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Les grandes légendes de France

Edouard Schuré
© France-Spiritualités™






IV - LES LÉGENDES DE LA BRETAGNE ET LE GÉNIE CELTIQUE

V - LA LÉGENDE DE TALIÉSINN – SYNTHÈSE ET MISSION DU GÉNIE CELTIQUE

La légende de Merlin l'enchanteur ressemble à un miroir magique où le génie celtique aurait invoqué l'image de son âme et de sa destinée.

      Arthur, le héros poussé par le barde inspiré, incarne la longue, l'héroïque lutte des Celtes contre l'étranger. Cette race, dit Michelet, résista deux cents ans par les armes et mille ans par l'espérance. Vaincue, elle impose son idéal à ses vainqueurs. Arthur devint pour tout le moyen-âge le type du parfait chevalier. Revanche à laquelle les Bretons n'avaient pas pensé, mais non moins glorieuse et féconde. – Quant à Merlin, il personnifie le génie poétique et prophétique de la race ; et s'il est resté incompris du moyen-âge aussi bien que des temps modernes, c'est d'abord parce que la portée du prophète dépasse de beaucoup celle du héros, c'est ensuite parce que la légende de Merlin et le bardisme tout entier confinent à un ordre de faits psychiques où l'esprit moderne ne commence à pénétrer qu'aujourd'hui. Sous la résistance obstinée, fanatique, farouche, des chefs kymriques et gallois du VIème siècle, comme Owenn et Urien, et de leurs bardes, comme Aneurinn, Taliésinn et Lywarch-le-Vieux, il y avait plus que le sentiment national et qu'une haine de race. Il y avait, avec les défauts des Celtes, leur manque de sens politique et pratique, le sentiment d'une certaine supériorité morale et intellectuelle. Oui, sous l'indomptable espérance, il y avait une indestructible vérité. Elle pouvait se tromper sur les moyens, mais non sur le but. Il y avait la conscience intuitive, occulte, mais sûre, de l'Ame celtique, se sachant obscurément dépositaire d'un legs sacré, d'une mission religieuse et sociale.

      Les anciens druides furent possesseurs d'une doctrine secrète, dont la largeur et l'élévation peut se comparer à celle de Pythagore. Comme les prêtres védiques, ils révéraient tous le symbole du feu, le Dieu unique, et l'âme, immortelle voyageuse du ciel à la terre et de la terre au ciel. Leur doctrine des trois mondes, avec la loi d'hiérarchie qui régit les âmes, avait l'avantage de réconcilier la matière et l'esprit dans le verbe vivant de la nature et de l'homme. Cette philosophie intuitive n'excluait pas les autres religions, mais les synthétisait. De là le respect singulier de quelques philosophes grecs et latins pour les druides. Décimés et persécutés par Rome, les druides léguèrent une partie de leurs traditions aux bardes. Lorsque le christianisme se présenta à ceux-ci avec la largeur humaine et la charité compréhensive de saint Patrice et de ses disciples immédiats, ils comprirent et adoptèrent d'enthousiasme le verbe du Christ. Bientôt cependant les bardes se montrèrent rebelles à l'église romaine, non seulement parce qu'elle leur était prêchée par des moines latins, franks et anglo-saxons, mais encore parce qu'elle portait en elle un principe d'étroitesse religieuse et de domination politique qui les révoltait. Tout, dans la nature celtique, s'insurgeait primitivement contre la férule cléricale : sa tendresse pour la nature vivante condamnée comme perverse par l'église, sa passion pour la liberté, son besoin de comprendre par la raison, enfin son mysticisme même, j'entends cette intuition directe des choses de l'âme qui demande une révélation personnelle et n'accepte pas la foi d'autorité. Héritiers des druides, les bardes se sentaient les représentants d'une religion plus large et plus libre que celle des moines. Merlin resta pour eux l'incarnation de leur propre esprit à la fois amoureux de nature et de merveilleux. D'une part, il aspire par les fibres éthérées de son âme à sa sueur invisible, à son mystérieux génie, à sa muse qui lui parle d'un monde supérieur et divin. De l'autre, une puissance magnétique l'attire vers la dangereuse magicienne, vers la belle fée Viviane. Il est travaillé par le désir de l'âme celtique, la nostalgie de la nature et de la femme, dans la prison du dogme et du couvent. Posséder Radiance et Viviane, ne sera-ce pas aussi le désir de l'âme moderne ballottée entre le ciel et la terre ? Mais quand le don prophétique meurt chez les bardes, quand s'éteint la flamme sacrée de leur poésie, alors le génie celtique oublie ses visions divines comme Merlin oublie Radiance sur les genoux de Viviane. Il se laisse aller sur le sein de la grande enchanteresse, la nature, et s'endort du sommeil profond de l'inconscience.

      Dort-il pour toujours ? Faut-il dire de lui ce que M. Renan a dit de la race entière : « Hélas ! Elle est aussi condamnée à disparaître, cette émeraude des mers du couchant ! Arthur ne reviendra pas de son île enchantée et saint Patrice avait raison de dire à Ossian : « Les héros que tu pleures sont morts ; peuvent-ils renaître ? » Est-ce bien vrai ? L'heureux Prospéro a-t-il le droit de se consoler si facilement de la mort d'Ariel ? Radiance ne redescendra-t-elle jamais sur le barde endormi du fond de l'insondable azur et l'ange de l'inspiration a-t-il replié pour toujours ses ailes sur le silence de la harpe d'argent ? Toutes les résurrections partent du grand mystère de l'âme, de sa puissance d'aimer, de croire et d'agir. Elles échappent aux prévisions de la science positive. Si la race celtique a perdu sa nationalité distincte, l'Ame celtique ne continue-t-elle pas à vivre dans la nation française ? Et si cette âme est vraiment, comme je le crois, sa conscience profonde et son génie supérieur, ne se pourrait-il qu'elle surprît l'avenir par des renaissances subites, par quelque splendide résurrection, comme elle a surpris le passé dans le cours de l'histoire ?

      A ces questions qu'évoque la légende de Merlin, qu'il me soit permis de répondre par la légende de Taliésinn, qui malgré sa date plus récente sort des plus vieilles traditions druidiques, et renferme, pour qui sait la comprendre, le vrai testament de l'Ame celtique, la synthèse de son génie, le mot de sa mission ; et cela dans le sens non plus national, mais universel. Après le saint, le barde ; après le barde, le mage. Saint Patrice, Merlin l'enchanteur et Taliésinn, ce tryptique nous aura fait voir le génie celtique dans ses puissances intimes et sous ses plus grands aspects. Le dernier résume et accomplit les deux autres.

      La légende de Taliésinn est comme une seconde incarnation du personnage historique, qui, par sa science et sa sagesse, laissa dans la tradition galloise une trace profonde et lumineuse (38). De même que la légende de Merlin revit avec sa couleur sombre et passionnée au cœur de la forêt de Brocéliande, de même celle de Taliésinn ressuscite avec sa lumière sereine et voilée, dans le nord du pays de Galles, sur ces sommets sauvages de porphyre et de basalte d'où le regard plonge en d'étroites vallées, en des lacs d'azur dormant et s'égare vers la mer lointaine. Je me trouvais, il y a quelques années, près du paisible lac de Llynberis. Sa surface était immobile et d'un bleu foncé. Le jeu des rayons et des ombres irisait de teintes opalines les rochers d'en face. Dans une gorge voisine, les pierres détachées du roc par des carriers perdus dans la montagne roulaient de minute en en minute dans les profondeurs avec un grand fracas et semblaient tomber d'une cité de dieux en train de s'édifier là-haut sous le marteau d'esprits invisibles. Vêtu de sa robe violette, le Snowdon tantôt montrait sa tête grise, tantôt disparaissait sous un capuchon de nuages. Le mont sacré des bardes, auréolé d'un arc-en-ciel, ressemblait lui-même à un barde géant, assis et pétrifié dans son rêve profond sous la tempête des siècles. J'étais au berceau et dans le cadre de la légende de Taliésinn. Plus nettement m'apparurent ses épisodes successifs. Je rappellerai surtout la première et la dernière scène, celle de l'enfant trouvé, et puis la transfiguration du barde-roi. Cette étrange histoire traduit les plus intimes aspirations et les plus profondes intuitions de l'Ame celtique.

      Dans les temps anciens, le roi Gwyddno régnait à Gwynned, non loin de la baie d'Aberistwith, au pays de Galles. Il avait un fils nommé Elfinn, chétif d'apparence, timide et renfermé de caractère. Ne sachant qu'en faire, son père lui donna une pêcherie à exploiter comme à un simple fermier. Quand Elfinn s'y rendit pour la première fois, il vit flotter contre l'écluse un objet qui lui sembla une outre. En s'approchant, il aperçut que l'outre était un panier d'osier recouvert de peau. Il pria l'éclusier d'en ôter le couvercle. Et voici, dans le panier dormait un bel enfant. De quelle rive venu ? Qui donc l'avait ainsi exposé sur les flots ? Personne ne l'a jamais su. Ainsi l'âme s'endort sur le vaste océan du sommeil et de la mort pour s'en aller d'un monde à l'autre et s'éveiller on ne sait où. L'enfant ouvrit les yeux et tendit ses petits bras vers son sauveur. Une lumière presque surnaturelle émanait de son regard profond et de son superbe front blanc. – Oh ! TAL-IÉSINN ! s'écria l'éclusier, ce qui veut dire en celtique : Quel front rayonnant !

      – Qu'il s'appelle donc TALIÉSINN, Front de Lumière ! répondit Elfinn.

      – Ce fils de roi restera toujours malheureux, dit l'éclusier. La malchance plane sur lui. Là où d'autres auraient pêché deux cents saumons, il n'a pêché qu'un enfant trouvé !

      Cependant Elfinn prit l'enfant dans ses bras, monta à cheval et le mit au pas pour ne pas secouer son cher fardeau. Jamais il n'avait éprouvé un pareil bonheur, jamais il n'avait aimé un être humain comme cet enfant dont le regard pénétrant le sondait et semblait lire dans toutes ses pensées. Ce regard disait : « Mon Elfinn, ne sois plus triste. Personne ne te connaît, mais moi je te connais depuis longtemps et je te consolerai. Des mers et des montagnes et des rivières profondes, Dieu apporte la santé aux hommes fortunés. Quoique je sois petit, je suis hautement doté. Sois béni pour ton bon cœur ; le bonheur te viendra par moi. Car je t'apporte dans mes yeux les merveilles d'un monde lointain ! »

      Elfinn confia l'enfant à ses amis les bardes pour qu'il devînt barde à son tour. A peine sut-il parler, que Taliésinn étonna ses maîtres par son intelligence. Il paraissait savoir tout ce qu'on lui enseignait et bien plus encore. Rien dans la science de la nature et dans la science des événements humains ne l'étonnait parce qu'il avait en lui la conscience innée des choses éternelles. Ce qui change toujours ne s'explique que par ce qui ne change jamais. A quinze ans, la sagesse druidique et chrétienne coulait de ses lèvres. A vingt ans, Taliésinn était devenu le maître de ses instructeurs ; il lisait dans le passé et prédisait l'avenir.

      Un soir le prince héritier et son barde étaient assis ensemble sur une montagne. Les vagues invisibles qui se brisaient à leurs pieds faisaient dans le vent une faible musique entrecoupée de soupirs. Elfinn, plus triste que d'habitude, dit à Taliésinn après un long silence : « Pourquoi suis-je seul et misérable, quoique fils d'un roi puissant ? Pourquoi ne puis-je trouver de joie et de consolation qu'auprès de toi ? » Taliésinn se leva et montrant du doigt le ciel où tremblaient quelques étoiles : – « Tu ne sais pas qui je suis, tu ne sais pas d'où je viens ; mais je viens de très loin ; un jour, tu le sauras. – Alors, pourquoi es-tu venu ? – Mon doux maître, je suis venu sur la terre pour t'enseigner la consolation. – Comment me l'enseigneras-tu ? – Je te ferai trouver ta propre âme. – Comment la trouverai-je ? – Par l'amour. Ô Elfinn ! je sais ce qui a été et ce qui doit advenir. Par la mer je suis venu ; par la montagne je m'en irai. » Et les yeux du barde adolescent brillaient d'un tel éclat, dans le crépuscule, qu'Elfinn l'écoutait plein d'admiration.

      A quelque temps de la, Elfinn aima et épousa Fahelmona, fille du roi de Gwalior. Le cœur de la jeune femme était capricieux et changeant comme la mer. Elfinn adorait sa femme, mais comme il était gauche, qu'il manquait d'éloquence et de beauté, le cœur de Fahelmona restait indifférent à ce grand amour. Cependant Taliésinn connaissait l'âme de son maître ; il devinait celle de la jeune femme. Il excitait celle-là à l'espérance, celle-ci à la tendresse par le son de sa harpe et le charme de sa voix. Il lui disait : « Oh ! Fahelmona, tu te crois savante parce que ton esprit est prompt, mais tu ne sais rien ; toute-puissante parce que tu es belle, mais tu ne possèdes qu'un faible pouvoir. Depuis qu'il t'a vue, l'âme d'Elfinn s'en est allée en tourbillonnant, et ce fils de roi paraît un pauvre esclave. Pour tout sa tristesse est plus puissante que ta joie, et il y a en lui une force qui te vaincra. Car l'Amour seul est Roi ! » Fahelmona répondit d'un ton railleur et enjoué : « Pour me vaincre, au moins devrait-il être aussi éloquent que son barde ! – Il le sera ! » répliqua Taliésinn.

      Bientôt après, Elfinn se trouvait loin de sa femme, à la cour de Maëlgoun, où son père l'avait envoyé. Le roi Maëlgoun était orgueilleux, tyrannique et hautain. Un jour, devant toute la cour, il se mit à vanter la reine, son épouse, affirmant qu'il n'y avait point au monde de femme qui eût autant de beauté, de grâce et de vertu. Elfinn se leva et dit : « Un roi ne devrait lutter qu'avec un roi, mais j'affirme que pour ces trois choses ma femme Fahelmona est au moins l'égale de la reine. Vous pouvez en faire l'épreuve. » Irrité de ce défi audacieux, Maëlgoun fit jeter Elfinn en prison et ordonna à son fils Matholvik de se rendre auprès de Fahelmona pour tenter de la séduire.

      Quand le fils de Maëlgoun vint la trouver, Fahelmona, exaspérée par sa longue solitude, se rongeait d'ennui et de mauvaises pensées. Elle reçut avec de grands signes de joie le prétendu messager de son époux et le fit asseoir à côté d'elle. Cependant, quand Matholvik, dans un discours tortueux, tissé de mensonges et de flatteries, conta qu'Elfinn était devenu infidèle à sa femme et qu'il la répudiait pour épouser la propre sœur de Matholvik, Fahelmona devint pâle de colère et s'écria toute frémissante : « Je savais qu'il était faible et lâche ! Pourquoi l'ai-je épousé ? »

      A ce moment, la harpe, que Taliésinn avait suspendue dans la chambre pour veiller sur la femme de son maître, poussa un long gémissement. Une corde haute se rompit ; et dans le cri de la corde, la femme d'Elfinn entendit deux fois son propre nom : Fahelmona ! Comme si son bien-aimé l'appelait d'un cri de détresse. Elle en eut une telle douleur et un tel effroi qu'elle perdit connaissance. Matholvik profita de son évanouissement pour couper une longue boucle de ses cheveux bruns et s'enfuit.

      Quand Fahelmona reprit ses sens, Taliésinn était devant elle : « Pourquoi, dit le jeune barde, as-tu cru ce menteur ? Pourquoi as-tu trahi l'âme royale d'Elfinn mon maître ? Personne n'est plus doux, plus grand, plus fort que lui. Tu n'as pas connu son cœur, parce qu'il est silencieux et ne sait qu'aimer. Elfinn, en ce moment, est en prison pour toi ; Elfinn va périr pour ton honneur ! – Prouve-moi donc qu'il ne m'a pas répudiée comme un lâche ! dit Fahelmona affolée et partagée entre deux sentiments contraires. – Viens avec moi, dit Taliésinn, et tu verras ; le temps presse. – Ils montèrent sur deux chevaux et partirent au galop.

      Le château du roi Maëlgoun était situé, comme au fond d'un précipice, dans une vallée étroite, environnée de montagnes hautes et sauvages. Au moment où Taliésinn et la princesse entraient dans la salle, le roi siégeait sur son trône entouré de ses bardes et de ses chevaliers. Justement on amenait Elfinn chargé de chaînes, et Matholvik lui montrait la boucle de cheveux de Fahelmona en accusant celle-ci d'infidélité. « Par Dieu, tu mens ! dit Elfinn, tu l'as volée par traîtrise. Je sais que l'âme de Fahelmona est aussi pure que la lumière du ciel ! Qu'on m'ôte ces chaînes, qu'on me rende mon épée, et je te le prouverai par les armes ! » En parlant ainsi, Elfinn était devenu beau comme le jour ; ses yeux luisaient comme des torches. Il parut à Fahelmona qu'elle le voyait pour la première fois. Son cœur battait à tout rompre. Elle voulut s'élancer du coin obscur où ils se tenaient cachés. Taliésinn la retint. Elfinn tua Matholvik dans le combat. Hors de lui, le roi Maëlgoun cria à ses hommes de saisir le vainqueur et de lui trancher la tête. Alors Taliésinn s'avança : « Tu ne tueras pas mon maître. Ton fils est mort justement pour avoir calomnié cette femme. La boucle a été dérobée à son sommeil. Cette femme est fidèle et sans tache ; j'en suis témoin. » Fahelmona se jeta aux pieds d'Elfinn en s'écriant : « Je ne te connaissais pas ! Mais Taliésinn m'a montré qui tu étais ; il a réveillé mon âme par la douleur ! Il m'a menée ici, et je t'ai vu dans toute ta beauté. Maintenant que le roi tranche ma tête ; car j'avais douté de toi ! De mon sang rouge mon âme sortira blanche comme une colombe. Car maintenant je t'aime ! – Alors gloire à Taliésinn, dit Elfinn, il m'avait promis qu'un jour tu m'aimerais ! » Maëlgoun voulut faire saisir le couple triomphant ; mais une trombe furieuse s'engouffra dans la salle ; on crut que le château allait crouler, et tout le monde resta cloué sur place. – Parce que tu n'as cru qu'à la force et au mensonge, dit Taliésinn, rien ne survivra de ton château et de ta race, – que ma harpe ! » Et il jeta sa harpe au milieu de la salle. Ils restèrent tous atterrés. Car la tempête augmentait et mugissait comme une cataracte.

      Et Taliésinn sortit, suivi du couple fortuné, qui, dans l'éblouissement d'un revoir plus merveilleux qu'une première rencontre, n'avait rien entendu de la tempête. Cependant, comme ils gravissaient la montagne, le vent et la pluie cessèrent ; la pleine lune, sortant derrière deux cimes pointues, vint planer au zénith et versa sur les amants sa silencieuse incantation. Ils montaient, attirés par sa lumière, dans la magie d'une nuit de printemps et se regardaient comme transfigurés. Leurs yeux s'étaient agrandis ; leurs âmes, devenues transparentes sur leurs visages, se pénétraient et s'enivraient l'une de l'autre. « Sens-tu, disait-il, sens-tu, ô Fahelmona ! Les parfums de la lande ! Ce sont les effluves de ton amour qui m'enveloppent ! – Regarde ! disait-elle, ô Elfinn ! Regarde l'astre d'argent qui m'attire à lui ; c'est ton regard qui boit mon âme ! » Chaque parole était une caresse, chaque regard une pensée, chaque baiser une longue musique. Ils montaient comme s'ils avaient des ailes ; ils montaient comme portés par le vent. Mais ils ne pouvaient atteindre Taliésinn au front radieux, qui marchait en avant et dont la taille paraissait grandir à mesure qu'il montait. Quand ils furent parvenus à mi-côte, ils lui crièrent : Arrête, Taliésinn, nous ne pouvons te suivre ; arrête, barde merveilleux, qui nous as fait renaître, et reçois l'encens du bonheur qui est ton œuvre ! » Taliésinn se retourna. Sa haute figure sortait à distance d'une mer de fougères éclairées par la lune. Les deux amants restèrent stupéfaits, car, à la place du jeune barde gallois, ils virent un homme majestueux, en longue robe de lin, la tête protégée d'une coiffe blanche qui retombait sur ses épaules, le front ceint d'un serpent d'or comme un prêtre d'Egypte, et tenant à la main le sceptre d'Hermès, le caducée. Il dit simplement : « Suivez-moi ! » et continua sa route. Un peu plus loin, les deux époux hors d'haleine crièrent de nouveau : « Taliésinn ! Où veux-tu nous conduire ? » Le guide mystérieux, debout sur un rocher, se retourna. Il avait pris l'aspect d'un prophète hébreu ; deux légers rayons sortaient de son front. Il leva la main et dit : « Suivez-moi ! Jusqu'au sommet. » Quand ils furent sur la cime, le barde prophète leur apparut sous les traits d'un druide centenaire. Son front chauve était couronné de lierre et de verveine, ses rares touffes de cheveux flottaient au vent ; il était plus vieux que les vieux chênes.

      Saisis de respect et de crainte, Elfinn et Fahelmona tombèrent à genoux devant lui et dirent : – « Oh ! Maître notre guide, qui donc es-tu, esprit mystérieux, et que veux-tu de nous ? » Taliésinn leur répondit : – « Vous ne pouviez savoir mes noms anciens, ni mon origine. Mais vous m'avez aimé, vous m'avez suivi, ce qui est la vraie connaissance. Maintenant, avant de vous quitter, je vous dirai qui je suis. Je suis un messager de la sagesse divine qui se cache sous de nombreux voiles dans le tumulte des nations. D'âge en âge, nous renaissons et nous redisons l'antique vérité avec un verbe nouveau. Rarement on nous devine, plus rarement on nous honore, mais nous faisons notre œuvre. Toutes les sciences du monde sont rassemblées dans la sagesse dont nous portons les rayons. Je sais par la méditation que je suis né plus d'une fois. J'ai été du temps d'Enoch et d'Elie, j'ai été du temps du Christ, et j'ai reçu mes ailes du génie de la croix splendide. La dernière fois que j'ai paru sur la terre, je fus le dernier des druides, le barde-roi, le grand Taliésinn. Cette fois-ci, je n'ai fait qu'y passer pour vous donner mes enseignements et vous révéler l'un à l'autre, ô Elfinn et Fahelmona ! – Alors qui donc es-tu, toi qui d'âge en âge changes de verbe et de figure ? – Je suis un mage. – Qu'est-ce qu'un mage ? – Celui qui possède le savoir, le vouloir et le pouvoir. Par ces trois forces réunies, il commande aux éléments ; il fait plus encore, il maîtrise les âmes. Mais beaucoup se sont donnés pour mages et se donneront pour tels qui ne le sont pas. – A quel signe les vrais mages se reconnaissent-ils ? – Le vrai mage n'est ni celui qui change le plomb en or, qui appelle l'orage ou qui évoque les esprits. Car toutes ces choses peuvent se tramer par feintise et mirage ; et l'enfer les imite. Le vrai mage est celui qui a le don de voir les âmes cachées dans les corps et de les faire éclore. Les faire éclore, c'est les recréer ; les recréer, c'est les rendre à elles-mêmes, à leur essence primitive, à leur génie divin, comme disaient nos aïeux les druides. Le vrai mage est celui qui sait aimer les âmes pour elles-mêmes et rassembler celles qui sont destinées l'une à l'autre par une chaîne de diamant, par cet amour qui est plus fort que la mort ! C'est ce que j'ai fait pour vous. Et maintenant adieu ! – Tu veux nous quitter ? – Il le faut. Par la mer je suis venu ; par la montagne je m'en irai. Ma patrie est où sont les étoiles d'été. Mais je vous laisse un souvenir... Regardez derrière vous ! »

      Elfinn et Fahelmona regardèrent dans l'abîme vaporeux et eurent un nouvel étonnement plus grand que tous les autres. La vallée d'où ils sortaient était comblée tout entière par les eaux. A la place du château de Maëlgoun, baignant la montagne à mi-côte, s'étendait un lac profond et immobile. A sa surface, comme une aile tombée des épaules d'un ange, nageait une harpe d'argent. Les cordes rayaient l'eau noire de fils lumineux ; et dans le ciel, une étoile brillante comme un aimant de lumière semblait attirer la harpe par ses fulgurations magiques. – « Vois-tu ? C'est la harpe de Taliésinn ! » S'écrièrent les deux amants penchés sur le gouffre. Une voix dit derrière eux : « Elle est à vous ! Sauvez-la ! »

      Ils se retournèrent, cherchant le maître. Mais Taliésinn avait disparu. La cime était déserte, et les amants restèrent seuls sous le ciel étoilé.


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      Avec sa conscience profonde et son verbe universel la grande figure de Taliésinn plane au-dessus des temps, dans une région inaccessible et regarde l'avenir autant que le passé. Son œil embrasse dans une vision magnifique la synthèse harmonieuse de la science antique et de la spiritualité chrétienne par le génie de l'intuition et de l'amour. En lui se manifeste la réserve ésotérique des Kymris, vis-à-vis des races sœurs ou parentes. Car les Kymris ont gardé les purs arcanes, la quintessence de la poésie et de la religion des Celtes. Plus mystique que rationnel, plus enthousiaste qu'habile, plus intuitif qu'artiste, plus musicien que peintre, plus poète que philosophe, le génie celtique est un grand voyant de l'âme et de ses mystères. C'est un prophète et non un conquérant ; et voilà pourquoi il a eu la destinée tragique de tous les prophètes, qui est d'être honnis et persécutés par ceux auxquels il dit la vérité, qu'ils en profitent ou non. Opprimé par la dureté latine, accablé par l'énergie saxonne, méprisé par la solidité franque, raillé par la légèreté gauloise, le génie celtique n'en reparaît pas moins de siècle en siècle, doux et indomptable, visionnaire sublime et déguenillé, toujours ressuscitant de ses retraites inconnues, toujours affirmant sa soif d'infini et d'au-delà, sa foi en l'idéal sanctionné par un monde divin, portant ce témoignage dans ses plus noires tristesses, dans ses plus sombres défaites, comme dans ses désespérances les plus amères. Voilà sa malédiction et sa gloire.

      Selon une vieille coutume celtique, consignée dans le code d'Hoël, il y avait trois choses sacrées qu'on ne pouvait saisir chez un homme libre : le Livre, la Harpe et l'Epée. – Or, que représente le Livre dans la symbolique des bardes et des initiés antiques ? C'est la tradition profane et sacrée avec tous ses mystères, c'est la science intégrale. – Qu'est-ce que la Harpe ? C'est le verbe vivant de l'âme, la parole sous toutes ses formes qui traduit les mystères du Livre ; c'est la Musique et la Poésie, c'est l'Art divin. – Et qu'est-ce que l'Epée ? Peu importe qu'elle se nomme Vercingétorix, Arthur ou Jeanne d'Arc ; trouvée par le héros, consacrée par le chevalier ou transfigurée par la vierge héroïne et voyante, c'est toujours la volonté active, le courage viril et la force de la justice, qui mettent en œuvre les vérités du Livre et les inspirations de la Harpe. – Mais pour les diriger et les féconder tous trois, ne faut-il pas l'Etoile de la foi, ou la connaissance des choses de l'Ame et des principes de l'Esprit ? C'est la foi de l'âme, c'est la science supérieure, c'est la divine espérance qui manque à notre génération et que ses guides intellectuels ont négligé de lui enseigner, faute d'y croire eux- mêmes. Les prophètes de la matière et les grands prêtres du néant ne nous ont pas manqué. Nous aurions besoin des Taliésinn, qui réveillent l'âme en ses énergies profondes, qui l'épanouissent dans toute sa fleur, non des sceptiques ou des négateurs qui l'endorment, la dissolvent et la tuent. Car, quand l'Etoile de la Connaissance s'allume dans le ciel de l'humanité, alors seulement la Harpe merveilleuse de l'Art divin émerge du lac magique de la vie. Que celle-là pâlisse, et la Harpe s'engloutit – avec le Livre – et avec l'Epée !


FIN


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(38)  Lady Charlotte Guest a recueilli cette légende dans ses Mabinogion ou contes populaires, d'après de vieux manuscrits. – Pour le personnage historique de Taliésinn, voir Les Bardes bretons de M. de La Villemarqué.




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