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Les grandes légendes de France

Edouard Schuré
© France-Spiritualités™






III - LE MONT ST-MICHEL ET SON HISTOIRE

II - ÉPOQUE MÉROVINGIENNE – SAINT MICHEL ET SAINT AUBERT – LES NORMANDS ET LA RELIGION D'ODIN – TRIOMPHE DU CHRISTIANISME

Huit siècles s'étaient écoulés depuis la conquête de la Gaule par César. Les légions romaines avaient éclairci à coups de hache les ombres des forêts druidiques où le soleil ne pénétrait jamais. Les derniers représentants de l'indépendance gauloise, Sacrovir et Civilis, étaient morts écrasés. Les druides échappés au massacre s'étaient enfuis au delà de la mer, en Bretagne, et les dieux de Rome avaient remplacé les divinités celtiques. Mais un seul Dieu visible et tout-puissant régna sous les Romains. Il se nommait César Auguste, empereur et pontife suprême. Sa statue triomphale, au masque dur couronné de lauriers, une tête de Méduse sur la poitrine, dominait toutes les autres, dans les temples, les thermes, les amphithéâtres et les cités de pierre, que voyaient pousser avec effarement les bois chevelus de la Gaule. Ce Dieu s'appelait tour à tour Tibère, Néron, Caligula ; mais il signifiait toujours la même chose : anarchie couronnée, déification du pouvoir politique absolu. Comme une autre tête de Méduse, ce spectre sinistre tuait la vie sociale, la liberté de l'individu, toutes les nobles espérances autour de lui. Puis, les Huns, les Germains étaient venus. Saxons, Burgondes, Hérules, Ostrogoths avaient paru presque des libérateurs après l'étouffante tyrannie du fisc et de la légion romaine. A Toulouse, à Bordeaux, on avait vu des rois goths singer la majesté impériale, et les patriciens, les évêques de la Gaule, les ambassadeurs de Constantinople faire antichambre à leur porte. Enfin, les derniers venus des barbares, les Franks, avaient arrêté le flot des invasions en se fixant dans la Gaule septentrionale. Une nation nouvelle, composée des éléments les plus divers, se cherchait dans le chaos sanglant de la royauté mérovingienne.

     Pendant ces huit siècles, le christianisme avait pris possession de la Gaule par des voies opposées à celles du pouvoir absolu. Il changea la face du monde en renouvelant les âmes. Les vrais vainqueurs de Rome ne furent pas ces barbares qui se disputaient les lambeaux de la pourpre impériale, mais ces martyrs chrétiens qui renversaient les statues des dieux et rayonnaient d'extase, au milieu des supplices, en bravant César tout-puissant. Devant ces vierges pâles et sublimes, sa statue d'airain tomba en poussière. Le Christ triompha également des barbares en leur imposant pacifiquement sa loi par la bouche des saints, des moines, des évêques, devant lesquels reculaient Clovis et Frédégonde.

      C'est à la sombre et rude époque mérovingienne que remonte la fondation du Mont-Saint-Michel, qui devait prendre une place si haute dans les fastes de la France. La légende de saint Aubert qui s'y rapporte contient évidemment un fond de vérité. Essayons de dégager le remarquable fait psychique qui lui sert de base des superstitions populaires et des embellissements de la tradition cléricale.

      Saint Aubert naquit en 660, aux environs d'Avranches, dans la seigneurie des Genêts, non loin du Mons Tumba, d'une des plus illustres familles de la contrée (20). Il grandit sous le règne de l'ambitieux Ebroin, maire de Neustrie, le grand niveleur de l'époque mérovingienne. « Homme de naissance infime, disent les chroniques, qui n'aspirait qu'à tuer, à chasser ou à dépouiller de leurs honneurs tous les Franks de haute race, pour leur substituer des gens de basse origine. » Plus d'une fois le jeune Aubert avait accompagné son père à l'un de ces mâls ou assemblées en plein air, qui étaient les grandes assises politiques du temps, où les seigneurs franks, en armes, décidaient de la guerre et de la paix, faisaient et défaisaient les rois. Car les Mérovingiens n'étaient plus, à cette époque, que des fantômes de rois, des mannequins entre les mains des maires du palais. Mais le respect superstitieux pour cette famille, épuisée par ses débauches et ses crimes, subsistait dans le peuple. La Neustrie et l'Austrasie se disputaient avec acharnement ces simulacres de royauté. Le maire usurpateur les faisait élever sur le bouclier aux acclamations des Franks, puis les enfermait dans une ville et régnait à leur place. Presque tous finissaient ou assassinés, ou honteusement tonsurés, au fond d'un couvent. Ces temps, où l'on n'entendait parler que de guet-apens, de carnages et de supplices, furent aussi ceux des grandes vocations monastiques et religieuses. Dans ce déchaînement de passions furieuses naissent des âmes humbles, uniquement faites de douceur et de pitié. Saint Martin, âgé de quinze ans et soldat en Pannonie, vit passer un pauvre presque nu, auquel personne n'avait fait l'aumône. Alors, partageant son manteau en deux avec son épée, il en donna la moitié au pauvre. La nuit, il vit en rêve Jésus revêtu de cette moitié de manteau, disant aux anges qui l'entouraient : « Martin, qui est encore catéchumène, m'a donné ce manteau. » Cette profonde et intelligente charité pour les humbles fut aussi le sentiment qui domina la vie de saint Aubert. Il distribua une partie de ses biens aux églises pauvres, et, après avoir renoncé au monde, s'engagea dans l'état ecclésiastique. Il fut élu évêque d'Avranches, en 704, par le peuple et le clergé. Par nature, il était disposé à la solitude et à la contemplation.

      A cette époque, la forêt de Scissy s'étendait encore, comme aux temps celtiques, jusqu'au Mons Tumba. L'évêque aimait à s'y rendre seul ou suivi de quelques diacres, pour y lire en paix les Pères de l'Eglise ou l'Evangile. Sous les hautes chênaies entremêlées de hêtres, où l'on n'entendait d'habitude que le mugissement des aurochs et le cri de chasse ou de guerre des seigneurs franks, on voyait passer l'évêque d'Avranches dans sa longue dalmatique blanche brodée d'or, le front incliné, sa houlette pastorale sur l'épaule. Quelques clercs le suivaient en chantant des litanies ; mais, perdu dans ses pensées, il ne les entendait pas. Il traversait la mystérieuse forêt de bouleaux, où les druidesses suspendaient jadis les petites rotes gauloises, en guise de harpes éoliennes, dont le murmure les plongeait dans le sommeil magnétique. Le peuple, fidèle aux anciennes traditions, continuait à vénérer ces arbres sous le nom d'arbres des fées et y suspendait des guirlandes. Puis Aubert, gagnait le Mons Tumba, où des disciples de Colomban avaient élevé des chapelles à saint Etienne et à saint Symphorien. Il renvoyait ensuite les diacres qui l'avaient accompagné et demeurait plusieurs jours dans la grotte de l'Aquilon, passant son temps en lectures et prières. L'évêque entremêlait ses exercices religieux de longues méditations sur l'état déplorable des peuples de la Gaule, dont les luttes sanguinaires affligeaient son cœur. Il voyait les débuts effrayants de cette race maudite des Mérovingiens qui s'était jetée avec la soif barbare dans la débauche romaine. Temps lugubres ! La prédiction qu'un moine prêtait à la reine Basine, mère de Clovis, une sage païenne, s'était réalisée. Au règne des lions, des léopards et des licornes avait succédé celui des ours et des loups qui s'entredéchiraient. Maintenant était venu celui des chiens, des rongeurs et des bêtes glapissantes. D'où viendraient l'intelligence, la force, l'unité, le salut du royaume ? Pendant une série de nuits, il fit le même rêve avec de sinistres variantes. Il voyait une barque tendue de noir, comme un grand cercueil, descendre l'un des fleuves de France. Sur cette barque se trouvait un des rois mérovingiens. Tantôt c'était un vieillard émacié de débauches, chargé de chaînes et entouré de spectres horribles qui le maltraitaient. Le malheureux poussait des cris en invoquant saint Denis et saint Martin, mais en vain. Quand la barque atteignait l'océan, une tempête effroyable la balayait, ou bien un volcan sortait de la mer pour la dévorer comme une bouche de feu. Tantôt c'était un jeune homme vigoureux, les mains liées sur le dos, que des mercenaires conduisaient au fond d'un cloître pour le tonsurer. Tantôt il voyait couché dans la barque un bel adolescent mort assassiné, enveloppé de sa longue chevelure blonde et royale, sa pâle tête ceinte d'un pâle cercle d'or. Des pécheurs allaient l'enterrer pieusement sous un tertre. Et chacun de ces rêves signifiait un règne.

      Un soir d'automne, saint Aubert avait été plus triste que de coutume. Le ciel était d'un noir d'encre ; l'horizon s'était hérissé d'écume. La houle qui grondait au loin répondait au gémissement de la forêt. Puis une éclaircie s'était faite. II s'endormit paisiblement. Alors il fit un rêve splendide qui ne ressemblait pas à ses rêves précédents. Il vit un ange, vêtu comme un guerrier brillant et armé d'un casque d'or, descendre sur le rocher. L'ange toucha de son épée le sommet du vieux roc païen, qui s'écroula avec fracas dans la mer. A sa place, poussa une haute église pleine de guerriers vêtus de fer, au-dessus desquels un chœur d'anges en prière chantait une céleste et merveilleuse mélodie. Quand l'évêque s'éveilla, il se demanda ce que voulait dire cette vision sans pouvoir la comprendre. Il s'imposa trois jours de jeûne, après lesquels l'archange-guerrier lui apparut de nouveau en rêve. Cette fois-ci, son armure resplendissait de lumière. Sa face luisait comme un soleil et son glaive ressemblait à un éclair fixé dans son poing. Il regardait l'évêque d'une manière significative. – Qui es-tu ? Demanda l'évêque. – L'apparition tourna vers lui son épée et Aubert eut peur. Il pencha la tête vers les saintes écritures ouvertes sur ses genoux. Aussitôt un ouragan passa sur le livre et en froissa toutes les feuilles. Il resta ouvert au XIIème chapitre de l'Apocalypse. La pointe de l'épée s'arrêta sur un passage, et Aubert lut à la lumière de l'ange : « Alors il y eut un combat dans le ciel, Michel et ses anges combattaient contre le dragon et le dragon combattait contre eux avec ses anges... Alors j'entendis dans le ciel une grande voix qui disait : C'est maintenant qu'est venu le salut et la force, et le règne de notre Dieu et la puissance de son Christ. » – « Je suis Michel, dit l'archange, et je protège ceux qui combattent pour le Christ. Tu m'élèveras un temple ici, pour que les enfants de ce pays m'invoquent et que je vienne à leur aide. » Et il disparut.

      Aubert, timide par nature, n'osa obéir à cette injonction. Pourquoi lui demandait-on cela ? Quel but avait ce temple ? Qu'était-ce après tout que ce Michel ? Peut-être une tentation du diable, sur ce lieu voué à ses œuvres par d'anciens maléfices. Il se souvenait aussi d'un passage de l'apôtre Jean qui conseille d'éprouver les esprits. Aubert s'enveloppa précipitamment de sa dalmatique et quitta le rocher païen avec l'intention de n'y plus revenir. Il redoubla de jeûnes et d'aumônes. Mais une attraction plus forte que toutes ses terreurs le ramena vers le Mons Tumba. Lorsqu'il revint y dormir, l'archange lui apparut pour la troisième fois. Son visage était sévère. « Pourquoi, lui dit-il, confonds-tu les signes du ciel avec ceux de l'enfer, et pourquoi ne m'obéis-tu pas ? Faut-il que je te laisse un signe de moi ? » Ce disant, l'ange lui enfonça son index dans le front. Aubert sentit une douleur aiguë dans le cerveau et s'éveilla sous une vive commotion en tremblant de tous ses membres. Il s'écria avec une ferme résolution : « Je ferai ce que tu dis. » Aussitôt il sentit un grand calme, comme si une étoile était entrée dans son âme et répandait une douce splendeur en elle.

      C'est à la suite de cette vision, amplifiée et matérialisée par l'histoire ecclésiastique (21), que le Mons Tumba fut consacré à saint Michel (709) et devint le célèbre sanctuaire chrétien. Aubert envoya des chanoines en Italie, au mont Gargano, le seul endroit où saint Michel eût déjà un culte. Lorsque les pèlerins revinrent, au bout d'un an, avec une pierre de l'autel de Gargano, disent les annales du Mont, le sol de la forêt de Scissy, depuis longtemps miné par l'océan, s'était effondré sous une haute marée. Le bois s'était englouti, et le Mons Tumba était devenu une île en grève. Quelques cellules, construites à son sommet, formaient le noyau de la nouvelle cité.

      Telle est l'origine du Mont-Saint-Michel. Peu de sanctuaires ont été fondés dans des conditions plus singulières. Saint Michel était destiné à devenir l'ange protecteur, le génie symbolique de la France royale et chevaleresque. Mais au moment où le pacifique évêque d'Avranches dédiait la roche druidique à l'archange belliqueux, la France n'existait pas encore. Il n'y avait qu'une Gaule latine en lutte avec une Gaule germanique. Voyons donc ce que signifie, dans l'histoire religieuse en général, et en particulier dans le symbolisme judéo-chrétien, cette imposante figure qui se dressa devant l'âme pieuse, mais nullement guerrière, du bon évêque Aubert, au commencement du VIIème siècle.

      Dans la doctrine des mages persans, qui exerça une si grande influence sur les prophètes d'Israël et dont les traits essentiels se retrouvent dans la Kabbale juive (22), il y avait neuf catégories d'archanges ou d'Elohim, représentant les forces hiérarchisées de l'Etre éternel dans l'univers. Les Ischim ou âmes glorifiées en formaient la catégorie inférieure. Le voyant de Pathmos, l'auteur de l'Apocalypse, où tout a un sens symbolique transcendant, personnifia cette catégorie d'esprits dans Mikaël, chef des armées célestes, qui précipite en enfer et lie le dragon, symbole de la matière inférieure et du mal. Mikaël délivre la Femme, revêtue du soleil, poursuivie par le dragon. Celle-ci, après sa délivrance, se sent pousser des ailes d'aigle et gagne les hauteurs de l'empyrée, image de l'Ame humaine, dont les forces sont centuplées par l'Intuition reconquise (23).

      Il est intéressant de constater que la figure de l'archange vengeur, qui symbolisait déjà la justice divine, pour les mages de la Perse et de la Chaldée comme pour les prophètes d'Israël, reparaît périodiquement dans le rêve d'obscurs voyants, aux époques qui précèdent de très grandes luttes religieuses. La science contemporaine voit dans de tels faits de simples hallucinations provenant des idées régnantes d'une époque. Les philosophes de l'école d'Alexandrie disaient que les inspirations qui viennent à l'homme du monde spirituel lui arrivent quelquefois sous forme de visions et revêtent ordinairement la figure la plus familière à l'imagination d'une époque. Ainsi, un Grec verra l'Apollon delphien, et un chrétien, dans des circonstances et un état psychique analogues, verra l'archange Michel. Ces inspirations seraient donc de véritables suggestions prophétiques.

      Quand le visionnaire de Pathmos vit se dresser devant son esprit la figure de Mikaël, c'était peu avant la grande lutte du christianisme avec Rome. Au IVème siècle, l'évêque de Siponte vit en songe saint Michel, qui lui ordonna de lui construire un sanctuaire au mont Gargano ; c'était peu avant les grandes invasions des barbares, qui devaient à leur tour être vaincus et conquis par le christianisme. Au commencement du VIIIème siècle, l'évêque d'Avranches est troublé par la même apparition, qui lui commande d'élever un sanctuaire au Mons Tumba, ce que le pieux évêque fait presque malgré lui. Le fait prend sa vraie signification, si l'on considère qu'il eut lieu vingt ans après la bataille de Testri (687), qui marque la défaite de la dynastie mérovingienne et vingt-cinq ans avant la bataille de Poitiers (732), où Karl Martel défit les Sarrasins, bataille qui marque le commencement de la dynastie carolingienne et l'aurore de la France. Plus tard seulement, le sens de la vision et du symbole apparaîtra au grand jour. Le Mont-Saint-Michel deviendra le phare de l'idéal chrétien et chevaleresque. Il luira comme l'étoile mystique de l'âme française, sa lumière éclairera les héros et les destinées supérieures de la nation. Charlemagne et saint Louis lui rendront hommage. Son rayon guidera les croisés jusqu'au Saint-Sépulcre. Dans la guerre de Cent ans, le Mont-Saint-Michel sera le boulevard de la France envahie contre l'Angleterre. Du Guesclin y cherchera un appui et un refuge. Enfin, dans les forêts de la Lorraine, à l'ombre du hêtre des fées, l'image de l'archange resplendissant apparue à une bergère voyante réveillera la patrie française par le cœur de Jeanne d'Arc.

      Le vieux sanctuaire celtique, le rocher de Bel-Héol, consacré au génie de la France chevaleresque trois cents ans avant que la France ne soit née, n'est-ce pas un phénomène frappant ? Il y a ainsi, dans l'histoire, des anticipations prophétiques qui ressemblent à des manifestations du génie latent des peuples futurs, à des jalons mystérieux de la Providence.

      La dernière invasion, celle des Normands, ne fut pas la moins terrible. Charlemagne s'était déjà inquiété de ces rois de mer, « qui ne dormaient jamais sous les poutres enfumées d'un toit et ne vidaient jamais la corne de bière auprès d'un foyer habité ». Il était devenu pensif à la vue de ces pirates du Nord, qui, sur de longs vaisseaux appelés serpents de mer, rasaient les côtes et rôdaient aux embouchures des fleuves. Avec leurs proues élancées, sculptées et peintes en têtes de dragon, avec leurs voiles rouges rayées de noir, ces navires ressemblaient à des bêtes fantastiques, à des monstres terriblement vivants. Admirablement construits, munis de rameurs excellents, « ces chevaux de mer, » – c'est ainsi que les Norvégiens eux-mêmes les nommaient, – montaient légèrement sur les plus grosses vagues et semblaient hennir de joie au fort de la tempête. Vers le milieu du IXème siècle, ces incursions partielles, qui duraient depuis longtemps, prirent le caractère d'une véritable invasion. Un grand nombre de Vikings, ne voulant pas se soumettre à la domination du roi Harald Harfagar, fuyaient la Norvège et cherchaient une patrie nouvelle. Ils s'établissaient aux estuaires des fleuves, dans des camps palissadés, et, pénétrant dans l'intérieur des terres sur leurs navires, dévastaient le pays en tous sens. On les voyait venir dans un flamboiement d'épées, chassant devant eux les populations en fuite ; puis-ils repartaient avec leur butin, laissant derrière eux la fumée de l'incendie et des spirales de corbeaux tournoyant dans le ciel gris comme des feuilles mortes. Ces hommes du Nord apparaissent comme les derniers représentants de la religion odinique, qui fut celle de tous les Germains et qui devait donner, en Neustrie, son dernier assaut au christianisme et à la France naissante.

      La religion d'Odin semble avoir été créée par un Scandinave, qui aurait été initié à la religion de Zoroastre et qui l'aurait appliquée aux mœurs et aux passions d'un peuple barbare, en haine de l'empire romain, et pour préparer ce peuple à une immense invasion. Tous ces Vikings prétendaient descendre du fameux Odin Frighe qui était sorti à une date inconnue, – probablement après la mort de Mithridate, – de la ville d'Asgard située sur le bas Volga, avec le peuple des Ases. Ce roi avait conquis les pays limitrophes de la Baltique, fondé Odensee en Fionie et Siegtuna, la ville de la victoire, en Suède. Cet Odin Frighe, plus tard divinisé par les Scaldes et identié avec le Dieu suprême, Wôdan, fut évidemment l'organisateur primitif de la religion scandinave et germanique. Religion de pirates héroïques, de guerre et de conquête, mettant la divinité de l'homme dans ses instincts les plus farouches, courage sans peur, désir sans limite, liberté sans frein. Religion d'hommes fiers et orgueilleux qui ne voulaient se plier devant rien. Odin ne reçoit dans le Walhall que les guerriers morts sur le champ de bataille. Quand on lui demande pourquoi il attend Erik avec plus d'impatience que les autres guerriers, il répond : « Parce que dans les contrées diverses il a rougi son glaive et brandi son épée sanglante. » Le scalde Œvind fait parler ainsi le Dieu. Le souffle d'audace, l'indépendance fougueuse qui animent cette mythologie lui prêtent une grandeur sauvage. Mais il lui manque l'élévation morale et tout principe d'universalité. Une telle religion ne peut enfanter que la guerre de tous contre tous. Le roi guerrier et pontife qui l'inventa était un homme de génie. Car il avait compris l'esprit et la destinée de sa race. Mais il semble aussi avoir compris l'insuffisance de son principe par l'idée qu'il se fait de la fin du monde. Dans la religion de Zoroastre, qui servit de modèle à la religion odinique, le bien finit par triompher du mal. Dans celle d'Odin, c'est le mal qui finit par avoir raison du bien, et l'univers s'effondre dans un effroyable cataclysme, où les dieux même sont engloutis. Sombre prédiction de la Saga qui domine les cris de joie des Vikings, triste lendemain de toutes leurs victoires.

      En l'an 841, les bénédictins du Mont-Saint-Michel virent arriver une flottille de Normands. Les pirates abordèrent pour voir si ce rocher pourrait leur servir de retraite. Ils entrèrent en conversation avec les religieux, au moyen d'un interprète saxon qu'ils traînaient avec eux et qui savait à peu près toutes les langues du continent. Pourquoi habitez-vous ici ? demandèrent les Normands au prieur, il n'y a ici ni troupeaux ni champs à labourer. – Nous servons Notre Seigneur. – Où est-il ? – Le prieur leur montra l'image du Christ crucifié, peinte sur une tablette de bois blanc et pendue à leur poitrine par une chaîne d'argent. Les barbares se regardèrent entre eux avec étonnement. – Mais qui vous protège contre les ennemis ? – Le guerrier invisible auquel ce sanctuaire a été dédié, un ange du très puissant roi du ciel, dirent les religieux. – De tous les hommes que nous avons vus, reprit le chef normand, vous êtes les plus pauvres et les plus misérables, mais votre dieu est encore plus misérable que vous. Sachez que nous autres nous n'obéissons qu'à nous-mêmes ! Nous allons dévaster ce pays jusqu'à la source des fleuves et tout ce que nous allons conquérir nous appartiendra sans réserve. – Eh bien ! dit le prieur, bientôt vous viendrez rendre hommage à ce Dieu et à son ange. – Les pirates se mirent à rire et s'en allèrent en chantant : « Nous avons frappé de l'épée ! Le souffle de la tempête aide nos rameurs ; le mugissement du ciel, les coups de la foudre ne nous nuisent pas, l'ouragan est à notre service et nous jette où nous voulons aller. Nous frapperons de l'épée ! » Et leur chant se perdit dans une clameur tronquée.

      Pendant cent ans, les Normands ravagèrent la France. Ils pillèrent bien des abbayes et brûlèrent bien des villes. Repoussés enfin par les Français qui commençaient à se sentir une nation, ils se cantonnèrent en Normandie. Alors, les Normands adoptèrent la langue des vaincus et devinrent les seigneurs du pays. Quand Charles le Simple offrit au duc Rollon sa fille en mariage et la cession du duché de Normandie à condition de rendre hommage au roi de France et de se convertir au christianisme, le Normand n'hésita pas et se fit baptiser en grande pompe à Rouen : ses compagnons l'imitèrent. La plupart d'entre eux étaient restés païens au fond du cœur. Mais, en gens avisés, ils avaient compris qu'ils avaient besoin des hommes d'église pour gouverner le peuple. Dès lors, les Normands épousèrent les femmes du pays, et c'est ce qui acheva leur conversion. Une légende normande représente curieusement ce fait. Des moines avaient apporté à Gournay le chef de saint Hildevert dans une châsse. Lorsqu'on voulut enlever la châsse de terre, personne ne put la soulever ; elle était devenue lourde comme du plomb. Le peuple s'ameuta. Alors le chef norvégien du lieu, Hauk, fils de Ragnwald, irrité de ce miracle, ordonna qu'on fît avec la tête du saint l'épreuve du feu, selon la mode barbare. Il fit faire un grand feu devant la pierre de justice et s'assit devant avec sa femme et ses guerriers, puis il ordonna à ses hommes de jeter la tête du saint dans le brasier, ce qu'ils firent immédiatement. Mais le chef de saint Hildevert, au lieu de se consumer, s'éleva lentement au-dessus des flammes et alla se poser sur les genoux de la femme du chef norvégien. Celle-ci le prit pieusement entre ses mains et le rendit aux moines, ce que voyant, Hauk se convertit. – Cette légende symbolise, sous une forme naïve, une vérité historique et morale, à savoir que les femmes servirent d'intermédiaire entre la nouvelle religion et les barbares. Le christianisme trouva un écho dans la mansuétude de leur cœur, s'insinua par elles dans ces âmes farouches.

      Cent ans avaient donc suffi pour réaliser la prédiction du prieur de Saint-Michel. Le descendant des Vikings; le pirate Rollon, fut un de ceux qui aidèrent à élever la basilique du Mont par ses riches dotations, et la grosse cloche de l'abbaye, celle qu'on sonnait en cas d'alarme, prit le nom de cloche Rollon.


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(20)  Annales du Mont-Saint-Michel, publiées par les Révérends Pères, 1876.

(21)  L'histoire du trou que le doigt de saint Michel aurait fait dans le crâne de saint Aubert ; celle du rocher précipité par le pied d'un enfant, ainsi que celle du taureau, empruntée à la légende du Mont-Gargan, sont évidemment des superfétations postérieures. Mais il n'y a pas de raison de douter qu'une vision ait provoqué la fondation du Mont-Saint-Michel, tant d'autres sanctuaires ayant dû leur origine à des phénomènes psychiques du même ordre.

(22)  Dans son beau livre sur la Kabbale (2ème édition, 1889), M. Adolphe Frank affirme et démontre l'existence, chez les juifs, d'une doctrine secrète et d'une tradition orale indépendante de leur tradition écrite, qui s'est conservée jusqu'au moyen-âge et fut rédigée alors dans le livre du Zohar et du Sépher Jetzirah. M. Franck trouve l'origine de cette doctrine dans celle des mages persans.

(23)  Apocalypse, ch. XII.




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