle ! Elle ! murmura-t-il. Mais je suis fou... Voyons, ce n'est pas croyable... Elle, ici ! Elle, une meurtrière ! Elle !... Elle !

      Il se pencha davantage. La captive ne bronchait pas. Sa pâle figure n'avait pas un tressaillement, et Marescal lui jetait, d'une voix haletante :

      – C'est vous ! Par quel prodige ? Ainsi, vous avez tué... et les gendarmes vous ont ramassée ! Et vous êtes là, vous ! Est-ce possible ?

      On eût dit vraiment qu'elle dormait. Marescal se tut. Est-ce qu'elle dormait en réalité ? Il lui dit :

      – C'est cela, ne remuez pas... Je vais éloigner les autres et revenir... Dans une heure, je serai là... et on parlera... Ah ! il va falloir filer doux, ma petite.

      Que voulait-il dire ? Allait-il lui proposer quelque abominable marché ? Au fond (Raoul le devina), il ne devait pas avoir de dessein bien fixe. L'événement le prenait au dépourvu et il se demandait quel bénéfice il en pourrait tirer.

      Il remit la casquette sur la tête blonde et refoula toutes les boucles, puis, entrouvrant la blouse, fouilla les poches du veston. Il n'y trouva rien. Alors il se redressa et son émoi était si grand qu'il ne pensa plus à l'inspection de la pièce et de la porte.

      – Drôle de gosse, dit-il, en revenant vers le groupe. Ça n'a sûrement pas vingt ans... Un galopin que son complice aura dévoyé...

      Il continua de parler, mais d'une manière distraite, où l'on sentait le désarroi de sa pensée et le besoin de réfléchir.

      – Je crois, dit-il, que ma petite enquête préliminaire ne manquera pas d'intéresser ces messieurs du Parquet. En les attendant, je monterai la garde ici avec vous, brigadier... Ou même seul... car je n'ai besoin de personne, si vous voulez un peu de repos...

      Raoul se hâta. Il saisit parmi les colis trois sacs ficelés dont la toile semblait à peu près de la même nuance que la blouse sous laquelle la captive cachait son déguisement de jeune garçon. Il éleva l'un de ces sacs et murmura :

      – Rapprochez vos jambes de mon côté... afin que je puisse passer ça par devant, à leur place. Mais en bougeant à peine, n'est-ce pas ?... Ensuite vous reculerez votre buste vers moi... et puis votre tête.

      Il prit la main, qui était glacée, et il répéta les instructions, car la jeune fille demeurait inerte.

      – Je vous en conjure, obéissez. Marescal est capable de tout... Vous l'avez humilié... Il se vengera d'une façon ou d'une autre, puisqu'il dispose de vous... Rapprochez vos jambes de mon côté...

      Elle agit par petits gestes pour ainsi dire immobiles, qui la déplaçaient insensiblement, et qu'elle mit au moins trois ou quatre minutes à exécuter. Quand la manœuvre fut finie, il y avait devant elle, et un peu plus haut qu'elle, une forme grise recroquevillée, ayant les mêmes contours, et qui donnait suffisamment l'illusion de sa présence pour que le gendarme et Marescal, en jetant un coup d'œil, pussent la croire toujours là.

      – Allons-y, dit-il... Profitez d'un instant où ils sont tournés et où l'on parle un peu fort, et laissez-vous glisser...

      Il la reçut dans ses bras, la maintenant courbée, et la tira par l'entrebâillement. Dans le vestibule elle put se relever. Il referma la serrure et ils traversèrent la salle des bagages. Mais, à peine sur le terre-plein qui précédait la gare, elle eut une défaillance et tomba presque à genoux.

      – Jamais je ne pourrai..., gémissait-elle. Jamais...

      Sans le moindre effort il la chargea sur son épaule et se mit à courir vers des masses d'arbres qui marquaient la route de Romillaud et d'Auxerre. Il éprouvait une satisfaction profonde à l'idée qu'il tenait sa proie, que la meurtrière de miss Bakefield ne pouvait plus lui échapper, et que son action se substituait à celle de la ociété. Que ferait-il ? Peu importait. A ce moment il était convaincu – ou du moins il se le disait – qu'un grand besoin de justice le guidait et que le châtiment prendrait la forme que lui dicteraient les circonstances.

      Deux cents pas plus loin il s'arrêta, non qu'il fût essoufflé, mais il écoutait et il interrogeait le grand silence, qu'agitaient à peine des froissements de feuilles et le passage furtif des petites bêtes nocturnes.

      – Qu'y a-t-il ? demanda la jeune fille avec angoisse.

      – Rien... Rien d'inquiétant... Au contraire... Le trot d'un cheval... très loin... C'est ce que je voulais... et je suis bien content... c'est le salut pour vous...

      Il la descendit de son épaule et l'allongea sur ses deux bras comme une enfant. Il fit ainsi, à vive allure, trois ou quatre cents mètres, ce qui les mena au carrefour de la route nationale dont la blancheur apparaissait sous la frondaison noire des arbres. L'herbe était si humide qu'il lui dit, en s'asseyant au revers du talus :

      – Restez étendue sur mes genoux, et comprenez-moi bien. Cette voiture qu'on entend, c'est celle du médecin que l'on a fait venir. Je me débarrasserai du bonhomme, en l'attachant bien gentiment à un arbre. Nous monterons dans la voiture et nous voyagerons toute la nuit jusqu'à une station quelconque d'une autre ligne.

      Elle ne répondit pas. Il douta qu'elle entendît. Sa main était devenue brûlante. Elle balbutia dans une sorte de délire :

      – Je n'ai pas tué... je n'ai pas tué...

      – Taisez-vous, dit Raoul avec brusquerie. Nous parlerons plus tard.

      Ils se turent l'un et l'autre. L'immense paix de la campagne endormie étendait autour d'eux des espaces de silence et de sécurité. Seul le trot du cheval s'élevait de temps à autre dans les ténèbres. On vit deux ou trois fois, à une distance incertaine, les lanternes de la voiture qui luisaient comme des yeux écarquillés. Aucune clameur, aucune menace du côté de la gare.

      Raoul songeait à l'étrange situation, et, au-delà de l'énigmatique meurtrière dont le cœur battait si fortement qu'il en sentait le rythme éperdu, il évoquait la Parisienne, entrevue huit à neuf heures plus tôt, heureuse et sans souci apparent. Les deux images, si différentes l'une de l'autre pourtant, se confondaient en lui. Le souvenir de la vision resplendissante atténuait sa haine contre celle qui avait tué l'Anglaise. Mais avait-il de la haine ? Il s'accrochait à ce mot et pensait durement :

      « Je la hais... Quoi qu'elle en dise, elle a tué... L'Anglaise est morte par sa faute et par celle de ses complices... Je la hais... Miss Bakefield sera vengée. »

      Cependant il ne disait rien de tout cela, et, au contraire, il se rendait compte que de douces paroles sortaient de sa bouche.

      – Le malheur s'abat sur les êtres quand ils n'y songent pas, n'est-ce pas ? On est heureux... on vit... et puis le crime passe... Mais tout s'arrange... Vous vous confierez à moi... et les choses s'aplaniront...

      Il avait l'impression qu'un grand calme la pénétrait peu à peu. Elle n'était plus prise de ces mouvements fiévreux qui la secouaient des pieds à la tête. Le mal s'apaisait, les cauchemars, les angoisses, les épouvantes, tout le monde hideux de la nuit et de la mort.

      Raoul goûtait violemment la manifestation de son influence et de son pouvoir, en quelque sorte magnétiques, sur certains êtres que les circonstances avaient désorbités, et auxquels il rendait l'équilibre et faisait oublier un instant l'affreuse réalité.

      Lui aussi, d'ailleurs, il se détournait du drame. L'Anglaise morte s'évanouissait dans sa mémoire, et ce n'était pas la femme en blouse tachée de sang qu'il tenait contre lui, mais la femme de Paris élégante et radieuse. Il avait beau se dire : « Je la punirai. Elle souffrira », comment n'eût-il pas senti la fraîche haleine qui s'exhalait des lèvres proches ?

      Les yeux des lanternes s'agrandissaient. Le médecin arriverait dans huit ou dix minutes.

      « Et alors, se dit Raoul, il faudra que je me sépare d'elle et que j'agisse... et ce sera fini... Je ne pourrai plus retrouver entre elle et moi un instant comme celui-ci... un instant qui aura cette intimité... »

      Il se penchait davantage. Il devinait qu'elle gardait les paupières closes et qu'elle s'abandonnait à sa protection. Tout était bien ainsi, devait-elle penser. Le danger s'éloignait.

      Brusquement il s'inclina et lui baisa les lèvres.

      Elle essaya faiblement de se débattre, soupira et ne dit rien. Il eut l'impression qu'elle acceptait la caresse, et que, malgré le recul de sa tête, elle cédait à la douceur de ce baiser. Cela dura quelques secondes. Puis un sursaut de révolte la secoua. Elle raidit les bras et se dégagea, avec une énergie soudaine, tout en gémissant :

      – Ah ! c'est abominable ! Ah quelle honte ! Laissez-moi ! Laissez-moi !... Ce que vous faites est misérable.

      Il essaya de ricaner et, furieux contre elle, il aurait voulu l'injurier. Mais il ne trouvait pas de mots, et, tandis qu'elle le repoussait et s'enfuyait dans la nuit, il répétait à voix basse :

      – Qu'est-ce que cela signifie ! En voilà de la pudeur ! Et après ? Quoi ! on croirait que j'ai commis un sacrilège...

      Il se remit sur pied, escalada le talus et la chercha. Où ? Des taillis épais protégeaient sa fuite. Il n'y avait aucun espoir de la rattraper.

      Il pestait, jurait, ne trouvait plus en lui, maintenant, que de la haine et la rancune d'un homme bafoué, et il ruminait en lui-même l'affreux dessein de retourner à la gare et de donner l'alerte, lorsqu'il entendit des cris à quelque distance. Cela provenait de la route, et d'un endroit de cette route que dissimulait probablement une côte, et où il supposait que devait être la voiture. Il y courut. Il vit, en effet, les deux lanternes, mais elles lui semblèrent virer sur place et changer de direction. La voiture s'éloignait, et ce n'était plus au trot paisible d'un cheval, mais au galop d'une bête que surexcitaient des coups de fouet. Deux minutes plus tard, Raoul, dirigé par les cris, devinait dans l'obscurité la silhouette d'un homme qui gesticulait au milieu de fourrés et de ronces.

      – Vous êtes bien le médecin de Romillaud ? dit-il. On m'envoyait de la gare à votre rencontre... Vous avez été attaqué, sans doute ?

      – Oui !... Un passant qui me demandait son chemin. J'ai arrêté et il m'a pris à la gorge, attaché, et jeté parmi les ronces.

      – Et il a fui avec votre voiture ?

      – Oui.

      – Seul ?

      – Non, avec quelqu'un qui l'a rejoint... C'est là-dessus que j'ai crié.

      – Un homme ? Une femme ?

      – Je n'ai pas vu. Ils se sont à peine parlés et tout bas. Aussitôt après leur départ, j'ai appelé.

      Raoul réussit à l'attirer et lui dit :

      – Il ne vous avait donc pas bâillonné ?

      – Oui, mais mal.

      – A l'aide de quoi ?

      – De mon foulard.

      – Il y a une façon de bâillonner, et peu de gens la connaissent, dit Raoul, qui saisit le foulard, renversa le docteur et se mit en devoir de lui montrer comment on opère.

      La leçon fut suivie d'une autre opération, celle d'un ligotage savant exécuté avec la couverture du cheval et le licol que Guillaume avait utilisés (car on ne pouvait douter que l'agresseur ne fût Guillaume et que la jeune fille ne l'eût rejoint).

      – Je ne vous fais pas de mal, n'est-ce pas, docteur ? J'en serais désolé. Et puis vous n'avez pas à craindre les épines et les orties, ajouta Raoul en conduisant son prisonnier. Tenez, voici un emplacement où vous ne passerez pas une trop mauvaise nuit. La mousse a dû être brûlée par le soleil, car elle est sèche... Non, pas de remerciements, docteur. Croyez bien que si j'avais pu me dispenser...

      L'intention de Limézy à ce moment était de prendre le pas gymnastique et d'atteindre, coûte que coûte, les deux fugitifs. Il enrageait d'avoir été ainsi roulé. Fallait-il être stupide ! Comment ! Il la tenait dans ses griffes, et au lieu de la serrer à la gorge il s'amusait à l'embrasser ! Est-ce qu'on garde des idées nettes dans de telles conditions ?

      Mais, cette nuit-là, les intentions de Limézy aboutissaient toujours à des actes contraires. Dès qu'il eut quitté le docteur, et, bien qu'il ne démordît pas de son projet, il s'en revint vers la station avec un nouveau plan, qui consistait à enfourcher le cheval d'un gendarme et à déterminer ainsi le succès de l'entreprise.

      Il avait observé que les trois chevaux de la maréchaussée se trouvaient sous un hangar devant lequel veillait un homme d'équipe. Il y parvint. L'homme d'équipe dormait à la lueur d'un falot. Raoul tira son couteau pour couper l'une des attaches, mais, au lieu de cela, il se mit à couper, doucement, avec toutes les précautions imaginables, les sangles desserrées des trois chevaux, et les courroies des brides.

      Ainsi la poursuite de la demoiselle aux yeux verts, quand on s'apercevrait de sa disparition, devenait impossible.

      « Je ne sais pas trop ce que je fais, se dit Raoul en regagnant son compartiment. J'ai cette gredine en horreur. Rien ne me serait plus agréable que de la livrer à la justice et de tenir mon serment de vengeance. Or, tous mes efforts ne tendent qu'à la sauver. Pourquoi ? »

      La réponse à cette question, il la connaissait bien. S'il s'était intéressé à la jeune fille parce qu'elle avait des yeux couleur de jade, comment ne l'eût-il pas protégée maintenant qu'il l'avait sentie si près de lui, toute défaillante et ses lèvres sur les siennes ? Est-ce qu'on livre une femme dont on a baisé la bouche ? Meurtrière, soit. Mais elle avait frémi sous la caresse et il comprenait que rien au monde ne pourrait faire désormais qu'il ne la défendît pas envers et contre tous. Pour lui l'ardent baiser de cette nuit dominait tout le drame et toutes les résolutions auxquelles son instinct, plutôt que sa raison, lui ordonnait de se rallier.


      C'est pourquoi il devait reprendre contact avec Marescal afin de connaître le résultat de ses recherches, et le revoir également à propos de la jeune Anglaise et de cette sacoche que Constance Bakefield lui avait recommandée.

      Deux heures plus tard, Marescal se laissait tomber, harassé de fatigue, en face de la banquette où, dans le wagon détaché, Raoul attendait paisiblement. Réveillé en sursaut, celui-ci fit la lumière, et, voyant le visage décomposé du commissaire, sa raie bouleversée, et sa moustache tombante, s'écria :

      – Qu'y a-t-il donc, monsieur le commissaire ? Vous êtes méconnaissable !

      Marescal balbutia :

      – Vous ne savez donc pas ? Vous n'avez pas entendu ?

      – Rien du tout. Je n'ai rien entendu depuis que vous avez refermé cette porte sur moi.

      – Evadé !

      – Qui ?

      – L'assassin !

      – On l'avait donc pris ?

      – Oui.

      – Lequel des deux ?

      – La femme.

      – C'était donc bien une femme ?

      – Oui.

      – Et on n'a pas su la garder ?

      – Si. Seulement...

      – Seulement, quoi ?

      – C'était un paquet de linge.

      En renonçant à poursuivre les fugitifs, Raoul avait certainement obéi, entre autres motifs, à un besoin immédiat de revanche. Bafoué, il voulait bafouer à son tour, et se moquer d'un autre comme on s'était moqué de lui. Marescal était là, victime désignée, Marescal auquel il espérait bien d'ailleurs arracher d'autres confidences, et dont l'effondrement lui procura aussitôt une émotion délicate.

      – C'est une catastrophe, dit-il.

      – Une catastrophe, affirma le commissaire.

      – Et vous n'avez aucune donnée ?

      – Pas la moindre.

      – Aucune trace nouvelle du complice ?

      – Quel complice ?

      – Celui qui a combiné l'évasion ?

      – Mais il n'y est pour rien ! Nous connaissons les empreintes de ses chaussures, relevées un peu partout, dans les bois principalement. Or, au sortir de la gare, dans une flaque de boue, côte à côte avec la marque du soulier sans talon, on a recueilli des empreintes toutes différentes... un pied plus petit... des semelles plus pointues.

      Raoul ramena le plus possible sous la banquette ses bottines boueuses et questionna, très intéressé :

      – Alors il y aurait quelqu'un... en dehors ?

      – Indubitablement. Et, selon moi, ce quelqu'un aura fui avec la meurtrière en utilisant la voiture du médecin.

      – Du médecin ?

      – Sans quoi on l'aurait vu, lui, ce médecin ! Et, si on ne l'a pas vu, c'est qu'il aura été jeté à bas de sa voiture et enfoui dans quelque trou.

      – Une voiture, ça se rattrape.

      – Comment ?

      – Les chevaux des gendarmes...

      – J'ai couru vers le hangar où on les avait abrités et j'ai sauté sur l'un d'eux. Mais la selle a tourné aussitôt, et j'ai roulé par terre.

      – Que dites-vous là ?

      – L'homme qui surveillait les chevaux s'était assoupi, et pendant ce temps on avait enlevé les brides et les sangles des selles. Dans ces conditions, impossible de se mettre en chasse.

      Raoul ne put s'empêcher de rire.

      – Fichtre ! voilà un adversaire digne de vous.

      – Un maître, monsieur. J'ai eu l'occasion de suivre en détail une affaire où Arsène Lupin était en lutte contre Ganimard. Le coup de cette nuit a été monté avec la même maîtrise.

      Raoul fut impitoyable.

      – C'est une vraie catastrophe. Car, enfin, vous comptiez beaucoup sur cette arrestation pour votre avenir ?...

      – Beaucoup, dit Marescal, que sa défaite disposait de plus en plus aux confidences. J'ai des ennemis puissants au ministère, et la capture, pour ainsi dire instantanée, de cette femme m'aurait servi au plus haut point. Pensez donc !... Le retentissement de l'affaire !... Le scandale de cette criminelle, déguisée, jeune, jolie... Du jour au lendemain, j'étais en pleine lumière. Et puis...

      Marescal eut une légère hésitation. Mais il est des heures où nulle raison ne vous interdirait de parler et de montrer le fond même de votre âme, au risque d'en avoir le regret. Il se découvrit donc.

      – Et puis, cela doublait, triplait l'importance de la victoire que je remportais sur un terrain opposé !...

      – Une seconde victoire ? dit Raoul avec admiration.

      – Oui, et définitive, celle-là.

      – Définitive ?

      – Certes, personne ne peut plus me l'arracher, puisqu'il s'agit d'une morte.

      – De la jeune Anglaise, peut-être ?

      – De la jeune Anglaise.

      Sans se départir de son air un peu niais, et comme s'il cédait surtout au désir d'admirer les prouesses de son compagnon, Raoul demanda :

      – Vous pouvez m'expliquer ?...

      – Pourquoi pas ? Vous serez renseigné deux heures avant les magistrats, voilà tout.

      Ivre de fatigue, le cerveau confus, Marescal eut l'imprudence, contrairement à ses habitudes, de bavarder comme un novice. Se penchant vers Raoul, il lui dit :

      – Savez-vous qui était cette Anglaise ?

      – Vous la connaissiez donc, monsieur le commissaire ?

      – Si je la connaissais ! Nous étions bons amis, même. Depuis six mois, je vivais dans son ombre, je la guettais, je cherchais contre elle des preuves que je ne pouvais réunir !...

      – Contre elle ?

      – Eh ! parbleu, contre elle ! contre lady Bakefield, d'un côté fille de lord Bakefield, pair d'Angleterre et multimillionnaire, mais, de l'autre, voleuse internationale, rat d'hôtel et chef de bande, tout cela pour son plaisir, par dilettantisme. Et, elle aussi, la mâtine, m'avait démasqué, et, quand je lui parlais, je la sentais narquoise et sûre d'elle-même. Voleuse, oui, et j'en avais prévenu mes chefs.
      Mais comment la prendre ? Or, depuis hier, je la tenais. J'étais averti par quelqu'un de son hôtel, à notre service, que miss Bakefield avait reçu de Nice, hier, le plan d'une villa à cambrioler, la villa B... comme on la désignait au cours d'une missive annexe, qu'elle avait rangé ces papiers dans une petite sacoche de cuir, avec une liasse de documents assez louches, et qu'elle filait pour le Midi. D'où mon départ. « Là-bas, pensais-je, ou bien je la prends en flagrant délit, ou bien je mets la main sur ses papiers. » Je n'eus même pas besoin d'attendre si longtemps. Les bandits me l'ont livrée.

      – Et la sacoche ?

      – Elle la portait sous son vêtement, attachée par une courroie. Et la voici maintenant, dit Marescal, en frappant son paletot à hauteur de la taille. J'ai eu juste le temps d'y jeter un coup d'œil, qui m'a permis d'entrevoir des pièces irrécusables, comme le plan de la villa B..., où, de son écriture, elle a ajouté au crayon bleu cette date : 28 avril. Le 28 avril c'est après-demain mercredi.

      Raoul n'était pas sans éprouver quelque déception. Sa jolie compagne d'un soir, une voleuse ! Et sa déception était d'autant plus grande qu'il ne pouvait protester contre une accusation que justifiaient de si nombreux détails et qui expliquait par exemple la clairvoyance de l'Anglaise à son égard. Associée à une bande de voleurs internationaux, elle possédait sur les uns et sur les autres des indications qui lui avaient permis d'entrevoir, derrière Raoul de Limézy, la silhouette d'Arsène Lupin.

      Et ne devait-on pas croire que, à l'instant de sa mort, les paroles qu'elle s'efforçait vainement d'émettre étaient des paroles d'aveu et des supplications de coupable qui s'adressaient justement à Lupin : « Défendez ma mémoire... Que mon père ne sache rien !... Que mes papiers soient détruits !... »

      – Alors, monsieur le commissaire, c'est le déshonneur pour la noble famille des Bakefield ?

      – Que voulez-vous !... fit Marescal.

      Raoul reprit :

      – Cette idée ne vous est pas pénible ? Et, de même, cette idée de livrer à la justice une jeune femme comme celle qui vient de nous échapper ? Car elle est toute jeune, n'est-ce pas ?

      – Toute jeune et très jolie.

      – Et malgré cela ?

      – Monsieur, malgré cela et malgré toutes les considérations possibles, rien ne m'empêchera jamais de faire mon devoir.

      Il prononça ces mots comme un homme qui recherche évidemment la récompense de son mérite, mais dont la conscience professionnelle domine toutes les pensées.

      – Bien dit, monsieur le commissaire, approuva Raoul, tout en estimant que Marescal semblait confondre son devoir avec beaucoup d'autres choses où il entrait surtout de la rancune et de l'ambition.

      Marescal consulta sa montre, puis, voyant qu'il avait tout loisir pour se reposer avant la venue du Parquet, il se renversa à demi, et griffonna quelques notes sur un petit calepin, qui ne tarda pas du reste à tomber sur ses genoux. M. le commissaire cédait au sommeil.

      En face de lui, Raoul le contempla durant plusieurs minutes. Depuis leur rencontre dans le train, sa mémoire lui présentait peu à peu des souvenirs plus précis sur Marescal. Il évoquait une figure de policier assez intrigant, ou plutôt d'amateur riche, qui faisait de la police par goût et par plaisir, mais aussi pour servir ses intérêts et ses passions. Un homme à bonnes fortunes, cela, Raoul s'en souvenait bien, un coureur de femmes, pas toujours scrupuleux, et que les femmes aidaient, à l'occasion, dans sa carrière un peu trop rapide. Ne disait-on pas qu'il avait ses entrées au domicile même de son ministre, et que l'épouse de celui-ci n'était pas étrangère à certaines faveurs imméritées ?...

      Raoul prit le calepin et inscrivit, tout en surveillant le policier :
      « Observations relatives à Rodolphe Marescal.
      Agent remarquable. De l'initiative et de la lucidité. Mais trop bavard. Se confie au premier venu, sans lui demander son nom, ni vérifier l'état de ses bottines, ni même le regarder et prendre bonne note de sa physionomie.
      Assez mal élevé. S'il rencontre, au sortir d'une pâtisserie du boulevard Haussmann, une jeune fille qu'il connaît, l'accoste et lui parle malgré elle. S'il la retrouve quelques heures plus tard, déguisée, pleine de sang, et gardée par des gendarmes, ne s'assure pas si la serrure est en bon état et si le quidam qu'il a laissé dans un compartiment n'est pas accroupi derrière les colis postaux.
      Ne doit donc pas s'étonner si le quidam, profitant de fautes si grossières, décide de conserver un précieux anonymat, de récuser son rôle de témoin et de vil dénonciateur, de prendre en main cette étrange affaire et de défendre énergiquement, à l'aide des documents de la sacoche, la mémoire de la pauvre Constance et l'honneur des Bakefield, et de consacrer toute son énergie à châtier l'inconnue aux yeux verts, sans qu'il soit permis à personne de toucher à un seul de ses cheveux blonds ou de lui demander compte du sang qui souille ses adorables mains. »

      Comme signature, Raoul, évoquant sa rencontre avec Marescal devant la pâtisserie, dessina une tête d'homme avec des lunettes et une cigarette aux lèvres et inscrivit : « T'as du feu, Rodolphe ? »

      Le commissaire ronflait. Raoul lui remit son calepin sur les genoux, puis tira de sa poche un petit flacon qu'il déboucha et fit respirer à Marescal. Une violente odeur de chloroforme se dégagea. La tête de Marescal s'inclina davantage.

      Alors, tout doucement, Raoul ouvrit le pardessus, dégrafa les courroies de la sacoche, et les passa autour de sa propre taille, sous son veston.

      Justement un train passait, à toute petite allure, un train de marchandises. Il baissa la glace, sauta, sans être vu, d'un marchepied sur l'autre, et s'installa confortablement sous la bâche d'un wagon chargé de pommes.

      « Une voleuse qui est morte, se disait-il, et une meurtrière dont j'ai horreur, telles sont les recommandables personnes auxquelles j'accorde ma protection. Pourquoi, diable, me suis-je lancé dans cette aventure ? »




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