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Les Grands Initiés

Edouard Schuré
© France-Spiritualités™






LIVRE PREMIER
RAMA – LE CYCLE ARYEN


V – LA RELIGION VÉDIQUE

Par son génie organisateur, le grand initiateur des Aryas avait créé au centre de l'Asie, dans l'Iran, un peuple, une société, un tourbillon de vie qui devaient rayonner en tous sens. Les colonies des Aryas primitifs se répandirent en Asie, en Europe, emportant avec eux leurs mœurs, leurs cultes et leurs dieux. De toutes ces colonies, la branche des Aryas de l'Inde se rapproche le plus des Aryas primitifs.

      Les livres sacrés des Indous, les Védas, ont pour nous une triple valeur. D'abord ils nous conduisent au foyer de l'antique et pure religion aryenne dont les hymnes védiques sont les rayons brillants. Ils nous donnent ensuite la clef de l'Inde. Enfin ils nous montrent une première cristallisation des idées mères de la doctrine ésotérique et de toutes les religions aryennes (14).

      Bornons-nous à un bref aperçu et de l'enveloppe et du noyau de la religion védique.

      Rien de plus simple et de plus grand que cette religion, où un profond naturalisme se mêle à un spiritualisme transcendant. Avant le lever du jour, un homme, un chef de famille est debout devant un autel de terre, où brûle le feu allumé avec deux morceaux de bois. Dans sa fonction, ce chef est à la fois père, prêtre et roi du sacrifice. Pendant que l'aurore se dévoile dit un poète védique, « comme une femme qui sort du bain et qui a tissé la plus belle des toiles », le chef prononce une prière, une invocation à Ousha (l'Aurore), à Savitri (le Soleil), aux Asouras (aux esprits de vie). La mère et les fils versent la liqueur fermentée de l'asclepia, le sôma, dans Agni, le feu. Et la flamme qui monte emporte aux dieux invisibles la prière purifiée qui sort des lèvres du patriarche et du cœur de la famille.

      L'état d'âme du poète védique est également éloigné du sensualisme hellénique (je parle des cultes populaires de la Grèce, non de la doctrine des initiés grecs), qui se représente les dieux cosmiques avec de beaux corps humains, et du monothéisme judaïque qui adore l'Eternel sans forme partout présent. Pour le poète védique, la nature ressemble à un voile transparent derrière lequel se meuvent des forces impondérables et divines. Ce sont ces forces qu'il invoque, qu'il adore, qu'il personnifie, mais sans être la dupe de ses métaphores. Pour lui Savitri est moins le soleil que Vivasvat, la puissance créatrice de vie qui l'anime et qui évertue le système solaire. Indra, le guerrier divin, qui sur son char doré parcourt le ciel, lance la foudre et fait crever les nuages, personnifie la puissance de ce même soleil dans la vie atmosphérique, dans « le grand transparent des airs ». Lorsqu'ils invoquent Varouna (l'Ouranos des Grecs), le dieu du ciel immense, lumineux, qui embrasse toute chose, les poètes védiques montent plus haut encore. « Si Indra représente la vie active et militante du ciel, Varouna en représente l'immuable majesté. Rien n'égale la magnificence des descriptions que font de lui les Hymnes. Le soleil est son œil, le ciel son vêtement, l'ouragan son souffle. C'est lui qui a établi sur ses fondements inébranlables le ciel et la terre et qui les maintient séparés. Il a tout fait et conserve tout. Rien ne saurait porter atteinte aux œuvres de Varouna. Nul ne le pénètre ; mais lui, il sait tout et voit tout ce qui est et ce qui sera. Des sommets du ciel où il réside en un palais aux mille portes, il distingue la trace des oiseaux dans l'air et celle des navires sur les flots. C'est de là, du haut de son trône d'or aux fondements d'airain, qu'il contemple et juge les agissements des hommes. Il est le mainteneur de l'ordre dans l'univers et dans la société ; il punit le coupable ; il est miséricordieux à l'homme qui se repent. Aussi c'est vers lui que s'élève le cri d'angoisse du remords ; c'est devant sa face que le pécheur vient se décharger du poids de sa faute. Ailleurs la religion védique est ritualiste, parfois hautement spéculative. Avec Varouna, elle descend dans les profondeurs de la conscience et réalise la notion de la sainteté (15) ». Ajoutons qu'elle s'élève à la pure notion d'un Dieu unique qui pénètre et domine le grand Tout.

      Cependant les images grandioses que les hymnes roulent à larges flots comme des fleuves généreux, ne nous offrent que l'enveloppe des Védas. Avec la notion d'Agni, du feu divin, nous touchons au noyau de la doctrine, à son fond ésotérique et transcendant. En effet Agni est l'agent cosmique, le principe universel par excellence. « Il n'est pas seulement le feu terrestre de l'éclair et du soleil. Sa véritable patrie est le ciel invisible, mystique, séjour de l'éternelle lumière et des premiers principes de toutes choses. Ses naissances sont infinies, soit qu'il jaillisse du morceau de bois dans lequel il dort comme l'embryon dans la matrice, soit que, « Fils des Ondes », il s'élance, avec le bruit du tonnerre, des rivières célestes, où les Açvins (les cavaliers célestes) l'ont engendré avec des aranis d'or. Il est l'aîné des dieux, pontife au ciel comme sur la terre et il officia dans la demeure de Vivasvat (le ciel ou le soleil) bien avant que Mathariçva (l'éclair) l'eût apporté aux mortels et que Atharvan et les Angiras, les anciens sacrificateurs l'eussent institué ici-bas comme le protecteur, l'hôte et l'ami des hommes. Maître et générateur du sacrifice, Agni devient le porteur de toutes les spéculations mystiques dont le sacrifice est l'objet. Il engendre les dieux, il organise le monde, il produit et conserve la vie universelle : en un mot il est puissance cosmogonique.

      Sôma est le pendant d'Agni. En réalité c'est le breuvage d'une plante fermentée versée en libation aux dieux dans le sacrifice. Mais comme Agni, il a une existence mystique. Sa résidence suprême est dans les profondeurs du troisième ciel, où Sourya, la fille du soleil l'a filtré, où l'a trouvé Pushan, le dieu nourricier. C'est de là que le Faucon, un symbole de l'éclair, ou Agni lui-même ont été le ravir à l'Archer céleste, au Gandharva son gardien, et l'ont apporté aux hommes. Les dieux l'ont bu et sont devenus immortels ; les hommes le deviendront à leur tour quand ils le boiront chez Yama, dans le séjour des heureux. En attendant, il leur donne ici-bas la vigueur et la plénitude des jours ; il est l'ambroisie et l'eau de jouvence. Il nourrit, pénètre les plantes, vivifie la semence des animaux, inspire le poète et donne l'élan de la prière. Ame du ciel et de la terre, d'Indra et de Vishnou, il forme avec Agni un couple inséparable ; ce couple a allumé le soleil et les étoiles. » (16)

      La notion d'Agni et de Sôma contient les deux principes essentiels de l'univers selon la doctrine ésotérique et selon toute philosophie vivante, Agni est l'Eternel-Masculin, l'Intellect créateur, l'Esprit pur ; Sôma l'Eternel-Féminin, l'Ame du monde ou substance éthérée, matrice de tous les mondes visibles et invisibles aux yeux de chair, la Nature enfin ou la matière subtile en ses infinies transformations (17). Or l'union parfaite de ces deux êtres constitue l'Etre suprême, l'essence de Dieu.

      De ces deux idées capitales en jaillit une troisième, non moins féconde. Les Védas font de l'acte cosmogonique un sacrifice perpétuel. Pour produire tout ce qui existe, l'Etre suprême s'immole lui-même ; il se divise pour sortir de son unité. Ce sacrifice est donc considéré comme le point vital de toutes les fonctions de la nature. Cette idée surprenante au premier abord, très profonde quand on y réfléchit, contient en germe toute la doctrine théosophique de l'évolution de Dieu dans le monde, la synthèse ésotérique du polythéisme et du monothéisme. Elle enfantera la doctrine dionysiaque de la chute et de la rédemption des âmes qui s'épanouira dans Hermès et dans Orphée. De là jaillira la doctrine du Verbe divin proclamée par Krishna, accomplie par Jésus-Christ.

      Le sacrifice du feu avec ses cérémonies et ses prières, centre immuable du culte védique, devient ainsi l'image de ce grand acte cosmogonique. Les Védas attachent une importance capitale à la prière, à la formule d'invocation, qui accompagne le sacrifice. C'est pour cela qu'ils font de la prière une déesse : Brahmanaspati. La foi au pouvoir évocateur et créateur de la parole humaine, accompagnée du mouvement puissant de l'âme ou d'une intense projection de la volonté, est la source de tous les cultes, et la raison de la doctrine égyptienne et chaldéenne de la magie. Pour le prêtre védique et brahmanique, les Asouras, les seigneurs invisibles, et les Pitris ou âmes des ancêtres sont censés s'asseoir sur le gazon pendant le sacrifice, attirés par le feu, les chants et la prière. La science qui se rapporte à ce côté du culte est celle de la hiérarchie des esprits de tout ordre.

      Quant à l'immortalité de l'âme, les Védas l'affirment aussi hautement, aussi clairement que possible. « Il est une partie immortelle de l'homme ; c'est elle, ô Agni, qu'il faut échauffer de tes rayons, enflammer de tes feux. Ô Jatavédas, dans le corps glorieux formé par toi, transporte-la au monde des pieux. » Les poètes védiques n'indiquent pas seulement la destinée de l'âme, ils s'inquiètent aussi de son origine. « D'où est née l'âme ? Il en est qui viennent vers nous et s'en retournent, qui s'en retournent et reviennent. » Voilà déjà en deux mots la doctrine de la réincarnation qui jouera un rôle capital dans le brahmanisme et le bouddhisme, chez les Egyptiens et les Orphiques, dans la philosophie de Pythagore et de Platon, le mystère des mystères, l'arcane des arcanes.

      Comment ne pas reconnaître après cela dans les Védas les grandes lignes d'un système religieux organique, d'une conception philosophique de l'univers ? Il n'y a pas là seulement l'intuition profonde des vérités intellectuelles antérieures et supérieures à l'observation, il y a de plus unité et largeur de vue dans la compréhension de la nature, dans la coordination de ses phénomènes. Comme un beau cristal de roche, la conscience du poète védique reflète le soleil de l'éternelle vérité, et dans ce prisme brillant se jouent déjà tous les rayons de la théosophie universelle. Les principes de la doctrine permanente sont même plus visibles ici que dans les autres livres sacrés de l'Inde et dans les autres religions sémitiques ou aryennes, à cause de la singulière franchise des poètes védiques et de la transparence de cette religion primitive, si haute et si pure. A cette époque, la distinction entre les mystères et le culte populaire n'existait pas. Mais en lisant attentivement les Védas, derrière le père de famille ou le poète officiant des hymnes, on aperçoit déjà un autre personnage plus important : le rishi, le sage, l'initié, dont il a reçu la vérité. On voit aussi que cette vérité s'est transmise par une tradition ininterrompue qui remonte aux origines de la race aryenne.

      Voilà donc le peuple aryen lancé dans sa carrière conquérante et civilisatrice, le long de l'Indus et du Gange. Le génie invisible de Rama, l'intelligence des choses divines, Déva Nahousha, règne sur elle. Agni, le feu sacré, circule dans ses veines. Une aurore rosée enveloppe cet âge de jeunesse, de force, de virilité. La famille est constituée, la femme respectée. Prêtresse au foyer, parfois elle compose, elle chante elle-même les hymnes. « Que le mari de cette épouse vive cent automnes » dit un poète. On aime la vie ; mais on croit aussi à son au-delà. Le roi habite un château sur la colline qui domine le village. A la guerre, il est monté sur un char brillant, vêtu d'armes luisantes, couronné d'une tiare ; il resplendit comme le dieu Indra.

      Plus tard, quand les brahmanes auront établi leur autorité, on verra s'élever, près du palais splendide du Maharaja ou du grand roi, la pagode de pierre d'où sortiront les arts, la poésie et le drame des dieux, mimé et chanté par les danseuses sacrées. Pour le moment les castes existent, mais sans rigueur, sans barrière absolue. Le guerrier est prêtre et le prêtre guerrier, plus souvent serviteur officiant du chef ou du roi.

      Mais voici un personnage pauvre d'aspect et gros d'avenir. Cheveux et barbe inculte, demi nu, couvert de haillons rouges. Ce mouni, ce solitaire habite près des lacs sacrés, dans les solitudes sauvages, où il se livre à la méditation et à la vie ascétique. De temps en temps, il vient admonester le chef ou le roi. Souvent on le repousse, on lui désobéit ; mais on le respecte et on le craint. Déjà il exerce un pouvoir redoutable.

      Entre ce roi, sur son char doré, entouré de ses guerriers, et ce mouni presque nu, n'ayant d'autres armes que sa pensée, sa parole et son regard, il y aura une lutte. Et le vainqueur formidable ce ne sera pas le roi ; ce sera le solitaire, le mendiant décharné, parce qu'il aura la science et la volonté.

      L'histoire de cette lutte est celle même du brahmanisme comme elle sera plus tard celle du bouddhisme, et en elle se résume presque toute l'histoire de l'Inde.


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(14)  Les brahmanes considèrent les Védas comme leurs livres sacrés par excellence. Ils y trouvent la science des sciences. Le mot Véda même signifie savoir. Les savants d'Europe ont été justement attirés vers ces textes par une sorte de fascination. D'abord, ils n'y ont vu qu'une poésie patriarcale ; puis, ils y ont découvert non seulement l'origine des grands mythes indo-européens et de nos dieux classiques, maie encore un culte savamment organisé, un profond système religieux et métaphysique (Voir Bergaigne, La religion des Védas, ainsi que le beau et lumineux travail de M. Auguste Barth, Les religions de l'Inde). – L'avenir leur réserve peut-être une dernière surprise qui sera de trouver dans les Védas la définition des forces occultes de la nature, que la science moderne est en train de redécouvrir.

(15)  Auguste Barth, Les religions de l'Inde.

(16)  Auguste Barth, Les religions de l'Inde.

(17)  Ce qui prouve indubitablement que Sôma représentait le principe féminin absolu, c'est que les brahmanes l'identifièrent plus tard avec la lune. Or, la lune symbolise le principe féminin dans toutes les religions antiques, comme le soleil symbolise le principe masculin.





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