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Les grandes légendes de France

Edouard Schuré
© France-Spiritualités™






I - LES LÉGENDES DE L'ALSACE

L'avenir de l'Europe est engagé dans la question de l'Alsace-Lorraine.

Allemandes et asservies, ces provinces affirment une Europe anarchique régie par le droit de la Force.
Françaises et libres, elles affirmeront une Europe organique, gouvernée par la force du Droit.


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1884
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L'Alsace n'a joué dans l'histoire qu'un rôle secondaire ; mais sa position géographique et l'instinct secret de sa race lui ont donné un rôle unique dans le concert multiple des populations européennes et semblent l'avoir prédestinée à une mission spéciale. Placée au beau milieu du bassin rhénan, entre la Gaule et la Germanie, sur la grande route des invasions, l'Alsace a été, dès l'origine des temps historiques, le théâtre principal de la guerre entre deux races, entre deux civilisations. Conquise et perdue tour à tour par la France et par l'Allemagne, subissant leur double influence, mais ne perdant jamais son individualité propre, elle n'a cessé d'être l'enjeu même de cette grande lutte. C'est la lutte vieille de deux mille ans, entre la civilisation gréco-romaine, continuée, renouvelée par tous les peuples latins, dont la France est l'avant-garde, et la civilisation germanique, donc l'Allemagne est le vaste réservoir et vient de devenir sous la main de la Prusse l'agent actif et formidable.

      Nous voyons l'Alsace sortir de la nuit des temps sous l'éclair d'un grand coup d'épée. C'est le jour où les légions romaines jettent dam le Rhin, entre Colmar et Cernay, Arioviste et les douze rois teutons ses alliés. Après cette victoire, César, avec l'œil du génie, désigna la bande de terre entre les Vosges et le Rhin comme le boulevard de la Gaule. De fait, elle le demeure jusqù à la chute de l'empire romain. Les victoires de Julien et de Gratien y assurent la domination de Rome. Mais enfin le flot des barbares rompit la digue. Du IVème au VIème siècle, l'Alsace est foulée, piétinée par les Vandales, les Goths, les Ostrogoths et les Huns. Clovis, après avoir conquis la Gaule, incorpore l'Alsace au royaume des Francs et y rétablit la paix. Elle dure sous les Mérovingiens et les Carlovingiens. Mais la race de Charlemagne une fois éteinte, les empereurs d'Allemagne s'emparent du pays, pendant que la France se constitue peu à peu sous les Capétiens. Dès lors, ce ne sont plus en Alsace que guerres de seigneurs et de familles ; ces querelles remplissent son histoire sous le saint empire romain. Mais un grand fait domine : c'est la force et l'indépendance croissante des villes libres. On peut dire qu'à travers tout le moyen-âge jusqu'au XVIIème siècle, l'Alsace gravite insensiblement vers la France. Elle est attirée vers elle moins encore par les nécessités politiques que par l'urbanité et la grâce, par cette humanité chevaleresque qui fait le plus beau trait du caractère français. Lorsque l'Alsace passe à la monarchie française, sous Louis XIV, le détachement se fait sans violence et de son plein gré. Si, d'une part, la réformation avait établi entre l'Alsace et l'Allemagne un puissant lien spirituel, le grand mouvement national qui soulève la France pendant la révolution remue l'Alsace jusqu'aux entrailles. C'est alors qu'elle sent son âme devenir française. Elle se donne à la France parce quelle épouse son idéal de justice et de liberté. Ni malheurs, ni mécomptes, ni folies ne peuvent l'en séparer. Et c'est au moment où, prenant en quelque sorte conscience d'elle-même, où, forte de son passé, sûre de son avenir, elle veut apporter à la patrie de son choix le tribut de ses meilleures forces et de sa vivace originalité, que la terrible Némésis, la Némésis, la guerre implacable, l'arrache de nouveau à sa mère adoptive pour la livrer pieds et poings liés à une marâtre. Etrange destinée qui a remis en question son bonheur et sa sécurité, mais non pas sa foi invincible.

      On voit dès l'abord l'intérêt particulier qu'offre le développement d'un tel pays. Placée entre l'Allemagne et la France, l'Alsace a bu tour à tour à ces deux sources. Comment les deux génies se sont-ils combinés ou combattus en elle ? N'ont-ils pu régner qu'en se détruisant l'un l'autre, ou tendent-ils à trouver en elle une fusion harmonieuse ? Est-ce dans l'exclusion ou dans la prépondérance de l'un des deux qu'est la vraie destinée de la province, son rôle à la fois patriotique et international ?

      Qu'on ne s'étonne pas trop, c'est aux humbles légendes populaires que nous allons demander quelques éclaircissements sur ces graves questions. Il est de nos jours une classe d'esprits si convaincus de la supériorité de notre temps, si parqués dans leur étroite modernité, qu'ils voudraient biffer de notre mémoire tout ce qui précède la date de leur naissance. On les surprendrait fort si l'on allait chercher les racines de notre être moral « au temps où la reine Berthe filait ». Ce n'est pas à eux, disons-le tout de suite, que s'adressent ces pages. Quant à ceux qui estiment comme chose précieuse les manifestations spontanées et involontaires de l'esprit humain, qui aiment à chercher dans les légendes les éléments de la psychologie nationale et le plus suave parfum de la poésie, qu'ils me permettent une comparaison. N'y a-t-il pas en nous comme deux êtres : l'homme imparfait, grossier, plein de taches et de faiblesses, et cet autre moi, ce double lumineux, cet idéal intérieur que nous affirmons aux heures de force et d'enthousiasme ? Ce prototype de nous-mêmes, que certes nous serons appelés à poursuivre dans les existences futures, est à la fois le titre de noblesse et l'éternel tourment de ceux qui en ont pris conscience. Malheur et bonheur à ceux qui ont eu cette vision ! Ils sont forcés de combattre le grand combat. Car qui voudrait renoncer à son moi divin après l'avoir entrevu, ne fût-ce qu'une seule fois ? – Or, ce qui est vrai pour l'individu l'est également pour les peuples. Il y a dans la vie nationale des manifestations plus ou moins superficielles, plus ou moins profondes. Tout à la surface, nous trouvons le tissu grossier des faits matériels ; la littérature proprement dite nous fait déjà pénétrer plus avant dans la conscience d'un peuple ; la légende nous introduit dans son fond, à son point générateur, car elle tient au sentiment religieux par sa source, à la poésie par sa forme. L'histoire nous apprend ce qu'un peuple a été dans le cours des temps ; la légende nous fait deviner ce qu'il a voulu être, ce qu'il a rêvé de devenir à ses meilleurs moments. N'est-ce donc rien pour la connaissance de sa psychologie intime ?

      Qu'on ne s'y trompe pas cependant. Les légendes alsaciennes ne se présentent point à nous sous la forme achevée, définitive, qui séduit et qui s'impose. Les trouvères et les rhapsodes leur ont manqué. La plupart d'entre elles sont à peine sorties de la poussière des chroniques, et les hasards de l'histoire ne leur ont point permis d'atteindre tout leur développement. Ce sont, en général, des traditions demeurées à l'état flottant et embryonnaire ; mais, par ces germes et ces pousses vigoureuses, on devine le caractère de la végétation. En voyant la pépinière on imagine la forêt. Nous entendrons ici par légendes les traditions mystérieuses, les visions poétiques et tous les grands souvenirs qui ont traversé les temps, surnagé dans le torrent des siècles, que l'origine en soit mythologique, ecclésiastique, populaire, ou strictement historique. En un mot, nous voudrions rappeler ce qui a vibré et vécu, tout ce qui vibre et chante encore dans l'âme de l'Alsace. Ce sera comme un résumé de son histoire.

      Parmi les rochers sans nombre qui couronnent les Vosges et parsèment leurs flancs, il y a, comme en Bretagne, des pierres qui parlent. Debout sur la crête nue des montagnes ou sur la pente abrupte au milieu de vastes sapinières, ces menhirs gigantesques dominent des océans de verdure. Ce sont les témoins muets des âges disparus. Quand, par les nuits sombres, on approche l'oreille des fissures du grès couvert de mousse, on croit entendre des rires clairs ou des soupirs mélodieux s'échapper des entrailles de la pierre. Est-ce le vent qui joue dans les volutes de ces vieilles rocailles ? Est-ce le frémissement musical des hautes branches d'un sapin séculaire ? Les filles du village vous diront que c'est la voix des fées qui révèlent le passé et prédisent l'avenir.

      Appliquons un instant notre oreille aux vieilles et jeunes légendes du pays, et tâchons d'entendre chanter son âme à travers les âges.




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