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Le Triangle d'or

Maurice Leblanc
© France-Spiritualités™






PREMIÈRE PARTIE – LA PLUIE D'ÉTINCELLES
CHAPITRE IV – DEVANT LES FLAMMES

Maman Coralie ! Maman Coralie, cachée dans cette maison que ses agresseurs avaient envahie, et où lui-même se cachait grâce à un concours de circonstances inexplicables !

      Il eut cette idée immédiate – et alors, une des énigmes tout au moins se dissipait – qu'entrée, elle aussi, par la ruelle, elle avait pénétré dans la maison par le perron, et qu'elle lui avait, de la sorte, ouvert le passage. Mais, en ce cas, comment s'était-elle procuré les moyens de réussir une pareille entreprise ? Et surtout que venait-elle faire là ?

      Toutes ces questions se posaient d'ailleurs à l'esprit du capitaine Belval sans qu'il essayât d'y répondre, tellement la figure hallucinée de Coralie l'impressionnait. En outre un second cri, plus sauvage encore que le premier, partait d'en bas, et il vit les deux pieds de la victime qui se tordaient devant l'écran rouge du foyer.

      Mais cette fois, Patrice, retenu par la présence de Coralie, n'avait pas envie de se porter au secours du patient. Il décidait de modeler en tout sa conduite sur celle de la jeune femme, de ne pas bouger, et même de ne rien faire pour attirer son attention.

      – Repos ! commanda le chef. Tirez-le en arrière. L'épreuve suffira sans doute.

      Et, s'approchant :

      – Eh bien, mon cher Essarès, qu'en dis-tu ? Ça te plaît, cette histoire là ? Et, tu sais, nous n'en sommes qu'au début. Si tu ne parles pas, nous irons jusqu'au bout, comme faisaient les vrais « chauffeurs » du temps de la Révolution, des maîtres, ceux-là. Alors, c'est convenu, tu parles ?

      Le chef lâcha un juron.

      – Hein ? Qu'est-ce que tu veux dire ? Tu refuses ? Mais, bougre d'entêté, tu ne comprends donc pas la situation ? ou bien, c'est qu'il te reste encore un peu d'espoir. De l'espoir ! Tu es fou. Qui pourrait bien te secourir ? Tes domestiques ? Le concierge, le valet de chambre et le maître d'hôtel sont des gens à moi. Je leur ai donné leurs huit jours. Ils sont partis à l'heure qu'il est. La femme de chambre ? la cuisinière ? Elles habitent à l'autre extrémité de la maison, et tu m'as dit toi-même, souvent, qu'on ne pouvait rien entendre de cette extrémité-là. Et puis après ? Ta femme ? Elle aussi couche loin de cette pièce, et elle n'a rien entendu non plus. Siméon, ton vieux secrétaire ? Nous l'avons ficelé quand il nous a ouvert la porte d'entrée tout à l'heure. D'ailleurs, autant en finir de ce côté, Bournef !

      L'homme à la forte moustache, qui maintenait à ce moment la chaise, se redressa et répliqua :

      – Qu'y a-t-il ?

      – Bournef, où a-t-on enfermé le secrétaire ?

      – Dans la loge du concierge.

      – Tu connais la chambre de la dame ?

      – Certes, d'après les indications que vous m'avez données.

      – Allez-y tous les quatre et ramenez la dame et le secrétaire !

      Les quatre individus sortirent par une porte qui se trouvait au-dessous de maman Coralie, et ils n'avaient pas disparu que le chef se pencha vivement sur sa victime et prononça :

      – Nous voilà seuls, Essarès. C'est ce que j'ai voulu. Profitons-en.

      Il se baissa davantage encore et murmura de telle façon que Patrice avait du mal à entendre :

      – Ces gens-là sont des imbéciles que je mène à ma guise et à qui je ne dévoile que le moins possible de mes plans. Tandis que nous, Essarès, nous sommes faits pour nous accorder. C'est ce que tu n'as pas voulu admettre et tu vois où cela t'a conduit. Allons, Essarès, n'y mets pas d'entêtement et ne finasse pas avec moi. Tu es pris au piège, impuissant, soumis à ma volonté. Eh bien, plutôt que de te laisser démolir par des tortures qui finiraient certainement par avoir raison de ton énergie, accepte une transaction. Part à deux, veux-tu ? Faisons la paix et traitons sur cette base du partage égal. Je te prends dans mon jeu et tu me prends dans le tien. Réunis, nous gagnons fatalement la victoire. Ennemis, qui sait si le vainqueur surmontera tous les obstacles qui s'opposeront encore à lui ? C'est pourquoi, je te le répète : part à deux. Réponds. Oui ou non ?

      Il desserra le bâillon et tendit l'oreille. Cette fois, Patrice ne perçut pas les quelques mots qui furent prononcés par la victime. Mais presque aussitôt, l'autre, le chef, se releva dans une explosion de colère subite.

      – Hein ? Quoi ? Qu'est-ce que tu me proposes ? Vrai, tu en as de l'aplomb ! Une offre de ce genre à moi ! Offre cela à Bournef ou à ses camarades. Ils comprendront, eux. Mais moi ? moi ? le colonel Fakhi. Ah ! non, mon petit, je suis plus gourmand, moi ! Je consens à partager. Mais, à recevoir l'aumône, jamais de la vie !

      Patrice écoutait avidement, et, en même temps, il ne perdait pas de vue maman Coralie, dont le visage, toujours décomposé par l'angoisse, exprimait la même attention.

      Et aussi, il regardait la victime que la glace posée au-dessus de la cheminée reflétait en partie.

      Habillé d'un vêtement d'appartement en velours soutaché, et d'un pantalon de flanelle marron, c'était un homme d'environ cinquante ans, complètement chauve, de figure grasse, au nez fort et recourbé, aux yeux profondément renfoncés sous des sourcils épais, aux joues gonflées et couvertes d'une lourde barbe grisonnante. Du reste, Patrice pouvait l'examiner d'une manière plus précise sur un portrait de lui qui était pendu à gauche de la cheminée, entre la seconde et la première fenêtre, et qui représentait une face énergique, puissante, et pour ainsi dire violente d'expression.

      « Une face d'Oriental, se dit Patrice ; j'ai vu, en Egypte et en Turquie, des têtes pareilles à celle-là. »

      Les noms de tous ces individus, d'ailleurs, le colonel Fakhi, Mustapha, Bournef, Essarès, leur accent, leur manière d'être, leur aspect, leur silhouette, tout lui rappelait des impressions ressenties là-bas, dans les hôtels d'Alexandrie ou sur les rives du Bosphore, dans les bazars d'Andrinople ou sur les bateaux grecs qui sillonnent la mer Egée. Types de Levantins, mais de Levantins enracinés à Paris. Essarès bey, c'était un nom de financier que Patrice connaissait, de même que celui de ce colonel Fakhi, que ses intonations et son langage dénotaient comme un Parisien averti.

      Mais un bruit de voix s'éleva de nouveau du côté de la porte. Brutalement celle-ci fut ouverte, et les quatre individus survinrent en traînant un homme attaché, qu'ils laissèrent tomber à l'entrée de la salle.

      – Voilà le vieux Siméon, s'écria celui qu'on appelait Bournef.

      – Et la femme ? demanda vivement le chef. J'espère bien que vous l'avez !

      – Ma foi, non.

      – Hein ? Comment ! Elle s'est échappée ?

      – Par sa fenêtre.

      – Mais il faut courir après elle ! Elle ne peut être que dans le jardin... Rappelez-vous, tout à l'heure, le chien de garde aboyait...

      – Et si elle s'est enfuie ?

      – Comment ?

      – La porte de la ruelle ?

      – Impossible !

      – Pourquoi ?

      – Depuis des années, c'est une porte qui ne sert pas. Il n'y a même plus de clef.

      – Soit, reprit Bournef. Mais, cependant, nous n'allons pas organiser une battue avec des lanternes et ameuter tout le quartier, tout cela pour retrouver une femme...

      – Oui, mais cette femme...

      Le colonel Fakhi semblait exaspéré. Il se retourna vers le captif.

      – Tu as de la chance, vieux coquin. Voilà deux fois qu'elle me file entre les doigts aujourd'hui, ta mijaurée ! Elle t'a raconté l'affaire de tantôt ? Ah ! s'il n'y avait pas eu là un sacré capitaine... que je retrouverai d'ailleurs, et qui me paiera son intervention...

      Patrice serrait les poings avec rage. Il comprenait. Maman Coralie se cachait dans sa propre maison. Surprise par l'irruption des cinq individus, elle avait pu – au prix de quels efforts ! – descendre de sa fenêtre, longer la terrasse jusqu'au perron, gagner la partie de l'hôtel opposée aux chambres habitées, et se réfugier sur la galerie de cette bibliothèque d'où il lui était possible d'assister à la lutte terrible entreprise contre son mari.

      « Son mari ! Son mari » pensa Patrice avec un frémissement.

      Et s'il avait gardé encore un doute à ce sujet, les événements qui se précipitaient le lui enlevèrent aussitôt, car le chef se mit à ricaner :

      – Oui, mon vieil Essarès, je puis te l'avouer, ta femme me plaît infiniment, et, comme je l'ai manquée cet après-midi, j'espérais bien, ce soir, aussitôt réglées mes affaires avec toi, en régler d'autres plus agréables avec elle. Sans compter qu'une fois en mon pouvoir, la petite me servait d'otage, et je ne te l'aurais rendue – sois-en sûr – qu'après exécution intégrale de notre accord. Et tu aurais marché droit, Essarès ! C'est que tu l'aimes passionnément, ta Coralie ! Et comme je t'approuve !

      Il se dirigea vers la droite de la cheminée et, tournant un interrupteur, alluma une lampe électrique posée sous un réflecteur, entre la troisième et la quatrième fenêtre.

      Il y avait là un tableau qui faisait pendant au portrait d'Essarès. Il était voilé. Le chef tira le rideau. Coralie apparut en pleine lumière.

      – La reine de ces lieux ! L'enchanteresse ! L'idole ! La perle des perles ! Le diamant impérial d'Essarès bey, banquier ! Est-elle assez jolie ! Admire la forme délicate de sa figure, la pureté de cet ovale, et ce cou charmant, et ces épaules gracieuses. Essarès, il n'y a pas de favorite, en nos pays de là-bas, qui vaille ta Coralie ! la mienne bientôt ! car je saurai bien la retrouver. Ah ! Coralie ! Coralie !...

      Patrice regarda la jeune femme, et il lui sembla qu'une rougeur de honte empourprait son visage.

      Lui-même, à chaque mot d'injure, tressaillait d'indignation et de colère. C'était déjà pour lui la plus violente douleur que Coralie fût l'épouse d'un autre, et il s'ajoutait à cette douleur la rage de la voir ainsi exposée aux yeux de ces hommes et promise comme une proie impuissante à celui qui serait le plus fort.

      Et, en même temps, il se demandait la cause pour laquelle Coralie restait dans cette salle. En supposant qu'elle ne pût sortir du jardin, elle pouvait cependant, étant libre d'aller et venir en cette partie de la maison, ouvrir quelque fenêtre et appeler au secours. Qui l'empêchait d'agir ainsi ? Certes, elle n'aimait pas son mari. Si elle l'eût aimé, elle aurait affronté tous les périls pour le défendre. Mais comment lui était-il possible de laisser torturer cet homme, bien plus, d'assister à son supplice, de contempler le plus affreux des spectacles et d'écouter les hurlements de sa souffrance ?

      – Assez de bêtises ! s'écria le chef en ramenant le rideau. Coralie, tu seras ma récompense suprême, mais il faut te mériter. A l'œuvre, camarades, et finissons-en avec notre ami. Pour commencer, dix centimètres d'avance. Ça brûle, hein ! Essarès ? Mais tout de même, c'est encore supportable. Patiente, mon bon ami, patiente.

      Il détacha le bras du captif, installa près de lui un petit guéridon sur lequel il mit un crayon et du papier, et reprit :

      – Tout ce qu'il faut pour écrire. Puisque ton bâillon t'empêche de parler, écris. Tu n'ignores pas de quoi il s'agit, n'est-ce pas ? Quelques lettres griffonnées là-dessus, et tu es libre. Tu consens ? Non ? Camarades, dix centimètres de plus.

      Il s'éloigna, et, se baissant sur le vieux secrétaire, en qui Patrice, à la faveur d'une lumière plus vive, avait effectivement reconnu le bonhomme qui accompagnait parfois Coralie jusqu'à l'ambulance, il lui dit :

      – Toi, Siméon, il ne te sera fait aucun mal. Je sais que tu es dévoué à ton maître, mais qu'il ne te met au courant d'aucune de ses affaires particulières. D'autre part, je suis sûr que tu garderas le silence sur tout cela, puisqu'un seul mot de dénonciation contre nous serait la perte de ton maître plus encore que le nôtre. C'est compris, n'est-ce pas ? Eh bien, quoi, tu ne réponds pas ? Est-ce qu'ils t'auraient serré la gorge un peu trop fort avec leurs cordes ? Attends, je vais te donner de l'air...

      Près de la cheminée, cependant, la besogne sinistre continuait. A travers les deux pieds rougis par la chaleur, on aurait cru voir, en transparence, l'éclat fulgurant des flammes. De toutes ses forces, le patient tâchait de replier ses jambes et de reculer, et un gémissement sortait de son bâillon, sourd, ininterrompu.

      « Ah ! sacrebleu, se dit Patrice, allons-nous le laisser cuire ainsi, comme un poulet à la broche ? »

      Il regarda Coralie. Elle ne bougeait pas, la figure convulsée, méconnaissable, et les yeux comme fascinés par la terrifiante vision.

      – Cinq centimètres encore, cria du bout de la pièce le chef, qui desserrait les liens du vieux Siméon.

      L'ordre fut exécuté. La victime poussa une telle plainte que Patrice se sentit bouleversé. Mais, au même moment, il se rendit compte d'une chose qui ne l'avait pas frappé jusqu'ici, ou du moins à laquelle il n'avait attaché aucune signification. La main du patient, par une série de petits gestes qui semblaient dus à des crispations nerveuses, avait saisi le rebord opposé du guéridon, tandis que le bras s'appuyait sur le marbre. Et, peu à peu, cette main, à l'insu des bourreaux dont tout l'effort consistait à tenir les jambes immobiles, à l'insu du chef, toujours occupé avec Siméon, cette main faisait tourner un tiroir monté sur pivot, se glissait dans ce tiroir, en sortait un revolver, et ramenée brusquement, cachait l'arme à l'intérieur du fauteuil.

      L'acte ou plutôt le dessein qu'il annonçait était d'une hardiesse folle, car enfin, réduit à l'impuissance comme il l'était, l'homme ne pouvait espérer la victoire contre cinq adversaires libres et armés. Pourtant, dans la glace où il le voyait, Patrice nota sur le visage une résolution farouche.

      – Cinq centimètres encore, commanda le colonel Fakhi en revenant vers la cheminée.

      Ayant constaté l'état des chairs, il dit en riant :

      – La peau se gonfle par endroits, les veines sont près d'éclater. Essarès bey, tu ne dois pas être à la noce, et je ne doute plus de ta bonne volonté. Voyons, as-tu commencé à écrire ? Non ? Et tu ne veux pas ? Tu espères donc encore ? Du côté de ta femme, peut-être ? Allons donc, tu vois bien que, même si elle a pu s'échapper, elle ne dira rien. Alors ? alors, c'est que tu te moques de moi ?...

      Il fut saisi d'une fureur soudaine et vociféra :

      – Foutez-lui les pieds au feu ! et que ça sente le roussi une bonne fois ! Ah ! tu te fiches de moi ? Eh bien, attends un peu, mon bonhomme, et d'abord, je vais m'en mêler, moi, et te faire sauter une oreille ou deux... tu sais ? comme ça se pratique dans mon pays.

      Il avait tiré de son gilet un poignard qui étincela aux lumières. Sa face était répugnante de cruauté bestiale. Avec un cri sauvage, il leva le bras et se dressa, implacable.

      Mais si rapide que fut son geste, Essarès le devança.

      Le revolver braqué d'un coup détona violemment. Le couteau tomba de la main du colonel. Il demeura quelques secondes dans son attitude de menace, le bras suspendu en l'air, les yeux hagards, et comme s'il n'eût pas bien compris ce qui lui arrivait. Et puis, subitement, il s'écroula sur sa victime, lui paralysant le bras de tout son poids, à l'instant même où Essarès visait un des autres complices.

      Il respirait encore. Il bégaya :

      – Ah ! la brute... la brute... il m'a tué... mais c'est ta perte, Essarès... J'avais prévu le cas. Si je ne rentre pas cette nuit, le préfet de police recevra une lettre... on saura ta trahison, Essarès... toute ton histoire... tes projets... Ah ! misérable... Est-ce bête ?... On aurait pu si bien s'accorder tous les deux...

      Il marmotta encore quelques paroles confuses et roula sur le tapis. C'était la fin.

      Plus encore peut-être que ce coup de théâtre, la révélation faite par le chef avant de mourir et l'annonce de cette lettre qui, sans doute, accusait les agresseurs aussi bien que leur victime, produisirent une minute de stupeur. Bournef avait désarmé Essarès. Celui-ci, profitant de ce que la chaise n'était plus maintenue, avait pu replier ses jambes, et personne ne bougeait.

      Cependant, l'impression de terreur qui se dégageait de toute cette scène semblait plutôt s'accroître avec le silence. A terre, le cadavre, allongé, et dont le sang coulait sur le tapis. Non loin, la forme inerte de Siméon. Puis le patient, toujours captif devant les flammes prêtes à dévorer sa chair. Et, debout à côté de lui, les quatre bourreaux, hésitant peut-être sur la conduite à tenir, mais dont la physionomie indiquait la résolution implacable de dompter l'ennemi par quelque moyen que ce fût.

      Bournef, que les autres consultaient du regard, paraissait déterminé à tout. C'était un homme assez gros et petit, taillé en force, la lèvre hérissée de cette moustache qu'avait remarquée Patrice Belval. Moins cruel en apparence que le chef, moins élégant d'allure et moins autoritaire, il montrait plus de calme et de sang-froid.

      Quant au colonel, ses complices ne semblaient plus s'en soucier. La partie qu'ils jouaient les dispensait de toute vaine compassion.

      Enfin Bournef se décida, comme un homme dont le plan est établi. Il alla prendre son chapeau de feutre gris déposé près de la porte, en rabattit la coiffe, et sortit de là un menu rouleau dont l'aspect fit tressaillir Patrice. C'était une fine cordelette rouge, identique à celle qu'il avait trouvée au cou de Mustapha Rovalaïoff, le premier complice arrêté par Ya-Bon.

      Cette cordelette, Bournef la déplia, la saisit par les deux boucles, en vérifia sur son genou la solidité, puis, revenant à Essarès, la lui passa autour du cou, après l'avoir débarrassé de son bâillon.

      – Essarès, dit-il, avec une tranquillité plus impressionnante que l'emportement et les railleries du colonel, Essarès, je ne te ferai pas souffrir. La torture, c'est un procédé qui me dégoûte, et je ne veux pas y avoir recours. Tu sais ce que tu as à faire, et je sais, moi, ce que j'ai à faire. Un mot de ta part, un acte de la mienne, et ce sera fini. Ce mot, c'est le oui ou le non que tu vas prononcer. Cet acte que je vais accomplir, moi, en réponse à ton oui ou à ton non, ce sera ta mise en liberté ou bien...

      Il s'arrêta quelques secondes, puis déclara :

      – Ou bien ta mort.

      La petite phrase fut articulée très simplement, mais avec une fermeté qui lui donnait la signification d'une sentence irrévocable. Il était clair qu'Essarès se trouvait en face d'un dénouement qu'il ne pouvait plus éviter que par une soumission absolue. Avant une minute, il aurait parlé, ou il serait mort.

      Une fois de plus, Patrice observa maman Coralie, prêt à intervenir s'il avait deviné en elle autre chose qu'une terreur passive. Mais l'attitude de la jeune femme n'avait pas changé. Elle admettait donc les pires événements, même celui qui menaçait son mari ? Patrice se contint.

      – Nous sommes d'accord ? fit Bournef à ses complices.

      – Entièrement d'accord, fit l'un d'eux.

      – Vous prenez votre part de responsabilité ?

      – Nous la prenons.

      Bournef rapprocha ses mains l'une de l'autre, puis les croisa, ce qui noua la cordelette autour du cou. Ensuite il serra légèrement de manière à ce que la pression fût sentie, et il demanda d'un ton sec :

      – Oui ou non ?

      – Oui.

      Il y eut un murmure de joie. Les complices respiraient, et Bournef hocha la tête d'un air d'approbation.

      – Ah ! tu acceptes ?... Il était temps... je ne crois pas qu'on puisse être plus près de la mort que tu l'as été, Essarès.

      Sans lâcher la corde cependant, il reprit :

      – Soit. Tu vas parler. Mais je te connais, et ta réponse m'étonne, car je l'avais dit au colonel, la certitude même de la mort ne te ferait pas confesser ton secret. Est-ce que je me trompe ?

      Essarès répondit :

      – Non, ni la mort, ni la torture...

      – Alors, c'est que tu as autre chose à nous proposer ?

      – Oui.

      – Autre chose qui en vaut la peine ?

      – Oui. Je l'ai proposée tout à l'heure au colonel, pendant que vous étiez sortis. Mais s'il voulait bien vous trahir et traiter avec moi pour l'ensemble du secret, il a refusé cette autre chose.

      – Pourquoi l'accepterai-je ?

      – Parce que c'est à prendre ou à laisser, et que tu comprends, toi, ce qu'il n'a pas compris.

      – Donc, une transaction, n'est-ce pas ?

      – Oui.

      – De l'argent.

      – Oui.

      Bournef haussa les épaules.

      – Sans doute quelques billets de mille ? Et tu t'imagines que Bournef et que ses amis seront assez naïfs ?... Voyons, Essarès, pourquoi veux-tu que nous transigions ? Ton secret, nous le connaissons presque entièrement...

      – Vous savez en quoi il consiste, mais vous ignorez les moyens de vous en servir. Vous ignorez, si l'on peut dire, l'« emplacement » de ce secret. Tout est là.

      – Nous le découvrirons.

      – Jamais.

      – Si, ta mort nous facilitera les recherches.

      – Ma mort ? Dans quelques heures, grâce à la dénonciation du colonel, vous allez être traqués et pris au collet probablement, en tout cas incapables de poursuivre vos recherches. Par conséquent, vous non plus, vous n'avez guère le choix. Ou l'argent que je vous propose, ou la prison.

      – Et si nous acceptons, dit Bournef, que l'argument frappa, quand serons-nous payés ?

      – Tout de suite.

      – La somme est donc là ?

      – Oui.

      – Une somme misérable, je le répète ?

      – Non, beaucoup plus forte que tu n'espères, infiniment plus forte.

      – Combien.

      – Quatre millions.




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