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Les grandes légendes de France

Edouard Schuré
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I - LES LÉGENDES DE L'ALSACE

IV - LA CATHÉDRALE DE ET SES LÉGENDES

De la tour d'Andlau, où nous sommes placés, regardez cette pointe verticale qui raie au loin la plaine du Rhin. C'est la flèche de . La vieille cathédrale nous appelle, car elle aussi a sa légende étroitement liée à l'histoire de l'ancienne ville libre du moyen-âge.

      Peut-être faut-il avoir grandi à l'ombre du colossal édifice, pour se rendre compte de l'énorme morceau de passé qu'il contient et qui s'est pétrifié dans sa masse. Il faut avoir vu des générations innombrables de pigeons nicher sur l'épaule des vierges sages et des vierges folles, sous les voussures des portails ; il faut s'être extasié, enfant encore, devant l'horloge merveilleuse de Schwilgué, avec ses apôtres qui défilent devant le Christ et son coq qui chante à midi ; il faut avoir connu, comme des personnages de pierre, ces statues d'empereurs et de rois qui s'étagent dans les airs, et avoir appris plus tard qu'ils ont existé en chair et en os ; il faut avoir erré sur la toiture, parmi les animaux fantastiques des gargouilles et les anges des pinacles, puis plongé tout à coup le regard par une lucarne dans l'intérieur de la nef sombre où flamboie la grande rose ; il faut avoir plané sur l'Alsace, à la hauteur vertigineuse des quatre tourelles, pendant que la tour vibre aux coups formidables de la cloche, et puis s'être endormi le soir au son de cette même cloche mélancolique et patriarcale ; il faut avoir fait toutes ces choses-là pour comprendre que cette cathédrale est à la fois un monde et une symbolique, un peuple et une personne.

      De toutes parts elle domine les toits pointus et serrés de la ville de sa puissante ossature, de sa tour prodigieuse qui réduit à l'état de naines les autres églises. Les siècles qui l'ont élevée y ont laissé l'empreinte de trois ou quatre styles différents, depuis la crypte de Charlemagne, à travers les arcades byzantines du transept méridional, jusqu'au gothique surchargé du transept du nord. Le chef-d'œuvre, c'est la façade du XIIIème siècle, une des merveilles de l'art ogival. Lorsqu'on débouche de la place Gutenberg, elle vous écrase de sa hauteur, vous éblouit de sa gigantesque floraison. Pour bien saisir le caractère de cette page grandiose d'architecture, il suffit de la comparer à la façade de Notre-Dame de Paris. L'église de la monarchie française est le chef-d'œuvre de l'élégance et de la sobriété. Les trois étages se superposent coupés par les bandes longitudinales. C'est l'harmonie, la sagesse parfaite ; mais peu d'élan, peu de mouvement ascensionnel. Regardez au contraire la façade de la cathédrale de par un beau soir d'été, quand le soleil couchant chauffe les tons rouges du grès bruni. Entre les trois forts piliers qui, d'un seul jet, gagnent la plate-forme, la dentelle transparente de pierre étale une végétation immense. Quelle force d'arborescence et d'ascension ! La poussée des trois portails, l'élan des pilastres entraînent les chapiteaux, les tabernacles et des milliers de lancettes. Ogives sur ogives, colonnes sur colonnes, tout monte, tout flambe, tout fleurit ; au centre, s'étale la rose, cœur ardent de cette forêt de pierres ; au sommet, la flèche s'élance comme un lis.

      L'intérieur est particulièrement sombre et mystérieux. On distingue vaguement dans la pénombre les grandes colonnes finement cannelées qui montent en croisant leurs nervures sous la voûte. Ce qui triomphe ici, c'est la peinture sur verre. Elle transfigure la cathédrale en ciel chrétien. Les larges baies à vitraux peints sont autant d'yeux qui regardent dans l'autre monde. Ou plutôt, c'est par ces ouvertures que le monde surnaturel darde dans le sanctuaire ses visions d'azur et de feu. Peu de cathédrales rendent aussi largement le vaste symbolisme de l'église catholique. L'histoire sainte et l'histoire profane, celle-ci sous forme de monarques, debout dans les lancéoles, se déroulent sur les ogives des nefs latérales. Plus haut, au-dessus de la clairevoie de la grande nef, brillent les vertus théologales, les martyrs, les saints, les vierges armées de lances et de flambeaux. C'est l'église triomphante au-dessus de l'église militante. Enfin, la grande rose de la façade rayonne à l'intérieur de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ; c'est la rose mystique, symbole de l'éternité.

      Nous ne savons plus aujourd'hui les efforts qu'a coûtés l'achèvement de cet édifice : tout le pays y travailla pendant des siècles. La tradition a conservé le souvenir de l'année 1275, où l'évêque Conrad de Lichtemberg fit commencer la grande façade. Il obtint l'argent et les travailleurs à force d'indulgences. Avec un denier dans la caisse de Notre-Dame ou un bloc de pierre pour la cathédrale, on obtenait le pardon de tous les péchés. Aussi, comme on accourait ! Ceux qui n'avaient rien offraient leurs bras, se précipitaient à la corvée ; c'était un délire, une furie de travail. Pendant des années, la presse des chariots, traînant des pierres de taille depuis les carrières de Wasselonne au faubourg de pierre, ne discontinua pas. Sur le chantier de construction, les prédications fanatiques se mêlaient au grincement des poulies, au hennissement des chevaux. Des milliers de poitrines se tordaient, criaient et râlaient sous le poids de la pierre. Mais le dôme grandissait et l'évêque pouvait le comparer « à une fleur de mai qui monte au ciel toujours plus haute et plus florissante ».

      Que sont-ils devenus, les tailleurs de pierre, apprentis, compagnons, appareilleurs, les maîtres nombreux qui ont travaillé à la grande merveille ? Il ne nous reste que les statuts de leur corporation, dont la hiérarchie et le symbolisme ont servi de cadre aux francs-maçons. Leurs haines, leurs rivalités se sont fondues dans le vaste édifice où les démons sont terrassés par les anges. Ce peuple d'architectes et de sculpteurs ne nous a légué que son épopée de pierre. Si nous demandions à savoir quelque chose de leur vie, de leur destinée, de leurs passions, ils répondraient tous ces mots qu'on lit sur une pierre tombale du dôme : « Si tu demandes qui je suis, je te réponds : Ombre et poussière. » Quelques noms surnagent, mais ce ne sont guère que des noms. La légende les a tous confondus dans cette poussière des siècles où dorment tant de gloires éphémères, pour ne se souvenir que du maître qui a conçu « la glorieuse façade » et honorer en lui la pensée maîtresse de l'œuvre. Selon la légende de Cologne, la cathédrale de cette ville fut construite avec l'aide du diable, que l'architecte rusé frustra ensuite de son salaire. Celle de nous montre maître Ervin tenant ses plans devant lui et contemplant sa façade inachevée. L'esprit du mal vient le tenter et lui offre de tout finir en un clin d'œil. Ervin refuse et, confiant en Dieu, en appelle à la postérité. Aussitôt l'ange du Seigneur apparaît ; à son signe, la cathédrale s'achève et lance au ciel sa flèche aérienne. La légende du pays a célébré dans maître Ervin l'artiste d'inspiration téméraire et de calcul profond. En lui se personnifie ce génie maçonnique qui travaille courageusement à l'interminable grand œuvre et qui, sans en voir la fin, se fie à la justice divine.

      On ne peut parler d'Ervin sans dire un mot de sa fille légendaire Sabine. Une tradition récente lui attribue les plus belles statues et la colonne des anges qui ornent le dehors et le dedans du transept méridional. Regardez par exemple les deux sveltes figures, qui ornent l'entrée du portail roman : l'une représente l'ancienne et l'autre la nouvelle alliance ; la première tient un labarum brisé et baisse tristement la tête. On dirait vraiment qu'une main de femme a sculpté cette vivace image d'une mélancolie incisive. Mais il nous vient la réflexion que le portail et les statues sont d'un style antérieur à celui de la façade, que, par suite, la sculptrice n'a pu être la fille d'Ervin. – Il paraîtrait que la légende de Sabine est née d'une inscription trouvée au socle d'une statue aujourd'hui détruite. On y lisait ces mots : « Gratia divinæ pietatis adesto Savinæ, de petra dura per quam sum facta figura, ce qui veut dire : Que la grâce et la miséricorde de Dieu soient avec Sabine, par laquelle de pierre dure je fus faite statue. » On a conclu de là à l'existence d'une sculptrice de ce nom et comme la sculpture est fille de l'architecture, on lui a donné Ervin pour père. – Il n'est pas plus difficile que cela de démolir une légende. Non contents de ce triomphe, ces terribles savants ont observé que le nom de Sabine pouvait désigner la donatrice aussi bien que le statuaire ; et voilà Sabine qui s'évanouit tout à coup et rentre comme une ombre vaine dans la pierre d'où elle était sortie. Heureusement que la légende n'écoute pas les savants. Elle a ses raisons de croire, ses documents à elle, sa logique propre. On a composé sur Sabine toutes sortes de romans qui ne font que défigurer la simple et profonde conception du peuple. L'âme alsacienne a rêvé la vierge laborieuse, infatigable, absorbée dans son monde de pierre et rendant le dernier soupir au pied des statues auxquelles elle avait donné le meilleur de son âme et de sa vie. Nulle part peut-être, elle ne s'est mieux peinte elle-même. L'Alsace n'a ni le génie brillant de la France ni la subtilité métaphysique de la race qui a produit Hegel et Schiller, mais le génie plastique, la force et la persévérance au travail, une ténacité qui va jusqu'à la passion, une fidélité à toute épreuve aux affections de l'âme et à l'idéal une fois embrassé. Voilà pourquoi l'ombre charmante et fière qu'un coup de ciseau a fait sortir de la pierre ne mourra point. Elle s'est promenée dans toutes les imaginations et sa statue s'élève maintenant devant le portail du sud. N'essayez pas de nous persuader que la colonne des anges n'est pas de la fille d'Ervin. Bien des filles d'Alsace se sont reconnues dans Sabine qui a travaillé et qui a crû sans laisser faillir son espérance. Elle vit et vivra autant que le dôme.

      Il est temps de jeter un regard sur la vieille cité qui se serre autour de la cathédrale et de rappeler les épisodes les plus caractéristiques de son histoire. On sait que fut dès les temps reculés une des villes libres les plus puissantes et les plus jalouses de sa liberté. La charte de commune de l'an 980 porte en tête ces mots : « Argentine a été fondée dans cette vue d'honneur que tout homme, tant étranger qu'indigène, y trouve la paix en tout temps et contre tous. » Ce principe d'indépendance est resté à travers les siècles l'esprit même de la cité. Mais, pour le maintenir, il fallut plus d'une guerre avec les princes d'Allemagne et de Bourgogne, avec les seigneurs et principicules d'Alsace, qui, du fond de leurs repaires des Vosges, jalousaient sa prospérité. La plus éclatante de ces victoires est celle que remporta en 1262 contre le seigneur de Geroldseck et qui marque la plénitude de son affranchissement municipal. Jusqu'alors, la ville avait vécu sous la protection de ses évêques, cherchant dans leur caractère religieux un gage de douceur et d'équité. Il se trouva qu'un jour l'évêque fut un hobereau de race, et la lutte s'engagea.

      Walter de Geroldseck était un jeune seigneur hautain et despote, d'un orgueil sans frein. A peine sacré par l'archevêque de Mayence, il fit son entrée triomphale dans la ville. Ce n'était plus un évêque prenant possession de son diocèse, mais un souverain entrant dans sa capitale. Devant lui marchaient des hérauts d'armes qui portaient sur leur poitrine les armes de Geroldseck écartelées de celles de la ville, ce qui blessa au vif les habitants. Puis s'avançait l'évêque sur un magnifique cheval blanc, laissant voir son armure de chevalier sous le long manteau épiscopal. Derrière lui chevauchait toute la noblesse d'Alsace, chaque seigneur ayant derrière lui un écuyer et un page portant son pennon. Depuis Charlemagne, on n'avait vu pareille pompe. Installé à l'hôtel de ville, Walter voulut établir de nouveaux droits de péage et frapper les bourgeois d'impôts. Les magistrats lui représentèrent vainement que cela était contraire aux us et coutumes de . Il menaça la ville de l'interdit. Quand les magistrats transmirent cette nouvelle au peuple en assemblée publique, un seul cri s'éleva : « A l'arsenal ! » Les bourgeois prennent les armes, les corporations se forment en milices, les femmes sonnent le tocsin. Au nom de ses libertés, au nom de ses lois, tout le peuple de est debout et déclare qu'il n'acceptera pas un tel maître. L'évêque fut forcé de quitter la ville. Une fois revenu dans son château, Walter lança l'interdit sur , et changeant sa mitre contre un casque, il appela toute la noblesse d'Alsace contre les bourgeois révoltés. La guerre se termina par la mémorable bataille d'Hausbergen, où une armée de tonneliers, de forgerons, de tanneurs et de charpentiers mit en fuite les chevaliers bardés de fer de l'évêque. On amena dans la ville les prisonniers, les mains liées au dos avec les cordes qu'ils avaient attachées le matin à la selle de leurs chevaux « pour pendre, disaient-ils, les manants de ». Walter, qui combattit au premier rang, eut trois chevaux tués sous lui et mourut de chagrin après sa défaite. C'est ainsi que conquit sa liberté.

      Les sentiments d'honneur, d'indépendance et de fraternité, qui se développèrent dans la petite république de , grâce à sa constitution modèle et à la sagesse de ses magistrats, ont donné lieu à plus d'un trait original. Le plus célèbre est le fameux voyage des Zurichois, en 1576. La ville de Zurich, pour prouver son amitié à sa féale amie la ville de , lui promit un cadeau d'une espèce nouvelle. On fréta une barque où s'installèrent les premiers magistrats de la ville ; en faisant force de rames on gagna en un jour par la Limmatt et le Rhin. Quand les Zurichois débarquèrent sur le quai, ils montrèrent aux Strasbourgeois étonnés ce qu'ils venaient d'apporter : une marmite où fumait une soupe encore bouillante. Idée singulière assurément et quelque peu bourgeoise. Quoi ! Un voyage pour une soupe ? Cinquante lieues pour une bouillie de mil ? Mais on cesse de rire en relisant les paroles historiques dont le vieux magistrat accompagna ce présent patriarcal : « Ceci, dit-il, n'est qu'un symbole. Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, se trouvait dans la détresse, les Zurichois voleront à son secours avant qu'un plat de mil ait pu se refroidir (8). »

      Qui l'eût dit alors que ces paroles devaient se vérifier trois siècles plus tard et que cette scène joyeuse trouverait une tragique répétition ? Tout le monde se rappelle en Alsace que, pendant le siège de par l'armée allemande en 1870, une députation de la Suisse, conduite par les envoyés de Zurich, pénétra dans la ville et fit cesser la grêle des obus pour porter aide et secours aux assiégés. Les Zurichois ne pouvaient sauver la ville sœur de l'étreinte implacable de la Prusse, ils purent du moins panser quelques blessures et lui apporter ce qu'elle demandait avant tout : des nouvelles de la France ! Hélas ! Elles étaient lugubres. La grande nouvelle encore inconnue des assiégés portait le nom fatal de Sedan. Elle frappa l'Alsace au cœur mais elle ne put la faire douter de sa patrie. Si jamais elle a senti puissamment le lien moral qui l'attache à la France, c'est dans ces jours de désastres. Le malheur partagé est-il pour les peuples comme pour les individus un lien plus fort que la joie ? On le dirait. Car c'est alors et depuis que l'Alsace n'a cessé d'envoyer à la France les gages de son inviolable fidélité. La Suisse a compris ces sentiments et confrmé l'amitié des vieux jours par sa profonde sympathie. L'Alsace française ne l'oubliera pas.

      Puisque nous voilà ramenés aux jours récents, comment prendre congé de la cathédrale sans rappeler les épisodes du siège, qui déjà font partie de sa légende ? L'histoire contemporaine prend ici une couleur fantastique. Voici comment un militaire français, le capitaine de vaisseau Dupetit-Thouars, raconte la première nuit du bombardement. « Le soir du 18 août, je m'étais rendu comme de coutume au Contades ; la nuit se faisait sombre et nous attendions, l'œil ouvert sur ces immenses masses de verdure. Tout à coup l'horizon s'illumina et une grêle de projectiles passant par-dessus nos têtes alla s'abattre sur la ville. Il en pleuvait de tous les côtés ; et la distance des batteries était telle qu'on ne voyait que la lueur du coup et qu'il fallait prendre une montre à secondes pour se rendre compte qu'elles étaient à environ 3000 mètres. Au silence qui régnait succéda une immense rumeur qui venait de la ville plongée encore dans l'obscurité ; puis des lueurs parurent, puis des flammes s'élevèrent de tous côtés, puis là flèche de la cathédrale, reflétant ces teintes fantastiques, commença à flamboyer, et au-dessus du fracas de l'artillerie, du crépitement de l'incendie, des voix qui s'appelaient, on entendit la note aiguë des enfants qui dominait tout le reste. Pour obtenir une capitulation et dans l'espoir de provoquer une pression de la population sur le commandant, les Allemands avaient commencé, selon leur propre expression, « la danse sanglante ». On sait comment les Strasbourgeois répondirent à cette invitation gracieuse. Ecoutons maintenant comment un officier prussien décrivait huit jours plus tard l'aspect qu'offrait du dehors le bombardement parvenu à son apogée de splendeur : « De longues rues flamboyaient d'un bout à l'autre ; leur rouge clarté illuminait tout le ciel. Je me trouvais dans une batterie près du village d'Hausbergen. Les obus avec leur mèches traversaient l'air comme des comètes ; les bombes, répandant autour d'elles une lueur assez vive, décrivaient de grands arcs de cercle, puis tombaient lourdement sur le pavé et sur les toitures. Toutes les batteries prussiennes et badoises dressées autour de la ville tonnaient à la fois, et le fracas était si horrible que la terre tremblait positivement sous nos pieds. De tous les remparts on répondait énergiquement à notre feu ; une couronne d'éclairs environnait . Au point de vue purement militaire, c'était une nuit extrêmement intéressante... Quant au but spécial du siège, ce bombardement ne nous servit en aucune manière à l'atteindre, comme la suite des événements le démontra (9). »

      Voilà deux documents historiques sur ces nuits légendaires. Ce ne fut pas tout. Une nuit, on entendit cette clameur sinistre : « La cathédrale brûle ! » En effet, la toiture de la nef était en feu et la flamme léchait avec furie la base de la tour sans pouvoir l'entamer. A cette vue, qui ne se serait souvenu de la vieille légende ? La nuit de la Saint-Jean, disait-on autrefois dans les longues veillées d'hiver, les vieux artistes qui ont bâti la cathédrale se remuent sous leurs dalles. Alors sortent de leurs tombeaux les maîtres architectes, tenant en main le compas et le bâton magistral, puis les bons tailleurs de pierre portant le cordeau à la main, puis les sculpteurs et les peintres-verriers. Tous se rencontrent sous la nef, se saluent d'un air de connaissance et se secouent la main. Ils s'agitent et chuchotent comme des milliers de feuilles qui se frôlent. Par les escaliers, les galeries, l'immense procession se répand et monte vers la tour. Une vierge en robe blanche, le ciseau dans sa main gauche, le marteau dans sa droite, marche en tête. C'est Sabine la sculptrice. On la voit s'élever jusqu'à la pointe de la flèche et flotter autour dans la lumière argentée de la lune. Au coup d'une heure, ce peuple d'ombres se dissipe comme un essaim de feuilles sous un coup de vent. – Ah ! Vieilles ombres oubliées, artistes naïfs et enthousiastes, qu'eussiez-vous dit à la lueur de cet incendie, en voyant brûler votre vieille cathédrale sous les obus de Germania ? Que diriez-vous surtout si vous l'entendiez réclamer à grands cris les enfants de comme des frères ? – Pour tout Alsacien la réponse n'est pas douteuse. Vous diriez : – Nous sommes avec nos descendants !


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(8)  Voir le récit de ce voyage dans l'intéressant opuscule : Le Grand Tir strasbourgeois de 1576, par R. Reuss. , 1876.

(9)  Geschichte des Krieges von Deutschland gegen Frankreich, von Julius von Wickede. – Ce récit et celui qui précède sont empruntés au Journal du siège par une réunion d'habitants et d'anciens officiers, Fischbacher 1874.




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