Vous êtes ici : Livres, textes & documents | La Demoiselle aux yeux verts | IX – Soeur Anne, ne vois-tu rien venir ?

La Demoiselle aux yeux verts

Maurice Leblanc
© France-Spiritualités™






IX – SŒUR ANNE, NE VOIS-TU RIEN VENIR ?

Vers deux heures, ce même jour, « la petite », comme disait Marescal, s'habillait. Un vieux domestique, du nom de Valentin, qui composait maintenant tout le personnel de la maison, lui avait servi à manger dans sa chambre, et l'avait prévenue que Brégeac désirait lui parler.

      Elle relevait à peine de maladie. Pâle, très faible, elle se contraignait à demeurer droite et la tête haute pour paraître devant l'homme qu'elle détestait. Elle mit du rouge à ses lèvres, du rouge à ses joues, et descendit.

      Brégeac l'attendait au premier étage, dans son cabinet de travail, une grande pièce aux volets clos, et qu'une ampoule éclairait.

      – Assieds-toi, dit-il.

      – Non.

      – Assieds-toi. Tu es fatiguée.

      – Dites-moi tout de suite ce que vous avez à me dire, afin que je remonte chez moi.

      Brégeac marcha quelques instants dans la pièce. Il montrait un visage agité et soucieux. Furtivement, il observait Aurélie, avec autant d'hostilité que de passion, comme un homme qui se heurte à une volonté indomptable. Il avait pitié d'elle aussi.

      Il s'approcha, et lui mettant la main sur l'épaule, la fit asseoir de force.

      – Tu as raison, dit-il, ce ne sera pas long. Ce que j'ai à te communiquer peut être dit en quelques mots. Tu décideras ensuite.

      Ils étaient l'un près de l'autre, et plus éloignés cependant l'un de l'autre que deux adversaires, Brégeac le sentit. Toutes les paroles qu'il prononcerait ne feraient qu'élargir l'abîme entre eux. Il crispa les poings et articula :

      – Alors tu ne comprends pas encore que nous sommes entourés d'ennemis, et que la situation ne peut pas durer ?

      Elle dit entre ses dents :

      – Quels ennemis ?

      – Eh ! fit-il, tu ne l'ignores pas, Marescal... Marescal qui te déteste, et qui veut se venger.

      Et tout bas, gravement, il expliqua :

      – Ecoute, Aurélie, on nous surveille depuis quelque temps. Au ministère on fouille mes tiroirs. Supérieurs et inférieurs, tout le monde est ligué contre moi. Pourquoi ? Parce qu'ils sont tous plus ou moins à la solde de Marescal, et parce que tous ils le savent puissant près du ministre. Or, toi et moi, nous sommes liés l'un à l'autre, ne fût-ce que par sa haine. Et nous sommes liés par notre passé, qui est le même, que tu le veuilles ou non. Je t'ai élevée. Je suis ton tuteur. Ma ruine c'est la tienne. Et je me demande même si ce n'est pas toi que l'on veut atteindre, pour des motifs que j'ignore. Oui, j'ai l'impression, à certains symptômes, qu'on me laisserait tranquille à la rigueur, mais que tu es menacée directement.

      Elle parut défaillir.

      – Quels symptômes ?

      Il répondit :

      – C'est pis que cela. J'ai reçu une lettre anonyme sur papier du ministère... une lettre absurde, incohérente, où je suis averti que des poursuites vont commencer contre toi.

      Elle eut l'énergie de dire :

      – Des poursuites ? Vous êtes fou ! Et c'est parce qu'une lettre anonyme ?...

      – Oui, je sais, fit-il. Quelque subalterne qui aura recueilli un de ces bruits stupides... Mais, tout de même, Marescal est capable de toutes les machinations.

      – Si vous avez peur, allez-vous-en.

      – C'est pour toi que j'ai peur Aurélie.

      – Je n'ai rien à craindre.

      – Si. Cet homme a juré de te perdre.

      – Alors, laissez-moi partir.

      – Tu en aurais donc la force ?

      – J'aurais toute la force qu'il faudrait pour quitter cette prison où vous me tenez, et pour ne plus vous voir.

      Il eut un geste découragé.

      – Tais-toi... Je ne pourrais pas vivre... J'ai trop souffert pendant ton absence. J'aime mieux tout, tout plutôt que d'être séparé de toi. Ma vie entière dépend de ton regard, de ta vie...

      Elle se dressa, et avec indignation, toute frémissante :

      – Je vous défends de me parler ainsi. Vous m'avez juré que je n'entendrais plus jamais un mot de cette sorte, un de ces mots abominables...

      Tandis qu'elle retombait assise, aussitôt épuisée, il s'éloignait d'elle et se jetait dans un fauteuil, la tête entre ses mains, les épaules secouées de sanglots, comme un homme vaincu, pour qui l'existence est un fardeau intolérable.

      Après un long silence, il reprit, l'intonation sourde :

      – Nous sommes plus ennemis encore qu'avant ton voyage. Tu es revenue toute différente.

      Qu'as-tu donc fait, Aurélie, non pas à Sainte-Marie, mais durant les trois premières semaines où je te cherchais comme un fou, sans penser au couvent ? Ce misérable Guillaume, tu ne l'aimais pas, cela je le sais... Cependant, tu l'as suivi. Pourquoi ? Et qu'est-il advenu de vous deux ? Qu'est-il advenu de lui ? J'ai l'intuition d'événements très graves, qui se sont produits... On te sent inquiète. Dans ton délire, tu parlais comme quelqu'un qui fuit sans cesse, et tu voyais du sang, des cadavres...

      Elle frissonna.

      – Non, non, ce n'est pas vrai... vous avez mal entendu.

      – Je n'ai pas mal entendu, fit-il, en hochant la tête. Tiens, en ce moment même, tes yeux sont effarés... On croirait que ton cauchemar continue...

      Il se rapprocha, et lentement :

      – Tu as besoin d'un grand repos, ma pauvre petite. Et c'est cela que je viens te proposer. Ce matin, j'ai demandé un congé, et nous nous en irons. Je te fais le serment que je ne dirai pas un seul mot qui puisse t'offenser. Bien plus, je ne te parlerai pas de ce secret que tu aurais dû me confier, puisqu'il m'appartient comme à toi. Je n'essaierai pas de lire au fond de tes yeux où il se cache, et où j'ai tenté si souvent, par la force, je m'en accuse, de déchiffrer l'énigme impénétrable. Je laisserai tes yeux tranquilles, Aurélie. Je ne te regarderai plus. Ma promesse est formelle. Mais viens, ma pauvre petite. Tu me fais pitié. Tu souffres. Tu attends je ne sais pas quoi, et ce n'est que le malheur qui peut répondre à ton appel. Viens.

      Elle gardait le silence avec une obstination farouche. Entre eux c'était le désaccord irrémédiable, l'impossibilité de prononcer une parole qui ne fût une blessure ou un outrage. L'odieuse passion de Brégeac les séparait plus que tant de choses passées, et tant de raisons profondes qui les avaient toujours heurtés l'un à l'autre.

      – Réponds, dit-il.

      Elle déclara fermement :

      – Je ne veux pas. Je ne peux plus supporter votre présence. Je ne peux plus vivre dans la même maison que vous. A la première occasion, je partirai.

      – Et, sans doute, pas seule, ricana-t-il, pas plus seule que la première fois... Guillaume, n'est-ce pas ?

      – J'ai chassé Guillaume.

      – Un autre alors. Un autre que tu attends, j'en ai la conviction. Tes yeux ne cessent de chercher... tes oreilles d'écouter... Ainsi, en ce moment...

      La porte du vestibule s'était ouverte et refermée.

      – Qu'est-ce que je disais ? s'écria Brégeac, avec un rire mauvais. On croirait vraiment que tu espères... et que quelqu'un va venir. Non, Aurélie, nul ne viendra, ni Guillaume, ni un autre. C'est Valentin que j'avais envoyé au ministère pour prendre mon courrier. Car je n'irai pas tantôt.

      Les pas du domestique montèrent les marches du premier étage et traversèrent l'antichambre. Il entra.

      – Tu as fait la commission, Valentin ?

      – Oui, monsieur.

      – Il y avait des lettres, des signatures à donner ?

      – Non, monsieur.

      – Tiens, c'est drôle. Mais le courrier ?...

      – Le courrier venait d'être remis à M. Marescal.

      – Mais de quel droit Marescal a-t-il osé ?... Il était là, Marescal ?

      – Non monsieur. Il était venu et reparti aussitôt.

      – Reparti ?... à deux heures et demie ! Affaire de service, alors ?

      – Oui, monsieur.

      – Tu as essayé de savoir ?...

      – Oui, mais on ne savait rien dans les bureaux.

      – Il était seul ?

      – Non, avec Labonce, Tony et Sauvinoux.

      – Avec Labonce et Tony ! s'exclama Brégeac. Mais, en ce cas, il s'agit d'une arrestation ! Comment n'ai-je pas été prévenu ? Que se passe-t-il donc ?

      Valentin se retira. Brégeac s'était remis à marcher et répétait pensivement :

      – Tony, l'âme damnée de Marescal... Labonce, un de ses favoris... et tout cela en dehors de moi...

      Cinq minutes s'écoulèrent. Aurélie le regardait anxieusement. Tout à coup il marcha vers l'une des fenêtres, dont il entrouvrit un des volets. Un cri lui échappa et il revint en balbutiant :

      – Ils sont là au bout de la rue... ils guettent.

      – Qui ?

      – Tous les deux... les acolytes de Marescal. Tony et Labonce.

      – Eh bien ? murmura-t-elle.

      – Eh bien, ce sont ces deux-là qu'il emploie toujours dans les cas graves. Ce matin encore, c'est avec eux qu'il a opéré dans le quartier.

      – Ils sont là ? dit Aurélie.

      – Ils sont là. Je les ai vus.

      – Et Marescal va venir ?

      – Sans aucun doute. Tu as entendu ce que disait Valentin.

      – Il va venir... il va venir, balbutia-t-elle.

      – Qu'est-ce que tu as ? demanda Brégeac, étonné de son émoi.

      – Rien, fit-elle, en se dominant. Malgré soi, on s'effraie, mais il n'y a aucune raison.

      Brégeac réfléchit. Lui aussi, il cherchait à dominer ses nerfs, et il répéta :

      – Aucune raison, en effet. On s'emballe, le plus souvent, pour des motifs puérils. Je vais aller les interroger et je suis sûr que tout s'expliquera. Mais oui, absolument sûr. Car enfin les événements permettent plutôt de croire que ce n'est pas nous, mais la maison d'en face qui est en surveillance.

      Aurélie releva la tête.

      – Quelle maison ?

      – L'affaire dont je te parlais... un individu qu'ils ont arrêté ce matin, à midi. Ah ! si tu avais vu Marescal, quand il a quitté son bureau, à onze heures ! Je l'ai rencontré. Il avait une expression de contentement et de haine féroce... C'est cela qui m'a troublé. On ne peut avoir une telle haine, dans sa vie, que contre une personne. Et c'est moi qu'il hait ainsi ou plutôt nous deux. Alors j'ai pensé que la menace nous concernait.

      Aurélie s'était dressée, plus pâle encore.

      – Que dites-vous ? Une arrestation en face ?

      – Oui, un certain Limésy, qui se donne comme explorateur... un baron de Limésy. A une heure j'ai eu des nouvelles au ministère. On venait de l'écrouer au Dépôt.

      Elle ignorait le nom de Raoul, mais elle ne doutait pas qu'il ne s'agît de lui, et elle demanda, la voix tremblante :

      – Qu'a-t-il fait ? Qui est-ce, ce Limésy ?

      – D'après Marescal, ce serait l'assassin du rapide, le troisième complice que l'on recherche.

      Aurélie fut près de tomber. Elle avait un air de démence et de vertige et tâtonnait dans le vide pour trouver un point d'appui.

      – Que se passe-t-il, Aurélie ? Quel rapport cette affaire ?...

      – Nous sommes perdus, gémit-elle.

      – Que veux-tu dire ?

      – Vous ne pouvez pas comprendre...

      – Explique-toi. Tu connais cet homme ?

      – Oui... oui... il m'a sauvée, il m'a sauvée de Marescal, et de Guillaume également, et de ce Jodot que vous recevez ici... Il nous aurait sauvés encore aujourd'hui.

      Il l'observait avec stupeur.

      – C'est lui que tu attendais ?

      – Oui, fit-elle, l'intonation distraite. Il m'avait promis d'être là... J'étais tranquille... Je lui ai vu accomplir de telles choses... se moquer de Marescal...

      – Alors ?... demanda Brégeac.

      – Alors, répondit-elle, du même ton égaré, il vaudrait peut-être mieux nous mettre à l'abri... Vous comme moi... Il y a des histoires que l'on pourrait interpréter contre vous... des histoires d'autrefois...

      – Tu es folle ! dit Brégeac bouleversé. Il n'y a rien eu... Pour ma part, je ne crains rien.

      Malgré ses dénégations, il sortait de la pièce et entraînait la jeune fille sur le palier. Ce fut elle, au dernier moment, qui résista.

      – Et puis, non, à quoi bon ? Nous serons sauvés... Il viendra... il s'évadera... Pourquoi ne pas l'attendre ?

      – On ne s'évade pas du Dépôt.

      – Vous croyez ? Ah ! mon Dieu, quelle horreur que tout cela !

      Elle ne savait à quoi se résoudre. Des idées affreuses tourbillonnaient dans son cerveau de convalescente... la peur de Marescal... et puis l'arrestation imminente... la police qui allait se précipiter et lui tordre les poignets.

      L'épouvante de son beau-père la décida. Emportée dans un souffle de tempête, elle courut jusqu'à sa chambre et réapparut aussitôt avec un sac de voyage à la main. Brégeac s'était aussi préparé. Ils avaient l'air de deux criminels qui ne peuvent plus rien attendre que d'une fuite éperdue. Ils descendirent l'escalier, traversèrent le vestibule.

      A cet instant même, on sonna.

      – Trop tard, souffla Brégeac.

      – Mais non, dit-elle, soulevée d'espoir. C'est peut-être lui qui arrive et qui va...

      Elle pensait à son ami de la terrasse, au couvent. Il avait juré de ne jamais l'abandonner, et qu'à la dernière minute même il saurait la sauver. Des obstacles, est-ce qu'il y en avait pour lui ? N'était-il pas le maître des événements et des personnes ?

      On sonna de nouveau.

      Le vieux domestique sortait de la salle à manger.

      – Ouvre, lui dit Brégeac, à voix basse.

      On percevait des chuchotements et des bruits de bottes de l'autre côté. Quelqu'un frappa.

      – Ouvre donc, répéta Brégeac.

      Le domestique obéit.

      Dehors, Marescal se présentait, accompagné de trois hommes, de ces hommes à tournure spéciale que la jeune fille connaissait bien. Elle s'adossa à la rampe de l'escalier, en gémissant, si bas que Brégeac seul l'entendit :

      – Ah ! mon Dieu, ce n'est pas lui.

      En face de son subalterne, Brégeac se redressa.

      – Que voulez-vous, monsieur ? Je vous avais défendu de revenir ici.

      Marescal répondit en souriant :

      – Affaire de service, monsieur le directeur. Ordre du ministre.

      – Ordre qui me concerne ?

      – Qui vous concerne, ainsi que mademoiselle.

      – Et qui vous oblige à demander l'assistance de trois de ces hommes ?

      Marescal se mit à rire.

      – Ma foi, non !... le hasard... Ils se promenaient par là... et nous causions... Mais, pour peu que cela vous contrarie...

      Il entra, et vit les deux valises.

      – Eh ! eh ! un petit voyage... Une minute de plus... et ma mission échouait.

      – Monsieur Marescal, prononça fermement Brégeac, si vous avez une mission à remplir, une communication à me faire, finissons-en, et tout de suite, ici même.

      Le commissaire se pencha, et durement :

      – Pas de scandale, Brégeac, pas de bêtises. Personne ne sait encore rien, pas même mes hommes. Expliquons-nous dans votre cabinet.

      – Personne ne sait rien... de quoi, monsieur ?

      – De ce qui se passe, et qui a quelque gravité. Si votre belle-fille ne vous en a pas parlé, peut-être avouera-t-elle qu'une explication, sans témoins, est préférable. C'est votre avis, mademoiselle ?

      Blanche comme une morte, sans quitter la rampe, Aurélie semblait prête à défaillir.

      Brégeac la soutint et déclara :

      – Montons.

      Elle se laissa conduire, Marescal prit le temps de faire entrer ses hommes.

      – Ne bougez pas du vestibule, tous les trois, et que personne n'entre ni ne sorte, hein ! Vous, le domestique, enfermez-vous dans votre cuisine. S'il y avait du grabuge là-haut, je donne un coup de sifflet, et Sauvinoux arrive à la rescousse. Convenu ?

      – Convenu, répondit Labonce.

      – Pas d'erreur possible ?

      – Mais non, patron. Vous savez bien qu'on n'est pas des collégiens, et qu'on vous suivra comme un seul homme.

      – Même contre Brégeac ?

      – Parbleu !

      – Ah ! la bouteille... Donne-la-moi, Tony !

      Il saisit la bouteille, ou plutôt le carton qui la contenait et, vivement, ses dispositions bien arrêtées, il escalada les marches, et franchit en maître le cabinet de travail d'où on l'avait chassé ignominieusement, il n'y avait pas six mois. Quelle victoire pour lui ! et avec quelle insolence ! il la fit sentir, se promenant d'un pas massif et le talon sonore, et contemplant tour à tour des portraits accrochés au mur, et qui représentaient Aurélie, Aurélie enfant, petite fille, jeune fille...

      Brégeac essaya bien de protester. Tout de suite, Marescal le remit en place.

      – Inutile, Brégeac. Votre faiblesse, voyez-vous, c'est que vous ne connaissez pas les armes que j'ai contre mademoiselle, et par conséquent contre vous. Quand vous les connaîtrez, peut-être penserez-vous que votre devoir est de vous incliner.

      L'un en face de l'autre, les deux ennemis, debout, se menaçaient du regard. Leur haine était égale, faite d'ambitions opposées, d'instincts contraires, et surtout d'une rivalité de passion que les événements exaspéraient. Près d'eux, Aurélie attendait, assise, toute droite, sur une chaise.

      Chose curieuse, et qui frappa Marescal, elle semblait s'être reprise. Toujours lasse, la physionomie contractée, elle n'avait plus, cependant, comme au début de l'attaque, son air de proie impuissante et traquée. Elle gardait cette attitude rigide qu'il lui avait vue sur le banc de Sainte-Marie. Ses yeux, grands ouverts, mouillés de larmes qui coulaient le long de ses joues pâles, étaient fixes. A quoi pensait-elle ? Au fond de l'abîme, parfois, on se redresse. Croyait-elle que lui, Marescal, serait accessible à la pitié ? Avait-elle un plan de défense qui lui permettrait d'échapper à la justice et au châtiment ?

      Il heurta la table d'un coup de poing.

      – Nous allons bien voir !

      Et, laissant de côté la jeune fille, tout contre Brégeac, si près que l'autre dut reculer d'un pas, il lui dit :

      – Ce sera bref. Des faits, des faits seulement, dont quelques-uns vous sont connus, Brégeac, comme ils le sont de tous, mais dont la plupart n'ont eu d'autre témoin que moi, ou bien n'ont été constatés que par moi. N'essayez pas de les nier ; je vous les dis tels qu'ils furent, dans leur simplicité. Les voici, en procès-verbal. Donc, le 26 avril dernier...

      Brégeac tressaillit.

      – Le 26 avril, c'est le jour de notre rencontre, boulevard Haussmann.

      – Oui, le jour où votre belle-fille est partie de chez vous.

      Et Marescal ajouta nettement :

      – Et c'est aussi le jour où trois personnes ont été tuées dans le rapide de .

      – Quoi ? Quel rapport y a-t-il ? demanda Brégeac interdit.

      Le commissaire lui fit signe de patienter. Toutes choses seraient énoncées à leur place, dans leur ordre chronologique, et il continua :

      – Donc, le 26 avril, la voiture numéro cinq de ce rapide n'était occupée que par quatre personnes. Dans le premier compartiment, une Anglaise, miss Bakefield, voleuse, et le baron de Limésy, soi-disant explorateur. Dans le compartiment de tête, deux hommes, les frères Loubeaux, résidant à Neuilly-sur-Seine.
      La voiture suivante, la quatrième, outre plusieurs personnes qui n'ont joué aucun rôle, et qui ne se rendirent compte de rien, emportait d'abord un commissaire aux recherches internationales, et un jeune homme et une jeune fille, seuls dans un compartiment dont ils avaient éteint la lumière et baissé les stores, comme des voyageurs endormis, et que nul ne put ainsi remarquer, pas même le commissaire. Ce commissaire, c'était moi, qui filait miss Bakefield. Le jeune homme c'était Guillaume Ancivel, coulissier et cambrioleur, assidu de cette maison, et qui partait furtivement avec sa compagne.

      – Vous mentez ! Vous mentez ! s'écria Brégeac, avec indignation. Aurélie est au-dessus de tout soupçon.

      – Je ne vous ai pas dit que cette compagne fût mademoiselle, riposta Marescal.

      Et Marescal poursuivit froidement :

      – Jusqu'à Laroche, rien. Une demi-heure encore... toujours rien. Puis le drame violent, brusque. Le jeune homme et la jeune fille sortent de l'ombre et passent de la voiture quatre à la voiture cinq. Ils sont camouflés. Longues blouses grises, casquettes et masques. Tout de suite, à l'arrière de la voiture cinq, le baron de Limésy les attend. A eux trois ils assassinent et dévalisent miss Bakefield. Puis le baron se fait attacher par ses complices, lesquels courent à l'avant, tuent et dévalisent les deux frères. Au retour, rencontre du contrôleur. Bataille. Ils s'enfuient, tandis que le contrôleur trouve le baron de Limésy attaché comme une victime, et soi-disant dévalisé aussi. Voilà le premier acte. Le second c'est la fuite par les remblais et les bois. Mais l'éveil est donné. Je m'informe. Je prends vivement les dispositions nécessaires. Résultat : les deux fuyards sont cernés. L'un d'eux s'échappe. L'autre est arrêté et enfermé. On m'avertit. Je vais vers lui, dans l'ombre où il se dissimulait. C'est une femme.

      Brégeac avait reculé de plus en plus et vacillait comme un homme ivre. Acculé au dossier d'un fauteuil, il balbutia :

      – Vous êtes fou !... Vous dites des choses incohérentes !... Vous êtes fou !...

      Marescal continua, inflexible :

      – J'achève. Grâce au pseudo-baron, dont j'eus tort de ne pas me méfier, la prisonnière se sauve et rejoint Guillaume Ancivel. Je retrouve leurs traces à Monte-Carlo. Puis je perds du temps. Je cherche en vain... jusqu'au jour où j'ai l'idée de revenir à Paris, et de voir si vos investigations, à vous Brégeac, n'étaient pas plus heureuses et si vous aviez découvert la retraite de votre belle-fille. C'est ainsi que j'ai pu vous précéder de quelques heures au couvent de Sainte-Marie et parvenir à certaine terrasse où mademoiselle se laissait conter fleurette. Seulement, l'amoureux a changé ; au lieu de Guillaume Ancivel, c'est le baron de Limésy, c'est-à-dire le troisième complice.

      Brégeac écoutait avec épouvante ces monstrueuses accusations. Tout cela devait lui sembler si implacablement vrai, cela expliquait si logiquement ses propres intuitions, et correspondait si rigoureusement aux demi-confidences qu'Aurélie venait de lui faire à propos de son sauveur inconnu, qu'il n'essayait
plus de protester. De temps à autre, il observait la jeune fille, qui demeurait immobile et muette dans sa posture rigide. Les mots ne paraissaient pas l'atteindre. Plutôt que ces mots, on eût dit qu'elle écoutait les bruits du dehors. Est-ce qu'elle espérait encore une impossible intervention ?

      – Et alors ? fit Brégeac.

      – Alors, répliqua le commissaire, grâce à lui, elle réussit une fois de plus à s'échapper. Et je vous avoue que j'en ris aujourd'hui, puisque...

      Il baissa le ton.

      – Puisque j'ai ma revanche... et quelle revanche, Brégeac ! Hein, vous rappelez-vous ?... il y a six mois ?... on m'a chassé comme un valet... avec un coup de pied, pourrait-on dire... Et puis... et puis... je la tiens, la petite... Et c'est fini.

      Il tourna le poing comme pour fermer à clef une serrure, et le geste était si précis, indiquait si nettement son effroyable volonté à l'égard d'Aurélie que Brégeac s'écria :

      – Non, non, ce n'est pas vrai, Marescal ?... N'est-ce pas ? vous n'allez pas livrer cette enfant ?...

      – Là-bas, à Sainte-Marie, dit Marescal durement, je lui ai offert la paix, elle m'a repoussé... tant pis pour elle ! Aujourd'hui, c'est trop tard.

      Et, comme Brégeac s'approchait et lui tendait les mains d'un air de supplication, il coupa court aux prières.

      – Inutile ! tant pis pour elle ! tant pis pour vous !... Elle n'a pas voulu de moi... elle n'aura personne. Et c'est justice. Payer sa dette pour les crimes commis, c'est me la payer à moi, pour le mal qu'elle m'a fait. Il faut qu'elle soit châtiée, et je me venge en la châtiant. Tant pis pour elle !

      Il frappait du pied ou scandait ses imprécations à coups de poing sur la table. Obéissant à sa nature grossière, il mâchonnait des injures à l'adresse d'Aurélie.

      – Regardez-la donc, Brégeac ! Est-ce qu'elle y pense seulement à me demander pardon, elle ? Si vous courbez le front, est-ce qu'elle s'humilie ? Et savez-vous pourquoi ce mutisme, cette énergie contenue et intraitable ? Parce qu'elle espère, encore, Brégeac ! Oui, elle espère, j'en ai la conviction. Celui qui l'a sauvée trois fois de mes griffes la sauvera une quatrième fois.

      Aurélie ne bougeait pas.

      Il saisit brusquement le cornet d'un appareil téléphonique, et demanda la préfecture de Police.

      – Allô, la préfecture ? Mettez-moi en communication avec M. Philippe, de la part de M. Marescal.

      Se tournant alors vers la jeune fille, il lui appliqua contre l'oreille le récepteur libre.

      Aurélie ne bougea pas.

      A l'extrémité de la ligne, une voix répliqua. Le dialogue fut bref.

      – C'est toi, Philippe ?

      – Marescal ?

      – Oui. Ecoute. Il y a près de moi une personne à qui je voudrais donner une certitude. Réponds carrément à ma question.

      – Parle.

      – Où étais-tu ce matin, à midi ?

      – Au Dépôt, comme tu m'en avais prié. J'ai reçu l'individu que Labonce et Tony amenaient de ta part.

      – Où l'avions-nous cueilli ?

      – Dans l'appartement qu'il habite rue de Courcelles, en face même de Brégeac.

      – On l'a écroué ?

      – Devant moi.

      – Sous quel nom ?

      – Baron de Limésy.

      – Inculpé de quoi ?

      – D'être le chef des bandits dans l'affaire du rapide.

      – Tu l'as revu depuis ce matin ?

      – Oui, tout à l'heure, au service anthropométrique. Il y est encore.

      – Merci, Philippe. C'est ce que je voulais savoir. Adieu.

      Il raccrocha le récepteur et s'écria :

      – Hein ! ma belle Aurélie, voilà où il en est, le sauveur ! Coffré ! bouclé !

      Elle prononça :

      – Je le savais.

      Il éclata de rire.

      – Elle le savait ! et elle attend quand même ! Ah ! que c'est drôle ! Il a toute la police et toute la justice sur le dos ! C'est une loque, un chiffon, un fétu de paille, une bulle de savon, et elle l'attend ! Les murs de la prison vont s'abattre ! Les gardiens vont lui avancer une auto ! Le voilà ! Il va entrer par la cheminée, par le plafond !

      Il était hors de lui et secouait brutalement par l'épaule la jeune fille, impassible et distraite.

      – Rien à faire, Aurélie ! Plus d'espoir ! Le sauveur est fichu. Claquemuré, le baron. Et, dans une heure, ce sera ton tour, ma jolie ! Les cheveux coupés ! Saint-Lazare ! la cour d'assises ! Ah ! coquine. J'ai assez pleuré pour tes beaux yeux verts, et c'est à eux...

      Il n'acheva pas. Derrière lui, Brégeac s'était dressé, et l'avait agrippé au cou de ses deux mains fébriles. L'acte avait été spontané. Dès la première seconde où Marescal avait touché l'épaule de la jeune fille, il s'était glissé vers lui, comme révolté par un tel outrage. Marescal fléchit sous l'élan, et les deux hommes roulèrent sur le parquet.

      Le combat fut acharné. L'un et l'autre y mettaient une rage que leur rivalité haineuse exacerbait, Marescal plus vigoureux et plus puissant, mais Brégeac soulevé d'une telle fureur que le dénouement demeura longtemps incertain.

      Aurélie les regardait avec horreur, mais ne bougeait pas. Tous deux étaient ses ennemis, pareillement exécrables.

      A la fin, Marescal, qui avait secoué l'étreinte et dénoué les mains meurtrières, cherchait visiblement à atteindre sa poche et à attirer son browning. Mais l'autre lui tordait le bras, et tout au plus réussit-il à saisir son sifflet qui pendait à sa chaîne de montre. Un coup strident retentit.

      Brégeac redoubla d'efforts pour prendre de nouveau son adversaire à la gorge. La porte fut ouverte. Une silhouette bondit dans la pièce et se précipita sur les adversaires. Presque aussitôt Marescal se trouvait libre et Brégeac apercevait à dix centimètres de ses yeux le canon d'un revolver.

      – Bravo, Sauvinoux ! s'écria Marescal. L'incident vous sera compté pour de bon, mon ami.

      Sa colère était si forte qu'il eut la lâcheté de cracher à la figure de Brégeac.

      – Misérable ! bandit ! Et tu t'imagines que tu en seras quitte à si bon marché ? Ta démission d'abord, et tout de suite... Le ministre l'exige... Je l'ai dans ma poche. Tu n'as qu'à signer.

      Il exhiba un papier.

      – Ta démission et les aveux d'Aurélie, je les ai rédigés d'avance... Ta signature, Aurélie... Tiens, lis... « J'avoue que j'ai participé au crime du rapide, le 26 avril dernier, que j'ai tiré sur les frères Loubeaux... j'avoue que... » Enfin toute ton histoire résumée... Pas la peine de lire... Signe !... Ne perdons pas de temps !

      Il avait trempé son porte-plume dans l'encre et s'obstinait à le lui mettre de force entre les doigts.

      Lentement, elle écarta la main du commissaire, prit le porte-plume, et signa, selon la volonté de Marescal, sans prendre la peine de lire. L'écriture fut posée. La main ne tremblait pas.

      – Ah ! dit-il avec un soupir de joie... voilà qui est fait ! Je ne croyais pas que cela irait si vite. Un bon point, Aurélie. Tu as compris la situation. Et toi, Brégeac ?

      Celui-ci hocha la tête. Il refusait.

      – Hein ! Quoi ? Monsieur refuse ? Monsieur se figure qu'il va rester à son poste ? De l'avancement peut-être, hein ? De l'avancement comme beau-père d'une criminelle ? Ah ! elle est bonne, celle-là ! Et tu continuerais à me donner des ordres, à moi, Marescal ? Non, mais tu en as de drôles, camarade. Crois-tu donc que le scandale ne suffira pas à te déboulonner, et que demain, quand on lira dans les journaux l'arrestation de la petite, tu ne seras pas obligé...

      Les doigts de Brégeac se refermèrent sur le porte-plume qu'on lui tendait. Il lut la lettre de démission, hésita.

      Aurélie lui dit :

      – Signez, monsieur.

      Il signa.

      – Ça y est, dit Marescal, en empochant les deux papiers. Les aveux et la démission. Mon supérieur à bas, ce qui donne une place libre, et elle m'est promise ! et la petite en prison, ce qui me guérira peu à peu de l'amour qui me rongeait.

      Il dit cela cyniquement, montrant le fond de son âme, et il ajouta avec un rire cruel :

      – Et ce n'est pas tout, Brégeac, car je ne lâche pas la partie, et j'irai jusqu'au bout.

      Brégeac sourit amèrement.

      – Vous voulez aller plus loin encore ? Est-ce bien utile ?

      – Plus loin, Brégeac. Les crimes de la petite, c'est parfait. Mais doit-on s'en tenir là ?

      Il plongeait ses yeux dans les yeux de Brégeac qui murmura :

      – Que voulez-vous dire ?

      – Tu le sais ce que je veux dire, et si tu ne le savais pas, et si ce n'était pas vrai, tu n'aurais pas signé, et tu n'admettrais pas que je parle sur ce ton. Ta résignation, c'est un aveu... et si je peux te tutoyer, Brégeac, c'est parce que tu as peur.

      L'autre protesta :

      – Je n'ai pas peur. Je supporterai le poids de ce qu'a fait cette malheureuse dans un moment de folie.

      – Et le poids de ce que tu as fait, Brégeac.

      – En dehors de cela il n'y a rien.

      – En dehors de cela, continua Marescal, l'intonation sourde, il y a le passé. Le crime d'aujourd'hui, n'en causons plus. Mais celui d'autrefois, Brégeac ?

      – Celui d'autrefois ? Quel crime ? Que signifie ?...

      Marescal frappa du poing, argument suprême chez lui et que soulignait toujours une explosion de colère.

      – Des explications ? C'est moi qui en réclame. Hein ? Que signifie certaine expédition au bord de la Seine, récemment, un dimanche matin ?... Et ta faction devant la villa abandonnée ?... et ta poursuite de l'homme à la poche ? Hein ! dois-je te rafraîchir la mémoire et te rappeler que cette villa était celle des frères que ta belle-fille a supprimés et que cet individu est un nommé Jodot que je fais rechercher actuellement ? Jodot, l'associé des deux frères... Jodot que j'ai rencontré jadis dans cette maison... Hein ! comme tout cela s'enchaîne... et comme on entrevoit le rapport entre toutes ces machinations !...

      Brégeac haussa les épaules et marmotta :

      – Absurdités... Hypothèses imbéciles...

      – Hypothèses, oui, impressions auxquelles je ne m'arrêtais pas autrefois quand je venais ici, et lorsque je flairais, comme un bon chien de chasse, tout ce qu'il y avait d'embarras, de réticence, d'appréhension confuse dans tes actes et dans tes paroles... mais hypothèses qui se sont confirmées peu à peu depuis quelque temps... et que nous allons changer en certitudes, Brégeac... oui, toi et moi... et sans qu'il te soit possible de l'esquiver... une preuve irrécusable, un aveu, Brégeac, que tu vas faire à ton insu... là... tout de suite...

      Il prit le carton qu'il avait apporté et déposé sur la cheminée, et le déficela. Il contenait un de ces étuis de paille qui servent à protéger les bouteilles. Il y en avait une que Marescal tira, et qu'il planta devant Brégeac.

      – Voilà, camarade. Tu la reconnais, n'est-ce pas ? C'est elle que tu as volée au sieur Jodot, et que je t'ai reprise, et qu'un autre m'a dérobée devant toi. Cet autre ? tout simplement le baron de Limésy, chez qui je l'ai trouvée tantôt. Hein ! comprends-tu ma joie ? Un vrai trésor cette bouteille. La voici, Brégeac, avec son étiquette et la formule d'une eau quelconque... l'eau de Jouvence. La voici, Brégeac ! Limésy l'a munie d'un bouchon et cachetée de cire rouge. Regarde bien... on voit un rouleau de papier à l'intérieur.

      C'est cela que tu voulais certainement reprendre à Jodot, quelque aveu, sans doute... une pièce compromettante de ton écriture... Ah ! mon pauvre Brégeac !...

      Il triomphait. Tout en faisant sauter la cire et en débouchant la bouteille, il lançait au hasard des mots et des interjections :

      – Marescal célèbre dans le monde entier !... Arrestation des assassins du rapide !... le passé de Brégeac !... Que de coups de théâtre dans l'enquête et aux assises !... Sauvinoux, tu as les menottes pour la petite ? Appelle Labonce et Tony... Ah ! la victoire... la victoire complète...

      Il renversa la bouteille. Le papier s'échappa. Il le déplia. Et emporté par ses discours fougueux comme un coureur que son élan précipite au-delà du but, il lut, sans penser d'abord à la signification de ce qu'il disait :

      – Marescal est une gourde.




Site et boutique déposés auprès de Copyrightfrance.com - Toute reproduction interdite
© 2000-2020  LB
Tous droits réservés - Reproduction intégrale ou partielle interdite

Taille des
caractères

Interlignes

Cambria


Mot de passe oublié
Créer un compte LIVRES, TEXTES
& DOCUMENTS