Vous êtes ici : Livres, textes & documents | Le Triangle d'or | VI – Sept heures dix-neuf

Le Triangle d'or

Maurice Leblanc
© France-Spiritualités™






PREMIÈRE PARTIE – LA PLUIE D'ÉTINCELLES
CHAPITRE VI – SEPT HEURES DIX-NEUF

Cette nuit-là, dans sa chambre de l'annexe, Patrice ne put dormir. A l'état de veille, il continuait de se sentir oppressé et traqué, comme s'il eût subi les affres d'un cauchemar monstrueux. Il avait l'impression que les événements furieux, où il jouait à la fois un rôle de témoin déconcerté et d'acteur impuissant, ne s'arrêtaient pas, tandis qu'il essayait, lui, de se reposer, mais que, au contraire, ils se déchaînaient avec plus d'intensité et plus de violence. Les adieux du mari et de la femme ne mettaient pas fin, même momentanément, aux dangers qui menaçaient Coralie. De tous côtés des périls surgissaient, et Patrice Belval s'avouait incapable de les prévoir, et, plus encore, de les conjurer.

      Après deux heures d'insomnie, il ralluma son électricité, et, sur un petit registre, se mit à écrire, en des pages rapides, l'histoire de la demi-tournée qu'il venait de vivre. Il espérait ainsi débrouiller un peu l'inextricable écheveau.

      A six heures, il alla réveiller Ya-Bon et le ramena. Puis, planté devant le nègre ahuri, les bras croisés, il lui jeta :

      – Alors, tu estimes que ta tâche est accomplie ! Pendant que je turbine en pleines ténèbres, monsieur dort, et tout va bien ! Mon cher, vous avez une conscience rudement élastique.

      Le mot élastique amusa fort le Sénégalais, dont la bouche s'élargit encore et qui grogna de plaisir.

      – Assez de discours, ordonna le capitaine. On n'entend que toi. Prends un siège, lis ce mémoire, et donne-moi ton opinion motivée. Quoi ? tu ne sais pas lire ? Eh bien, vrai, ce n'était pas la peine d'user la peau de ton derrière sur les bancs des lycées et des collèges du Sénégal ! Singulière éducation !

      Il soupira et, lui arrachant le manuscrit :

      – Ecoute, réfléchis, raisonne, déduis et conclus. Donc voici où nous en sommes. Je résume :

      « 1° Il y a un sieur Essarès bey, banquier richissime, lequel sieur est la dernière des fripouilles et trahit à la fois la France, l'Egypte, l'Angleterre, la Turquie, la Bulgarie et la Grèce... à preuve que ses complices lui chauffent les pieds. Sur quoi il en tue un et en démolit quatre à l'aide d'autant de millions, lesquels millions il charge un autre complice de les lui rattraper en l'espace de cinq minutes. Et tout ce joli monde va rentrer sous terre à onze heures du matin, car, à midi, la police entre en scène. Bien. »

      Patrice Belval reprit haleine et poursuivit.

      – 2° Maman Coralie – je me demande un peu pourquoi, par exemple – a épousé fripouille bey. Elle le déteste et veut le tuer. Lui l'aime et veut la tuer. Il y a aussi un colonel qui l'aime et qui en meurt, et un certain Mustapha qui l'enlève pour le compte du colonel, et qui en meurt aussi, étranglé par un Sénégalais. Et il y a enfin un capitaine français, un demi-cul-de-jatte, qui l'aime également, qu'elle fuit parce qu'elle est mariée à un homme qu'elle exècre, et avec lequel capitaine elle a partagé en deux, dans une existence antérieure, un grain d'améthyste. Joins à cela comme accessoires une clef rouillée, une cordelette de soie rouge, un chien asphyxié et une grille de charbons rouges. Et si tu t'avises de comprendre un seul mot à mes explications, je te flanque mon pilon quelque part, car, moi, je n'y comprends rien du tout, et je suis ton capitaine.

      Ya-Bon riait de toute sa bouche et de toute la plaie béante qui fendait une des joues. Selon l'ordre de son capitaine, d'ailleurs, il ne comprenait absolument rien à l'affaire, et pas grand-chose au discours de Patrice, mais lorsque Patrice s'adressait à lui de ce ton bourru, il trépignait de joie.

      – Assez, commanda le capitaine. C'est à mon tour de raisonner, de déduire, de conclure.

      Appuyé contre la cheminée, les deux coudes sur le marbre, il se serra la tête entre les mains. Sa gaieté, qui provenait d'une nature habituellement insouciante, n'était cette fois qu'une gaieté de surface. Au fond il ne cessait de songer à Coralie avec une appréhension douloureuse. Que faire pour la protéger ?

      Plusieurs projets se dessinaient en lui : lequel choisir ? Devait-il chercher, grâce au numéro de téléphone, la retraite de ce nommé Grégoire, chez qui Bournef et ses compagnons s'étaient réfugiés ? Devait-il avertir la police ? Devait-il retourner rue Raynouard ? Il ne savait pas. Agir, oui, il en était capable, si l'acte consistait à se jeter dans la bataille avec toute son ardeur et toute sa furie. Mais préparer l'action, deviner les obstacles, déchirer les ténèbres, et, comme il le disait, apercevoir l'invisible et saisir l'insaisissable, cela n'était pas dans ses moyens.

      Il se retourna brusquement vers Ya-Bon, que son silence désolait.

      – Qu'est-ce que tu as avec ton air lugubre ! Aussi c'est toi qui m'assombris. Tu vois toujours les choses en noir... comme un nègre... Décampe.

      Ya-Bon s'en allait tout déconfit, mais on vint frapper à la porte, et quelqu'un cria du dehors :

      – Mon capitaine, on vous téléphone.

      Patrice sortit précipitamment. Qui diable pouvait lui téléphoner à cette heure matinale ?

      – De la part de qui ? demanda-t-il à l'infirmière qui le précédait.

      – Ma foi, je ne sais pas, mon capitaine... Une voix d'homme... qui paraissait avoir hâte de vous parler. On avait sonné assez longtemps. J'étais en bas à la cuisine...

      Malgré lui, Patrice évoquait le téléphone de la rue Raynouard, dans la grande salle de l'hôtel Essarès. Les deux faits avaient-ils quelque rapport entre eux ?

      Il descendit un étage et suivit un couloir. L'appareil se trouvait au-delà d'une antichambre, dans une pièce qui servait alors de lingerie, et où il s'enferma.

      – Allô !... c'est moi, le capitaine Belval. De quoi s'agit-il ?

      Une voix, une voix d'homme en effet, et qu'il ne connaissait pas, lui répondit, mais si essoufflée, si haletante !

      – Capitaine Belval !... Ah ! c'est bien... Vous voilà... mais j'ai bien peur qu'il ne soit trop tard... aurais-je le temps... Tu as reçu la clef et la lettre ?...

      – Qui êtes-vous ?

      – Tu as reçu la clef et la lettre ? insista la voix.

      – La clef oui, mais pas la lettre, répliqua Patrice.

      – Pas la lettre ! Mais c'est effrayant. Alors tu ne sais pas ?...

      Un cri rauque heurta l'oreille de Patrice, puis au bout de la ligne il entendit des sons incohérents, le bruit d'une discussion. Puis la voix sembla se coller à l'appareil, et il la perçut distinctement qui bégayait :

      – Trop tard... Patrice... c'est toi ?... Ecoute, le médaillon d'améthyste..., oui, je l'ai sur moi... le médaillon... Ah ! trop tard... j'aurais tant voulu ! Patrice... Coralie... Patrice... Patrice...

      Puis un grand cri de nouveau, un cri déchirant, et des clameurs plus lointaines où Patrice crut discerner : « Au secours... au secours... Oh ! l'assassin, le misérable... », clameurs qui s'affaiblirent peu à peu. Ensuite, le silence. Et soudain, là-bas, un petit claquement. L'assassin avait raccroché le récepteur.

      Cela n'avait pas duré vingt secondes. Quand Patrice voulut à son tour replacer le cornet, il dut faire un effort pour le lâcher, tellement ses doigts s'étaient crispés autour du métal.

      Il demeura interdit. Ses yeux s'étaient fixés sur une grande horloge que l'on voyait sur un bâtiment de la cour, à travers la fenêtre, et qui marquait sept heures dix-neuf, et il répétait machinalement ces chiffres en leur attribuant une valeur documentaire. Puis il se demanda, tellement la scène tenait de l'irréel, si tout cela était vrai, et si le crime ne s'était pas perpétré en lui-même, dans les profondeurs de son cerveau endolori.

      Mais l'écho des clameurs vibrait encore à son oreille, et tout à coup il reprit le cornet, comme quelqu'un qui se rattache désespérément à un espoir confus.

      – Allô... mademoiselle... c'est vous qui m'avez appelé au téléphone ? Vous avez entendu les cris ?... Allô ! Allô !...

      Personne ne répondait, il se mit en colère, injuria la demoiselle, sortit de la lingerie, rencontra Ya-Bon et le bouscula.

      – Fiche le camp ! C'est de ta faute... Evidemment ! tu aurais dû rester là-bas et veiller sur Coralie. Et puis, tiens, tu vas y aller et te mettre à sa disposition. Et moi, je vais prévenir la police... Si tu ne m'en avais pas empêché, il y a longtemps que ce serait fait et nous n'en serions pas là. Va, galope.

      Il le retint.

      – Non, ne bouge pas. Ton plan est absurde. Reste ici. Ah ! pas ici, auprès de moi, par exemple ! Tu manques trop de sang-froid, mon petit.

      Il le poussa dehors et rentra dans la lingerie qu'il arpenta en tous sens avec une agitation qui se traduisait en gestes irrités et en paroles de courroux. Pourtant, au milieu de son désarroi, une idée peu à peu se faisait jour : c'est que, somme toute, il n'avait aucune preuve que la chose se fût passée dans l'hôtel de la rue Raynouard. Le souvenir qu'il gardait ne devait pas l'obséder au point de le conduire toujours à la même vision et toujours au même décor tragique. Certes, le drame se poursuivait, comme il en avait eu le pressentiment, mais ailleurs peut-être et loin de Coralie.

      Et cette première idée en amena une autre : pourquoi ne pas s'enquérir dès maintenant ?

      « Oui, pourquoi pas ? se dit-il. Avant de déranger la police, de retrouver le numéro de l'individu qui m'a demandé, et de remonter ainsi au point de départ – procédés qu'on emploiera par la suite –, qui m'empêche, moi, de téléphoner immédiatement rue Raynouard, sous n'importe quel prétexte et de la part de n'importe qui ? J'aurai des chances, alors, de savoir à quoi m'en tenir... »

      Patrice sentait bien que le procédé ne valait pas grand-chose. Si personne ne répondait, cela prouvait-il que le crime avait eu lieu là-bas ? ou plutôt, tout simplement, que personne n'était encore levé ?

      Mais le besoin d'agir le décida. Il chercha dans l'annuaire le numéro d'Essarès bey et, résolument, téléphona. L'attente lui causa une émotion insupportable. Puis il reçut un choc qui l'ébranla des pieds à la tête. La communication était établie. Quelqu'un, là-bas, se présentait à son appel.

      – Allô, dit-il.

      – Allô, fit une voix. Qui est à l'appareil ?

      C'était la voix d'Essarès bey.

      Bien qu'il n'y eût là rien que de fort naturel, puisque, à cette heure, Essarès devait ranger ses papiers et préparer sa fuite, Patrice fut si interloqué qu'il ne savait que dire et qu'il prononça les premiers mots qui lui vinrent à l'esprit.

      – Monsieur Essarès bey ?

      – Oui. A qui ai-je l'honneur ?...

      – C'est de la part d'un des blessés de l'ambulance en traitement à l'annexe...

      – Le capitaine Belval peut-être ?

      Patrice fut absolument déconcerté. Le mari de Coralie le connaissait donc ? Il balbutia :

      – Oui... en effet, le capitaine Belval.

      – Ah ! quelle chance, mon capitaine ! s'écria Essarès bey d'un ton ravi. Précisément, j'ai téléphoné il y a un instant à l'annexe pour demander...

      – Ah ! c'était vous..., interrompit Patrice, dont la stupeur n'avait pas de bornes.

      – Oui, je voulais savoir à quelle heure je pourrais communiquer avec le capitaine Belval, afin de lui adresser tous mes remerciements.

      – C'était vous... c'était vous..., répéta Patrice, de plus en plus bouleversé...

      L'intonation d'Essarès marqua de la surprise.

      – Oui, n'est-ce pas, dit-il, la coïncidence est curieuse ? Par malheur, j'ai été coupé, ou plutôt une autre communication est venue s'embrancher sur la mienne.

      – Alors, vous avez entendu ?

      – Quoi donc, mon capitaine ?

      – Des cris...

      – Des cris ?

      – Du moins il m'a semblé, mais la communication était si indistincte !...

      – Pour ma part, j'ai simplement entendu quelqu'un qui vous demandait et qui était très pressé. Comme, moi, je ne l'étais pas, j'ai refermé, et j'ai remis à plus tard le plaisir de vous remercier.

      – De me remercier ?

      – Oui, je sais de quelle agression ma femme a été l'objet hier soir, et comment vous l'avez sauvée. Aussi, je tiens à vous voir et à vous exprimer ma reconnaissance. Voulez-vous que nous prenions rendez-vous ? A l'ambulance, par exemple ? Aujourd'hui, vers trois heures...

      Patrice ne répliquait pas. L'audace de cet homme menacé d'arrestation et qui s'apprêtait à fuir le déconcertait. En même temps, il se demandait à quel motif réel Essarès bey avait obéi en téléphonant, sans que rien l'y obligeât.

      Mais son silence ne troubla pas le banquier, qui continua ses politesses et termina son inexplicable communication par un monologue où il répondait avec la plus grande aisance aux questions qu'il posait lui-même.

      Puis les deux hommes se dirent adieu. C'était fini.

      Malgré tout, Patrice se sentait plus tranquille. Il rentra dans sa chambre, se jeta sur son lit et dormit deux heures. Puis il fit venir Ya-Bon.

      – Une autre fois, lui dit-il, tâche de commander à tes nerfs et de ne pas perdre la tête comme tout à l'heure. Tu as été ridicule. Mais n'en parlons plus. As-tu déjeuné ? Non. Moi non plus. As-tu passé la visite ? Non ? Moi non plus. Et justement le major m'a promis de m'enlever ce sinistre bandeau qui m'enveloppe la tête. Tu penses si cela me fait plaisir ! Une jambe de bois, soit, mais une tête enveloppée de linge, pour un amoureux ! Va, dépêche-toi. Et quand on sera prêt, en route pour l'ambulance. Maman Coralie ne peut pas me défendre de l'y retrouver !

      Patrice était tout heureux. Ainsi qu'il le disait, une heure plus tard, à Ya-Bon, durant le trajet vers la porte Maillot, les ténèbres commençaient à se dissiper.

      – Mais oui, mais oui, Ya-Bon, ça commence. Et voici où nous en sommes. D'abord, Coralie n'est pas en danger. Comme je l'espérais, la lutte se passe loin d'elle, sans doute entre les complices et à propos de leurs millions. Quant au malheureux qui m'a téléphoné et dont j'ai entendu les cris d'agonie, c'était évidemment un ami inconnu, puisqu'il m'appelait Patrice et me tutoyait. C'est lui, certainement, qui m'a envoyé la clef du jardin. Malheureusement, la lettre qui accompagnait l'envoi de cette clef a été égarée. Enfin, pressé par les événements, il allait tout me confier, lorsque l'attaque s'est produite. Qui l'a attaqué, dis-tu ? Probablement un des complices que ces révélations effrayaient. Voilà, Ya-Bon. Tout cela est d'une clarté aveuglante. Il se peut, d'ailleurs, que la vérité soit exactement le contraire de ce que j'avance. Mais, je m'en moque. L'essentiel, c'est de s'appuyer sur une hypothèse, vraie ou fausse. D'ailleurs, si la mienne est fausse, je me réserve d'en rejeter sur toi toute la responsabilité. A bon entendeur...

      Après la porte Maillot, ils prirent une automobile, et Patrice eut l'idée de faire un détour par la rue Raynouard. Comme ils débouchaient au carrefour de Passy, ils aperçurent maman Coralie qui sortait de la rue Raynouard, accompagnée du vieux Siméon.

      Elle avait arrêté une auto, Siméon s'installa sur le siège.

      Suivis par Patrice, ils allèrent jusqu'à l'ambulance des Champs-Elysées.

      Il était onze heures.

      – Tout va bien, dit Patrice. Pendant que son mari se sauve, elle ne veut, elle, rien changer à sa vie quotidienne.

      Ils déjeunèrent aux environs, se promenèrent le long de l'avenue, tout en surveillant l'ambulance, puis s'y rendirent à une heure et demie.

      Tout de suite Patrice avisa, au fond d'une cour vitrée où les soldats se réunissaient, le vieux Siméon qui, la moitié de la tête enveloppée de son cache-nez habituel, ses grosses lunettes jaunes devant les yeux, fumait sa pipe sur la chaise qu'il occupait chaque fois.

      Quant à maman Coralie, elle se tenait au troisième étage, dans une des salles de son service, assise au chevet d'un malade dont elle gardait la main entre les siennes. L'homme dormait.

      Maman Coralie parut très lasse à Patrice. Ses yeux cernés et son visage plus pâle encore qu'à l'ordinaire attestaient sa fatigue.

      « Ma pauvre maman, pensa-t-il, tous ces gredins-là finiront par te tuer. »

      Il comprenait maintenant, au souvenir des scènes de la nuit précédente, pourquoi Coralie dérobait ainsi son existence et s'efforçait, au moins pour ce petit monde de l'ambulance, de n'être que la sœur charitable qu'on appelle par son prénom. Soupçonnant les infamies dont elle était entourée, elle reniait le nom de son mari et cachait le lieu de sa demeure. Et les obstacles que sa volonté et que sa pudeur accumulaient la défendaient si bien que Patrice n'osait approcher d'elle.

      « Ah mais ! ah mais ! se dit-il, cloué au seuil de la porte, et regardant la jeune femme de loin, sans être vu d'elle, je ne vais pas cependant lui faire tenir ma carte ! »

      Il se déterminait à entrer lorsqu'une femme, qui avait monté l'escalier en parlant assez fort, s'écria, près de lui :

      – Où est madame ?... Il faut qu'elle vienne tout de suite, Siméon...

      Le vieux Siméon, qui était monté aussi, désigna Coralie au fond de la salle, et la femme s'élança.

      Elle dit quelques mots à Coralie, qui sembla bouleversée et qui se mit à courir vers la porte, passa devant Patrice et descendit l'escalier rapidement, suivie de Siméon et de la femme.

      – J'ai une auto, madame, balbutiait celle-ci, essoufflée. J'ai eu la chance de trouver une auto en sortant de la maison et je l'ai gardée. Dépêchons-nous, madame... Le commissaire de police m'a ordonné...

      Patrice, qui descendait également, n'entendit plus rien, mais ces derniers mots le décidèrent. Il saisit Ya-Bon au passage et tous deux sautèrent dans une automobile dont le chauffeur reçut comme consigne de suivre l'auto de Coralie.

      – Du nouveau, Ya-Bon, du nouveau, raconta le capitaine ; les faits se précipitent. Cette femme est évidemment une domestique de l'hôtel Essarès, et elle vient chercher sa maîtresse sur l'ordre du commissaire de police. Donc, la dénonciation du colonel produit son effet. Visite domiciliaire, enquête, tous les ennuis pour maman Coralie. Et tu as le culot de me conseiller la discrétion ? Tu t'imagines que je vais la laisser seule pendant cette crise ? Quelle sale nature que la tienne, mon pauvre Ya-Bon !

      Une idée le frappa et il s'écria :

      – Saperlotte ! Pourvu que cette fripouille d'Essarès ne se soit pas laissé pincer ! Ce serait la catastrophe ! Mais aussi, il était trop sûr de lui. Il aura lanterné...

      Durant tout le trajet, cette crainte surexcita le capitaine Belval et lui enleva toute espèce de scrupule. A la fin, sa certitude était absolue. Seule l'arrestation d'Essarès avait pu provoquer la démarche affolée de la domestique et le départ précipité de Coralie. Dans ces conditions, comment hésiterait-il à intervenir dans une affaire où ses révélations étaient de nature à éclairer la justice ? D'autant que, ces révélations, il pourrait, en les accentuant ou en les atténuant, faire en sorte qu'elles ne servissent qu'à l'intérêt de Coralie...

      Les deux voitures s'arrêtèrent donc presque en même temps devant l'hôtel Essarès, où stationnait déjà une autre automobile. Coralie descendit et disparut sous la voûte cochère.

      La femme de chambre et Siméon franchirent aussi le trottoir.

      – Viens, dit Patrice au Sénégalais.

      La porte était entrouverte et Patrice entra. Dans le grand vestibule, il y avait deux agents de planton.

      Patrice les salua d'un geste hâtif et passa en homme qui est de la maison, et dont l'importance est si considérable que rien d'utile ne pourrait s'y faire en dehors de lui.

      Le son de ses pas sur les dalles lui rappela la fuite de Bournef et de ses complices. Il était dans le bon chemin. D'ailleurs, un salon s'ouvrait à gauche, celui par lequel les complices avaient emporté le cadavre du colonel et qui communiquait avec la bibliothèque. Des bruits de voix venaient de ce côté. Il traversa le salon.

      A ce moment, il entendit Coralie qui s'exclamait avec un accent de terreur :

      – Ah ! mon Dieu ! Ah ! mon Dieu ! est-ce possible ?

      Deux autres agents lui barrèrent la porte. Il leur dit :

      – Je suis parent de Mme Essarès... le seul parent...

      – Nous avons ordre, mon capitaine...

      – Je le sais bien, parbleu ! Ne laissez entrer personne ! Ya-Bon, reste ici.

      Il passa.

      Mais, dans la vaste pièce, un groupe de six à sept messieurs, commissaires et magistrats sans doute, lui faisaient obstacle, penchés sur quelque chose qu'il ne distinguait pas. De ce groupe sortit soudain Coralie, qui se dirigea vers lui en titubant et en battant l'air de ses mains. Sa femme de chambre la saisit par la taille et l'attira dans un fauteuil.

      – Qu'y a-t-il ? demanda Patrice.

      – Madame se trouve mal, répondit la femme de chambre, toujours affolée. Ah ! j'ai la tête perdue.

      – Mais enfin quoi ?... Pour quelle raison ?

      – C'est monsieur !... Pensez donc ! ce spectacle... Moi aussi, ça m'a révolutionnée.

      – Quel spectacle ?

      Un des messieurs quittant le groupe s'approcha.

      – Mme Essarès est souffrante ?

      – Ce n'est rien, dit la femme de chambre... Une syncope... Madame est sujette à des faiblesses.

      – Emmenez-la dès qu'elle pourra marcher. Sa présence est inutile.

      Et, s'adressant à Patrice Belval d'un air d'interrogation :

      – Mon capitaine ?...

      Patrice affecta de ne pas comprendre.

      – Oui, monsieur, dit-il, nous allons emmener Mme Essarès. Sa présence est inutile, en effet. Seulement je suis obligé tout d'abord...

      Il fit un crochet pour éviter son interlocuteur et, profitant de ce que le groupe des magistrats s'était un peu desserré, il avança.

      Ce qu'il vit alors lui expliqua l'évanouissement de Coralie et l'agitation de la femme de chambre. Lui-même sentit toute la peau de son crâne se hérisser devant un spectacle infiniment plus horrible que celui de la veille.

      Par terre, non loin de la cheminée, donc presque à l'endroit où il avait subi la torture, Essarès bey gisait sur le dos. Il portait les mêmes habits d'appartement que la veille, pantalon de flanelle marron et veste de velours soutachée. On avait recouvert ses épaules et sa tête d'une serviette. Mais un des assistants, un médecin légiste sans doute, d'une main tenait ce drap soulevé, et, de l'autre, montrait le visage du mort, tout en s'expliquant à voix basse.

      Et ce visage... mais peut-on appeler ainsi l'innommable amas de chairs, dont une partie semblait carbonisée, et dont l'autre ne formait plus qu'une bouillie sanguinolente où se mêlaient à des débris d'os et à des fragments de peau, des cheveux, des poils de barbe, et le globe écrasé d'un œil ?...

      – Oh ! balbutia Patrice, quelle ignominie ! On l'a tué, et il est tombé la tête en plein dans les flammes. C'est ainsi qu'on l'a ramassé, n'est-ce pas ?

      Celui qui l'avait déjà interpellé, et qui paraissait le personnage le plus important, s'approcha de nouveau.

      – Qui donc êtes-vous ?

      – Le capitaine Belval, monsieur, un ami de Mme Essarès, un des blessés qu'elle a sauvés à force de soins...

      – Soit, monsieur, reprit le personnage important. Mais vous ne pouvez pas rester ici. Personne, d'ailleurs, ne doit rester ici. Monsieur le commissaire, ayez l'obligeance de faire sortir tout le monde de la pièce sauf le docteur, et de faire garder la porte. Sous aucun prétexte, vous ne laisserez passer, sous aucun prétexte...

      – Monsieur, insista Patrice, j'ai à vous communiquer des révélations d'une importance exceptionnelle.

      – Je les entendrai volontiers, capitaine, mais tout à l'heure. Excusez-moi.




Site et boutique déposés auprès de Copyrightfrance.com - Toute reproduction interdite
© 2000-2023  LB
Tous droits réservés - Reproduction intégrale ou partielle interdite

Taille des
caractères

Interlignes

Cambria


Mot de passe oublié
Créer un compte LIVRES, TEXTES
& DOCUMENTS