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Les grandes légendes de France

Edouard Schuré
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II - LA GRANDE-CHARTREUSE ET LA LÉGENDE DE SAINT BRUNO

III - OFFICE DE NUIT – ASCENSION DU GRAND-SOM

Au moment où je revenais de la chapelle de saint Bruno, les grandes ombres de la nuit descendaient dans la vallée. Au réfectoire, un frère ou un domestique du couvent sert un repas frugal aux étrangers. C'est la maigre pitance des chartreux, trait de couleur locale qu'on regretterait de ne pas voir s'ajouter à tous les autres. Les rares visiteurs décidés à affronter une nuit au couvent sont assemblés autour d'une lampe fumeuse pour ce souper. Ils subissent fatalement l'influence de ce milieu triste. La nappe en toile grossière, le plafond bas, les murs nus, ornés de quelques rares tableaux de sainteté encadrés de noir, tout est rigide et monacal. A peine échange-t-on quelques paroles. On sent que la gaieté scandaliserait ici jusqu'au chaises, et la mélancolie des habitations est contagieuse. Le repas fini, je regagne ma chambre, au premier étage, par un long corridor froid. Cette chambre est une vraie cellule de moine. Une chaise, une table, un lit dur, un prie-Dieu surmonté d'un crucifix forment tout l'ameublement. Un pas sonore et régulier arpente le couloir ; c'est le frère qui allume les lampes. Puis un silence sépulcral tombe sur le couvent. Il n'est interrompu que par la cloche de l'église voisine, sonnant les quarts d'heure, mesures glaciales du temps.

      Et je m'endors sous cette impression, avec un sentiment d'écroulement de toute la vie et d'enveloppement dans ce morne silence. A minuit, le frère portier vient vous réveiller pour assister à l'office de nuit. On traverse un long corridor à peine éclairé et, par une porte latérale, on pénètre dans la tribune de l'église. Elle est plongée dans une obscurité profonde. Une seule lampe à huile, suspendue à la voûte, brûle au fond du chœur, comme un lumignon dans un caveau. Bientôt on voit arriver les pères avec de petites lanternes sourdes. Ils se glissent comme des ombres, avec leurs grands manteaux blancs, se rangent dans les stalles et commencent à chanter leurs psaumes sur un mode lent et grave, avec des voix fortes et sonores. Ces litanies sont d'une monotonie effrayante. Souvent la même phrase musicale, de six ou sept notes, se répète cinquante ou cent fois. Quelquefois un silence interrompt le chant et l'on entend, dans les ténèbres complètes, les génuflexions des pères. L'effet de cette psalmodie et de cette mise en scène est extrémement lugubre. On dirait des ombres qui célèbrent gravement l'office de leur propre mort.

      Quand on songe que les chartreux font cela toutes les nuits de l'année, sans exception, de minuit à deux heures du matin, on est étonné de la puissance de mortification innée à la nature humaine. Tandis que j'écoutais ces litanies interminables et que grandissait en moi l'impression sinistre de ce culte, fatalement mon esprit poursuivait la raison psychique et métaphysique de ce genre d'ascétisme qui, sous des formes diverses, se retrouve dans toutes les religions. Y a-t-il, dans l'économie morale de l'humanité et dans l'action réciproque des milieux, une loi d'équilibre qui fait que certaines vertus sont, par cela seul qu'elles existent, le contrepoids des faiblesses et des crimes des autres ? L'abnégation a-t-elle par elle-même une puissance de rayonnement et de purification ? Ces vers d'un poète aujourd'hui complètement oublié (16) chantèrent dans ma mémoire. Ils donnent, sous une forme poignante, l'explication philosophique du chartreux :

Ils sont nés sans désirs, pour parler sans paroles.
Leurs formes sont dès mots, leurs corps sont des symboles
Inutile et muet, le moine doit montrer
Que l'espoir à lui seul peut faire vivre un homme ;
Il accepte, vivant, de devenir fantôme
Et de vaincre la tombe avant que d'y rentrer.

      Les litanies continuaient ; mes pensées prirent un autre cours. L'église des chartreux est séparée, par une haute cloison, en deux parties, dont l'extérieure est réservée aux frères et l'intérieure aux pères. Cette cloison est surmontée d'une croix noire. A mesure que j'écoutais ces chants et que je fixais cette croix, le christianisme m'apparaissait par son côté le plus sombre. Je sentais, plus vivement le contraste entre les aspirations de l'esprit moderne et le dogme ossifié de la religion, qui est encore celui du moyen-âge. L'esprit du siècle s'est éloigné d'une religion qui se pose en adversaire de la science, de la raison, de la beauté dans la vie, et qui n'offre à l'âme humaine aucune démonstration éclatante de cet au-delà dont elle a soif, de ce monde divin qu'elle lui promet sous des formes mythologiques et enfantines. – D'autre part, la science matérialiste d'aujourd'hui contentera-t-elle jamais les invincibles aspirations de l'âme vers une vie meilleure ? Elle est même incapable de donner à la vie présente sa sanction et sa dignité, puisqu'elle nie ou ignore le principe divin dans l'homme et dans l'univers ! – Cette chapelle sombre, cette messe lugubre, cette croix noire émergeant des ténèbres, me parurent alors les symboles du double pessimisme de la religion et de la science de notre temps, dont l'une dit : « Crois, sans comprendre ! » et l'autre : « Meurs sans espérer ! »

      Je rentrais dans ma cellule, poursuivi par ces pensées noires et par la psalmodie des pères. Je n'eus pas le temps de me rendormir. Car j'avais l'intention de faire l'ascension du Grand-Som avant le lever du soleil, et j'avais donné rendez-vous pour deux heures du matin au guide qui devait m'attendre avec un mulet à la porte du couvent.

      Quel bonheur de respirer l'air frais de la nuit en sortant de ces murs ! Je ne sais pourquoi, en quittant ce tombeau d'hommes vivants, et en présence du paysage d'une beauté fantastique et toute nouvelle sous son aspect nocturne, je me sentis envahi par un sentiment tout païen de la nature, vague instinct de sa puissance originaire ; éternelle et bienfaisante, qui nous saisit à certaines heures. C'est ce que les anciens appelaient le souffle des dieux. La lune sortait en ce moment des sombres échancrures du Grand-Som. Telle elle devait sortir des montagnes de la Thessalie, pendant la célébration des mystères orphiques. Son rayon argentait les deux jets d'eau dans leur vasque, et leur babil semblait, dans la cour silencieuse du monastère, la jaserie railleuse de deux nymphes de la montagne s'entretenant des secrets du dieu Pan. « Le temps est beau ; en avant ! », dit le muletier. « En avant ! » dis-je, enfourchant la mule, et nous voilà partis. Jamais la magie de la lune ne m'avait paru plus ensorcelante. Jamais je n'avais mieux senti ce pouvoir magnétique qu'elle exerce sur tous les êtres vivants et qui consiste à dégager les forces latentes de l'âme et de la nature. Rêves anciens, espérances nouvelles, aspirations cachées, elle éveille tout cela de ses caresses subtiles. On dirait qu'elle pompe l'âme des fleurs, des animaux et des hommes dans sa pâle rosée. Et cette puissance évocatrice semble aller jusqu'à l'âme flottante de la vieille terre. Car sous les mirages lunaires revivent plus facilement en nous les images du plus lointain passé. Lorsque Hécate, la muette magicienne du ciel, plonge ainsi son regard curieux dans le secret des montagnes et des bois, serait-on surpris d'entendre le cri d'Evohé ! des bacchantes antiques, qui erraient la nuit sur les hauteurs du Cithéron pour réveiller Dionysos, et avec lui toutes les puissances de la vie ? S'étonnerait-on d'entendre la voix stridente des druidesses invoquant l'âme des ancêtres sur les rochers de la vieille Gaule ? Non, car ces vieux cris oubliés traversent involontairement l'âme silencieuse, la nuit, dans les vieilles forêts, avec tous les désirs inassouvis et toute la soif de l'au-delà. – « Ô moines résignés, qui avez peur de la nature et de vous-mêmes, qui, las de ce monde, voulez attendre en paix l'éternité, sans curiosité comme sans désir, vous avez raison de craindre la lune plus que le soleil. Ce n'est pas trop de vos barreaux et de vos murs froids comme un cercueil pour vous séparer de ses incantations. – Chantez vos tristes litanies, et puissiez-vous dormir en paix ! – Mais toi, changeante Hécate, sois favorable au voyageur hardi. »

      Je murmurais involontairement cette prière peu orthodoxe, tandis que ma mule cinglée par le fouet du guide grimpait à vigoureux coups de sabots la route caillouteuse qui conduit à la chapelle de saint Bruno. La lune apparaît par moments entre les troncs serrés. Un fleuve d'argent fait irruption dans le bois sinistre. Puis tout rentre dans l'obscurité. On traverse des clairières où les arbres semblent des fantômes gigantesques assemblés en cercle sous le gris noir du ciel. Quelquefois un vent chaud passe sur la forêt. Alors elle sort de son immobilité sépulcrale, et, dans un grand frisson, chaque arbre retrouve sa plainte et son gémissement.

      Près de la petite église de Notre-Dame de Casalibus, sous un hangard ouvert à tous les vents, brûle un feu. Un pauvre homme assis sur un fagot s'y chauffe. Il n'a pas d'autre demeure et passe là toutes ses nuits. Il vit des aumönes que lui donnent les visiteurs de la chapelle de saint Bruno et cueille une petite fleur jaune que lui achètent les chartreux pour la fabrication de leur liqueur. Cette image d'abandon et de misère, à l'endroit même où saint Bruno trouva le bonheur suprême dans la contemplation, avait quelque chose de tragique. Le sentier, qui monte en lacets à travers le bois, devient de plus en plus raide. La mule bondit comme une chèvre sur les roches aiguës, et le muletier, qui court devant avec sa lanterne pour éclairer la route, ressemble à un gnome. Enfin nous sortons de la forêt dans la fraîcheur de l'air alpestre. Devant nous s'ouvre une ravine escarpée, étroit couloir qui grimpe sur le col entre le Grand-Som et le Petit-Som. Çà et là des touffes d'arbres, des quartiers de roc ; des deux côtés, d'énormes pyramides blanches, contreforts des sommets. Au haut du col, des aboiements sonores nous accueillent et nous voyons accourir de grands lévriers camarguais, maigres, efflanqués, fidèles gardiens du troupeau. Nous voici au chalet de Bovinant, blotti dans une entaille, entre les deux sommets. Ici l'on quitte le mulet pour continuer l'ascension à pied. Avant de poursuivre, nous faisons halte dans le chalet. Un pâtre provençal, venu ici pour la saison d'été veille près d'un grand feu allumé dans l'âtre et offre aux voyageurs du café bouillant dans un pot de terre. Dans cette solitude alpestre, il a l'air de rêver à sa blanche masure de Provence qui grille au soleil, aux chevaux qui bondissent dans la Camargue, à la farandole qu'il regardait, le soir, en savourant une figue dorée.

      Mais en avant vers le sommet ! Car la lune s'est dérobée dans les brumes de l'horizon et la dernière étoile s'est noyée dans l'aube blanchissante. – Il faut partir pour atteindre la cime avant le lever du soleil. Le second guide, un beau gars dauphinois, au visage souriant et aux joues roses, me précède. Sa physionomie, d'une santé et d'une innocence parfaites, est comme rafraîchie par l'air vierge des sommets qu'il fréquente journellement dans cette saison. Nous attaquons les pentes obliques du gazon qui conduisent aux corniches de la crête. Et tandis que nous montons, de plus en plus étranges et sauvages, surgissent les sommets d'alentour. Déjà, on domine les grandes montagnes, déjà on plane, dans l'espace. Vallées, forêts et ravines, tout s'est englouti dans un entonnoir sombre, et voici qu'on émerge sur la vieille ossature du globe, à fleur des cimes. Des vagues profondeurs, les dents ébréchées des Alpes dardent leurs pointes dans le jour naissant. Les plus basses, encore plongées dans les ténèbres, sont toutes noires, d'autres se teignent de lueurs violettes, les plus élevées ont la couleur blafarde de l'aube. A mesure que grandit l'aurore, on démêle les chaînes de montagnes, et ces pics audacieux, sur lesquels l'œil vertigineusement plonge d'en haut, ressemblent à une armée de Titans arrêtée dans son ascension vers le ciel et frappée de stupeur devant le Dieu du Jour. Cette vue magnifique empêche de voir les abîmes qu'on côtoie. Par de nouvelles pentes gazonnées et une vive arête, on atteint enfin le sommet. Depuis peu, les chartreux y ont planté une croix de marbre blanc : Un vent furieux balayait la cime ce matin-là. En se tenant à la croix et en se penchant, on aperçoit, au fond du gouffre, le couvent de la Grande-Chartreuse, situé juste au pied de la muraille de mille mètres qu'on vient de gravir en la contournant. De cette hauteur, le couvent ne paraît plus qu'une miniature en carton. On en distingue cependant toutes les parties. Les cellules des pères forment autant de maisonnettes adossées à la forêt.

      Mais le soleil se lève de l'autre côté, derrière les Alpes, et le magnifique panorama se débrouille à ses rayons. Au premier plan, le massif de la Grande-Chartreuse, véritable forteresse aux hautes circonvallations, aux tranchées profondes, dont on occupe ici le donjon central. Au nord, la pyramide du Nivolet, la vallée de Chambéry et le lac du Bourget, qui dort au pied de la Dent du Chat, comme une flaque d'eau grise au bord d'un talus. Plus loin, la chaîne des Alpes se déroule, du Mont-Blanc au Mont-Viso, en étages irréguliers, avec ses pics formidables et ses glaciers étincelants. A l'ouest, s'étale à perte de vue, comme un tapis de verdure, la plaine du Lyonnais, traversée par le Rhône. Les montagnes du Forez, du Vivarais et celles de l'Auvergne se perdent en lignes indécises dans le vague de l'horizon. Par les jours clairs, on distingue comme une légère ondulation la colline de Fourvières. C'est Lyon, la cité industrieuse et mystique, la ville de saint Potin, de saint Martin et de Ballanche, assise, comme dit Michelet, sur la grande route des peuples, belle, aimable et facile. C'est par cette large vallée que César entra dans les Gaules avec ses légions ; c'est dans cette cité qu'Auguste fonda le premier centre gallo-romain et que la Gaule vit ses premiers martyrs chrétiens. Depuis lors, que de flux et de reflux des peuples dans cette vallée ! Les barbares, les croisades et l'armée reconquise du moderne César, à son retour de l'île d'Elbe, et le choc de la France et de l'Allemagne dans la dernière invasion ! Les Alpes seules n'ont pas changé. C'est toujours la terre austère et dure, la Cybèle du nord, aux innombrables mamelles blanches, mère des fleuves et dédaigneuse des nations, qu'elle regarde passer dans son immobile majesté.

      La croix blanche dominait ce superbe horizon, et le soleil levant l'enveloppait d'une rose lumière. – Pourquoi ne pus je m'empêcher d'y voir une contre-partie rayonnante de la croix noire qui s'était dressée devant moi pendant l'office de nuit, au chant lugubre des pères, dans l'église des chartreux ? Cette croix noire m'était apparue comme le signe funèbre d'une religion trop étroite pour l'esprit moderne et en quelque sorte matérialisée dans ses symboles incompris, dans la lettre de son dogme. – La croix blanche, au contraire, qui étend ses bras sur cette cime des Alpes, éclairée par le soleil d'Orient et qui regarde l'Occident, – me parut le symbole joyeux d'un christianisme élargi, le signe de cette religion universelle et éternelle de l'Esprit qui ouvre hardiment toutes les sources de la connaissance et s'écrie : lumière ! plus de lumière encore ! lumière par le dedans ! lumière par le dehors ! Dieu est partout où il y a de la lumière ! La vérité naturelle, intellectuelle, et spirituelle est une. Elle peut s'éclipser dans les ténèbres de l'âme aveuglée par les fumées de la matière ; elle en ressort radieuse chaque fois que parle la vraie conscience de l'humanité, chaque fois que l'âme s'éveille à sa vie supérieure et remonte à sa propre sphère.

      Oui, la croix monte sur les sommets ; non pas la croix noire, non pas la croix romaine qui signifie obéissance passive, domination des intelligences et des cœurs par un pouvoir absolu et sans contrôle ; mais la croix blanche, la croix universelle des purs mystiques, des sages anciens qui signifie : libre régénération des âmes par l'intelligence des vérités spirituelles, règne de Dieu sur la terre par la reconnaissance et la manifestation des principes intellectuels dans les institutions sociales et religieuses. Certes, l'humanité traverse, en ce moment, au point de vue philosophique, religieux et social, la plus pénible des crises. Les doutes actuels sont gros de tempêtes. Les dogmes ont péri dans leur sens littéral et traditionnel sous les coups des sciences naturelles. Un vent de négation a passé sur les plus hautes intelligences de l'époque pour descendre de là dans les couches inférieures de la société : Et cependant, pour celui qui sait écouter les voix intérieures de l'âme collective, surprendre les courants magnétiques qui font osciller la boussole de la pensée, il y a dans les couches profondes de l'humanité et dans la science elle-même une fermentation qui fait pressentir une rénovation religieuse et philosophique. On est loin de connaître la grande Inconnue : l'Ame ; mais on ne la nie plus ; on lui rend hommage en l'étudiant ; on devine la preuve de sa réalité dans les faits d'ordre purement psychique, autrefois niés, aujourd'hui constatés. La science a touché l'Invisible ! La jeunesse le pressent et en frémit d'un frisson nouveau. Comme l'a dit finement M. Eugène-Melchior de Vogüé, cet observateur sympathique de la génération nouvelle : « tous ces jeunes sceptiques sont des chercheurs qui rôdent autour d'un mystère. » Reconnaître qu'il y a un grand mystère à pénétrer, que l'âme humaine en est à la fois le centre et là clé, c'est le commencement de la sagesse et l'un des pôles du sentiment religieux.

      N'est-ce pas encore un signe remarquable du temps présent que ce retour de l'esprit européen vers les antiques doctrines de l'Orient comme à la source vénérable des vérités transcendantes ? Tous les grands orientalistes ont eu l'instinct de l'unité intérieure des religions. Et cette unité primordiale n'est-elle pas la promesse d'une synthèse possible de la science devenue religieuse et de la religion devenue scientifique ? Le christianisme contient la fleur même des traditions religieuses par la doctrine et l'exemple de son fondateur, qui prouva que l'homme possède le divin en lui-même et peut le développer. Et ce christianisme transformé, élargi, mis en communication vivante avec les autres traditions sacrées de l'humanité, n'est-il pas destiné par la logique du développement historique à devenir le centre équilibrant de cette religion diversifiée dans ses manifestations cultuelles, mais une dans son fond ? On s'est beaucoup moqué de ces kabbalistes du XVIème siècle qui prirent le nom de Rosecroix. Ils avaient choisi pour symbole de leur ordre une croix autour de laquelle rayonnait une rose flamboyante dont les cinq pétales représentaient la force du Verbe divin manifesté dans le monde et les dix rayons ses puissances multiples. Pour qui comprend le langage des symboles, ces prétendus rêveurs avaient une vue claire des besoins religieux de l'humanité moderne. Oui, il faut faire fleurir la Rose sur la Croix ! Si la Croix signifie la sagesse et la force par la conscience de l'amour, la Rose signifie la vie par l'épanouissement de la science, de la justice et de la beauté. Et voilà ce que les hommes exigeront désormais de leurs guides. Longtemps ils se sont contentés des grandes affirmations de la foi et de la promesse du ciel. Aujourd'hui, ils veulent des preuves et des réalisations terrestres. Ils ne reconnaîtront pour maîtres que ceux qui sauront les leur donner.

      Saluant ainsi la Croix blanche venue du fond de l'Orient et du fond des siècles sur ce sommet des Alpes, j'admirais la persistance des symboles dans l'histoire et la puissance de leur langage secret. Cette Croix, bien plus ancienne que le christianisme, ne signifiait-elle pas déjà le divin et la vie universelle pour les antiques Aryens ? N'est-ce pas elle aussi qu'on retrouve sur les monuments sacrés de l'Egypte comme signe de l'initiation suprême et comme emblème de la victoire de l'esprit sur la matière ? Par son sacrifice sublime, Jésus lui a donné un nouveau sens moral et social, celui de l'amour et de la fraternité universelle. Mais, est-ce une raison pour oublier le sens intellectuel, scientifique et métaphysique de ce signe immémorial ? N'est-ce pas plutôt dans la réunion de toutes les hautes idées qu'il a représentées dans le cours des âges que résident sa force et son universalité ? Et je me disais : Puisse l'antique et toujours nouvelle Vérité de l'Esprit vainqueur de la Matière remonter sur les sommets intellectuels de notre époque ! Puisse-t-elle faire rayonner sur les jeunes générations sa Rose de lumière et de beauté ! Puisse-t-elle éveiller cette charité qui naît de l'intelligence profonde des choses et cette intelligence sublime qui naît de la vraie charité ! Puisse-t-elle proclamer, au-dessus de nos dissensions, avec une certitude grandissante, la foi de l'âme immortelle consciente d'elle-même et l'unité spirituelle du genre humain !

      Quand je redescendis vers la Grande-Chartreuse par le col de Bovinant, le soleil ardent plongeait dans la gorge désolée. Plus de sorcellerie lunaire ; la forêt avait perdu son sinistre aspect. Sapins et hêtres ruisselaient de lumière, comme des candélabres géants aux feuillages d'or. Des milliers d'insectes bourdonnaient dans leurs ramures vigoureuses. J'eus envie de me reposer un instant de l'air glacé d'en haut et de me réchauffer aux rayons vivifiants du soleil. Je m'assis dans la mousse, sous de vieux hêtres, non loin de la chapelle de Saint-Bruno. Sur un arbre mort, fracassé par la tempête, écorché par la pluie, se promenaient de brillants coléoptères : le carabe purpurin, la féronie gracieuse et la cantharide violacée. Quelle ardeur de vie dans la vieille forêt qui pousse ses légions drues sur les décombres de la montagne ! Autour de moi fleurissaient aussi quelques retardataires de l'été, pâle et délicate flore des cimes, le liondent de montagne, le chèvrefeuille bleuâtre, la patience des Alpes, la triste soldanelle et la stellaire graminée. Avec quel bonheur l'esprit se repose dans l'infiniment petit de la nature, après les vertiges de l'infiniment grand, pour retrouver là encore le mystère parlant de la vie, la même secrète harmonie entre l'âme et les choses ! Ces fleurs ravissantes sont le dernier effort de la végétation sous l'âpre vent des Alpes. On dirait que, dans leur courageuse ascension vers les cimes, elles ont, elles aussi, l'aspiration douloureuse vers la lumière plus large et plus intense. Les pauvres frileuses se font plus petites, mais aussi plus exquises près de l'aride nudité des sommets. N'en est-il pas ainsi des sentiments humains aux approches des derniers problèmes ? Les cimes nous ouvrent les horizons inconnus ; elles font courir dans nos veines le grand frisson de l'infini. Mais ces douces filles du sol, qui nous sourient les premières quand nous reprenons la route pierreuse de la vie, nous enseignent, de leurs yeux tendres et tristes, – la patience et l'humilité.


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(16)  Jules Boissé. Il fonda un journal au quartier latin, il y a une vingtaine d'années, et faillit se faire chartreux lui-même.




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