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Les grandes légendes de France

Edouard Schuré
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II - LA GRANDE-CHARTREUSE ET LA LÉGENDE DE SAINT BRUNO

II - HISTOIRE DE SAINT BRUNO

Il faut aller voir la chapelle de saint Bruno perdue dans sa forêt pour comprendre l'âme de ce moine du XIème siècle, de ce pur contemplatif, de ce fanatique de solitude, qui fonda l'ordre des chartreux.

      Lorsqu'on sort de la Grande-Chartreuse, la vue embrasse le magnifique amphithéâtre du Grand-Som, du Petit-Som et du Charmanson. Ces cimes abruptes forment l'extrême limite de la gorge, sauvage couronne murale du désert. Des mamelons boisés s'étagent les uns par-dessus les autres à la base de ces sommets. Le chemin montant s'enfonce sous la haute futaie des hêtres qui deviennent de plus en plus gigantesques. Au bout de trois quarts d'heure, on débouche dans une clairière où se trouve la petite église de Notre-Dame de Casalibus, bâtie sur l'emplacement de l'ancien couvent. A deux cents pas, au fin fond du ravin, au plus noir de la forêt, une petite chapelle se dresse sur un rocher à pic. Appuyé d'un côté à la montagne, inaccessible des trois autres, ce bloc carré s'avance en forme de promontoire escarpé. Trois ou quatre sapins sortent du rocher même et projettent leur ombre sur la façade blanche et nue de la chapelle, qui n'a que trois fenêtres romanes et une seule porte avec un petit péristyle de deux colonnes. Au pied du rocher jaillit une fontaine claire et abondante. La tristesse de cette chapelle est rehaussée par la noire forêt de sapins qui se hérisse tout autour, qui la surplombe et l'ensevelit en quelque sorte sous ses ombres épaisses. Le fond du ravin est comblé d'énormes quartiers de rochers détachés des sommités voisines ; débris d'une montagne entière qui s'est écroulée ici en des temps préhistoriques. Depuis des milliers d'années, les lichens et les fougères ont habillé ces décombres d'une robe de verdure, et l'armée des sapins a poussé dessus en colonnes serrées. Mais leur sauvage irrégularité témoigne encore de l'antique désastre.

      C'est dans cette sinistre solitude, c'est au fond de cet abîme que saint Bruno vint se retirer avec ses six compagnons, vers l'an 1070, pour fonder la confrérie qui devint l'ordre des chartreux. Entrez dans la pénombre de la chapelle, et vous verrez peints à fresque sur les murs latéraux les six disciples du saint. Le clair-obscur prête à ces peintures médiocres une étrange vitalité. L'un des frères, au visage jeune, vous suit d'un long regard triste. Il a l'air de chercher encore le maître absent qui dut abandonner les siens dans ce désert pour obéir aux ordres du pape.

      Voici en peu de mots la vie de ce personnage peu connu. Ce n'est pas une légende, mais de l'histoire, et de ces faits sommaires ressortent assez clairement les traits principaux de sa physionomie (13).

      Saint Bruno naquit à Cologne en l'an 1035 de parents nobles. Ame tendre et mystique, il aima dès son enfance les livres saints, la nature et la solitude. Studieux, intelligent et précoce, on le voyait dès l'âge de dix ans courbé sur les missels et les parchemins enluminés dans la collégiale de Saint-Cunibert. Il avait, comme les madones que peignirent plus tard les maîtres de Cologne, des yeux candides couleur de véronique et un de ces fronts bombés qui semblent gonflés d'un trop-plein de pensées et de sentiments inexprimables. La bouche ferme et sévère indiquait la force de la volonté, et la maigreur extrême du visage un ascétisme précoce. Au milieu de ses compagnons, il ressemblait à un lis du paradis, tombé dans un buisson d'épines. Ce lis ne devait s'épanouir qu'au désert. Bruno devint chanoine à Cologne. Il étudia ensuite la théologie à Reims et la philosophie à Tours sous le fameux Béranger, chanoine de Saint-Martin. Ces écoles jouissaient alors d'une renommée européenne. Fort savant, doué d'une éloquence suave, entraînante, Bruno semblait destiné à fournir une brillante carrière ecclésiastique. A la mort de Gervais, archevêque de Reims, la voix publique le désigna pour lui succéder. « Nous le préférions à tous, dit un auteur du temps, et à juste titre. Il était doux, humain, savant, éloquent, riche et puissant. Mais lorsque tous les suffrages paraissaient lui être favorables, il se détermina à tout abandonner pour suivre Jésus-Christ. » Bruno, pour se soustraire au redoutable fardeau qu'on voulait lui imposer, s'enfuit secrètement de Reims.

      Quelles sont les causes qui ont déterminé cette vocation ? Quelles crises la précédèrent ? Dans les vies de presque tous les saints, il y a de formidables tentations. Ce n'est pas ce qu'elles ont de moins intéressant, car c'est presque toujours la femme qui y joue le premier rôle, et les moyens qu'emploient les lutteurs du désert pour lui échapper sont péremptoires. Tous ils appliquent instinctivement le mot de Napoléon : « La seule victoire en amour, c'est la fuite. » Quand cela ne sert de rien, ils usent contre leur propre corps des moyens les plus barbares. Dans sa grotte de Subiaco, saint Benoît, pour ne pas céder au désir d'aller rejoindre certaine dame romaine dont le souvenir le poursuivait trop, se roula dans un buisson d'épines jusqu'à ce que son corps ne fût plus qu'une plaie. Zoé, courtisane d'Alexandrie, se mit en tête de séduire le jeune saint Martinien. Elle se rendit au désert déguisée en vieille mendiante et se fit héberger dans la cellule du saint. Mais le matin elle parut devant lui demi-nue, éblouissante et parée. Le saint eut le vertige ; il allait céder, quand tout d'un coup il se mit les pieds dans un feu allumé. Il y resta, jusqu'à ce qu'il roulât par terre en hurlant, ce qui, dit la légende, attendrit et étonna tellement la courtisane, qu'elle se convertit (14). – Les biographes ne rapportent rien de pareil de saint Bruno. Il ne semble avoir connu aucune des trois grandes tentations : la femme, l'orgueil et l'ambition. Le rêve d'échapper au monde et de réaliser la vie divine dans la solitude le hantait depuis ses jeunes années. « Souvenez-vous du jour, écrit-il à son ami Raoul de Vert, où j'étais avec vous et Fulcius dans le jardin contigu à la maison d'Adam, dans laquelle je demeurais alors. Nous eûmes un entretien sur les faux plaisirs et sur les richesses périssables de la terre ; ainsi que sur les délices de la gloire éternelle, et nous fîmes la promesse et le vœu d'abandonner le siècle au plus tôt et de revêtir l'habit monastique. »

      Les horreurs du XIème siècle vinrent renforcer cette naturelle inclination. On sortait des terreurs de l'an 1000, mais le siècle de grâce ne valait guère mieux que la fin du monde tant redoutée. Pestes, famines et guerres ravageaient cette époque. Guerre entre le roi de France et les barons féodaux ; guerre entre le pape et l'empereur d'Allemagne ; guerre acharnée dans l'Eglise même. Papes et antipapes s'excommuniaient réciproquement. Les mœurs étaient d'une brutalité, d'une violence extrêmes. Les évêques se faisaient nommer à prix d'argent ; ils soudoyaient des bandes armées qui enfonçaient et pillaient les maisons de leurs rivaux. Beaucoup d'entre eux vivaient avec leurs femmes ou leurs concubines et distribuaient les prébendes à leurs enfants. Pour imposer le célibat aux prêtres, Grégoire VII dut lancer contre eux le peuple fanatisé par les moines. Des scènes affreuses s'ensuivirent. On vit des prêtres arrachés à leur église avec leurs femmes et leurs enfants et massacrés dans la rue par la foule. On comprend que de tels spectacles aient poussé des âmes tendres comme celle de Bruno à la solitude absolue.

      Il partit donc avec six compagnons fidèles. Comme lui, ils, avaient renoncé à tous les biens, terrestres ; comme lui, ils cherchaient une retraite, inaccessible pour vivre de la vie cénobitique. Mais ils errèrent longtemps sans savoir où poser leur tête. « Or, en ce temps, disent les biographes de Bruno, Hugues, évêque de Grenoble, qui avait suivi autrefois les leçons de Bruno de Reims, eut une vision. Il fut transporté, en esprit, pendant les ténèbres de la nuit, au milieu des montagnes de Chartreuse. Là, dans des clairières entourées de sombres forêts et surmontées de rochers menaçants, au sein d'un désert sillonné par les avalanches, il lui sembla que le Seigneur se construisait un temple magnifique. En même temps, il crut voir sept étoiles brillantes s'arrêter sur le faîte de cet édifice et le revêtir d'une pure et mystérieuse lumière. Le lendemain, Bruno et les six pèlerins qui l'accompagnaient vinrent se jeter aux pieds de l'évêque de Grenoble. « Fuyant les scandales et la corruption d'un siècle pervers, nous avons, dirent-ils, été attirés vers vous par la renommée de votre sagesse et de vos vertus. » Bruno, reconnu et accueilli avec le plus vif intérêt par son ancien disciple, ajouta : « Recevez-nous dans vos bras ; conduisez-nous à la retraite que nous cherchons ». Hugues, ému d'un pareil spectacle, releva et embrassa son maître et ses compagnons. Il leur fit une réception pleine de charité, et il comprit alors que l'apparition des sept étoiles était le présage divin de leur arrivée, et qu'elle indiquait le lieu où ces émules des Hilarion et des Antoine devaient arrêter leurs pas et fixer leur séjour. Néanmoins, Hugues voulut éprouver la fermeté de leur résolution par la peinture fidèle du lieu que, d'après sa vision de la nuit précédente, le ciel paraissait leur destiner pour demeure. Vous ne trouverez là qu'un site affreux, un repaire de bêtes féroces. De toutes parts ce sont des forêts immenses, des montagnes qui élèvent leurs sommets jusque dans les nues. La terre, couverte de neige pendant la plus grande partie de l'année, ne produit aucune espèce de fruit. Le silence des bois, le bruit des torrents, souvent grossis par les orages ou les avalanches, tout y excite la tristesse ; tout y inspire l'effroi. Pensez-y bien : pour y fixer à jamais votre demeure, il faut une grâce de Dieu toute particulière. – Un pareil tableau, loin de les décourager, ne fit que leur donner plus d'ardeur. Il leur parut que la Providence leur avait choisi une solitude telle qu'ils la désiraient. Quelques jours après, l'évêque de Grenoble conduisit lui-même les nouveaux anachorètes dans le lieu désigné par l'apparition des sept étoiles. Ils cheminèrent à travers les forêts et les précipices jusqu'à un endroit sauvage, surtout alors, et où sont accumulés d'énormes fragments de rochers brisés. C'est là qu'il les laissa après leur avoir souhaité toutes les bénédictions du ciel pour leur sainte entreprise (15).

      Après le départ de l'évêque, Bruno et ses compagnons se bâtirent des cabanes de bois avec des branchages et disposèrent un oratoire dans une espèce de grotte. Souvent, dit Mabillon, Bruno se retirait encore plus avant dans la forêt, cherchant les endroits les plus reculés et les plus sauvages pour s'y livrer à la méditation et à la contemplation des choses divines. Il faut croire que cette vie, qui ressemblait à la plus rude expiation, avait un charme intense pour le maître comme pour les disciples, et que ce complet repliement de l'âme sur elle-même et sur son monde intérieur procurait à Bruno des visions et des sensations exquises. Car l'évêque de Grenoble venait quelquefois partager leurs exercices spirituels pour se reposer de ses labeurs et y trouvait tant de réconfort et de joie qu'il tardait à rentrer dans son diocèse. Les sept solitaires formaient une heureuse famille. Ils avaient réalisé leur rêve. Leur ciel rayonnait de l'âme du maître, de sa douceur, de sa tendresse. Son mysticisme avait une couleur toute féminine. Il parlait du Christ à peu près comme sainte Thérèse : « C'est dans la solitude et le silence du désert, disait-il, qu'on apprend à regarder le divin époux de ce regard qui va jusqu'au cœur. »

      Ni lui, ni ses disciples ne devaient jouir de leur bonheur jusqu'à la fin de leur vie. Un de ses anciens élèves devenu pape sous le nom d'Urbain II l'appela auprès de lui en 1089 pour l'aider de ses conseils dans la lutte contre l'empire, et, connaissant l'amour excessif de Bruno pour la vie contemplative, son horreur du monde, il lui ordonna formellement, en sa qualité de chef de l'Eglise, de se rendre sur-le-champ auprès de lui. L'âme angélique de Bruno désapprouvait secrètement les moyens violents dont se servait le pape pour assurer sa domination politique et spirituelle ; il était dégoûté du monde et de l'Eglise ! mais il était bon catholique, il dut obéir. On se figure les adieux déchirants de Bruno quittant ses compagnons aimés, la tristesse du maître cachée sous une apparente sérénité, et la désolation des disciples qui le virent disparaître pour toujours entre les colonnes de la lugubre forêt. Au bout d'un an, les malheureux, ne pouvant plus supporter leur isolement, se mirent en route pour l'Italie et passèrent les Alpes pour rejoindre leur maître à Rome, à la cour du pape. Quand Bruno vit arriver sa petite famille spirituelle comme un navire désagrégé cherchant son pilote, son cœur s'émut. Il la reçut avec joie, mais il la réprimanda de sa faiblesse et réussit à lui persuader de retourner dans le désert du Dauphiné pour y fonder l'asile des naufragés de la vie. Il ne cessa de correspondre par lettres avec ses disciples, et cette correspondance servit après sa mort à rédiger les règles de l'ordre. S'intéressant peu aux affaires de l'Eglise, il obtint du pape de fonder une autre chartreuse en Calabre et devint sur la fin de sa vie le conseiller de Roger de Normandie, fils de Tancrède et conquérant des Deux Siciles. Ce rude batailleur s'était pris pour ce moine d'une amitié et d'une admiration sans limite. Peu avant sa mort, le comte Roger crut avoir de Bruno une apparition miraculeuse, qui, disait-il, lui avait sauvé la vie. Le fait est rapporté par Roger lui-même dans une charte authentique. Roger assiégeait Capoue. Un Grec nommé Sergius se vendit au prince de Capoue moyennant une grosse somme d'argent et lui promit de le faire pénétrer dans le camp de Roger pendant la nuit. L'heure de la trahison approchait. Roger dormait d'un profond sommeil lorsqu'il eut la vision suivante : « Un vieillard d'un aspect vénérable m'apparut tout à coup ; ses habits étaient déchirés, ses yeux étaient pleins de larmes. Je lui demandai la cause de sa douleur, il ne fit que pleurer encore davantage. Enfin, sur ma demande réitérée, il me répondit en ces termes : « Je pleure un grand nombre de chrétiens et toi-même, qui dois périr avec eux. Mais lève-toi sur-le-champ, prend ses armes, et peut-être Dieu te sauvera, toi et tes soldats. » Pendant que j'entendais ces paroles, je croyais reconnaître les traits de mon vénérable Bruno. Je m'éveille aussitôt, terrifié par cette vision et, prenant mon armure, je crie à mes hommes d'armes de monter à cheval et de me suivre... » Sergius fut fait prisonnier, et Roger prit Capoue. Quand plus tard il raconta à Bruno sa vision, « le saint répartit humblement que ce n'était pas lui que j'avais vu, mais bien l'ange du Seigneur qui est chargé de protéger les princes en temps de guerre. »

      Les auteurs du récent et curieux livre anglais Fantasms of the living (Fantômes des vivants), qui ont recueilli les récits d'une foule d'apparitions contemporaines et authentiques, verraient dans ce fait une télépathie semi-consciente. – Le docteur Karl du Prel, le savant et judicieux auteur de la Philosophie der Mystik, y trouverait l'action du moi supérieur et latent sur la conscience ordinaire pendant le sommeil ; tandis que brahmanes et kabbalistes affirmeraient la projection du corps astral du saint voyant, opérée par sa volonté consciente et précise. – Mettant à part tout merveilleux et toute interprétation occultiste, cette tradition prouve le singulier ascendant que le fondateur de la Grande-Chartreuse avait pris sur l'âme du rude guerrier normand. – Saint Bruno mourut peu après, en Calabre, à l'âge de soixante et onze ans, l'esprit fixé sur l'ermitage enfoui dans les montagnes du Dauphiné, où il avait trouvé la paix et où ses disciples devaient continuer sa tradition.

      Saint Bruno occupe une place à part dans l'histoire du monachisme. Toutes les grandes affirmations de la volonté humaine servent à élever le niveau moral et intellectuel de l'humanité ; toutes intéressent également le psychologue et le penseur. Le mysticisme des saints est de ce nombre. Mais l'humanité réserve justement ses respects et ses adorations pour ceux qui, tout en s'élevant à la sainteté, ont brûlé de la flamme ardente de la charité active, et qui, non contents de trouver le bonheur en eux-mêmes, n'ont cessé de prendre part aux souffrances et aux luttes de tous les hommes. Tels saint Benoît, saint François d'Assise et beaucoup d'autres. Saint Bruno n'a guère songé qu'à son propre salut et à celui d'un petit groupe d'élus. Il représente, parmi les saints, le quiétisme parfait qui se désintéresse du monde et du gros de l'humanité. Comme les ordres sont toujours restés fidèles à l'esprit du fondateur, les bénédictins et les franciscains ont joué un rôle dans l'histoire de la civilisation, les premiers par la science, les autres par la charité et par l'intimité de leur sentiment religieux. Les chartreux, malgré leur austérité, n'ont eu aucune influence sur le monde laïque. Leur patron est un pur contemplatif ; son mérite est d'avoir fondé un refuge pour les désespérés, pour les vaincus de la vie. Il a été nommé justement l'étoile du désert.


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(13)  Ces faits sont tous empruntés à un excellent livre fait d'après les meilleures sources : La Grande-Chartreuse, tableau historique et descriptif de ce monastère, par Albert Duboys, ancien magistrat, Grenoble, 1845.

(14)  Montalembert, Les Moines d'Occident.

(15)  Duboys, La Grande-Chartreuse.




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