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Les Grands Initiés

Edouard Schuré
© France-Spiritualités™






LIVRE VIII
JÉSUS – LA MISSION DU CHRIST


III – LES ESSÉNIENS – JEAN-BAPTISTE – LA TENTATION

Ce qu'il voulait savoir, il ne pouvait l'apprendre que chez les Esséniens.

      Les Evangiles ont gardé un silence absolu sur les faits et gestes de Jésus avant sa rencontre avec Jean-Baptiste, par lequel, selon eux, il prit en quelque sorte possession de son ministère. Immédiatement après, il apparaît en Galilée avec une doctrine arrêtée, avec l'assurance d'un prophète et la conscience du Messie. Mais il est évident que ce début hardi et prémédité fut précédé d'un long développement et d'une véritable initiation. Il n'est pas moins certain que cette initiation dut avoir lieu chez la seule association, qui conservât alors en Israël les véritables traditions avec le genre de vie des prophètes. Cela ne peut faire aucun doute pour ceux qui, s'élevant au-dessus de la superstition de la lettre et de la manie machinale du document écrit, osent découvrir l'enchaînement des choses par leur esprit. Cela ressort non seulement des rapports intimes entre la doctrine de Jésus et celle des Esséniens, mais encore du silence même gardé par le Christ et les siens sur cette secte. Pourquoi lui, qui attaque avec une liberté sans égale tous les partis religieux de son temps, ne nomme-t-il jamais les Esséniens ? Pourquoi les apôtres et les Evangélistes n'en parlent-ils pas davantage ? Evidemment parce qu'ils considèrent les Esséniens comme étant des leurs, qu'ils sont liés avec eux par le serment des Mystères, et que la secte s'est fondue avec celle des chrétiens.

      L'ordre des Esséniens constituait, du temps de Jésus, le dernier reste de ces confréries de prophètes organisées par Samuel. Le despotisme des maîtres de la Palestine, la jalousie d'un sacerdoce ambitieux et servile les avait refoulés dans la retraite et le silence. Ils ne luttaient plus comme leurs prédécesseurs, ils se contentaient de conserver la tradition. Ils avaient deux centres principaux : l'un en Egypte, au bord du lac Maôris ; l'autre en Palestine, à Engaddi, au bord de la mer Morte. Ce nom d'Esséniens qu'ils s'étaient donné, venait du mot syriaque : Asaya, médecins, en grec : thérapeutes, car leur seul ministère avoué vis-à-vis du public était celui de guérir les maladies physiques et morales. « Ils étudiaient avec un grand soin, dit Josèphe, certains écrits de médecine qui traitaient des vertus occultes des plantes et des minéraux (135) ». Quelques-uns possédaient le don de prophétie, comme ce Ménahem qui avait prédit à Hérode qu'il règnerait. « Ils servent Dieu, dit Philon, avec une grande piété, non pas en lui offrant des victimes, mais en sanctifiant leur esprit. Ils fuient les villes et s'appliquent aux arts de la paix. Il n'existe pas un seul esclave chez eux ; ils sont tous libres et travaillent les uns pour les autres (136) ». Les règles de l'ordre étaient sévères. Pour y entrer, il fallait un noviciat d'un an. Si on avait donné des preuves suffisantes de tempérance, on était admis aux ablutions, sans cependant entrer en rapport avec les maîtres de l'ordre. Il fallait encore deux nouvelles années d'épreuves pour être reçu dans la confrérie. On jurait « par de terribles serments » d'observer les devoirs de l'ordre et de ne rien trahir de ses secrets. Alors seulement on prenait part aux repas communs, qui se célébraient avec une grande solennité et constituaient le culte intime des Esséniens. Ils considéraient comme sacré le vêtement qu'ils avaient porté dans ces repas et l'ôtaient avant de se remettre au travail. Ces agapes fraternelles, forme primitive de la Cène instituée par Jésus, commençaient et se terminaient par la prière. Là se donnait la première interprétation des livres sacrés de Moïse et des prophètes. Mais dans l'explication des textes comme dans l'initiation, il y avait trois sens et trois degrés. Très peu arrivaient au degré supérieur. Tout cela ressemble étonnamment à l'organisation des Pythagoriciens (137), mais il est certain qu'elle existait à peu près la même chez les anciens prophètes, car elle se retrouve partout où l'initiation a existé. Ajoutons que les Esséniens professaient le dogme essentiel de la doctrine orphique et pythagoricienne, celui de la préexistence de l'âme, conséquence et raison de son immortalité. « L'âme, disaient-ils, descendue de l'éther le plus subtil, et attirée dans le corps par un certain charme naturel, y demeure comme dans une prison ; délivrée des liens du corps comme d'un long esclavage, elle s'envole avec joie. » (Josèphe, A. J. II, 8).

      Chez les Esséniens, les frères proprement dits vivaient dans la communauté des biens et dans le célibat, en des endroits retirés, bêchant la terre, élevant quelquefois des enfants étrangers. Quant aux Esséniens mariés, ils constituaient une sorte de tiers-ordre affilié et soumis à l'autre. Silencieux, doux et graves, on les voyait çà et là cultiver les arts de la paix. Tisserands, charpentiers, vignerons ou jardiniers, jamais armuriers ni commerçants. Répandus par petits groupes dans toute la Palestine, en Egypte, et jusqu'au mont Horeb, ils se donnaient entre eux l'hospitalité la plus entière. Ainsi nous verrons Jésus et ses disciples voyager de ville en ville, de province en province, toujours sûrs de trouver un gîte. « Les Esséniens, dit Josèphe, étaient d'une moralité exemplaire ; ils s'efforçaient de réprimer toute passion et tout mouvement de colère ; toujours bienveillants dans leurs relations, paisibles, de la meilleure foi. Leur parole avait plus de force qu'un serment ; aussi considéraient-ils le serment dans la vie ordinaire comme chose superflue et comme un parjure. Ils supportaient avec une admirable force d'âme et le sourire aux lèvres les plus cruelles tortures plutôt que de violer le moindre précepte religieux. »

      Indifférent à la pompe extérieure du culte de Jérusalem, repoussé par la dureté sadducéenne, par l'orgueil pharisien, par le pédantisme et la sècheresse de la synagogue, Jésus fut attiré vers les Esséniens par une affinité naturelle (138). La mort prématurée dé Joseph rendit entièrement libre le fils de Marie devenu homme. Ses frères purent continuer le métier du père et soutenir la maison. Sa mère le laissa partir en secret pour Engaddi. Accueilli comme un frère, salué comme un élu, il dut acquérir rapidement sur ses maîtres eux-mêmes un invincible ascendant par ses facultés supérieures, son ardente charité et ce quelque chose de divin répandu sur tout son être. Mais il reçut d'eux ce que les Esséniens seuls pouvaient lui donner : la tradition ésotérique des prophètes, et, par elle, sa propre orientation historique et religieuse. – Il comprit l'abîme qui séparait la doctrine juive officielle de l'antique sagesse des initiés, véritable mère des religions, mais toujours persécutée par Satan, c'est-à-dire par l'esprit du Mal, esprit d'égoïsme, de haine et de négation, uni au pouvoir politique absolu et à l'imposture sacerdotale. – Il apprit que la Genèse renfermait, sous le sceau de son symbolisme, une théogonie et une cosmogonie aussi éloignées de son sens littéral que la science la plus profonde de la fable la plus enfantine. – Il contempla les jours d'Aelohim, ou la création éternelle par l'émanation des éléments et la formation des mondes ; l'origine des âmes flottantes, et leur retour à Dieu par les existences progressives ou les générations d'Adam. – Il fut frappé de la grandeur de la pensée de Moïse, qui avait voulu préparer l'unité religieuse des nations, en créant le culte du Dieu unique et en incarnant cette idée dans un peuple.

      On lui communiqua ensuite la doctrine du Verbe divin, déjà enseignée par Krishna en Inde, par les prêtres d'Osiris en Egypte, par Orphée et Pythagore en Grèce, et connue chez les prophètes sous le nom de Mystère du Fils de l'Homme et du Fils de Dieu. D'après cette doctrine, la plus haute manifestation de Dieu c'est l'Homme, qui par sa constitution, sa forme, ses organes et son intelligence, est l'image de l'Etre universel et en possède les facultés. Mais, dans l'évolution terrestre de l'humanité, Dieu est comme épars, fractionné et mutilé, dans la multiplicité des hommes et de l'imperfection humaine. Il souffre, il se cherche, il lutte en elle ; il est le Fils de l'Homme. L'Homme parfait, I'Homme-Type qui est la pensée la plus profonde de Dieu, demeure caché dans l'abîme infini de son désir et de sa puissance. Cependant, à certaines époques, quand il s'agit d'arracher l'humanité à un gouffre, de la ramasser pour la jeter plus haut, un Elu s'identifie avec la divinité, l'attire à lui par la Force, la Sagesse et l'Amour, et la manifeste de nouveau aux hommes. Alors celleci, par la vertu et le souffle de l'Esprit, est complètement présente en lui ; le Fils de l'Homme devient le Fils de Dieu et son verbe vivant. En d'autres âges et chez d'autres peuples, il y avait déjà eu des fils de Dieu ; mais depuis Moïse, il ne s'en était point levé en Israël. Tous les prophètes attendaient ce Messie. Les Voyants disaient même qu'il s'appellerait cette fois-ci le Fils de la Femme, de l'Isis céleste, de la lumière divine qui est l'Epouse de Dieu, parce que la lumière de l'Amour brillerait en lui au-dessus de toutes les autres, d'un éclat fulgurant encore inconnu à la terre.

      Ces choses cachées que le patriarche des Esséniens dévoilait au jeune Galiléen sur les plages désertes de la mer Morte, dans la solitude d'Engdadi, lui semblaient à la fois merveilleuses et connues. Ce fut avec une émotion singulière qu'il entendit le chef de l'ordre lui montrer et lui commenter ces paroles qu'on lit encore aujourd'hui au livre d'Hénoch : « Depuis le commencement, le Fils de l'Homme était dans le mystère. Le Très-Haut le gardait auprès de sa puissance et le manifestait à ses élus... Mais les rois seront effrayés et prosterneront leur visage coutre terre et l'épouvante les saisira, quand ils verront le fils de la femme assis sur le trône de sa gloire... Alors l'Elu appellera toutes les forces du ciel, tous les saints d'en haut et la puissance de Dieu. Alors les Chérubim, les Séraphim, les Ophanim, tous les anges de la force, tous les anges du Seigneur, c'est-à-dire de l'Elu et de l'autre force, qui servent sur la terre et au-dessus des eaux, élèveront leurs voix (139). »

      A ces révélations, les paroles des prophètes cent fois relues et méditées flamboyèrent aux yeux du Nazaréen avec des lueurs nouvelles, profondes et terribles, comme des éclairs dans la nuit. Quel était donc cet Elu et quand viendrait-il en Israël ?

      Jésus passa une série d'années chez les Esséniens. Il se soumit à leur discipline, il étudia avec eux les secrets de la nature et s'exerça à la thérapeutique occulte. Il dompta entièrement ses sens pour développer son esprit. Aucun jour ne se passait sans qu'il méditât sur les destinées de l'humanité et ne s'interrogeât lui-même. Ce fut une nuit mémorable pour l'ordre des Esséniens et pour son nouvel adepte que celle où il reçut, dans le plus profond secret, l'initiation supérieure du quatrième degré, celle qu'on n'accordait que dans le cas spécial d'une mission prophétique, voulue par le frère et confirmée par les Anciens. On se réunissait dans une grotte, taillée dans l'intérieur de la montagne comme une vaste salle, ayant un autel et des sièges de pierre. Le chef de l'ordre était là avec quelques Anciens. Quelquefois, deux ou trois Esséniennes, prophétesses initiées, étaient admises également à la mystérieuse cérémonie. Portant des flambeaux et des palmes, elles saluaient le nouvel initié vêtu de lin blanc, comme « l'Epoux et le Roi » qu'elles avaient pressenti et qu'elles voyaient peut-être pour la dernière fois ! Ensuite, le chef de l'ordre, ordinairement un vieillard centenaire (Josèphe dit que les Esséniens vivaient très longtemps) lui présentait le calice d'or, symbole de l'initiation suprême, qui renfermait le vin de la vigne du Seigneur, symbole de l'inspiration divine. Quelques-uns disaient que Moïse y avait bu avec les soixante-dix. D'autres le faisaient remonter jusqu'à Abraham, qui reçut de Melchisédeck cette même initiation, sous les espèces du pain et du vin (140). Jamais l'Ancien ne présentait la coupe qu'à un homme dans lequel il avait reconnu avec certitude les signes d'une mission prophétique. Mais cette mission, personne ne pouvait la lui définir ; il devait la trouver lui-même. Car telle est la loi des initiés : rien par le dehors, tout par le dedans. Désormais il était libre, maître de ses actions, affranchi de l'ordre, hiérophante lui-même, livré au vent de l'Esprit, qui pouvait le jeter au gouffre ou l'emporter aux cimes, par-dessus la zone des tourmentes et des vertiges.

      Lorsqu'après les chants, les prières, les paroles sacramentelles de l'Ancien, le Nazaréen saisit la coupe, un rayon blafard de l'aube, glissant par une anfractuosité de la montagne, courut en frissonnant sur les flambeaux et les longs vêtements blancs des jeunes Esséniennes. Elles aussi frémirent lorsqu'il tomba sur le pâle Galiléen. Car une grande tristesse parut sur son beau visage. Son regard perdu allait-il aux malades de Siloé, et au fond de cette douleur toujours présente entrevoyait-il déjà sa voie ?

      Or, en ce temps, Jean-Baptiste prêchait sur le Jourdain. Ce n'était pas un Essénien, mais un prophète populaire de la forte race de Juda. Poussé au désert par une piété farouche, il y avait mené la vie la plus dure, dans les prières, les jeûnes, les macérations. Sur sa peau nue, tannée par le soleil, il portait en guise de cilice un vêtement tressé en poil de chameau, comme signe de la pénitence qu'il voulait s'imposer à lui-même et à son peuple. Car il sentait profondément la détresse d'Israël et il attendait la délivrance. Il se figurait, selon l'idée judaïque, que le Messie viendrait bientôt comme un vengeur et un justicier, que, nouveau Macchabée, il soulèverait le peuple, chasserait le Romain, châtierait tous les coupables, puis entrerait triomphalement à Jérusalem, et rétablirait le royaume d'Israël au-dessus de tous les peuples, dans la paix et la justice. Il annonçait aux multitudes la venue prochaine de ce Messie ; il ajoutait qu'il fallait s'y préparer par la repentance du cœur. Empruntant aux Esséniens la coutume des ablutions, la transformant à sa manière, il avait imaginé le baptême du Jourdain comme un symbole visible, comme un accomplissement public de la purification intérieure qu'il exigeait. Cette cérémonie nouvelle, cette prédication véhémente devant des foules immenses, dans le cadre du désert, en face des eaux sacrées du Jourdain, entre les montagnes sévères de la Judée et de la Pérée, saisissait les imaginations, attirait les multitudes. Elle rappelait les jours glorieux des vieux prophètes ; elle donnait au peuple ce qu'il ne trouvait pas au temple : la secousse intérieure et, après les terreurs du repentir, une espérance vague et prodigieuse. On accourait de tous les points de la Palestine et même de plus loin, pour entendre le saint du désert qui annonçait le Messie. Les populations, attirées par sa voix, restaient là campées des semaines pour l'entendre chaque jour, ne voulaient plus s'en aller, attendant que le Messie parût. Beaucoup ne demandaient qu'à prendre les armes sous son commandement pour recommencer la guerre sainte. Hérode Antipas et les prêtres de Jérusalem commençaient à s'inquiéter de ce mouvement populaire. D'ailleurs les signes du temps étaient graves. Tibère, âgé de soixante-quatorze ans, achevait sa vieillesse dans les débauches de Caprée ; Ponce-Pilate redoublait de violences contre les Juifs ; en Egypte, des prêtres avaient annoncé que le phénix allait renaître de ses cendres (141).

      Jésus qui sentait grandir intérieurement sa vocation prophétique, mais qui cherchait encore sa voie, vint lui aussi au désert du Jourdain, avec quelques frères Esséniens qui déjà le suivaient comme un maître. Il voulut voir le Baptiste, l'entendre et se soumettre au baptême public. Il désirait entrer en scène par un acté d'humilité et de respect vis-à-vis du prophète, qui osait élever sa voix contre les puissances du jour, et réveiller de son sommeil l'âme d'Israël.

      Il vit le rude ascète, velu et chevelu, avec sa tête de lion visionnaire, debout dans une chaire de bois, sous un tabernacle rustique, couvert de branchages et de peaux de chèvres. Autour de lui, parmi les maigres arbustes du désert, une foule immense, tout un campement : des péagers, des soldats d'Hérode, des Samaritains, des lévites de Jérusalem, des Iduméens avec leurs troupeaux de moutons, des Arabes même arrêtés là, avec leurs chameaux, leurs tentes et leurs caravanes, par « la voix qui retentit dans lé désert. » Et cette voix tonnante roulait sur ces multitudes. Elle disait : « Amendez-vous, préparez les voies du Seigneur, dressez ses sentiers. » Il appelait les Pharisiens et les Sadducéens « une race de vipères. » Il ajoutait que « la cognée était déjà mise à la racine des arbres », et il disait du Messie : « Moi je ne vous baptise que d'eau, mais lui vous baptisera de feu. » Ensuite, vers le coucher du soleil, Jésus vit ces masses populaires se presser vers une anse, au bord du Jourdain, et des mercenaires d'Hérode, des brigands courber leurs rudes échines sous l'eau que versait le Baptiste. Il s'approcha lui-même. Jean ne connaissait pas Jésus, il ne savait rien de lui, mais il reconnut l'Essénien à sa robe de lin. Il le vit, perdu dans la foule, descendre dans l'eau jusqu'à la ceinture et se courber humblement pour recevoir l'aspersion. Quand le néophyte se releva, le regard redoutable du fauve prêcheur et le regard du Galiléen se rencontrèrent. L'homme du désert tressaillit sous ce rayon d'une douceur merveilleuse, et ces mots lui échappèrent involontairement : – Serais-tu le Messie (142) ? – Le mystérieux Essénien ne répondit rien, mais inclinant sa tête pensive et croisant ses mains sur sa poitrine, il demanda au Baptiste sa bénédiction. Jean savait que le silence était la loi des Esséniens novices. Il étendit solennellement ses deux mains ; puis, le Nazaréen disparut avec ses compagnons entre les roseaux du fleuve.

      Le Baptiste le vit partir avec un mélange de doute, de joie secrète et de mélancolie profonde. Qu'était-ce que sa science à lui et son espérance prophétique, devant la lumière qu'il avait aperçue dans les yeux de l'Inconnu, lumière qui semblait éclairer tout snêtre ? Ah ! si le jeune et beau Galiléen était le Messie, il avait vu la joie de ses,jours ! Mais son rôle était fini, sa voix allait se taire. A partir de ce jour, il se mit à prêcher d'une voix plus profonde et plus émue sur ce thème mélancolique : « Il faut qu'il croisse et que je diminue. » Il commençait à ressentir la lassitude et la tristesse des vieux lions, qui sont fatigués de rugir et se couchent en silence pour attendre la mort...

      Serait-il le Messie ? – La question du Baptiste retentissait aussi dans l'âme de Jésus. Depuis l'éclosion de sa conscience, il avait trouvé Dieu en lui-même et la certitude du royaume du ciel dans la beauté radieuse de ses visions. Puis, la souffrance humaine avait jeté dans son cœur le cri terrible de son angoisse. Les sages Esséniens lui avaient enseigné le secret des religions, la science des mystères ; ils lui avaient montré la déchéance spirituelle de l'humanité, son attente d'un sauveur. Mais comment trouver la force de l'arracher à l'abîme ? Voici que l'appel direct de Jean-Baptiste tombait dans le silence de sa méditation comme la foudre du Sinaï. – Serait-il le Messie ?

      Jésus ne pouvait répondre à cette question qu'en se recueillant au plus profond de son être. De là cette retraite, ce jeûne de quarante jours, que Matthieu résume sous la forme d'une légende symbolique. La Tentation représente en réalité dans la vie de Jésus cette grande crise et cette vision souveraine de la vérité, par laquelle doivent passer infailliblement tous les prophètes, tous les initiateurs religieux avant de commencer leur œuvre.

      Au-dessus d'Engaddi, où les Esséniens cultivaient le sésame et la vigne, un sentier escarpé conduisait à une grotte s'ouvrant dans la muraille du mont. On y entrait par deux colonnes doriennes taillées dans le roc brut, pareilles à celles de la Retraite des Apôtres, dans la vallée de Josaphat. Là, on demeurait suspendu au-dessus de l'abîme à pic, comme dans un nid d'aigle. Au fond d'une gorge, on apercevait des vignobles, des habitations humaines ; plus loin, la mer Morte, immobile et grise, et les montagnes désolées de Moab. Les Esséniens avaient pratiqué cette retraite pour ceux des leurs qui voulaient se soumettre à l'épreuve de la solitude. On y trouvait plusieurs rouleaux des prophètes, des aromates fortifiants, des figues sèches et un filet l'eau, seule nourriture de l'ascète en méditation. Jésus s'y retira.

      Il revit d'abord dans son esprit tout le passé de l'humanité. Il pesa la gravité de l'heure présente. Rome l'emportait ; avec elle, ce que les mages persans avaient appelé le règne d'Ahriman et les prophètes le règne de Satan, le signe de la Bête, l'apothéose du Mal. Les ténèbres envahissaient l'humanité, cette âme de la terre. – Le peuple d'Israël avait reçu de Moïse la mission royale et sacerdotale de représenter la mâle religion du Père, de l'Esprit pur, de l'enseigner aux autres nations et de la faire triompher. Ses rois et ses prêtres avaient-ils rempli cette mission ? Les prophètes, qui seuls en avaient eu conscience, répondaient d'une voix unanime : Non ! Israël agonisait sous l'étreinte de Rome. Fallait-il risquer, pour la centième fois, un soulèvement comme le rêvaient encore les Pharisiens, une restauration de la royauté temporelle d'Israël par la force ? Fallait-il se déclarer fils de David et s'écrier avec Isaïe : « Je foulerai les peuples dans ma colère, et je les enivrerai dans mon indignation, et je renverserai leur force par terre ? » Fallait-il être un nouveau Macchabée et se faire nommer pontife-roi ? – Jésus pouvait le tenter. Il avait vu les foules prêtes à se soulever à la voix de Jean-Baptiste, et la force qu'il sentait en lui-même était bien plus grande encore ! – Mais la violence aurait-elle raison de la violence ? L'épée mettrait-elle fin au règne de l'épée ? Ne serait-ce pas fournir de nouvelles recrues aux puissances des ténèbres qui guettaient leur proie dans l'ombre ?

      Ne fallait-il pas plutôt rendre accessible à tous cette vérité qui jusqu'alors était restée le privilège de quelques sanctuaires et de rares initiés, lui ouvrir les cœurs en attendant qu'elle pénétrât dans les intelligences par la révélation intérieure et par la science ; c'est-à-dire prêcher le royaume des cieux aux simples, substituer le règne de la Grâce à celui de la Loi, transformer l'humanité par le fond et par la base, en régénérant les âmes ?

      Mais à qui resterait la victoire ? A Satan ou à Dieu ? A l'esprit du mal qui règne avec les puissances formidables de la terre, ou à l'esprit divin qui règne dans les invisibles légions célestes et dort dans le cœur de l'homme comme l'étincelle dans le caillou ? Quel serait le sort du prophète qui oserait déchirer le voile du temple pour montrer le vide du sanctuaire, braver à la fois Hérode et César ?

      Il le fallait pourtant ! La voix intérieure ne lui disait pas comme à Isaïe : « Prends-moi un grand volume et écris dessus avec une plume d'homme ! » La voix de l'Eternel lui criait : « Lève-toi et parle ! » Il s'agissait de trouver le verbe vivant, la foi qui transporte les montagnes, la force qui brise les forteresses.

      Jésus se mit à prier avec ferveur. Alors, une inquiétude, un trouble croissant s'emparèrent de lui. Il eut le sentiment de perdre la félicité merveilleuse qu'il avait eue en partage et de s'enfoncer dan un abîme ténébreux. Un nuage noir l'enveloppa. Ce nuage était rempli d'ombres de toute sorte. Il y distinguait les figures de ses frères, de ses maîtres esséniens, de sa mère. Les ombres lui disaient, l'une après l'autre : – « Insensé qui veux l'impossible ! Tu ne sais pas ce qui t'attend ! Renonce ! » L'invincible voix intérieure répondait : « Il le faut ! » Il lutta ainsi pendant une série de jours et de nuits, tantôt debout, tantôt à genoux, tantôt prosterné. Et plus profond devenait l'abîme où il descendait, et plus épais le nuage autour de lui. Il avait la sensation d s'approcher de quelque chose d'effrayant et d'innommable.

      Enfin, il entra dans cet état d'extase lucide qui lui était propre, où la partie profonde de la conscience s'éveille, entre en communication avec l'Esprit vivant des choses, et projette sur la toile diaphane du rêve les images du passé et de l'avenir. Le monde extérieur disparaît ; les yeux se ferment. Le Voyant contemple la Vérité sous la lumière qui inonde son être et fait de son intelligence un foyer incandescent.

      Le tonnerre roula ; la montagne trembla jusqu'à sa base. Un tourbillon de vent, venu du fond des espaces, emporta le Voyant au sommet du temple de Jérusalem. Toits et minarets reluisaient dans les airs comme une forêt d'or et d'argent. Des hymnes sortaient du Saint des Saints. Des flots d'encens montaient de tous les autels et venaient tourbillonner aux pieds de Jésus. Le peuple en robes de fête remplissait les portiques ; des femmes superbes chantaient pour lui des hymnes d'amour ardent. Des trompettes sonnaient et cent mille voix criaient : – Gloire au Messie ! au roi d'Israël ! – Tu seras ce roi, si tu veux m'adorer, dit une voit d'en-bas. – Qui es-tu ? dit Jésus.

      De nouveau le vent l'emporta, à travers les espaces, au sommet d'une montagne. A ses pieds, les royaume de la terre s'étalaient dans une lueur dorée. – Je suis le roi des esprits et le prince de la terre, dit la voix d'en-bas. – Je sais qui tu es, dit Jésus ; tes formes sont innombrables, ton nom est Satan. Apparais sous ta forme terrestre. – La figure d'un monarque couronné apparut trônant sur un nuage. Une auréole blafarde ceignait sa tête impériale. La figure sombre se détachait sur un nimbe sanglant, son visage était pâle et son regard comme la lueur d'une hache. II dit : – Je suis César. Courbe-toi seulement, et je te donnerai tous ces royaumes. Jésus lui dit : – Arrière, tentateur ! Il est écrit : « Tu n'adoreras que l'Eternel ton Dieu. » Aussitôt la vision s'évanouit.

      Se retrouvant seul dans la caverne d'Engaddi, Jésus dit : – Par quel signe vaincrai-je les puissances de la terre ? – Par le signe du Fils de l'Homme, dit une voix d'en-haut. – Montre-moi ce signe, dit Jésus.

      Une constellation brillante apparut à l'horizon. Elle avait quatre étoiles en forme de croix. Le Galiléen reconnut le signe des anciennes initiations, familier à l'Egypte et conservé par les Esséniens. Dans la jeunesse du monde, les fils de Japhet l'avaient adoré comme le signe du feu terrestre et céleste, le signe de la Vie avec toutes ses joies, de l'Amour avec toutes ses merveilles. Plus tard, les initiés égyptiens y avaient vu le symbole du grand mystère, la Trinité dominée par l'Unité, l'image du sacrifice de l'Etre ineffable qui se brise lui-même pour se manifester dans les mondes. Symbole à la fois de la vie, de la mort et de la résurrection, il couvrait des hypogées, des tombes, des temples innombrables. – La croix splendide grandis sait et se rapprochait, comme attirée par le cœur du Voyant. Les quatre étoiles vivantes flamboyaient en soleils de puissance et de gloire. – « Voilà le signe magique de la Vie et de l'Immortalité, dit la voix céleste. Les hommes l'ont possédé jadis ; ils l'ont perdu. Veux-tu le leur rendre ? – Je le veux, dit Jésus. – Alors, regarde ! voilà ton destin. »

      Brusquement les quatre étoiles s'éteignirent. La nuit se fit. Un tonnerre souterrain ébranla les montagnes, et, du fond de la mer Morte, sortit une montagne sombre surmontée d'une croix noire. Un homme agonisant était cloué dessus. Un peuple démoniaque couvrait la montagne et hurlait avec un ricanement infernal : – Si tu es le Messie, sauve-toi ! Le Voyant ouvrit les yeux tout grands, puis il retomba en arrière, ruisselant d'une sueur froide ; car cet homme crucifié, c'était lui-même... Il avait compris. Pour vaincre, il fallait s'identifier avec ce double effrayant, évoqué par lui-même et placé devant lui comme une sinistre interrogation. Suspendu dans son incertitude comme dans le vide des espaces infinis, Jésus sentait à la fois les tortures du crucifié, les insultes des hommes et le silence profond du ciel. – Tu peux la prendre ou la repousser, dit la voix angélique. Déjà la vision tremblotait par places et la croix fantôme commençait à pâlir avec son supplicié, quand soudain Jésus revit près de lui les malades du puits de Siloé, et derrière eux venait tout un peuple d'âmes désespérées qui murmuraient, les mains jointes : « Sans toi, nous sommes perdues. Sauve-nous, toi qui sais aimer ! » Alors, le Galiléen se redressa lentement, et, ouvrant ses bras pleins d'amour, il s'écria : « A moi la croix ! et que le monde soit sauvé ! » Aussitôt Jésus sentit un grand déchirement dans tous ses membres et poussa un cri terrible... En même temps, la montagne noire s'effondra, la croix s'engloutit ; une lumière suave, une félicité divine inondèrent le Voyant, et dans les hauteurs de l'azur, une voix triomphante traversa l'immensité, disant : – Satan n'est plus maître ! La Mort est terrassée : Gloire au Fils de l'Homme ! Gloire au Fils de Dieu ! »

      Quand Jésus s'éveilla de cette vision, rien n'était changé autour de lui : le soleil levant dorait les parois de la grotte d'Engaddi ; une rosée tiède comme des larmes d'amour angélique mouillait ses pieds endoloris, et des brumes flottantes s'élevaient de la mer Morte. Mais lui n'était plus le même. Un événement définitif s'était accompli dans l'abîme insondable de sa conscience. Il avait résolu l'énigme de sa vie, il avait conquis la paix, et la grande certitude était entrée en lui. Du brisement de son être terrestre, qu'il avait foulé aux pieds et jeté dans le gouffre, une conscience nouvelle avait surgi, radieuse : – Il savait qu'il était devenu le Messie par un acte irrévocable de sa volonté.

      Bientôt après, il redescendit au village des Esséniens. Il apprit que Jean-Baptiste venait d'être saisi par Antipas et incarcéré dans la forteresse de Makérous. Loin de s'effrayer de ce présage, il y vit un signe que les temps étaient mûrs et qu'il fallait agir à son tour. Il annonça donc aux Esséniens qu'il allait prêcher en Galilée « l'Evangile du royaume des cieux. » Cela voulait dire : mettre les grands Mystères à la portée des simples, leur traduire la doctrine des initiés. Pareille audace ne s'était vue depuis les temps où Çakia Mouni, le dernier Bouddha, mû par une immense pitié, avait prêché sur les bords du Gange. La même compassion sublime pour l'humanité animait Jésus. Il y joignait une lumière intérieure, une puissance d'amour, une grandeur de foi et une énergie d'action qui n'appartiennent qu'à lui. Du fond de la mort qu'il avait sondée et goûtée d'avance, il apportait à ses frères l'espérance et la vie.


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(135)  Josèphe, Guerre des Juifs, II, etc. Antiquités, XIII 5-9 ; XVIII, 1-5.

(136)  Philon, De la vie contemplative.

(137)  Points communs entre les Esséniens et les Pythagoriciens : La prière au lever du soleil ; le vêtements de lin ; les agapes fraternelles ; le noviciat d'un an ; les trois degrés d'initiation ; l'organisation de l'ordre et la communauté des biens gérée par des curateurs ; la loi du silence ; le serment des Mystères ; la division de l'enseignement en trois parties : 1) Science des principes universels ou théogonie, ce que Philon appelle la logique ; 2) la physique ou la cosmogonie ; 3) la morale, c'est-à-dire tout ce qui a trait à l'homme, science à laquelle se consacraient spécialement les thérapeutes.

(138)  Points communs entre la doctrine des Esséniens et celle de Jésus : L'amour du prochain mis en avant comme le premier devoir ; la défense de jurer pour attester la vérité ; la haine du mensonge ; l'humilité ; l'institution de la Cène empruntée aux agapes fraternelles des Esséniens, mais avec un sens nouveau, celui du sacrifice.

(139)  Livre d'Hénoch. – Chap. XLVIII et LXI. Ce passage démontre que la doctrine du Verbe et de la Trinité qui se trouve dans l'Evangile de Jean existait en Israël longtemps avant Jésus et sortait du fond du prophétisme ésotérique. Dans le Livre d'Hénoch, le Seigneur des esprits représente le Père ; l'Elu le Fils ; et l'autre force le Saint-Esprit.

(140)  Genèse, XIV, 18.

(141)  Tacite, Annales, VI, 28, 31.

(142)  On sait que d'après les Evangiles, Jean reconnut sur-le-champ Jésus pour le Messie et le baptisa comme tel. Sur ce point, leur récit cet contradictoire. Car plus tard, Jean, prisonnier d'Antipas à Makérous, fait demander à Jésus : – Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? (Matthieu, XI, 3). Ce doute tardif prouve que, s'il avait soupçonné le Messie en Jésus, Jean n'en était pas convaincu. Mais les premiers rédacteurs des Evangiles, étant des Juifs, tenaient à présenter Jésus comme ayant reçu sa mission et sa consécration de Jean-Baptiste, prophète judaïque et populaire.




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