Vous êtes ici : Livres, textes & documents | Les grandes légendes de France | III - Epoque carlovingienne - La légende de la reine Richardis

Les grandes légendes de France

Edouard Schuré
© France-Spiritualités™






I - LES LÉGENDES DE L'ALSACE

III - ÉPOQUE CARLOVINGIENNE – LA LÉGENDE DE LA REINE RICHARDIS

De sainte Odile à la reine Richardis il n'y a pas loin. Il suffit pour cela de passer d'une vallée à l'autre et de nous transporter du VIIème au IXème siècle. Pour ce temps-là, qui n'avait ni chemins de fer, ni presse, ni démocratie, ni tout ce qui nous enfièvre et nous précipite comme un train lancé à toute vapeur, deux cents ans représentent à peine vingt des nôtres. Cependant le monde avait marché. Aux Mérovingiens avaient succédé les Carlovingiens. Un grand homme avait surgi parmi eux. Charlemagne avait compris que les deux instruments de la civilisation étaient la tradition latine et le christianisme ; il les imposa au monde barbare à grands coups d'épée. De l'alliance de Charlemagne avec l'Eglise sortira la féodalité. L'idée de la fidélité de l'homme à l'homme, se combinant avec celle du monde intérieur et spirituel, produira la chevalerie, cette manifestation surprenante et originale des races du Nord, germaniques et celtiques. La chevalerie est une conception nouvelle de la vie qui comprend à la fois un idéal plus élevé de l'homme et de la femme. Le type du chevalier joignant à la féauté la parfaite courtoisie et l'attrempance, cette douceur exquise d'une âme maîtresse d'elle-même, n'est pas encore formé. Il mettra trois ou quatre cents ans à son épanouissement. Honorer et servir ce qui est faible ! Il n'est pas facile d'enseigner cela à des gens pour qui un coup de hache dans le crâne d'un voisin gênant est chose aussi simple que d'écraser une mouche. Mais, dès les temps carlovingiens, les croisades sont dans l'air, l'idéal chevaleresque germe sous les passions sauvages, et, en attendant qu'il occupe les troubadours et les trouvères, il prélude dans la légende.

      Mais retournons au coin des Vosges que nous venons de quitter. Des hauteurs de Sainte-Odile descendons dans la vallée de Barr et remontons la côte en face, à travers les taillis, jusqu'au château de Spesbourg. La ruine est plantée comme un nid d'aigle au-dessus d'une sombre vallée qu'elle domine à pic. Le ravin sauvage s'égaie en s'ouvrant sur la plaine. Les crêtes hérissées de sapins noirs font place à des collines de châtaigniers, à des vignobles. C'est le val d'Andlau. La petite ville du même nom est nichée entre ses derniers plis. Un clair et fort torrent qui descend du Hohwald la traverse, et une belle église romane la domine de son clocher. C'est là que repose une reine des Francs, Richardis, la femme d'un des derniers Carlovingiens. Rappelons en deux mots son histoire et sa légende.

      Richardis eut pour père Erchangard, comte de la Basse-Alsace. Quelques-uns prétendent qu'il était d'origine écossaise, et de fait le caractère fier, indépendant et original que la tradition prête à sa fille s'accorde avec le tempérament de cette race. Les chroniques vantent à l'envi sa beauté éclatante, l'élégance de ses formes, la hauteur et le charme de son esprit. Le destin donna à cette femme accomplie le plus triste des maris. Elle épousa l'empereur Charles le Gros, que les Francs élirent roi de Neustrie et d'Austrasie. Mais l'arrière-petit-fils de Charlemagne n'avait rien de son aïeul. Epais, lourd et sournois, il était pire que les derniers Mérovingiens. A une vue courte en toute chose il unissait une ruse cauteleuse, et la méchanceté guettait sous sa faiblesse. S'il sortait de sa profonde indolence, c'était par accès de cruauté, puis il retombait dans le sommeil de la paresse et de la lâcheté. Pour achever ce portrait peu flatteur, disons que Réginon l'accuse d'impuissance. Intimidé par la supériorité de Richardis, Charles le Gros subit malgré lui son ascendant, contre lequel il regimbait en secret. Celle-ci, animée d'une noble ambition, essaya d'en user pour sauver le royaume de Charlemagne, qu'elle trouvait livré aux intrigants, ravagé par les Northmans et les Frisons. Dans ce dessein, elle fit nommer l'évêque de Verceil chancelier du royaume. Luitgard était un homme d'un caractère énergique et droit. Homme de paix à l'église, il redevenait homme d'action dans le conseil. D'accord avec la reine, il appela tous les Francs à la guerre et ne craignit pas d'écarter du pouvoir les Alémans et les Souabes, qui avaient encouragé l'indolence du roi dans leur propre intérêt. Ceux-ci jurèrent de perdre Richardis.

      A la tête de la conjuration se trouvait un fourbe habile, un Souabe, que la tradition appelle le Chevalier rouge. Un jour qu'il traversait avec le roi une partie sombre de la basilique, la reine, qui avait l'habitude d'y faire ses dévotions, vint s'agenouiller à l'entrée du chœur. Lorsqu'elle eut terminé sa prière, Luitgard sortit de l'abside pour lui donner sa bénédiction. En se relevant, Richardis prit en main la croix que le jeune évêque portait suspendue à sa poitrine et y porta ses lèvres avec ferveur. A cette vue, le Souabe, faisant un geste d'horreur, dit au roi : « Voilà ce qu'ils osent dans le saint lieu ! Seigneur, jugez par là de ce qu'ils font en secret ! » L'étonnement, l'indignation jouée du Chevalier Rouge, et ce baiser mystique entrevu de loin dans la pénombre de l'église suffirent pour jeter dans l'esprit du roi les soupçons les plus noirs. Depuis longtemps il haïssait la reine, qui lui imposait sa volonté avec une douceur fière. Il n'eut pas de peine à la croire coupable d'une passion audacieuse et des derniers débordements.

      Charles, transporté de fureur, fit appeler Luitgard, l'accabla d'injures et le chassa ignominieusement sans lui permettre de se justifier ; puis, faisant comparaître sa femme devant son tribunal, il l'accusa publiquement d'adultère. Richardis, indignée, mais calme, offrit de prouver son innocence par l'épreuve du feu. Charles accepta le défi et fixa le jour. – Scène étrange et solennelle. – Une immense assemblée est réunie sur la place publique. Le roi siège sur son tribunal, entouré des plus grands seigneurs francs et des hauts dignitaires de l'Eglise. Richardis paraît en reine splendide, étincelante de pierreries, dans un long manteau de pourpre, couronne en tête. Elle s'avance vers le roi et lui offre ses gants. Il les saisit : c'est le signe qu'il persiste dans l'accusation. Alors Richardis s'éloigne et reparaît dans une tunique de soie blanche cirée, serrant sa croix sur son coeur. Des moines chantent l'office des trépassés. La reine est d'une pâleur mortelle, mais la flamme de l'extase brille dans ses yeux élargis et fixes. Quatre valets, avec des torches allumées, essaient de mettre le feu aux quatre coins de sa robe. La flamme n'y mord pas et les valets reculent d'effroi. Alors on étend devant elle une traînée de braise incandescente. Elle marche dessus, pieds nus, et les charbons ardents s'éteignent sous ses pas. A ce prodige, la foule pousse une immense acclamation, et les accusateurs, consternés, s'enfuient. Mais Richardis, d'une voix forte, adresse à son, époux ces paroles mémo rables : « Roi Charles, je vous ai prouvé mon innocence en passant par le feu. Par vous j'ai voulu sauver le royaume, mais il n'est plus rien de commun entre nous. Désormais j'appartiens à celui dont la beauté étonne le soleil et les étoiles et qui reconnaîtra ma fidélité mieux que vous. Adieu : vous ne me reverrez plus. Que Dieu vous pardonne comme je pardonne à mes accusateurs ! » Après quoi Richardis se retira dans son pays natal et y fonda l'abbaye d'Andlau. Charles, peu après, fut déposé par les Francs et mourut dans l'exil et la misère.

      Telle la tradition de l'abbaye. Il est curieux de voir ce que l'imagination populaire a ajouté à la légende ecclésiastique. Richardis, accusée d'adultère par son époux, disent les chroniqueurs, qui ont suivi cette variante, s'en remit au combat singulier, qui était une autre forme du jugement de Dieu dans les idées du moyen-âge. Un seigneur franc se présenta comme champion de la reine, lutta en champ clos contre le calomniateur et le terrassa. Sortie blanche comme neige de cette première épreuve, la reine se remit à la tête du royaume et appela son défenseur auprès d'elle en le nommant son chevalier. Les mauvais conseillers ne se tinrent pas pour battus. Ils firent si bien que Charles le Gros, retombé sous leur influence, accusa la reine et son chevalier d'une passion criminelle. Richardis, poussée à bout, eut recours à l'épreuve du feu, plus encore pour sauver la vie de celui qui l'aimait sans reproche que pour se justifier. Après avoir traversé victorieusement les flammes, elle renonça à la fois au trône et au monde. Et, s'adressant à son chevalier, elle le pria de lui chercher une retraite dans les Vosges, la plus sauvage qu'il pût trouver. Le chevalier se mit en route vers les montagnes. Il entra sous les forêts épaisses qui retentissaient alors du mugissement des aurochs et des loups. Harassé de fatigue, il s'arrêta enfin dans une vallée perdue où un ours buvait, avec ses petits, près d'un torrent. « Voilà, pensa-t-il, une solitude assez profonde pour ma reine ! » C'est là, dans le val d'Andlau, que Richardis fit bâtir sa retraite : c'est là que s'élevèrent plus tard l'église et l'abbaye d'Andlau. Le chevalier devint le protecteur du couvent. Ce fut l'ancêtre des seigneurs d'Andlau, qui ont pour armes une croix rouge sur champ d'or, surmontée d'un heaume et d'un diadème. Le souvenir de cette tradition a été consacré par la gracieuse statue qui surmonte la fontaine d'Andlau et qui montre un ours humblement réfugié aux pieds de la reine des Francs. (7)

      C'est ainsi que le peuple a transformé l'ascétique légende dans l'élan naïf de son cœur. Il a mis le chevalier à la place de l'évêque, et, sans le savoir, il a rêvé l'amour là où l'esprit monacal n'a vu que le renoncement à la vie : beau rêve qui s'est desséché comme une rose parfumée entre deux feuillets de la chronique poudreuse et jaunie. Le chevalier est resté sans nom comme sans physionomie. Il ne nous apparaît que comme les combattants des tournois, reconnaissables seulement à leur vaillance et à leurs bons coups. Ceci nous amène à quelques réflexions générales sur les destinées du sentiment chevaleresque. La grande révolution qui s'accomplit dans 1a conception de l'amour par la chevalerie n'a trouvé qu'une expression imparfaite et rapetissée dans la littérature. La chevalerie a imaginé le culte de la passion uni aux raffinements mystiques de l'âme et de la pensée ; elle a cru à la vertu s'engendrant dans le cœur par l'enthousiasme de la beauté ; elle a rêvé la femme capable d'inspirer volontairement un tel amour. La légende de Richardis nous montre ce sentiment dans sa chasteté et son intensité primitives. Mais l'arbre a fleuri trop vite sans produire son fruit. Le moyen-âge a conçu un idéal qu'il n'a pas su rendre poétiquement. Le type du chevalier primitif s'est affadi dans les mièvreries des troubadours, dans les longueurs assommantes des trouvères, pour tomber sous la risée des fabliaux. La chevalerie est morte, mais le sentiment chevaleresque a survécu, il a pénétré dans la conscience moderne. A mesure que la femme s'ennoblira, il renaîtra sous des formes inattendues. Le plus beau rôle est réservé à la femme dans la société. Ridicule et déplaisante lorsqu'elle singe le sexe masculin et se départ du charme discret qui, dès les temps de la Grèce, faisait son plus bel attribut, elle se grandira au rôle d'inspiratrice lorsqu'elle sera fidèle à ses qualités supérieures. A cet égard, il nous est permis d'espérer en l'avenir en songeant à notre passé. La France a produit trois femmes comme Héloïse, Jeanne d'Arc et Mme Roland, héroïnes de l'amour, de la patrie et de la liberté. Qu'il en renaisse de pareilles, et, malgré le scepticisme de notre temps, les chevaliers ne leur manqueront pas. Qu'il nous soit permis, en attendant, de rendre hommage à Richardis, la noble reine des Francs, qui, debout là-bas sur sa fontaine, semble songer dans son exil « au doux pays de France ».


________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________
(7)  Les traditions ecclésiastiques sur Richardis ont été réunies dans une monographie : Sainte Richarde, son abbaye d'Andlau, son église et sa crypte, par Charles Deharpe. – Paris, typographie Renou, 1874. – La critique historique trouvera à redire à cet ouvrage, mais il contient les documents les plus intéressants sur le sujet. C'est aussi grâce aux soins et aux frais de l'abbé Deharpe qu'a été élevée la jolie statue de Richardis par Grass qui orne la fontaine d'Andlau. Sur le piédestal, on voit deux petites harpes sculptées en relief. L'humble ecclésiastique qui a consacré sa vie et sa fortune à la gloire de sa sainte n'a pas voulu que son nom figurât sur le monument. Il n'y a fait qu'une timide allusion par les deux harpes qui rappellent son nom, Deharpe. L'innocent jeu de mots trahit à la fois la modestie du restaurateur de Richardis et le sentiment délicat qui l'a guidé.




Site et boutique déposés auprès de Copyrightfrance.com - Toute reproduction interdite
© 2000-2020  LB
Tous droits réservés - Reproduction intégrale ou partielle interdite

Taille des
caractères

Interlignes

Cambria


Mot de passe oublié
Créer un compte LIVRES, TEXTES
& DOCUMENTS