Vous êtes ici : Livres, textes & documents | Les Grands Initiés | IV – L’ordre et la doctrine (2)

Les Grands Initiés

Edouard Schuré
© France-Spiritualités™






LIVRE VI
PYTHAGORE – LES MYSTÈRES DE DELPHES


IV – L'ORDRE ET LA DOCTRINE (2/2)


TROISIÈME DEGRÉ – PERFECTION (95)
Cosmogonie et psychologie – L'évolution de l'âme

Le disciple avait reçu du maître les principes de la science. Cette première initiation avait fait tomber les écailles épaisses de la matière qui recouvraient les yeux de son esprit. Déchirant le voile brillant de la mythologie, elle l'avait arraché au monde visible pour le jeter éperdument dans les espaces sans bornes et le plonger dans le soleil de l'Intelligence, d'où la Vérité irradie sur les trois mondes. Mais la science des nombres n'était que le préambule de la grande initiation. Armé de ces principes, il s'agissait maintenant de descendre des hauteurs de l'Absolu dans les profondeurs de la nature pour y saisir la pensée divine dans la formation des choses et dans l'évolution de l'âme à travers les mondes. La cosmogonie et la psychologie ésotériques touchaient aux plus grands mystères de la vie, à des secrets dangereux et jalousement gardés des sciences et des arts occultes. Aussi, Pythagore aimait-il à confier ces leçons loin du jour profane, la nuit, au bord de la mer, sur les terrasses du temple de Cérès, au murmure léger de la vague ionienne, d'une si mélodieuse cadence, aux lointaines phosphorescences du Kosmos étoilé ; ou bien, dans les cryptes du sanctuaire, où des lampes égyptiennes de naphte répandaient une clarté égale et douce. Les femmes initiées assistaient à ces réunions nocturnes. Quelquefois, des prêtres ou des prêtresses, arrivés de Delphes ou d'Eleusis, venaient confirmer les enseignements du maître par le récit de leurs expériences ou par la parole lucide du sommeil clairvoyant.

      L'évolution matérielle et l'évolution spirituelle du monde sont deux mouvements inverses, mais parallèles et concordants sur toute l'échelle de l'être. L'un ne s'explique que par l'autre, et vus ensemble, ils expliquent le monde. L'évolution matérielle représente la manifestation de Dieu dans la matière par l'âme du monde qui la travaille. L'évolution spirituelle représente l'élaboration de la conscience dans les monades individuelles et leurs tentatives de rejoindre, à travers le cycle des vies, l'esprit divin dont elles émanent. Voir l'univers au point de vue physique ou au point de vue spirituel, ce n'est pas considérer un objet différent, c'est regarder le monde par les deux bouts opposés. Au point de vue terrestre, l'explication rationnelle du monde doit commencer par l'évolution matérielle, puisque c'est par ce côté qu'il nous apparaît ; mais en nous faisant voir le travail de l'Esprit universel dans la matière et poursuivre le développement des monades individuelles, elle conduit insensiblement au point de vue spirituel et nous fait passer du dehors au dedans des choses, de l'envers du monde à son endroit.

      Ainsi, du moins, procédait Pythagore, qui considérait l'univers comme un être vivant, animé d'une grande âme et pénétré d'une grande intelligence. La seconde partie de son enseignement commençait donc par la cosmogonie.

      Si l'on s'en tenait aux divisions du ciel, que nous trouvons dans les fragments exotériques des Pythagoriciens, cette astronomie serait semblable à l'astronomie de Ptolémée, la terre immobile et le soleil tournant autour, avec les planètes et le ciel tout entier. Mais le principe même de cette astronomie nous avertit qu'elle est purement symbolique. Au centre de son univers, Pythagore place le Feu (dont te soleil n'est qu'un reflet). Or, dans tout l'ésotérisme de l'Orient, le Feu est le signe représentatif de l'Esprit, de la Conscience divine, universelle. Ce que nos philosophes prennent généralement pour la physique de Pythagore et de Platon, n'est donc pas autre chose qu'une description imagée de leur philosophie secrète, lumineuse pour les initiés, mais d'autant plus impénétrable au vulgaire, qu'on la faisait passer pour une simple physique. Cherchons-y donc une sorte de cosmographie de la vie des âmes, et pas autre chose. La région sublunaire désigne la sphère où s'exerce l'attraction terrestre et est appelée le cercle des générations. Les initiés entendaient par là que la terre est pour nous la région de la vie corporelle. Là se font toutes les opérations qui accompagnent l'incarnation et la désincarnation des âmes. La sphère des six planètes et du soleil répond à des catégories ascendantes d'esprits. L'Olympe, conçu comme une sphère roulante, est appelé le ciel des fixes, parce qu'il est assimilé à la sphère des âmes parfaites. Cette astronomie enfantine recouvre donc une conception de l'Univers spirituel.

      Mais tout nous porte à croire que les anciens initiés, et particulièrement Pythagore, avaient de l'univers physique des notions beaucoup plus justes. Aristote dit positivement que les Pythagoriciens croyaient au mouvement de la terre autour du soleil. Copernic affirme que l'idée de la rotation de la terre autour de son axe lui est venue en lisant, dans Cicéron, qu'un certain Mycétas, de Syracuse, avait parlé du mouvement diurne de la terre. A ses disciples du troisième degré, Pythagore enseignait le double mouvement de la terre. Sans avoir les mesures exactes de la science moderne, il savait, comme les prêtres de Memphis, que les planètes issues du soleil tournent autour de lui : que les étoiles sont autant de systèmes solaires gouvernés par les mêmes lois que le nôtre et dont chacun a son rang dans l'immense univers. Il savait aussi que chaque monde solaire forme un petit univers qui a sa correspondance dans le monde spirituel et son ciel propre. Les planètes servaient à en marquer l'échelle. Mais ces notions, qui auraient bouleversé la mythologie populaire et que la foule eût taxées de sacrilèges, n'étaient jamais confiées à l'écriture vulgaire. On ne les enseignait que sous le sceau du plus profond secret (96).

      L'univers visible, disait Pythagore, le ciel avec toutes ses étoiles n'est qu'une forme passagère de l'âme du monde, de la grande Maïa, qui concentre la matière éparse dans les espaces infinis, puis, la dissout et la parsème en fluide cosmique impondérable. Chaque tourbillon solaire possède une parcelle de cette âme universelle, qui évolue dans son sein pendant des millions de siècles, avec une force d'impulsion et une mesure spéciale. Quant aux puissances, aux règnes, aux espèces et aux âmes vivantes qui apparaîtront successivement dans les astres de ce petit monde, elles viennent de Dieu, elles descendent du Père ; c'est-à-dire qu'elles émanent d'un ordre spirituel immuable et supérieur, ainsi que d'une évolution matérielle antérieure, j'entends d'un système solaire éteint. De ces puissances invisibles, les unes, absolument immortelles dirigent la formation de ce monde, les autres attendent son éclosion dans le sommeil cosmique ou dans le rêve divin, pour rentrer dans les générations visibles, selon leur rang et selon la loi éternelle. Cependant, l'âme solaire et son feu central, que meut directement la grande Monade, travaille la matière en fusion. Les planètes sont filles du soleil. Chacune d'elles, élaborée par les forces d'attraction et de rotation inhérentes à la matière, est douée d'une âme semi-consciente issue de l'âme solaire et a son caractère distinct, son rôle particulier dans l'évolution. Comme chaque planète est une expression diverse de la pensée de Dieu, comme elle exerce une fonction spéciale dans la chaîne planétaire, les anciens sages ont identifié les noms des planètes avec ceux des grands dieux, qui représentent les facultés divines en action dans l'univers.

      Les quatre éléments, dont sont formés les astres et tous les êtres, désignent quatre états gradués de la matière. Le premier, étant le plus dense et le plus grossier, est le plus réfractaire à l'esprit ; le dernier, étant le plus raffiné, montre pour lui une grande affinité. La terre représente l'état solide ; l'eau, l'état liquide ; l'air, l'état gazeux ; le feu, l'état impondérable. – Le cinquième élément, ou éthérique représente un état de la matière tellement subtil et vivace, qu'il n'est plus atomique et doué de pénétration universelle. C'est le fluide cosmique originaire, la lumière astrale ou l'âme du monde.

      Pythagore parlait ensuite à ses disciples des révolutions de la terre, d'après les traditions de l'Egypte et de l'Asie. Il savait que la terre en fusion était primitivement entourée d'une atmosphère gazeuse, qui, liquéfiée par son refroidissement successif, avait formé les mers. Selon son habitude, il résumait métaphoriquement cette idée en disant que les mers étaient produites par les larmes de Saturne (le temps cosmique).

      Mais voici les règnes qui apparaissent, et les germes invisibles, flottant dans l'aura éthérée de la terre, tourbillonnent dans sa robe gazeuse, puis sont attirés dans le sein profond des mers et sur les premiers continents émergés. Les mondes végétal et animal encore confondus apparaissent presque en même temps. La doctrine ésotérique admet la transformation des espèces animales non seulement d'après la loi secondaire de la sélection, mais encore d'après la loi primaire de la percussion de la terre par les puissances célestes, et de tous les êtres vivants par des principes intelligibles et des forces invisibles. Lorsqu'une espèce nouvelle apparaît sur le globe, c'est qu'une race d'âmes d'un type supérieur s'incarne à une époque donnée dans les descendants de l'espèce ancienne, pour la faire monter d'un échelon en la remoulant et la transformant à son image. C'est ainsi que la doctrine ésotérique explique l'apparition de l'homme sur la terre. Au point de vue de l'évolution terrestre, l'homme est le dernier rameau et le couronnement de toutes les espèces antérieures. Mais ce point de vue ne suffit pas plus pour expliquer son entrée en scène qu'il ne suffirait pour expliquer l'apparition de la première algue ou du premier crustacé dans le fond des mers. Toutes ces créations successives supposent, comme chaque naissance, la percussion de la terre par les puissances invisibles qui créent la vie. Celle de l'homme suppose le règne antérieur d'une humanité céleste qui préside à l'éclosion de l'humanité terrestre et lui envoie, comme les ondes d'une marée formidable, de nouveaux torrents d'âmes qui s'incarnent dans ses flancs et font luire les premiers rayons d'un jour divin dans cet être effaré, impulsif, audacieux, qui, à peine dégagé des ténèbres de l'animalité, est forcé pour vivre de lutter avec toutes les puissances de la nature.

      Pythagore, instruit par les temples de l'Egypte, avait des notions précises sur les grandes révolutions du globe. La doctrine indienne et égyptienne connaissait l'existence de l'ancien continent austral qui avait produit la race rouge et une puissante civilisation, appelée Atlantes par les Grecs. Elle attribuait l'émergence et l'immersion alternative des continents à l'oscillation des pôles et admettait que l'humanité avait traversé ainsi six déluges. Chaque cycle interdiluvien amène la prédominance d'une grande race humaine. Au milieu des éclipses partielles de la civilisation et des facultés humaines, il y a un mouvement général ascendant.

      Voici donc l'humanité constituée et les races lancées dans leur carrière, à travers les cataclysmes du globe. Mais sur ce globe que nous prenons en naissant pour la base immuable du monde et qui flotte lui-même emporté dans l'espace, sur ces continents qui émergent des mers pour disparaître de nouveau, au milieu de ces peuples qui passent, de ces civilisations qui croulent, quel est le grand, le poignant, l'éternel mystère ? C'est le grand problème intérieur, celui de chacun et de tous, c'est le problème de l'âme, qui découvre en elle-même un abîme de ténèbres et de lumière, qui se regarde avec un mélange de ravissement et d'effroi et se dit : « Je ne suis pas de ce monde, car il ne suffit pas pour m'expliquer. Je ne viens pas de la terre et je vais ailleurs. Mais où ? » C'est le mystère de Psyché qui renferme tous les autres.

      La cosmogonie du monde visible, disait Pythagore, nous a conduits à l'histoire de la terre, et celle-ci – au mystère de l'âme humaine. Avec lui nous touchons au sanctuaire des sanctuaires, à l'arcane des arcanes. Sa conscience une fois éveillée, l'âme devient pour elle-même le plus étonnant des spectacles. Mais cette conscience même n'est que la surface éclairée de son être, où elle soupçonne des abîmes obscurs et insondables. Dans sa profondeur inconnue, la divine Psyché contemple d'un regard fasciné toutes les vies et tous les mondes : le passé, le présent, le futur que joint l'Eternité. « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l'univers des Dieux. » Voilà le secret des sages initiés. Mais pour pénétrer par cette porte étroite dans l'immensité de l'univers invisible, éveillons en nous la vue directe de l'âme purifiée et armons-nous du flambeau de l'Intelligence, de la science des principes et des Nombres sacrés

      Pythagore passait ainsi de la cosmogonie physique à la cosmogonie spirituelle. Après l'évolution de la terre, il racontait l'évolution de l'âme à travers les mondes. En dehors de l'initiation, cette doctrine est connue sous le nom de transmigration des âmes. Sur aucune partie de la doctrine occulte on n'a plus déraisonné que sur celle-là, si bien que la littérature antique et moderne ne la connaissent que par des travestissements puérils. Platon lui-même, celui de tous les philosophes qui a le plus contribué à la populariser, n'en a donné que des aperçus fantaisistes et parfois extravagants, soit que sa prudence, soit que ses serments l'aient empêché de dire tout ce qu'il savait. Peu de gens se doutent aujourd'hui qu'elle ait pu avoir pour les initiés un aspect scientifique, ouvrir des perspectives infinies et donner à l'âme des consolations divines. La doctrine de la vie ascensionnelle de l'âme à travers la série des existences est le trait commun des traditions ésotériques et le couronnement de la théosophie. J'ajoute qu'elle a pour nous une importance capitale. Car l'homme d'aujourd'hui rejette avec un égal mépris l'immortalité abstraite et vague de la philosophie et le ciel enfantin de la religion primaire. Et cependant la sécheresse et le néant du matérialisme lui font horreur. Il aspire inconsciemment à la conscience d'une immortalité organique qui réponde à la fois aux exigences de sa raison et aux besoins indestructibles de son âme. On comprend, du reste, pourquoi les initiés des religions antiques, tout en ayant connaissance de ces vérités, les ont tenues si secrètes. Elles sont de nature à donner le vertige aux esprits non cultivés. Elles se lient étroitement aux profonds mystères de la génération spirituelle, des sexes et de la génération dans la chair, d'où dépendent les destinées de l'humanité future.

      On attendait donc avec une sorte de frémissement cette heure capitale de l'enseignement ésotérique. Par la parole de Pythagore, comme par une lente incantation, la lourde matière semblait perdre son poids, les choses de la terre devenaient transparentes, celles du ciel visibles à l'esprit. Des sphères d'or et d'azur sillonnées d'essences lumineuses déroulaient leurs orbes jusqu'à l'infini.

      Alors les disciples, hommes et femmes, groupés autour du maître dans une partie souterraine du temple de Cérès appelée crypte de Proserpine, écoutaient avec une émotion palpitante : l'histoire céleste de Psyché.

      Qu'est-ce que l'âme humaine ? Une parcelle de la grande âme du monde, une étincelle de l'esprit divin, une monade immortelle. Mais si son possible avenir s'ouvre dans les splendeurs insondables de la conscience divine, sa mystérieuse éclosion remonte aux origines de la matière organisée. Pour devenir ce qu'elle est dans l'humanité actuelle, il a fallu qu'elle traversât tous les règnes de la nature, toute l'échelle des êtres en se développant graduellement par une série d'innombrables existences. L'esprit qui travaille les mondes et condense la matière cosmique en masses énormes, se manifeste avec une intensité diverse et une concentration toujours plus grande dans les règnes successifs de la nature. Force aveugle et indistincte dans le minéral, individualisée dans la plante, polarisée dans la sensibilité et l'instinct des animaux, elle tend vers la monade consciente dans cette lente élaboration ; et la monade élémentaire est visible dans l'animal le plus inférieur. L'élément animique et spirituel existe donc dans tous les règnes, quoique seulement à l'état de quantité infinitésimale dans les règnes inférieurs. Les âmes qui existent à l'état de germes dans les règnes inférieurs y séjournent sans en sortir pendant d'immenses périodes, et ce n'est qu'après de grandes révolutions cosmiques qu'elles passent à un règne supérieur en changeant de planète. Tout ce qu'elles peuvent faire pendant la période de vie d'une planète, c'est de remonter quelques espèces. Où commence la monade ? Autant vaudrait demander l'heure où s'est formée une nébuleuse, où un soleil a relui pour la première fois. Quoi qu'il en soit, ce qui constitue l'essence de n'importe quel homme a dû évoluer pendant des millions d'années à travers une chaîne de planètes et les règnes inférieurs, tout en conservant à travers toutes ces existences un principe individuel qui la suit partout. Cette individualité obscure, mais indestructible, constitue le sceau divin de la monade en qui Dieu veut se manifester par la conscience.

      Plus on monte la série des organismes, plus la monade développe les principes latents qui sont en elle. La force polarisée devient sensible, la sensibilité instinct, l'instinct intelligence. Et à mesure que s'allume le flambeau vacillant de la conscience, cette âme devient plus indépendante du corps, plus capable de mener une existence libre. L'âme fluide et non polarisée des minéraux et des végétaux est liée aux éléments de la terre. Celle des animaux fortement attirée par le feu terrestre y séjourne un certain temps lorsqu'elle a quitté son cadavre, puis revient à la surface du globe pour se réincarner dans son espèce sans jamais pouvoir quitter les basses couches de l'air. Celles-ci sont peuplées d'élémentaux ou d'âmes animales qui ont leur rôle dans la vie atmosphérique et une grande influence occulte sur l'homme. L'âme humaine seule, vient du ciel et y retourne après la mort. Mais à quelle époque de sa longue existence cosmique, l'âme élémentaire est-elle devenue l'âme humaine ? Par quel creuset incandescent, par quelle flamme éthérée a-t-elle passé pour cela ? La transformation n'a été possible, dans une période interplanétaire, que par la rencontre d'âmes humaines déjà pleinement formées, qui ont développé dans l'âme élémentaire son principe spirituel et ont imprimé leur divin prototype comme un sceau de feu dans sa substance plastique.

      Mais que de voyages, que d'incarnations, que de cycles planétaires encore à traverser, pour que l'âme humaine ainsi formée devienne l'homme que nous connaissons ! Selon les traditions ésotériques de l'Inde et de l'Egypte, les individus qui composent l'humanité actuelle auraient commencé leur existence humaine sur d'autres planètes, où la matière est beaucoup moins dense que sur la nôtre. Le corps de l'homme était alors presque vaporeux, ses incarnations légères et faciles. Ses facultés de perception spirituelle directe auraient été très puissantes et très subtiles dans cette première phase humaine ; la raison et l'intelligence par contre à l'état embryonnaire. Dans cet état semi-corporel, semi-spirituel, l'homme voyait les esprits, tout était splendeur et charme pour ses yeux, musique pour ses oreilles. Il entendait jusqu'à l'harmonie des sphères. Il ne pensait, ni ne réfléchissait, il voulait à peine. Il se laissait vivre en buvant les sons, les formes et la lumière, en flottant comme un rêve de la vie à la mort et de la mort à la vie. Voilà ce que les Orphiques appelaient le ciel de Saturne. Ce n'est qu'en s'incarnant sur des planètes de plus en plus denses, selon la doctrine d'Hermès, que l'homme s'est matérialisé. En s'incarnant dans une matière plus épaisse, l'humanité a perdu son sens spirituel, mais par sa lutte de plus en plus forte avec le monde extérieur, elle a développé puissamment sa raison, son intelligence, sa volonté. La terre est le dernier échelon de cette descente dans la matière que Moïse appelle la sortie du paradis et Orphée la chute dans le cercle sublunaire. De là, l'homme peut remonter péniblement les cercles dans une série d'existences nouvelles et recouvrer ses sens spirituels, par le libre exercice de son intellect et de sa volonté. Alors seulement, disent les disciples d'Hermès et d'Orphée, l'homme acquiert par son action la conscience et la possession du divin ; alors seulement il devient fils de Dieu. Et ceux qui sur la terre ont porté ce nom, ont dû, avant de paraître parmi nous, descendre et remonter l'effrayante spirale.

      Qu'est-ce donc que l'humble Psyché à son origine ? Un souffle qui passe, un germe qui flotte, un oiseau battu des vents qui émigre de vie en vie. Et cependant – de naufrage en naufrage – à travers des millions d'années, elle est devenue la fille de Dieu et ne reconnaît plus d'autre patrie que le ciel ! Voilà pourquoi la poésie grecque, d'un symbolisme si profond et si lumineux, a comparé l'âme à l'insecte ailé, tantôt ver de terre, tantôt papillon céleste. Combien de fois a-t-elle été chrysalide et combien de fois papillon ? Elle ne le saura jamais, mais elle sent qu'elle a des ailes !

      Tel est le vertigineux passé de l'âme humaine. Il nous explique sa condition présente et nous permet d'entrevoir son avenir.

      Quelle est la situation de la divine Psyché dans la vie terrestre ? Pour peu qu'on réfléchisse, on ne saurait en imaginer de plus étrange et de plus tragique. Depuis qu'elle s'est péniblement éveillée dans l'air épais de la terre, l'âme est enlacée dans les replis du corps. Elle ne vit, ne respire, ne pense qu'à travers lui ; et cependant il n'est pas elle. A mesure qu'elle se développe, elle sent grandir en elle-même une lumière tremblotante, quelque chose d'invisible et d'immatériel qu'elle appelle son esprit, sa conscience. Oui, l'homme a le sentiment inné de sa triple nature, puisqu'il distingue dans son langage, même instinctif, son corps de son âme et son âme de son esprit. Mais l'âme captive et tourmentée se débat entre ses deux compagnons comme entre l'étreinte d'un serpent aux mille replis et un génie invisible qui l'appelle, mais dont la présence ne se fait sentir que par le battement de ses ailes et des lueurs fugitives. Tantôt ce corps l'absorbe à tel point qu'elle ne vit que par ses sensations et ses passions ; elle se roule avec lui dans les orgies sanglantes de la colère ou dans l'épaisse fumée des voluptés charnelles, jusqu'à ce qu'elle s'effraye d'elle-même par le silence profond du compagnon invisible. Tantôt attirée par celui-ci, elle se perd à une telle hauteur de pensée qu'elle oublie l'existence du corps, jusqu'à ce qu'il lui rappelle sa présence par un appel tyrannique. Et pourtant une voix intérieure le lui dit : Entre elle et l'hôte invisible, le lien est indissoluble, tandis que la mort rompra son attache avec le corps. Mais ballottée entre les deux dans sa lutte éternelle, l'âme cherche vainement le bonheur et la vérité. Vainement elle se cherche elle-même dans ses sensations qui passent, dans ses pensées qui la fuient, dans le monde qui change comme un mirage. Ne trouvant rien qui dure, tourmentée, chassée comme une feuille au vent, elle doute d'elle-même et d'un monde divin qui ne se révèle à elle que par sa douleur et son impuissance d'y atteindre. L'ignorance humaine est écrite dans les contradictions des prétendus sages, et la tristesse humaine dans la soif insondable du regard humain. Enfin, quelle que soit l'étendue de ses connaissances, la naissance et la mort enferment l'homme entre deux limites fatales. Ce sont deux portes de ténèbres au delà desquelles il ne voit rien. La flamme de sa vie s'allume en entrant par l'une et s'éteint en sortant par l'autre. En serait-il de même de l'âme ? Sinon, que devient-elle ?

      La réponse que les philosophes ont donnée à ce problème poignant a été fort diverse. Celle des théosophes initiés de tous les temps est la même pour l'essentiel. Elle est d'accord avec le sentiment universel et avec l'esprit intime des religions. Celles-ci n'ont exprimé la vérité que sous des formes superstitieuses ou symboliques. La doctrine ésotérique ouvre des perspectives bien plus vastes et ses affirmations sont en rapport avec les lois de l'évolution universelle. Voilà ce que les initiés instruits par la tradition et par les nombreuses expériences de la vie psychique ont dit à l'homme : ce qui s'agite en toi, ce que tu appelles ton âme est un double éthéré du corps qui renferme en lui-même un esprit immortel. L'esprit se construit et se tisse, par son activité propre, son corps spirituel. Pythagore l'appelle le char subtil de l'âme, parce qu'il est destiné à l'enlever de terre après la mort. Ce corps spirituel est l'organe de l'esprit, son enveloppe sensitive, son instrument volitif, et sert à l'animation du corps, qui sans cela demeurerait inerte. Dans les apparitions des mourants ou des morts, ce double devient visible. Mais cela suppose toujours un état nerveux spécial chez le voyant. La subtilité, la puissance, la perfection du corps spirituel varient selon la qualité de l'esprit qu'il renferme, et il y a entre la substance des âmes tissées dans la lumière astrale, mais imprégnées des fluides impondérables de la terre et du ciel, des nuances plus nombreuses, des différences plus grandes qu'entre tous les corps terrestres et tous les états de la matière pondérable. Ce corps astral, quoique beaucoup plus subtil et plus parfait que le corps terrestre, n'est pas immortel comme la monade qu'il contient. Il change, il s'épure selon les milieux qu'il traverse. L'esprit le moule, le transforme perpétuellement à son image, mais ne le quitte jamais, et s'il s'en dévêtit peu à peu, c'est en revêtissant des substances plus éthérées. Voilà ce qu'enseignait Pythagore, qui ne concevait pas l'entité spirituelle abstraite, la monade sans forme. L'esprit en acte dans le fond des cieux comme sur la terre doit avoir un organe ; cet organe est l'âme vivante, bestiale ou sublime, obscure ou radieuse, mais ayant la forme humaine, cette image de Dieu.

      Qu'arrive-t-il à la mort ? Aux approches de l'agonie, l'âme pressent généralement sa prochaine séparation du corps. Elle revoit toute son existence terrestre en tableaux raccourcis, d'une succession rapide, d'une netteté effrayante. Mais quand la vie épuisée s'arrête dans le cerveau, elle se trouble et perd totalement conscience. Si c'est une âme sainte et pure, ses sens spirituels se sont déjà réveillés par le détachement graduel de la matière. Elle a eu avant de mourir, d'une manière quelconque, ne fût-ce que par l'introspection de son propre état, le sentiment de la présence d'un autre monde. Aux sollicitations silencieuses, aux appels lointains, aux vagues rayons de l'Invisible, la terre a déjà perdu sa consistance, et lorsque l'âme s'échappe enfin du cadavre refroidi, heureuse de sa délivrance, elle se sent enlevée dans une grande lumière vers la famille spirituelle à laquelle elle appartient. Mais il n'en est pas ainsi de l'homme ordinaire, dont la vie a été partagée entre les instincts matériels et les aspirations supérieures. Il se réveille avec une demi-conscience comme dans la torpeur d'un cauchemar. Il n'a plus ni bras pour étreindre, ni voix pour crier, mais il se souvient, il souffre, il existe dans un limbe de ténèbres et d'épouvante. La seule chose qu'il y aperçoive est la présence de son cadavre dont il est détaché, mais pour lequel il éprouve encore une invincible attraction. Car c'est par lui qu'il vivait, et maintenant qu'est-il ? Il se cherche avec effroi dans les fibres glacées de son cerveau, dans le sang figé de ses veines, et ne se trouve plus. Est-il mort ? Est-il vivant ? il voudrait voir, se cramponner à quelque chose ; mais il ne voit pas, il ne saisit rien. Les ténèbres l'enferment ; autour de lui, en lui tout est chaos. Il ne voit qu'une chose, et cette chose l'attire et lui fait horreur… la phosphorescence sinistre de sa propre dépouille ; et le cauchemar recommence.

      Cet état peut se prolonger pendant des mois ou des années. Sa durée dépend de la force des instincts matériels de l'âme. Mais, bonne ou mauvaise, infernale ou céleste, cette âme prendra peu à peu conscience d'elle-même et de son nouvel état. Une fois libre de son corps, elle s'échappera dans les gouffres de l'atmosphère terrestre, dont les fleuves électriques l'emportent de ci et de là, et dont elle commence à percevoir les errants multiformes plus ou moins semblables à elle-même, comme des lueurs fugaces dans une brume épaisse. Alors commence une lutte vertigineuse, acharnée de l'âme encore alourdie pour monter dans les couches supérieures de l'air, se délivrer de l'attraction terrestre et gagner, dans le ciel de notre système planétaire, la région qui lui est propre et que des guides amis peuvent seuls lui montrer. Mais avant de les entendre et de les voir, il lui faut souvent un long temps. Cette phase de la vie de l'âme a porté des noms divers dans les religions et les mythologies. Moïse l'appelle Horeb ; Orphée l'Erèbe ; le christianisme le Purgatoire ou la vallée de l'ombre de la mort. Les initiés grecs l'identifiaient avec le cône d'ombre que la terre traîne toujours derrière elle, qui va jusqu'à la lune et l'appelaient pour cette raison le gouffre d'Hécate. Dans ce puits ténébreux tourbillonnent, selon les Orphiques et les Pythagoriciens, les âmes qui cherchent par des efforts désespérés à gagner le cercle de la lune, et que la violence des vents rabat par milliers sur la terre. Homère et Virgile les comparent à des tourbillons de feuilles, à des essaims d'oiseaux affolés par la tempête. La lune jouait un grand rôle dans l'ésotérisme antique. Sur sa face, tournée vers ciel, les âmes étaient censées purifier leur corps astral avant de continuer leur ascension céleste. On supposait aussi que les héros et les génies séjournaient un temps sur sa face tournée vers la terre pour revêtir un corps approprié à notre monde avant de s'y réincarner. On attribuait en quelque sorte à la lune le pouvoir de magnétiser l'âme pour l'incarnation terrestre et de la démagnétiser pour le ciel. D'une manière générale, ces assertions auxquelles les initiés attachaient un sens à la fois réel et symbolique, signifiaient que l'âme doit passer par un état intermédiaire de purification et se débarrasser des impuretés de la terre avant de poursuivre son voyage.

      Mais comment peindre l'arrivée de l'âme pure dans son monde à elle ? La terre a disparu comme un songe. Un sommeil nouveau, un évanouissement délicieux l'enveloppe comme une caresse. Elle ne voit plus que son guide ailé qui l'emporte avec la rapidité de l'éclair dans les profondeurs de l'espace. Que dire de son réveil dans les vallons d'un astre éthéré, sans atmosphère élémentaire où tout, montagnes, fleurs, végétation, est fait d'une nature exquise, sensible et parlante ? Que dire surtout de ces formes lumineuses, hommes et femmes, qui l'entourent comme une théorie sacrée pour l'initier au saint mystère de sa vie nouvelle ? Sont-ce des dieux ou des déesses ? Non, ce sont des âmes comme elle-même ; et la merveille est que leur pensée intime s'épanouit sur leur visage, que la tendresse, l'amour, le désir ou la crainte rayonnent à travers ces corps diaphanes dans une gamme de colorations lumineuses. Ici, corps et visages ne sont plus les masques de l'âme, mais l'âme transparente apparaît dans sa forme vraie et brille au grand jour de sa vérité pure. Psyché a retrouvé sa divine patrie. Car la lumière secrète où elle se baigne, qui émane d'elle-même et qui lui revient dans le sourire des bien-aimés et des bien-aimées, cette lumière de félicité.. c'est l'âme du monde... elle y sent la présence de Dieu ! Maintenant, plus d'obstacle ; elle aimera, elle saura, elle vivra sans autre limite que son propre essor. Oh bonheur étrange et merveilleux ! elle se sent unie à toutes ses compagnes par des affinités profondes. Car, dans la vie de l'au-delà, ceux qui ne s'aiment pas se fuient et ceux-là seuls qui se comprennent s'assemblent. Elle célèbrera avec elles les divins mystères en des temples plus beaux, dans une communion plus parfaite. Ce seront des poèmes vivants toujours nouveaux dont chaque âme sera une strophe et où chacune revivra sa vie dans celle des autres. Puis, frémissante, elle s'élancera dans la lumière d'en haut, à l'appel des Envoyés, des Génies ailés, de ceux qu'on nomme des Dieux, parce qu'ils ont échappé au cercle des générations. Conduite par ces intelligences sublimes, elle tâchera d'épeler le grand poème du Verbe occulte, de comprendre ce qu'elle pourra saisir de la symphonie de l'univers. Elle recevra les enseignements hiérarchiques des cercles de l'Amour divin ; elle essayera de voir les Essences que répandent dans les mondes les Génies animateurs ; elle contemplera les esprits glorifiés, rayons vivants du Dieu des Dieux, et elle ne pourra supporter leur splendeur aveuglante qui fait pâlir les soleils comme des lampes fumeuses ! Et lorsqu'elle reviendra épouvantée de ces voyages éblouissants, – car elle frissonne devant ces immensités – elle entendra de loin l'appel des voix aimée et retombera sur les plages dorées de son astre, sous le voile rose d'un sommeil ondoyant, plein de formes blanches, de parfums et de mélodie.

      Telle la vie céleste de l'âme que conçoit à peine notre esprit épaissi par la terre, mais que devinent les initiés, que vivent les voyants et que démontre la loi des analogies et des concordances universelles. Nos images grossières, notre langage imparfait essayent en vain de la traduire, mais chaque âme vivante en sent le germe dans ses profondeurs occultes. Si, dans l'état présent, il nous est impossible de la réaliser, la philosophie de l'occulte en formule les conditions psychiques. L'idée d'astres éthérés, invisibles pour nous, mais faisant partie de notre système solaire et servant de séjour aux âmes heureuses, se retrouve souvent dans les arcanes de la tradition ésotérique. Pythagore l'appelle une contrepartie de la terre : l'antichtone éclairé par le Feu central, c'est-à-dire par la lumière divine. A la fin du Phédon, Platon décrit longuement, quoique d'une manière déguisée, cette terre spirituelle. Il dit qu'elle est aussi légère que l'air et entourée d'une atmosphère éthérée. – Dans l'autre vie, l'âme conserve donc toute son individualité. De son existence terrestre, elle ne garde que les souvenirs nobles et laisse tomber les autres dans cet oubli que les poètes ont appelé les ondes du Léthé. Libérée de ses souillures, l'âme humaine sent sa conscience comme retournée. Du dehors de l'univers, elle est rentrée au-dedans ; Cybèle-Maïa, l'âme du monde, l'a reprise dans son sein d'une aspiration profonde. Là, Psyché accomplira son rêve, ce rêve brisé à toute heure et sans cesse recommencé sur la terre. Elle l'accomplira dans la mesure de son effort terrestre et de sa lumière acquise, mais elle l'élargira au centuple. Les espérances broyées refleuriront dans l'aurore de sa vie divine ; les sombres couchers de soleil de la terre s'embraseront en jours éclatants. Oui, l'homme n'eut-il vécu qu'une heure d'enthousiasme ou d'abnégation, cette seule note pure arrachée à la gamme dissonante de sa vie terrestre se répètera dans son au-delà en progressions merveilleuses, en harmonies éoliennes. Les bonheurs fugitifs que nous procurent les enchantements de la musique, les extases de l'amour ou les transports de la charité ne sont que les notes égrenées d'une symphonie que nous entendrons alors. Est-ce à dire que cette vie ne sera qu'un long rêve, qu'une grandiose hallucination ? Mais qu'y a-t-il de plus vrai que ce que l'âme sent en elle et ce qu'elle réalise par sa communion divine avec d'autres âmes ? Les initiés, étant les idéalistes conséquents et transcendants, ont toujours pensé que les seules choses réelles et durables de la terre sont les manifestations de la Beauté, de l'Amour et de la Vérité spirituelles. Comme l'au-delà ne peut avoir d'autre objet que cette Vérité, cette Beauté et cet Amour pour ceux qui en ont fait l'objet de leur vie, ils sont persuadés que le ciel sera plus vrai que la terre.

      La vie céleste de l'âme peut durer des centaines ou des milliers d'aunées, selon son rang et sa force d'impulsion. Mais il n'appartient qu'aux plus parfaites, aux plus sublimes, à celles qui ont franchi le cercle des générations, de la prolonger indéfiniment. Celles-là n'ont pas seulement atteint le repos temporaire, mais l'action immortelle dans la vérité ; elles ont créé leurs ailes. Elles sont inviolables, car elles sont la lumière ; elles gouvernent les mondes, car elles voient à travers. Quant aux autres, elles sont amenées par une loi inflexible à se réincarner pour subir une nouvelle épreuve et s'élever à un échelon supérieur ou tomber plus bas si elles défaillent.

      Comme la vie terrestre, la vie spirituelle a son commencement, son apogée et sa décadence. Lorsque cette vie est épuisée, l'âme se sent prise de lourdeur, de vertige et de mélancolie. Une force invincible l'attire de nouveau vers les luttes et vers les souffrances de la terre. Ce désir est mêlé d'appréhensions terribles et d'une immense douleur de quitter la vie divine. Mais le temps est venu ; la loi doit s'accomplir. La lourdeur augmente, un obscurcissement s'est fait en elle-même. Elle ne voit plus ses compagnons lumineux qu'à travers un voile, et ce voile toujours plus épais lui fait pressentir la séparation imminente. Elle entend leurs tristes adieux ; les larmes des bienheureux aimés la pénètrent comme une rosée céleste qui laissera dans son cœur la soif ardente d'un bonheur inconnu. Alors – avec des serments solennels – elle promet de se souvenir... de se souvenir de la lumière dans le monde des ténèbres, de la vérité dans le monde du mensonge, de l'amour dans le monde de la haine. – Le revoir, la couronne immortelle ne sont qu'à ce prix ! – Elle se réveille dans une atmosphère épaisse. Astre éthéré, âmes diaphanes, océans de lumière, tout a disparu. La revoilà sur la terre, dans le gouffre de la naissance et de la mort. Cependant elle n'a pas encore perdu le souvenir céleste, et le guide ailé encore visible à ses yeux lui désigne la femme qui sera sa mère. Celle-ci porte en elle le germe d'un enfant. Mais ce germe ne vivra que si l'esprit vient l'animer. Alors s'accomplit pendant neuf mois le mystère le plus impénétrable de la vie terrestre, celui de l'incarnation et de la maternité.

      La fusion mystérieuse s'opère lentement, savamment, organe par organe, fibre par fibre. A mesure que l'âme se plonge dans cet antre chaud qui bruit et qui fourmille, à mesure qu'elle se sent prise dans les méandres des viscères aux mille replis, la conscience de sa vie divine s'efface et s'éteint. Car entre elle et la lumière d'en-haut s'interposent les ondes du sang, les tissus de la chair qui l'étreignent et la remplissent de ténèbres. Déjà cette lumière lointaine n'est plus qu'une lueur mourante. Enfin, une douleur horrible la comprime, la serre dans un étau ; une convulsion sanglante l'arrache à l'âme maternelle et la cloue dans un corps palpitant. – L'enfant est né, misérable effigie terrestre, et il en crie d'épouvante. Mais le souvenir céleste est rentré dans les profondeurs occultes de l'Inconscient. Il ne revivra que par la Science ou par la Douleur, par l'Amour ou par la Mort !

      La loi de l'incarnation et de la désincarnation nous découvre donc le véritable sens de la vie et de la mort. Elle constitue le nœud capital dans l'évolution de l'âme, et nous permet de la suivre en arrière et en avant jusque dans les profondeurs de la nature et de la divinité. Car cette loi nous révèle le rythme et la mesure, la raison et le but de son immortalité. D'abstraite ou de fantastique, elle la rend vivante et logique, en montrant les correspondances de la vie et de la mort. La naissance terrestre est une mort au point de vue spirituel, et la mort une résurrection céleste. L'alternance des deux vies est nécessaire au développement de l'âme, et chacune des deux est à la fois la conséquence et l'explication de l'autre. Quiconque s'est pénétré de ces vérités, se trouve au cœur des mystères, au centre de l'initiation.

      Mais, dira-t-on, qu'est-ce qui nous prouve la continuité de l'âme, de la monade, de l'entité spirituelle à travers toutes ces existences, puisqu'elle en perd successivement la mémoire ? – Et qu'est-ce qui vous prouve, répondrons-nous, l'identité de votre personne pendant la veille et pendant le sommeil ? Vous vous réveillez chaque matin d'un état aussi étrange, aussi inexplicable que la mort, vous ressuscitez de ce néant pour y retomber le soir. Etait-ce le néant ? Non ; car vous avez rêvé, et vos rêves ont été pour vous aussi réels que la réalité de la veille. Un changement des conditions physiologiques du cerveau a modifié les rapports de l'âme et du corps, et déplacé votre point de vue psychique. Vous étiez le même individu, mais vous vous trouviez dans un autre milieu et vous meniez une autre existence. Chez les magnétisés, les somnambules et les clairvoyants, le sommeil développe des facultés nouvelles qui nous semblent miraculeuses, mais qui sont les facultés naturelles de l'âme détachée du corps. Une fois réveillés, ces clairvoyants ne se souviennent plus de ce qu'ils ont vu, dit et fait pendant leur sommeil lucide ; mais ils se rappellent parfaitement, dans un de leurs sommeils, ce qui est arrivé dans le sommeil précédent, et prédisent parfois, avec une exactitude mathématique, ce qui arrivera dans le prochain. Ils ont donc comme deux consciences, deux vies alternées entièrement distinctes, mais dont chacune a sa continuité rationnelle, et qui s'enroulent autour d'une même individualité comme des cordons de couleur diverse autour d'un fil invisible.

      C'est donc en un sens très profond que les anciens poètes initiés ont appelé le sommeil le frère de la mort. Car un voile d'oubli sépare le sommeil et la veille comme la naissance et la mort, et, de même que notre vie terrestre se divise en deux parts toujours alternées, de même l'âme alterne, dans l'immensité de son évolution cosmique, entre l'incarnation et la vie spirituelle, entre les terres et les cieux. Ce passage alternatif d'un plan de l'univers à l'autre, ce renversement des pôles de son être n'est pas moins nécessaire au développement de l'âme que l'alternative de la veille et du sommeil est nécessaire à la vie corporelle de l'homme. Nous avons besoin des ondes du Léthé en passant d'une existence à l'autre. Dans celle-ci, un voile salutaire nous cache le passé et l'avenir. Mais l'oubli n'est pas total et la lumière passe à travers le voile. Les idées innées prouvent, à elles seules, une existence antérieure. Mais il y a plus : nous naissons avec un monde de souvenances vagues, d'impulsions mystérieuses, de pressentiments divins. Il y a, chez les enfants nés de parents doux et tranquilles, des irruptions de passions sauvages que l'atavisme ne suffit pas pour expliquer, et qui viennent d'une précédente existence. Il y a parfois, dans les vies les plus humbles, des fidélités inexpliquées et sublimes à un sentiment, à une idée. Ne viennent-elles pas ces promesses et des serments de la vie céleste ? Car le souvenir occulte que l'âme en a gardé est plus fort que toutes les raisons terrestres. Selon qu'elle s'attache à ce souvenir ou qu'elle l'abandonne, on la voit vaincre ou succomber. La vraie foi est cette muette fidélité de l'âme à elle-même. On conçoit, pour cette raison, que Pythagore, ainsi que tous les théosophes, ait considéré la vie corporelle comme une élaboration nécessaire de la volonté, et. la vie céleste comme une croissance spirituelle et un accomplissement.

      Les vies se suivent et ne se ressemblent pas, mais elles s'enchaînent avec une logique impitoyable. Si chacune d'elles a sa loi propre et sa destinée spéciale, leur suite est régie par une loi générale qu'on pourrait appeler la répercussion des vies (97). D'après cette loi, les actions d'une vie ont leur répercussion fatale dans la vie suivante. Non seulement l'homme renaîtra avec les instincts et les facultés qu'il a développés dans sa précédente incarnation, mais le genre même de son existence sera déterminé en grande partie par le bon ou le mauvais emploi qu'il aura fait de sa liberté dans sa vie précédente. Pas de parole, pas d'action qui n'ait son écho dans l'éternité, dit un proverbe. Selon la doctrine ésotérique, ce proverbe s'applique à la lettre d'une vie à l'autre. Pour Pythagore, les injustices apparentes de la destinée, les difformités, les misères, les coups du sort, les malheurs de tout genre trouvent leur explication dans ce fait que chaque existence est la récompense ou le châtiment de la précédente. Une vie criminelle engendre une vie d'expiation ; une vie imparfaite, une vie d'épreuves. Une vie bonne détermine une mission ; une vie supérieure, une mission créatrice. La sanction morale qui s'applique avec une imperfection apparente au point de vue d'une seule vie, s'applique donc avec une perfection admirable et une justice minutieuse dans la série des vies. Dans cette série, il peut y avoir progression vers la spiritualité et vers l'intelligence, comme il peut y avoir régression vers la bestialité et vers la matière. A mesure que l'âme monte en degrés, elle acquiert une part plus grande dans le choix de ses réincarnations. L'âme inférieure la subit ; l'âme moyenne choisit entre celles qui lui sont offertes ; l'âme supérieure qui s'impose une mission l'élit par dévouement. Plus l'âme est élevée, et plus aussi elle conserve, dans ses incarnations, la conscience claire, irréfragable de la vie spirituelle, qui règne au delà de notre horizon terrestre, qui l'enveloppe comme une sphère de lumière et envoie ses rayons dans nos ténèbres. La tradition veut même que les initiateurs du premier rang, les divins prophètes de l'humanité, se soient souvenus de leurs précédentes vies terrestres. Selon la légende, Gautama Bouddha, Cakia-Mouni avait retrouvé dans ses extases le fil de ses existences passées, et l'on rapporte de Pythagore qu'il disait devoir à une faveur spéciale des Dieux de se souvenir de quelques-unes de ses vies antérieures.

      Nous avons dit que dans la série des vies, l'âme peut rétrograder ou avancer, selon qu'elle s'abandonne à sa nature inférieure ou divine. De là une conséquence importante dont la conscience humaine a toujours senti la vérité avec un tremblement étrange. Dans toutes les vies, il y a des luttes à soutenir, des choix à faire, des décisions à prendre dont les suites sont incalculables. Mais sur la route montante du bien qui traverse une série considérable d'incarnations, il doit y avoir une vie, une année, un jour, une heure peut-être où l'âme, parvenue à la pleine conscience du bien, et du mal, peut s'élever par un dernier et souverain effort à une hauteur d'où elle n'aura plus à redescendre et où commence le chemin des cimes. De même sur la route descendante du mal, il y a un point où l'âme perverse peut encore revenir sur ses pas. Mais ce point une fois franchi, l'endurcissement est définitif. D'existence en existence, elle roulera jusqu'au fond des ténèbres. Elle perdra son humanité. L'homme deviendra démon, le démon animal, et son indestructible monade sera forcée de recommencer la pénible, l'effrayante évolution par la série des règnes ascendants et des existences innombrables. Voilà l'enfer véritable selon la loi de l'évolution, et n'est-il pas aussi terrible et plus logique que celui des religions exotériques ?

      L'âme peut donc ou monter ou descendre dans la série des vies. Quant à l'humanité terrestre, sa marche s'opère d'après la loi d'une progression ascendante qui fait partie de l'ordre divin. Cette vérité que nous croyons de découverte récente était connue et enseignée dans les Mystères antiques. « Les animaux sont parents de l'homme et l'homme est parent des Dieux », disait Pythagore. Il développait philosophiquement ce qu'enseignaient aussi les symboles d'Eleusis : le progrès des règnes ascendants, l'aspiration du monde végétal au monde animal, du monde animal au monde humain et la succession dans l'humanité de races de plus en plus parfaites. Ce progrès ne s'accomplit pas d'une manière uniforme, mais en cycles réguliers et grandissants, renfermés les uns dans les autres. Chaque peuple a sa jeunesse, sa maturité et son déclin. Il en est de.même des races entières : de la race rouge, de la race noire et de la race blanche qui ont régné tour à tour sur notre globe. La race blanche, encore en pleine jeunesse, n'a pas atteint sa maturité de nos jours. A son apogée, elle développera de son propre sein une race perfectionnée, par le rétablissement de l'initiation et par la sélection spirituelle des mariages. Ainsi se suivent les races, ainsi progresse l'humanité. Les initiés antiques allaient bien plus loin dans leurs prévisions que les modernes. Ils admettaient qu'un moment viendrait où la grande masse des individus qui composent l'humanité actuelle passerait sur une autre planète pour y commencer un nouveau cycle. Dans la série des cycles qui constituent la chaîne planétaire, l'humanité entière développera les principes intellectuels, spirituels et transcendants, que les grands initiés ont cultivés en eux-mêmes dès cette vie, et les amènera ainsi à une efflorescence plus générale. Il va sans dire qu'un tel développement n'embrasse pas seulement des milliers, mais des millions d'années, et qu'il amènera de tels changements dans la condition humaine que nous ne pouvons les imaginer. Pour les caractériser, Platon dit qu'en ce temps-là, les Dieux habiteront réellement les temples des hommes. Il est logique d'admettre que dans la chaîne planétaire, c'est-à-dire dans les évolutions successives de notre humanité sur d'autres planètes, ses incarnations deviennent d'une nature de plus en plus éthérée qui les rapprocheront insensiblement de l'état purement spirituel, de cette huitième sphère qui est hors du cercle des générations et par laquelle les anciens théosophes désignaient l'état divin. Il est naturel aussi que tous n'ayant pas la même impulsion, beaucoup restant en route ou retombant, le nombre des élus aille toujours en diminuant dans cette prodigieuse ascension. Elle a de quoi donner le vertige a nos intelligences bornées par la terre, mais les intelligences célestes la contemplent sans peur comme nous contemplons une seule vie. L'évolution des âmes ainsi comprise n'est-elle pas conforme à l'unité de l'Esprit, ce principe des principes ; à l'homogénéité de la Nature, cette loi des lois ; à la continuité du mouvement, cette force des forces ? Vu à travers le prisme de la vie spirituelle, un système solaire ne constitue pas seulement un mécanisme matériel, mais un organisme vivant, un royaume céleste, où les âmes voyagent de monde en monde comme le souffle même de Dieu qui l'anime.

      Quel est donc le but final de l'homme et de l'humanité selon la doctrine ésotérique ? Après tant de vies, de morts, de renaissances, d'accalmies et de réveils poignants, est-il un terme aux labeurs de Psyché ? Oui, disent les initiés, lorsque l'âme aura définitivement vaincu la matière, lorsque développant toutes ses facultés spirituelles, elle aura trouvé en elle-même le principe et la fin de toute chose, alors l'incarnation n'étant plus nécessaire, elle entrera dans l'état divin par son union complète avec l'intelligence divine. Puisque nous pouvons à peine pressentir la vie spirituelle de l'âme après chaque vie terrestre, comment ferions-nous pour imaginer cette vie parfaite qui devra suivre toute la série de ses existences spirituelles ? Ce ciel des cieux sera à ses félicités précédentes ce que l'Océan est à des fleuves. Pour Pythagore, l'apothéose de l'homme n'était pas l'immersion dans l'inconscience, mais l'activité créatrice dans la conscience suprême. L'âme devenue pur esprit ne perd pas son individualité, elle l'achève puisqu'elle rejoint son archétype en Dieu. Elle se souvient de toutes ses existences antérieures, qui lui semblent autant d'échelons pour atteindre le degré d'où elle embrasse et pénètre l'univers. En cet état, l'homme n'est plus homme, comme disait Pythagore ; il est demi-dieu. Car il réfléchit dans tout son être la lumière ineffable dont Dieu remplit l'immensité. Pour lui, savoir c'est pouvoir ; aimer c'est créer ; être c'est rayonner la vérité et la beauté.

      Ce terme est-il définitif ? L'Eternité spirituelle a d'autres mesures que le temps solaire, mais elle a aussi ses étapes, ses normes et ses cycles. Seulement ils dépassent entièrement les conceptions humaines. Mais la loi des analogies progressives dans les règnes ascendants de la nature nous permet d'affirmer que l'esprit parvenu à cet état sublime ne peut plus revenir en arrière, et que si les mondes visibles changent et passent, le monde invisible qui est sa raison d'être, sa source et son embouchure et dont fait partie la divine Psyché – est immortel.

      C'est par ces perspectives lumineuses que Pythagore terminait l'histoire de la divine Psyché. La dernière parole avait expiré sur les lèvres du sage, mais le sens de l'incommunicable vérité restait suspendu dans l'air immobile de la crypte. Chacun croyait avoir achevé le rêve des vies et s'éveiller dans la grande paix, dans le doux océan de la vie une et sans bornes. Les lampes de naphte éclairaient tranquillement la statue de Perséphône, debout en moissonneuse céleste, et faisaient revivre son histoire symbolique dans les fresques sacrées du sanctuaire. Quelquefois une prêtresse entrée en extase sous la voix harmonieuse de Pythagore, semblait incarner dans son attitude et dans son visage rayonnant l'ineffable beauté de sa vision. Et les disciples – saisis d'un religieux frisson – regardaient en silence. Mais bientôt le maître, d'un geste lent et sûr, ramenait sur la terre la prophantide inspirée. Peu a peu, ses traits se détendaient, elle s'affaissait dans les bras de ses compagnes et tombait dans une léthargie profonde, d'où elle s'éveillait confuse, triste et comme épuisée de son essor.

      Alors on remontait de la crypte dans les jardins de Cérès, à la fraîcheur de l'aube qui commençait à blanchir sur la mer, au bord du ciel étoilé.


QUATRIÈME DEGRÉ – ÉPIPHANIE
L'adepte – La femme initiée – L'amour et le mariage

      Nous venons d'atteindre avec Pythagore le sommet de l'initiation antique. Sur cette cime, la terre apparaît noyée d'ombre comme un astre mourant. De là s'ouvrent les sidérales perspectives – et se déroule, comme un ensemble merveilleux, là vue d'en haut, l'épiphanie de l'univers (98). Mais le but de l'enseignement n'était pas d'absorber l'homme dans la contemplation ou dans l'extase. Le maître avait promené ses disciples dans les régions incommensurables du Kosmos, il les avait plongés dans les gouffres de l'invisible. De l'effrayant voyage, les vrais initiés devaient revenir sur la terre meilleurs plus forts et mieux trempés pour les épreuves de la vie.

      A l'initiation de l'intelligence devait succéder celle de la volonté, la plus difficile de toutes. Car il s'agissait maintenant pour le disciple de faire descendre la vérité dans les profondeurs de son être, de la mettre en œuvre dans la pratique de la vie. Pour atteindre cet idéal, il fallait selon Pythagore réunir trois perfections : réaliser la vérité dans l'intelligence, la vertu dans l'âme, la pureté dans le corps. Une hygiène savante, une continence mesurée devait maintenir la pureté corporelle. Elle était requise non comme but mais comme moyen. Tout excès corporel laisse une trace et comme une souillure dans le corps astral, organisme vivant de l'âme et par suite dans l'esprit. Car le corps astral concourt à tous les actes du corps matériel ; c'est même lui qui les accomplit, le corps matériel n'étant sans lui qu'une masse inerte. Il faut donc que le corps soit pur pour que l'âme le soit aussi. Il faut ensuite que l'âme sans cesse éclairée par l'intelligence acquière le courage, l'abnégation, le dévouement et la foi, en un mot la vertu, et en fasse une seconde nature qui se substitue à la première. Il faut enfin que l'intellect atteigne la sagesse par la science, de telle sorte qu'il sache distinguer en tout le bien et le mal, et voir Dieu dans le plus petit des êtres comme dans l'ensemble des mondes. A cette hauteur, l'homme devient adepte, et, s'il possède une énergie suffisante, il entre en possession de facultés et de pouvoirs nouveaux. Les sens internes de l'âme s'ouvrent, la volonté rayonne dans les autres. Son magnétisme corporel pénétré des effluves de son âme astrale, électrisé par sa volonté, acquiert une puissance en apparence miraculeuse. Parfois il guérit les malades par l'imposition des mains ou par sa seule présence. Souvent il pénètre les pensées des hommes par le seul regard. Quelquefois, à l'état de veille, il voit des événements qui se produisent au loin (99). Il agit à distance par la concentration de la pensée et de la volonté sur les personnes qui lui sont attachées par des liens de sympathie personnelle, et leur fait apparaître son image à distance, comme si son corps astral pouvait se transporter hors de son corps matériel. L'apparition des mourants ou des morts aux amis est exactement le même phénomène. Seulement, l'apparition que le mourant ou l'âme du mort produit généralement par un désir inconscient, dans l'agonie ou dans la seconde mort, l'adepte la produit en pleine santé et en pleine conscience. Toutefois il ne le peut que pendant son sommeil et presque toujours pendant un sommeil léthargique. Enfin, l'adepte se sent comme entouré et protégé par des êtres invisibles, supérieurs et lumineux, qui lui prêtent leur force et l'aident dans sa mission.

      Rares sont les adeptes, plus rares encore ceux qui atteignent à cette puissance. La Grèce n'en connut que trois : Orphée à l'aurore de l'hellénisme ; Pythagore à son apogée ; Apollonius de Tyane à son dernier déclin. Orphée fut le grand inspiré et le grand initiateur de la religion grecque ; Pythagore, l'organisateur de la science ésotérique et de la philosophie des écoles ; Apollonius, le stoïcien moralisateur et le magicien populaire de la décadence. Mais en tous trois, malgré les degrés et à travers les nuances, brille le rayon divin : l'esprit passionné pour le salut des âmes, l'indomptable énergie revêtue de mansuétude et de sérénité. Mais n'approchez pas trop de ces grands fronts calmes ; ils brûlent en silence. On sent dessous, la fournaise d'une volonté ardente, mais toujours contenue.

      Pythagore nous représente donc un adepte de premier ordre, et cela avec l'esprit scientifique et la formule philosophique qui se rapproche le plus de l'esprit moderne. Mais lui-même ne pouvait ni ne prétendait faire des adeptes parfaits de ses disciples. Une grande époque a toujours un grand inspirateur à son origine. Ses disciples et les élèves de ses disciples forment la chaîne aimantée et répandent sa pensée, dans le monde. Au quatrième degré de l'initiation, Pythagore se contentait donc d'enseigner à ses fidèles les applications de sa doctrine à la vie. Car l'Epiphanie, la vue d'en haut, donnait un ensemble de vues profondes et régénératrices sur les choses terrestres.

      L'origine du bien et du mal demeure un mystère incompréhensible pour qui ne s'est pas rendu compte de l'origine et de la fin des choses. Une morale qui n'envisage pas les suprêmes destinées de l'homme ne sera qu'utilitaire et très imparfaite. De plus, la liberté humaine n'existe pas de fait pour ceux qui se sentent toujours esclaves de leurs passions, et elle n'existe pas de droit pour ceux qui ne croient ni à l'âme ni à Dieu, et pour qui la vie est un éclair entre deux néants. Les premiers vivent dans la servitude de l'âme enchaînée aux passions ; les seconds dans la.servitude de l'intelligence bornée au monde physique. Il n'en est pas de même pour l'homme religieux, ni pour le vrai philosophe, à plus forte raison pour le théosophe initié qui réalise la vérité dans la trinité de son être et dans l'unité de sa volonté. – Pour comprendre l'origine du bien et du mal, l'initié regarde les trois mondes avec l'œil de l'esprit. Il voit le monde ténébreux de la matière et de l'animalité où domine l'inéluctable Destin. – Il voit le monde lumineux de l'Esprit, qui pour nous est le monde invisible, l'immense hiérarchie des âmes affranchies où règne la loi divine et qui sont elles-mêmes la Providence en acte. – Entre les deux, il voit, dans un clair-obscur, l'humanité qui plonge par la base dans le monde naturel et touche par ses sommets au monde divin. Elle pour génie : La Liberté. Car au moment où l'homme perçoit la vérité et l'erreur, il est libre de choisir : de s'adjoindre à la Providence en accomplissant la vérité, ou de tomber sous la loi du destin en suivant l'erreur. L'acte de la volonté joint à l'acte intellectuel n'est qu'un point mathématique, mais de ce point jaillit l'univers spirituel. Tout esprit sent partiellement par l'instinct ce que le théosophe comprend totalement par l'intellect, à savoir que le Mal est ce qui fait descendre l'homme vers la fatalité de la matière, que le Bien est ce qui le fait monter vers la loi divine de l'Esprit. Sa vraie destinée est de monter toujours plus haut et de son propre effort. Mais pour cela, il faut qu'il soit libre aussi de redescendre au plus bas. Le cercle de la liberté s'élargit jusqu'à l'infiniment grand à mesure qu'on monte ; il se rapetisse jusqu'à l'infiniment petit à mesure qu'on descend. Plus on monte, et plus on devient libre ; car plus on entre dans la lumière, et plus on acquiert de force pour le bien. Plus on descend et plus on devient esclave. Car chaque chute dans le mal diminue l'intelligence du vrai et la capacité du bien. Le Destin règne donc sur le passé, la Liberté sur l'avenir et la Providence sur les deux, c'est-à-dire sur le présent toujours existant qu'on peut nommer l'Eternité (100). De l'action combinée du Destin, de la Liberté et de la Providence ressortent les destinées innombrables, enfers et paradis des âmes. Le mal, étant le désaccord avec la loi divine, n'est pas l'œuvre de Dieu, mais celle de l'homme, et n'a qu'une existence relative, apparente et transitoire. Le bien étant l'accord avec la loi divine existe seul réellement et éternellement. Ni les prêtres de Delphes ou d'Eleusis, ni les philosophes initiés ne voulurent jamais révéler ces profondes idées au peuple qui aurait pu les comprendre de travers et en abuser. Dans les Mystères, on représentait symboliquement cette doctrine par le morcellement de Dionysos, mais en couvrant d'un voile impénétrable aux profanes ce qu'on appelait les souffrances de Dieu.

      Les plus grandes discussions religieuses et philosophiques roulent sur la question de l'origine du bien et du mal. Nous venons de voir que la doctrine ésotérique en possède la clé dans ses arcanes. – Il est une autre question capitale d'où dépend le problème social et politique : celle de l'inégalité des conditions humaines. Le spectacle du mal et de la douleur a en lui-même quelque chose d'effrayant. Ou peut ajouter que leur distribution, en apparence arbitraire et injuste, est l'origine de toutes les haines, de toutes les révoltes, de toutes les négations. Ici encore, la doctrine profonde apporte dans nos ténèbres terrestres sa lumière souveraine de paix et d'espérance. La diversité des âmes, des conditions, des destinées, ne peut se justifier en effet que par la pluralité des existences et par la doctrine de la réincarnation. Si l'homme naît pour la première fois dans cette vie, comment expliquer les maux sans nombre qui paraissent tomber au hasard sur lui ? Comment admettre qu'il y a une éternelle justice, puisque les uns naissent dans une condition qui entraîne fatalement la misère et l'humiliation, taudis que d'autres naissent fortunés et vivent heureux ? Mais s'il est vrai que nous avons vécu d'autres vies, que nous en vivrons d'autres après la mort, qu'à travers toutes ces existences règne la loi de récurrence et de répercussion – alors les différences d'âme, de condition, de destinée, ne seront que les effets des vies antérieures et les applications multiples de cette loi. Les différences de condition proviennent d'un emploi inégal de la liberté dans les vies précédentes, et les différences intellectuelles de ce que les hommes qui traversent la terre en un siècle appartiennent à des degrés d'évolution extrêmement divers, qui s'échelonnent depuis la demi-animalité des pauvres races en régression, jusqu'aux états angéliques des saints et jusqu'à la royauté divine du génie. En réalité, la terre ressemble à un navire, et nous tous, qui l'habitons, à des voyageurs qui viennent de pays lointains et se dispersent par étapes à tous les points de l'horizon. La doctrine de la réincarnation donne une raison d'être, selon la justice et la logique éternelle, aux maux les plus effroyables comme aux bonheurs les plus enviés. L'idiot nous paraîtra compréhensible si nous songeons que son hébètement, dont il a une demi-conscience et dont il souffre, est la punition d'un emploi criminel de l'intelligence dans une autre vie. Toutes les nuances de souffrances physiques ou morales, de bonheur et de malheur, dans leurs variétés innombrables, nous apparaîtrons comme les efflorescences naturelles et savamment graduées des instincts et des actions, des fautes et des vertus d'un long passé, car l'âme conserve dans ses profondeurs occultes tout ce qu'elle accumule dans ses diverses existences. Selon l'heure et l'influence, les couches anciennes reparaissent et disparaissent ; et la destinée, c'est-à-dire les esprits qui la dirigent, proportionnent son genre de réincarnation à son rang comme à sa qualité. Lysis exprime cette vérité sous un voile, dans ses vers dorés :

Tu verras que les maux qui dévorent les hommes
Sont le fruit de leur choix ; et que ces malheureux
Cherchent loin d'eux les biens dont ils portent la source.

      Loin d'affaiblir le sentiment de la fraternité et de la solidarité humaine, cette doctrine ne peut que la fortifier. Nous devons à tous aide, sympathie et charité ; car nous sommes tous de même race, quoique parvenus des degrés divers. Toute souffrance est sacrée ; car la douleur est le creuset des âmes. Toute sympathie est divine ; car elle nous fait sentir par un effluve magnétique, la chaîne invisible qui relie tous les mondes. La vertu de la douleur est la raison du génie. Oui, sages et saints, prophètes et divins créateurs reluisent d'une plus émouvante beauté pour ceux qui savent qu'eux aussi sont sortis de l'évolution universelle. Cette force qui nous étonne, combien de vies, combien de victoires a-t-il fallu pour la conquérir ? Cette lumière innée du génie, de quels cieux déjà traversés lui vient-elle ? Nous ne le savons pas. Mais ces vies ont été, et ces cieux existent. Elle ne s'est donc pas trompée, la conscience des peuples ; ils n'ont pas menti, les prophètes, lorsqu'ils ont appelé ces hommes les fils de Dieu, les envoyés du ciel profond. Car leur mission est voulue par l'éternelle Vérité, des légions invisibles les protègent et le Verbe vivant parle en eux !

      Il y a entre les hommes une diversité qui provient de l'essence primitive des individus ; il y en a une autre, nous venons de le dire, qui provient du degré d'évolution spirituelle qu'ils ont atteint. A ce dernier point de vue, on reconnaît que les hommes peuvent se ranger en quatre classes, qui comprennent toutes les subdivisions et toutes les nuances.

      Chez la grande majorité des hommes, la volonté agit surtout dans le corps. On peut les nommer les instinctifs. Ils sont propres non seulement aux travaux corporels, mais encore à l'exercice et au développement de leur intelligence dans le monde physique, par conséquent au commerce et à l'industrie.

      Au second degré du développement humain, la volonté et par suite la conscience réside dans l'âme, c'est-à-dire dans la sensibilité réactionnée par l'intelligence, qui constitue l'entendement. Ce sont les animiques ou les passionnels. Selon leur tempérament, ils sont propres à faire des hommes de guerre, des artistes ou des poètes. La grande majorité des hommes de lettres et des savants sont de cette espèce. Car ils vivent dans les idées relatives, modifiées par les passions ou bornées par un horizon limité, sans s'être élevés jusqu'à l'Idée pure et à l'Universalité.

      Dans une troisième classe d'hommes beaucoup plus rares, la volonté a pris l'habitude d'agir principalement et souverainement dans l'intellect pur, de dégager l'intelligence dans sa fonction spéciale de la tyrannie des passions et des bornes de la matière, ce qui donne à toutes leurs conceptions un caractère d'universalité. Ce sont les intellectuels. Ces hommes font les héros martyrs de la patrie, les poètes de premier ordre, enfin et surtout les vrais philosophes et les sages, ceux qui, selon Pythagore et Platon, devraient gouverner l'humanité. En ces hommes, la passion n'est pas éteinte, car sans elle rien ne se fait ; elle constitue le feu et l'électricité dans le monde moral. Seulement, chez eux, les passions sont devenues les servantes de l'intelligence, tandis que dans la catégorie précédente l'intelligence est le plus souvent la servante des passions.

      Le plus haut idéal humain est réalisé par une quatrième classe d'hommes, qui à la royauté de l'intelligence sur l'âme et sur l'instinct ont ajouté celle de la volonté sur tout leur être. Par la domination et la possession de toutes leurs facultés, ils exercent la grande maîtrise. Ils ont réalisé l'unité dans la trinité humaine. Grâce à cette concentration merveilleuse, qui ramasse toutes les puissances de la vie, leur volonté, en se projetant dans les autres, acquiert une force presque illimitée, une magie rayonnante et créatrice. – Ces hommes ont porté divers noms dans l'histoire. Ce sont les hommes primordiaux, les adeptes, les grands initiés, génies sublimes qui métamorphosent l'humanité. Ils sont tellement rares, qu'on peut les compter dans l'histoire ; la Providence les sème dans le temps à de longs intervalles, comme les astres dans le cie (101).

      Il est évident que cette dernière catégorie échappe à toute règle, à toute classification. Mais une constitution de la société humaine, qui ne tient pas compte des trois premières catégories, qui ne fournit pas à chacune d'elles sa fonction normale et les moyens nécessaires de se développer, n'est qu'extérieure et non pas organique. Il est clair qu'à une époque primitive, qui remonte probablement aux temps védiques, les Brahmanes de l'Inde fondèrent la division de la société en castes sur le principe ternaire. Mais, avec le temps, cette division si juste et si féconde se changea en privilège sacerdotal et aristocratique. Le principe de la vocation et de l'initiation fit place à celui de l'hérédité. Les castes fermées finirent par se pétrifier, et la décadence irrémédiable de l'Inde s'en suivit. – L'Egypte, qui conserva, sous tous les Pharaons, la constitution ternaire avec les castes mobiles et ouvertes, le principe de l'initiation appliqué au sacerdoce, celui de l'examen à toutes les fonctions civiles et militaires, vécut cinq, à six mille ans sans changer de constitution. – Quant à la Grèce son tempérament mobile la fit passer rapidement de l'aristocratie à la démocratie, et de celle-ci à la tyrannie. Elle tourna dans ce cercle vicieux comme un malade qui va de la fièvre à la léthargie pour revenir à la fièvre. Peut-être avait-elle besoin de cette excitation pour produite sou œuvre sans pareille : la traduction de la sagesse profonde, mais obscure de l'Orient en un langage clair et universel ; la création du Beau par l'Art, et la fondation de la science ouverte et raisonnée succédant à l'initiation secrète et intuitive. Elle n'en dut pas moins au principe de l'initiation son organisation religieuse et ses plus hautes inspirations. Socialement et politiquement parlant, on peut dire qu'elle vécut toujours dans le provisoire et dans l'excessif. En sa qualité d'adepte, Pythagore avait compris, du sommet de l'initiation, les principes éternels qui régissent la société, et poursuivait le plan d'une grande réforme selon ces vérités. Nous verrons tout à l'heure comment lui et son école firent naufrage dans les tempêtes de la démocratie.

      Des purs sommets de la doctrine, la vie des mondes se déroule selon le rythme de l'Eternité. Splendide épiphanie ! Mais aux rayons magiques du firmament dévoilé, la terre, l'humanité, la vie nous ouvrent aussi leurs profondeurs secrètes. Il faut retrouver l'infiniment grand dans l'infiniment petit, pour sentir la présence de Dieu. C'est ce qu'éprouvaient les disciples de Pythagore, quand le maître leur montrait, pour couronner son enseignement, comment l'éternelle Vérité se manifeste dans l'union de l'Homme et de la Femme, dans le mariage. La beauté des nombres sacrés qu'ils avaient entendus et contemplés dans l'Infini, ils allaient la retrouver au cœur même de la vie, et Dieu rejaillissait pour eux du grand mystère des Sexes et de l'Amour.

      L'antiquité avait compris une vérité capitale que les âges suivants ont trop méconnue. La femme pour bien remplir ses fonctions d'épouse et de mère a besoin d'un enseignement, d'une initiation spéciale. De là l'initiation purement féminine, c'est-à-dire entièrement réservée aux femmes. Elle existait en Inde, dans les temps védiques, où la femme était prêtresse à l'autel domestique. En Egypte, elle remonte aux mystères d'Isis. Orphée l'organisa en Grèce. Jusqu'à l'extinction du paganisme nous la voyons fleurir dans les mystères dionysiaques, ainsi que dans les temples de Junon, de Diane, de Minerve et de Cérès. Elle consistait en rites symboliques, en cérémonies, en fêtes nocturnes, puis dans un enseignement spécial donné par des prêtresses âgées ou par le grand prêtre, et qui avait trait aux choses les plus intimes de la vie conjugale. On donnait des conseils et des règles concernant les rapports des sexes, les époques de l'année et du mois favorables aux conceptions heureuses. On donnait la plus grande importance à l'hygiène physique et morale de la femme pendant la grossesse, afin que l'œuvre sacrée, la création de l'enfant, s'accomplisse selon les lois divines. En un mot, on enseignait la science de la vie conjugale et l'art de la maternité. Ce dernier s'étendait bien au-delà de la naissance. Jusqu'à sept ans, les enfants restaient dans le gynécée, où le mari ne pénétrait pas, sous la direction exclusive de la mère. La sage antiquité pensait que l'enfant est une plante délicate, qui a besoin, pour ne pas s'atrophier, de la chaude atmosphère maternelle. Le père la déformerait ; il faut pour l'épanouir les baisers et les caresses de la mère ; il faut l'amour puissant, enveloppant de la femme pour défendre des atteintes du dehors, cette âme que la vie épouvante. C'est parce qu'elle accomplissait en pleine conscience ces hautes fonctions considérées comme divines par l'antiquité, que la femme était vraiment la prêtresse de la famille, la gardienne du feu sacré de la vie, la Vesta du foyer. L'initiation féminine peut donc être considérée comme la vraie raison de la beauté de la race, de la force des générations, de la durée des familles dans l'antiquité grecque et romaine (102).

      En établissant une section pour les femmes dans son Institut, Pythagore ne fit donc qu'épurer et approfondir ce qui existait avant lui. Les femmes initiées par lui, recevaient avec les rites et les préceptes, les principes suprêmes de leur fonction. Il donnait ainsi à celles qui en étaient digues la conscience de leur rôle. Il leur révélait la transfiguration de l'amour dans le mariage parfait, qui est la pénétration de deux âmes, au centre même de la vie et de la vérité. L'homme dans sa force n'est-il pas le représentant du principe et de l'esprit créateur ? La femme dans toute sa puissance ne personnifie-t-elle pas la nature, dans sa force plastique, dans ses réalisations merveilleuses, terrestres et divines ? Eh bien, que ces deux êtres parviennent à se pénétrer complètement, corps, âme, esprit, ils formeront à eux deux un abrégé de l'univers. Mais pour croire à Dieu, la femme a besoin de le voir vivre dans l'homme ; et pour cela il faut que l'homme soit initié. Lui seul est capable par son intelligence profonde de la vie, par sa volonté créatrice, de féconder l'âme féminine, de la transformer par l'idéal divin. Et cet idéal la femme aimée le lui renvoie multiplié dans ses pensées vibrantes, dans ses sensations subtiles, dans ses divinations profondes. Elle lui renvoie son image transfigurée par l'enthousiasme, elle devient son idéal. Car elle le réalise par la puissance de l'amour dans sa propre âme. Par elle, il devient vivant et visible, il se fait chair et sang. Car si l'homme crée par le désir et la volonté, la femme physiquement et spirituellement génère par l'amour.

      Dans son rôle d'amante, d'épouse, de mère ou d'inspirée, elle n'est pas moins grande et elle est plus divine encore que l'homme. Car aimer c'est s'oublier. La femme qui s'oublie et qui s'abîme dans son amour est toujours sublime. Elle trouve dans cet anéantissement sa renaissance céleste, sa couronne de lumière et le rayonnement immortel de son être.

      L'amour règne en maître dans la littérature moderne depuis deux siècles. Ce n'est pas l'amour purement sensuel qui s'allume à la beauté du corps comme dans les poètes antiques ; ce n'est pas non plus le culte fade d'un idéal abstrait et conventionnel comme au moyen-âge, non ; c'est l'amour à la fois sensuel et psychique qui, lâché en toute liberté et en pleine fantaisie individuelle se donne carrière. Le plus souvent les deux sexes se font la guerre dans l'amour même. Révoltes de la femme contre l'égoïsme et la brutalité de l'homme ; mépris de l'homme pour la fausseté et la vanité de la femme ; cris de la chair, colères impuissantes des victimes de la volupté, des esclaves de la débauche. Au milieu de cela, des passions profondes, des attractions terribles et d'autant plus puissantes qu'elles sont entravées par les conventions mondaines et les institutions sociales. De là ces amours pleins d'orages, d'effondrements moraux, de catastrophes tragiques sur lesquels roulent presque exclusivement le roman et le drame modernes. On dirait que l'homme fatigué, ne trouvant Dieu ni dans la science ni dans la religion, le cherche éperdument dans la femme. – Et il fait bien ; mais ce n'est qu'à travers l'initiation des grandes vérités qu'Il le trouvera en Elle et Elle en Lui. Entre ces âmes qui s'ignorent réciproquement et qui s'ignorent elles-mêmes, qui parfois se quittent en se maudissant, il y a comme une soif immense de se pénétrer et de trouver dans cette fusion le bonheur impossible. Malgré les aberrations et les débordements qui en résultent, cette recherche désespérée est nécessaire ; elle sort d'un divin inconscient. Elle sera un point vital pour la réédification de l'avenir. Car lorsque l'homme et la femme se seront trouvés eux-mêmes et l'un l'autre par l'amour profond et par l'initiation, leur fusion sera la force rayonnante et créatrice par excellence.

      L'amour psychique, l'amour-passion d'âme n'est donc entré dans la littérature et par elle dans la conscience universelle que depuis peu. Mais il a sa source dans l'initiation antique. Si la littérature grecque le laisse à peine soupçonner, cela tient à ce qu'il était l'exception rarissime. Cela provient aussi du secret profond des mystères. Cependant la tradition religieuse et philosophique a conservé la trace de la femme initiée. Derrière la poésie et la philosophie officielles, quelques figures de femmes apparaissent à demi voilées mais lumineuses. Nous connaissons déjà la Pythonisse Théocléa qui inspira Pythagore ; plus tard viendra la prêtresse Corinne, rivale souvent heureuse de Pindare qui fut lui-même le plus initié des lyriques grecs ; enfin la mystérieuse Diotime apparaît au banquet de Platon pour donner la révélation suprême sur l'Amour. A côté de ces rôles exceptionnels, la femme grecque exerça son véritable sacerdoce au foyer et dans le gynécée. Sa création à elle, ce furent justement ces héros, ces artistes, ces poètes dont nous admirons les chants, les marbres et les actions sublimes. C'est elle qui les conçut dans le mystère de l'amour, qui les moula dans son sein avec le désir de la beauté, qui les fit éclore en les couvant sous ses ailes maternelles. Ajoutons que pour l'homme et la femme vraiment initiés, la création de l'enfant a un sens infiniment plus beau, une portée plus grande que pour nous. Le père et la mère sachant que l'âme de l'enfant préexiste à sa naissance terrestre, la conception devient un acte sacré, l'appel d'une âme à l'incarnation. Entre l'âme incarnée et la mère, il y a presque toujours un profond degré de similitude. Comme les femmes mauvaises et perverses attirent les esprits démoniaques, les mères tendres attirent les divins esprits. Cette âme invisible qu'on attend, qui va venir et qui vient – si mystérieusement et si sûrement – n'est-elle pas chose divine ? Sa naissance, son emprisonnement dans la chair sera chose douloureuse. Car, si entre elle et son ciel quitté, un voile grossier s'interpose, si elle cesse de se souvenir – ah ! elle n'en souffre pas moins ! Et sainte et divine est la tâche de la mère qui doit lui créer une demeure nouvelle, lui adoucir sa prison et lui faciliter l'épreuve.

      Ainsi, l'enseignement de Pythagore qui avait commencé dans les profondeurs de l'Absolu par la trinité divine finissait au centre de la vie par la trinité humaine. Dans le Père, dans la Mère et dans l'Enfant, l'initié savait reconnaître maintenant l'Esprit, l'Ame et le Cœur de l'univers vivant. Cette dernière initiation constituait pour lui le fondement de l'œuvre sociale conçue à la hauteur et dans toute la beauté de l'idéal, édifice ou chaque initié devait apporter sa pierre.


________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________
(95)  En grec : Téliéôtès.

(96)  Certaines définitions étranges, sous forme de métaphore, qui nous ont été transmises et qui proviennent de l'enseignement secret du maître, laissent deviner, dans leur sens occulte, la conception grandiose que Pythagore avait du Kosmos. – Parlant des constellations, il appelait que la grande et la petite Ourse : les mains de Rhéa-Kybèlè. Or, Rhéa Kybèlè signifie ésotériquement la lumière astrale roulante, la divine épouse du feu universel ou de l'Esprit créateur, qui, en se concentrant dans les systèmes solaires, attire les essences immatérielles des êtres, les saisit et les fait entrer dans le tourbillon des vies. – Il appelait aussi les planètes les chiens de Proserpine. Cette expression singulière n'a de sens qu'ésotériquement. Proserpine, la déesse des âmes, présidait à leur incarnation dans la matière. Pythagore appelait donc les planètes : chiens de Proserpine, parce qu'elles gardent et retiennent les âmes incarnées comme le Cerbère mythologique garde les âmes en enfer.

(97)  La loi appelée Karma par les brahmanes et les bouddhistes.

(98)  L'épiphanie ou vue d'en haut ; l'autopsie ou vue directe ; la théophanie ou manifestation de Dieu, autant d'idées corrélatives et d'expressions diverses pour marquer l'état de perfection dans lequel l'initié, ayant uni son âme à Dieu, contemple la vérité totale.

(99)  Nous citerons deux faits célèbres de ce genre, absolument authentiques. Le premier se passe dans l'antiquité. Le héros en est l'illustre philosophe-magicien Apollonius de Tyane.
      1er fait. – Seconde vue d'Apollonius de Tyane. – « Tandis que ces faits (l'assassinat de l'empereur Domitien) se passaient à Rome, Apollonius les voyait à Ephèse. Domitien fut assailli par Clément vers midi ; le même jour, au même moment Apollonius dissertait dans les jardins attenant aux Xystes. Tout d'un coup il baissa un peu la voix comme s'il eût été saisi d'une frayeur subite. Il continua son discours, mais son langage n'avait pas sa force ordinaire, ainsi qu'il arrive à ceux qui parlent en songeant à autre chose. Puis il se tut comme ceux qui ont perdu le fil de leurs discours, il lança vers la terre des regards effrayants, fit trois ou quatre pas eu avant, et s'écria : « Frappe le tyran ! » On eût dit qu'il voyait non l'image du fait dans un miroir, mais le fait lui-même dans toute sa réalité. Les Ephésiens (car Ephèse tout entière assistait au discours d'Apollonius), furent frappés d'étonnement. Apollonius s'arrêta, semblable à un homme qui cherche à voir l'issue d'un évènement douteux. Enfin il s'écria : « Ayez bon courage, Ephésiens, le tyran a été tué aujourd'hui. Que dis-je, aujourd'hui ? Par Minerve ! il vient d'être tué à l'instant même pendant que je me suis interrompu. » Les Ephésiens crurent qu'Apollonius avait perdu l'esprit : ils désiraient vivement qu'il eût dit la vérité, mais ils craignaient que quelque danger ne résultât pour eux de ce discours..., mais bientôt des messagers vinrent leur annoncer la bonne nouvelle et rendre témoignage en faveur de la science d'Apollonius : car le meurtre du tyran, le jour où il fut consommé, l'heure de midi, l'auteur du meurtre qu'avait encouragé Apollonius, tous ces détails se trouvèrent parfaitement conformes à ceux que les Dieux lui avaient montrés le jour de son discours aux Ephésiens. » – Vie d'Apollonius par Philostrate, traduite par Chassang.
      2ème fait. – Seconde vue de Swedenborg. – Le deuxième fait se rapporte au plus grand voyant des temps modernes. On peut discuter sur la réalité objective des visions de Swedenborg, mais on ne peut douter de sa seconde vue attestée par une foule de faits. La vision que Swedenborg eut à trente lieues de distance de l'incendie de Stockholm fit beaucoup de bruit dans la seconde moitié du dix-huitième siècle. Le célèbre philosophe allemand Kant fit faire une enquête par un ami à Gothenbourg, en Suède, ville où le fait s'était passé, et voici ce qu'il en écrit à une de ses amies :
      « Le fait qui suit me paraît surtout avoir la plus grande force démonstrative et devoir couper court à toute espèce de doute. C'était en 1759 que M. de Swedenborg, vers la fin du mois de septembre, un samedi, vers quatre heures du soir, revenant d'Angleterre, prit terre à Gothenbourg. M. William Castel l'invita en sa maison avec une société de quinze personnes. Le soir, à six heures, M. de Swedenborg qui était sorti, rentra au salon pâle et consterné, et dit qu'a l'instant même il avait éclaté un incendie à Stockholm, au Sudermalm, et que le feu s'étendait avec violence vers sa maison... Il dit que déjà la maison d'un de ses amis qu'il nommait était réduite en cendres, et que la sienne propre était en danger. A huit heures, après une nouvelle sortie, il dit avec joie : « Grâce à Dieu, l'incendie s'est éteint à la troisième porte qui précède la mienne. » Dans la soirée même on en informe le gouverneur. Le dimanche au matin, Swedenborg fut appelé auprès de ce fonctionnaire, qui l'interroge à ce sujet. Swedenborg décrivit exactement l'incendie, ses commencements, sa fin et sa durée. Le même jour, la nouvelle s'en répandit dans toute la ville, qui s'en émut d'autant plus que le gouverneur y avait porté son attention, et que beaucoup de personnes étaient en souci de leurs biens et de leurs amis. Le lundi soir il arriva à Gothenbourg une estafette que le commerce de Stockholm avait dépêchée pendant l'incendie. Dans ces lettres, l'incendie était décrit exactement de la manière qui vient d'être dite. Que peut-on alléguer contre l'authenticité de cet événement ? L'ami qui m'écrit a examiné tout cela, non seulement à Stockholm, mais il y a environ deux mois à Gothenbourg même ; il y connaît bien les maisons les plus considérables et il a pu se renseigner complètement auprès de toute une ville dans laquelle vivent encore la plupart des témoins oculaires, vu le peu de temps (9 années), écoulé depuis 1859. » – Lettre à mademoiselle Charlotte de Knobich, citée par Matter, Vie de Swedenborg.

(100)  Cette idée ressort logiquement du ternaire humain et divin, de la trinité du microcosme et du macrocosme, que nous avons exposés au chapitres précédents. La corrélation métaphysique du Destin, de la Liberté et de la Providence a été admirablement déduite par Fabre d'Olivet, dans son commentaire des Vers dorés de Pythagore.

(101)  Ce classement des hommes correspond aux quatre degrés de l'initiation pythagoricienne – et fait le fond de toutes les initiations, jusqu'à celle des francs-maçons primitifs qui possédaient quelques bribes de la doctrine ésotérique. – Voir Fabre d'Olivet, Les Vers dorés de Pythagore.

(102)  Montesquieu et Michelet sont à peu près les seuls auteurs qui aient remarqué la vertu des épouses grecques. Ni l'un, ni l'autre n'en ont dit la cause que j'indique ici.




Site et boutique déposés auprès de Copyrightfrance.com - Toute reproduction interdite
© 2000-2021  LB
Tous droits réservés - Reproduction intégrale ou partielle interdite

Taille des
caractères

Interlignes

Cambria


Mot de passe oublié
Créer un compte LIVRES, TEXTES
& DOCUMENTS