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L'Agence Barnett et Cie

Maurice Leblanc
© France-Spiritualités™






L'HOMME AUX DENTS D'OR

Jim Barnett, ayant soulevé le rideau de la vitrine qui fermait sur la rue le bureau de l'Agence, partit d'un éclat de rire sonore et dut s'asseoir tellement cet accès d'hilarité lui coupait les jambes.

      – Oh ! ça c'est drôle ! Si jamais je m'étais attendu à celle-là... Béchoux qui vient me voir ! Dieu ! que c'est drôle !

      – Qu'est-ce qui est drôle ? demanda l'inspecteur Béchoux dès son arrivée.

      Il contemplait cet homme qui riait en poussant de petites exclamations haletantes, et il répétait piteusement :

      – Qu'est-ce qui est drôle ?

      – Ta visite, parbleu ! Quoi ! après l'histoire du Cercle de Rouen, tu as le courage de rappliquer ici. Sacré Béchoux !

      Béchoux avait un air si penaud que Barnett aurait bien voulu se dominer. Mais il ne pouvait pas et il continuait avec des quintes de gaieté qui l'étranglaient :

      – Excuse-moi, mon vieux Béchoux... c'est si rigolo ! Alors, voilà que toi, représentant diplômé de la justice, voilà que tu m'apportes encore un oiseau à plumer ! Un millionnaire peut-être ? Un ministre ? Comme tu es gentil ! Aussi, tu vois, je fais comme toi, l'autre jour, je te tutoie. N'est-on pas des copains tous les deux ? Allons, ne prends pas cette mine de chat mouillé... Raconte ta petite histoire. De quoi s'agit-il ? Quelqu'un qui demande du secours ?

      Béchoux s'efforça de retrouver son aplomb et articula :

      – Oui, un brave curé des environs de Paris.

      – Qu'est-ce qu'il a tué, ton brave curé ? Une de ses ouailles ?

      – Non, au contraire.

      – Hein ? C'est une de ses ouailles qui l'a tué ? En quoi puis-je le secourir ?

      – Mais non... mais non... seulement...

      – Bigre ! tu n'as pas l'éloquence facile aujourd'hui, Béchoux ! Soit. Ne parlons pas et conduis-moi vers ton brave curé des environs. Ma valise est toujours prête quand il s'agit de te suivre.


      Le petit village de Vaneuil s'éparpille au creux et sur les pentes de trois collines qui forment à sa vieille église romane un cadre de verdure. Du chevet de cette église part un joli cimetière de campagne que bornent à droite la haie d'une grande ferme où se dresse un manoir, et, à gauche, le mur du presbytère.

      C'est là, dans la salle à manger de ce presbytère, que Béchoux mena Jim Barnett, et qu'il le présenta, comme un détective pour qui le mot impossible n'existait pas, à l'abbé Dessole. C'était en effet un brave homme de curé, d'apparence et en réalité, gras à souhait, onctueux et rose, d'âge moyen, et dont le visage, évidemment placide à l'ordinaire, exprimait des soucis pour lesquels il n'était pas fait. Barnett remarqua ses mains boursouflées, le collier de chair de son poignet et son ventre rebondi qui tendait le cachemire d'une pauvre soutane luisante.

      – Monsieur le curé, dit Barnett, je ne sais rien de l'affaire qui vous préoccupe. Mon ami, l'inspecteur Béchoux, m'a dit simplement qu'il avait eu l'occasion de vous connaître jadis. Voulez-vous maintenant me donner quelques explications, sans vous perdre dans des détails inutiles ?

      L'abbé Dessole avait dû préparer son récit, car, sur-le-champ et sans hésitation, tirant du fond de son double menton une voix de basse chantante, il commença :

      – Sachez, monsieur Barnett, que les humbles desservants de cette paroisse sont en même temps gardiens d'un trésor religieux qui, au XVIIIème siècle, fut légué à notre église par les seigneurs du château de Vaneuil. Deux ostensoirs d'or, deux crucifix, des flambeaux, un tabernacle, il y a là hélas ! dois-je dire : il y avait là ? – neuf pièces de valeur, que l'on venait admirer de vingt lieues à la ronde. Pour ma part...

      L'abbé Dessole s'essuya le front où perlait une sueur légère, et il reprit :

      – Pour ma part, je dois dire que cette garde me sembla toujours pleine de dangers, et que je l'exerçais avec une attention où il y avait autant de conscience que de peur. Vous pouvez voir d'ici, par cette fenêtre, le chevet de l'église et la sacristie aux murs épais où se trouvaient les objets sacrés. Dans cette sacristie, une porte unique, en chêne massif, ouvre sur le pourtour du chœur. Moi seul en ai l'énorme clef. Moi seul possède la clef du coffre réservé au trésor. Moi seul accompagne les visiteurs. Et, chaque nuit, comme la fenêtre de ma chambre n'est pas à quinze mètres de la lucarne grillée qui éclaire la sacristie par en haut, j'installe, à l'insu de tous, une corde destinée à me réveiller, par un tintement de sonnette, à la moindre tentative d'effraction. En outre, j'ai la précaution de monter chaque soir dans ma chambre, la pièce la plus précieuse, un reliquaire enrichi de pierreries. Or, cette nuit...

      Une seconde fois, l'abbé Dessole promena son mouchoir sur son front. Les gouttes de sueur croissaient en nombre et en importance, à mesure que se déroulait la tragique aventure. Il reprit :

      – Or, cette nuit, vers une heure, ce n'est pas un tintement de sonnette qui me jeta hors de mon lit, mal éveillé et titubant au milieu des ténèbres, mais le bruit de quelque chose qui serait tombé sur le parquet. Je pensai au reliquaire. Ne l'avait-on pas volé ? Je criai :

      « – Qui est là ?...

      On ne répondit pas, mais j'étais sûr qu'il y avait quelqu'un devant moi ou près de moi, et sûr aussi qu'on avait enjambé la fenêtre, car je sentais la fraîcheur du dehors. A tâtons, je saisis ma lanterne électrique que j'allumai tout en levant le bras. Alors, je vis, en l'espace d'une seconde, une figure grimaçante sous un chapeau gris à bords rabattus, et au-dessus d'un col marron relevé. Et dans la bouche, que la grimace entrouvrait, je discernai nettement, à gauche, deux dents d'or. Tout de suite, d'un coup sec sur mon bras, l'homme me fit lâcher ma lanterne... Je fonçai dans sa direction. Mais où était-il ? N'avais-je pas viré sur moi-même ? En tout cas, je me heurtai au marbre de la cheminée, à l'opposé même de la fenêtre. Quand j'eus réussi à trouver des allumettes, ma chambre était vide. Sur le rebord du balcon, s'appuyait une échelle, que l'on avait prise sous mon hangar. Le reliquaire n'était plus dans sa cachette. En toute hâte, je m'habillai et courus vers la sacristie. Le trésor avait disparu. »

      Pour la troisième fois, l'abbé Dessole s'épongea le visage. Il ruisselait. Les gouttes coulaient en cascade.

      – Et bien entendu, dit Barnett, la lucarne était fracturée, et la ficelle d'alarme coupée ? Ce qui prouve, n'est-ce pas, que le coup a été exécuté par quelqu'un qui connaît les lieux et vos habitudes. Sur quoi, monsieur le curé, vous vous êtes mis en chasse ?

      – J'eus même le tort de crier au voleur, ce que je regrettai, car mes supérieurs n'aiment pas le scandale et me blâment de tout le bruit qui va se faire autour de l'aventure. Heureusement que mon voisin seul entendit mon appel. Le baron de Gravières, qui exploite lui-même depuis vingt ans la ferme de l'autre côté du cimetière, fut de mon avis : avant de prévenir la gendarmerie et de porter plainte, il fallait essayer de rentrer en possession des objets volés. Comme il a une auto, je le priai d'aller chercher à Paris l'inspecteur Béchoux.

      – Et j'étais ici à huit heures du matin, dit Béchoux, qui se gonfla d'importance. A onze heures, c'était réglé.

      – Hein ? que dis-tu ? s'exclama Barnett. Tu tiens le coupable ?

      Béchoux tendit l'index vers le plafond, d'un geste pompeux.

      – Là-haut, enfermé dans le grenier, sous la garde du baron de Gravières.

      – Fichtre ! Quel coup de maître ! Raconte, Béchoux, et brièvement, hein ?

      – Un simple procès-verbal, dit l'inspecteur, avide de compliments, et qui pour un peu eût parlé petit nègre : 1° Traces nombreuses de pas, sur le sol mouillé, entre l'église et le presbytère ; 2° L'examen des pas prouve qu'il y eut un seul malfaiteur, qu'il transporta d'abord les objets précieux à quelque distance, puisqu'il revint pour l'escalade du presbytère ; 3° Cette seconde tentative manquée, il retourna prendre son butin et s'enfuit par la grand-route. On perd la piste aux environs de l'auberge Hippolyte.

      – Aussitôt, dit Barnett, tu interroges le patron de l'auberge...

      – Et le patron de l'auberge, continua Béchoux, me répond : « Un homme à chapeau gris, à pardessus marron, et avec deux dents en or ? Mais c'est M. Vernisson, le commis voyageur en épingles... M. Quatre-Mars comme nous l'appelons, vu qu'il passe par ici, tous les ans, le 04 mars. Il est arrivé hier, à midi, au petit trot de son cheval, il a remisé son cabriolet, il a déjeuné, puis il est allé visiter ses clients.

      « – A quelle heure est-il rentré ?

      – Sur le coup de deux heures du matin, comme toujours.

      – Et il est parti maintenant ?

      – Depuis quarante minutes, direction Chantilly. »

      – Sur quoi, dit Barnett, tu as filé à sa poursuite ?

      – Le baron me conduisait dans son auto. Nous avons rattrapé le sieur Vernisson et, malgré ses protestations, l'avons contraint à tourner bride.

      – Ah ! il n'avoue pas ? demanda Barnett.

      – A moitié. Il répond : « Ne dites rien à ma femme... Qu'on ne prévienne pas ma femme !... »

      – Mais le trésor ?

      – Rien dans le coffre de la voiture.

      – Cependant les preuves sont formelles ?

      – Formelles. Ses chaussures collent exactement aux empreintes du cimetière. En outre, M. le curé affirme avoir rencontré ce même individu en fin d'après-midi, dans le cimetière. Donc, aucun doute.

      – En ce cas, qu'est-ce qui cloche ? Pourquoi m'as-tu mobilisé ?

      – Ça, c'est une histoire de M. le curé... fit Béchoux d'un air mécontent. Nous ne sommes pas d'accord sur un point secondaire.

      – Secondaire... c'est vous qui le dites, formula l'abbé Dessole dont le mouchoir semblait sortir de l'eau.

      – Qu'y a-t-il donc, monsieur le curé ? demanda Barnett.

      – Eh bien, voilà, fit l'abbé Dessole, c'est à propos...

      – A propos de quoi ?

      – A propos des dents en or. Le sieur Vernisson en a bien deux. Seulement...

      – Seulement ?

      – Elles sont à droite... tandis que celles que j'ai vues étaient à gauche.

      Jim Barnett ne put tenir son sérieux. Un rire subit le secoua. Comme l'abbé Dessole le regardait avec ahurissement, il s'écria :

      – A droite ? Quelle catastrophe ! Mais êtes-vous certain, vous, de ne pas vous tromper ?

      – J'en prends Dieu à témoin.

      – Cependant vous aviez rencontré cet individu ?...

      – Dans le cimetière. C'était bien le même. Mais la nuit, ça ne pouvait pas être le même, puisque les dents d'or sont à gauche, et que celles-là sont à droite.

      – Il les avait peut-être changées de côté, observa Barnett qui riait de plus belle. Béchoux, amène-nous donc le personnage.

      Deux minutes plus tard, entrait, lamentable, courbé, figure mélancolique à moustache tombante, le sieur Vernisson. Il était accompagné du baron de Gravières, hobereau solide, carré d'épaules, et qui portait un revolver au poing. Et tout de suite M. Vernisson, qui semblait abasourdi, se mit à geindre :

      – Je n'y comprends rien à votre affaire... Des objets précieux, une serrure brisée ? Qu'est-ce que ça veut dire ?

      – Avouez donc, ordonna Béchoux, au lieu de bafouiller !

      – J'avoue tout ce qu'on veut pourvu qu'on n'avertisse pas ma femme. Ça non. Je dois la rejoindre chez nous, près d'Arras, la semaine prochaine. Il faut que j'y sois et qu'elle ne sache rien.

      L'émotion, la peur lui ouvraient la bouche de travers, en une fente où l'on voyait les deux dents de métal. Jim Barnett s'approcha, mit deux doigts dans cette fente et conclut gravement :

      – Elles ne bougent pas. Ce sont bien des dents de droite. Et M. le curé a vu des dents de gauche.

      L'inspecteur Béchoux était furieux.

      – Ça ne change rien... Nous tenons le voleur. Voilà des années qu'il vient dans le village pour combiner son coup. C'est lui ! M. le curé aura mal vu.

      L'abbé Dessole tendit les bras avec solennité :

      – Je prends Dieu à témoin que les dents étaient à gauche.

      – A droite !

      – A gauche !

      – Allons, pas de dispute, dit Barnett en les prenant à part tous les deux. Somme toute, monsieur le curé, que demandez-vous ?

      – Une explication qui me donne toute certitude.

      – Sans quoi ?

      – Sans quoi, je m'adresse à la justice, comme ç'eût été mon devoir dès le début. Si cet homme n'est pas coupable, nous n'avons pas le droit de le retenir. Or, les dents en or de mon agresseur étaient à gauche.

      – A droite ! proféra Béchoux.

      – A gauche ! insista l'abbé.

      – Ni à droite ni à gauche, déclara Barnett, qui s'amusait follement. Monsieur le curé, je vous livrerai le coupable demain matin, ici, à neuf heures, et il vous indiquera lui-même où sont les objets précieux. Vous passerez la nuit dans ce fauteuil, le baron dans cet autre fauteuil, et M. Vernisson dans celui-ci, attaché. A huit heures trois quarts, tu me réveilleras, Béchoux. Pain grillé, chocolat, œufs à la coque, etc.

      A la fin de cette journée, on vit Jim Barnett un peu partout. On le vit qui examinait, une à une, les tombes du cimetière, qui visitait la chambre du curé. On le vit à la poste, où il téléphonait. On le vit à l'auberge Hippolyte, où il dîna en compagnie du patron. On le vit sur la route et dans les champs.

      Il ne rentra qu'à deux heures du matin. Le baron et l'inspecteur, serrés contre l'homme aux dents d'or, ronflaient à qui mieux mieux, comme si chacun eût voulu couvrir le ronflement de l'autre. En entendant Barnett, M. Vernisson geignit :

      – Qu'on n'avertisse pas ma femme...

      Jim Barnett se jeta sur le plancher et s'endormit aussitôt.

      A huit heures trois quarts, Béchoux le réveilla. Le petit déjeuner était prêt. Barnett avala quatre toasts, son chocolat, ses œufs, fit asseoir ses auditeurs autour de lui et dit :

      – Monsieur le curé, je tiens ma promesse, à l'heure fixée. Et toi, Béchoux, je vais te montrer comme quoi tous les trucs professionnels, empreintes, bouts de cigarettes et autres balivernes sont de peu de poids en face des données immédiates qu'apporte une intelligence claire appuyée sur un peu d'intuition et d'expérience. Je commence par M. Vernisson.

      – Toutes les avanies, pourvu qu'on n'avertisse pas ma femme, balbutia M. Vernisson, qui semblait ravagé par l'insomnie et l'inquiétude.

      Jim Barnett prononça :

      – Il y a dix-huit ans, Alexandre Vernisson, qui voyageait déjà comme représentant d'une fabrique d'épingles, rencontra ici, à Vaneuil, une demoiselle Angélique, couturière aux environs. Ce fut le coup de foudre, de part et d'autre. M. Vernisson obtint un congé de quelques semaines, courtisa et enleva Mlle Angélique, qui l'aima tendrement, le choya, le rendit heureux et mourut deux ans après. Il ne s'en consola pas et, bien qu'il succombât plus tard aux coquetteries d'une demoiselle Honorine et qu'il l'épousât, le souvenir de la demoiselle Angélique resta d'autant plus vivace en lui qu'Honorine – personne acariâtre et jalouse – ne cessa de le persécuter et de lui reprocher une liaison dont le hasard lui avait révélé tous les détails. D'où le touchant et mystérieux pèlerinage à Vaneuil que désormais accomplit Alexandre Vernisson. Nous sommes d'accord, monsieur Vernisson ?

      – Tout ce qu'on voudra, répondit celui-ci, pourvu que...

      Jim Barnett poursuivit :

      – Donc, tous les ans, M. Vernisson organise ses tournées en cabriolet, de manière à passer par Vaneuil sans que Mme Honorine le sache. Il s'agenouille sur la tombe d'Angélique, au jour anniversaire de sa mort, dans ce cimetière où elle a voulu qu'on l'enterrât. Il se promène aux lieux où ils se promenèrent ensemble le jour de leur rencontre, et il ne rentre à l'auberge qu'à l'heure où il y rentra. Vous pouvez voir près d'ici l'humble croix dont l'épitaphe m'a renseigné sur les habitudes de M. Vernisson :

CI-GÎT
ANGÉLIQUE
DÉCÉDÉE LE QUATRE MARS,
ALEXANDRE L'AIMA ET LA PLEURE !

      – Vous comprenez maintenant pourquoi M. Vernisson redoute si vivement que Mme Vernisson soit mise au courant de sa mésaventure. Que dirait-elle, l'irascible Mme Vernisson, si elle apprenait que l'infidèle M. Vernisson est soupçonné de vol par la faute de sa bien-aimée défunte ?

      M. Vernisson pleurait, comme l'exigeait l'épitaphe. Il pleurait aussi d'avance en imaginant les représailles de Mme Vernisson. Cela seul évidemment comptait pour lui, et le reste de l'histoire lui demeurait étranger. Béchoux, le baron de Gravières et l'abbé Dessole écoutaient avec une attention passionnée.

      – Ainsi donc, continua Barnett, voilà élucidé l'un des problèmes, la présence régulière à Vaneuil de M. Vernisson. Cette solution nous amène logiquement à résoudre l'énigme du trésor. Entre les deux faits la relation est étroite. Vous admettrez, n'est-ce pas, qu'un trésor aussi considérable doit exciter les imaginations et déchaîner les convoitises. L'idée du vol doit germer dans la cervelle de bien des visiteurs ou des bonnes gens du pays. Vol difficile à cause des précautions prises par M. le curé, mais moins difficile pour quelqu'un qui a l'occasion de connaître ces précautions, et la possibilité, depuis des années, d'étudier le terrain, de combiner son plan et de se soustraire au péril d'une accusation. Car tout est là : ne pas être soupçonné. Et, pour n'être pas soupçonné, quel meilleur moyen que de détourner les soupçons sur un autre... vers cet homme, par exemple, qui revient furtivement dans le cimetière à date fixe, qui se cache, et que ses habitudes sournoises rendent suspect au premier chef ! Et alors, lentement, patiemment, s'échafaude le complot. Chapeau gris, pardessus marron, empreintes des chaussures, dents d'or, tout cela est minutieusement relevé. Le coupable sera cet inconnu, et non pas le véritable voleur, c'est-à-dire celui qui, dans l'ombre, familier peut-être du presbytère, poursuit ses manigances, année par année.


      Barnett se tut un instant. Quelque chose de la vérité apparaissait. M. Vernisson prenait figure de victime. Barnett lui tendit la main.

      – Mme Vernisson ne se doutera pas de votre pèlerinage. Monsieur Vernisson, excusez l'erreur commise à votre égard depuis deux jours. Et excusez-moi si j'ai, cette nuit, fouillé votre cabriolet et découvert, dans le double fond de votre coffre, la mauvaise cachette où vous gardez les lettres de Mlle Angélique et vos confidences particulières. Vous êtes libre, monsieur Vernisson.

      M. Vernisson se leva.

      – Un instant ! protesta Béchoux, qu'un tel dénouement indignait.

      – Parle, Béchoux.

      – Et les dents d'or ? s'écria l'inspecteur. Car il ne faut pas éluder cette question. M. le curé a vu, de ses yeux vu, deux dents en or dans la bouche de son voleur. Et M. Vernisson a deux dents en or ici, à droite ! C'est un fait, ça.

      – Celles que j'ai vues étaient à gauche, rectifia l'abbé.

      – Ou à droite, monsieur le curé.

      – A gauche, je l'affirme.

      Jim Barnett se mit à rire de nouveau.

      – Silence, saperlipopette ! Vous vous chamaillez pour une vétille. Comment, toi, Béchoux, inspecteur de la Sûreté, tu en es encore à t'ébahir devant un pauvre petit problème comme celui-là ! Mais c'est l'enfance de l'art ! C'est un mystère pour collégien ! Monsieur le curé, cette salle est la répétition exacte de votre chambre, n'est-ce pas ?

      – Exacte. Ma chambre est au-dessus.

      – Fermez les volets, monsieur le curé, et croisez les rideaux. Monsieur Vernisson, prêtez-moi votre chapeau et votre pardessus.

      Jim Barnett se coiffa du chapeau gris aux bords rabattus et se vêtit du pardessus marron au col relevé ; puis, lorsque la nuit fut complète dans la salle, il tira de sa poche une lampe électrique et se planta devant le curé, en envoyant le jet de lumière dans sa bouche ouverte.

      – L'homme ! l'homme aux dents d'or, bredouilla l'abbé Dessole en regardant Barnett !

      – De quel côté sont-elles, mes dents d'or, monsieur le curé ?

      – A droite, et celles que j'ai vues étaient à gauche.

      Jim Barnett éteignit sa lampe, saisit l'abbé par les épaules et le fit pivoter plusieurs fois sur lui-même, comme une toupie. Puis, brusquement, il ralluma en disant d'un ton impérieux :

      – Regardez en face de vous... bien en face. Vous voyez les dents en or, hein ? De quel côté ?

      – A gauche, dit l'abbé stupéfait.

      – A droite... ou à gauche... vous n'êtes pas très sûr. Eh bien, monsieur le curé, c'est ce qui s'est produit l'autre nuit. Quand vous vous êtes levé d'un bond, le cerveau confus, vous ne vous êtes pas avisé que vous tourniez le dos à la fenêtre, que vous étiez devant la cheminée, que l'individu ne se trouvait pas en face de vous, mais à côté, et qu'en allumant votre lampe, vous en projetiez la clarté non pas sur lui, mais sur son image reflétée par la glace. Et c'est ce même phénomène que j'ai provoqué en vous étourdissant par quelques pirouettes. Comprenez-vous maintenant ? Et dois-je vous rappeler qu'une glace qui réfléchit un objet vous présente la droite de cet objet à gauche et la gauche à droite. D'où il advint que vous vîtes à gauche les dents d'or qui étaient à droite.

      – Oui, s'écria victorieusement l'inspecteur Béchoux. Mais il n'empêche que si j'avais raison, M. le curé n'avait pas tort en affirmant qu'il avait vu des dents en or. Il est donc nécessaire qu'à la place de M. Vernisson vous nous présentiez un individu qui ait des dents en or.

      – Pas la peine.

      – Pourtant le voleur avait des dents en or !

      – Est-ce que j'en ai, moi ? dit Barnett.

      Il retira de sa bouche une feuille de papier doré qui gardait la forme de ses deux dents.

      – Tenez, voici la preuve. Elle est convaincante, n'est-ce pas ? Avec des empreintes de chaussures, un chapeau gris, un pardessus marron et deux dents en or, on vous fabrique un indiscutable M. Vernisson. Et combien c'est facile ! Il suffit de se procurer un peu de papier doré... comme celui-ci, qui provient de la même boutique de Vaneuil où le baron de Gravières a acheté une feuille de papier doré, voici trois mois.

      La phrase, jetée négligemment, se prolongea dans un silence surpris. A la vérité, Béchoux, que l'argumentation de Barnett avait conduit pas à pas vers le but, ne fut pas autrement étonné. Mais l'abbé Dessole demeurait comme suffoqué. Il observait à la dérobée son honorable paroissien, le baron de Gravières. Celui-ci, très rouge, ne soufflait mot.

      Barnett rendit le chapeau et le pardessus à M. Vernisson, qui se retira en marmottant :

      – Vous m'assurez, n'est-ce pas, que Mme Vernisson ne saura rien ? Ce serait terrible si elle savait... Pensez donc !...

      Barnett le conduisit, puis rentra, d'un air joyeux. Il se frottait les mains.

      – Excellente partie, rapidement menée, et dont je tire quelque fierté. Tu vois comment ça se pratique, Béchoux ? Toujours ce même procédé, dont je me suis servi les autres fois où nous avons travaillé ensemble. On ne commence pas par accuser celui qu'on soupçonne. On ne lui demande aucune explication. On ne s'occupe même pas de lui. Mais alors qu'il ne se défie pas, on reconstitue peu à peu en sa présence toute l'aventure. Il revit le rôle qu'il a tenu. Il assiste, de plus en plus effaré, à la mise en plein jour de tout ce qu'il croyait à jamais enfoui dans les ténèbres. Et il se sent si bien enveloppé, ficelé, impuissant, confondu... il sait si bien que l'on a réuni contre lui toutes les preuves nécessaires... ses nerfs sont soumis à telle épreuve, qu'il ne songe même pas à se défendre ou à protester. N'est-ce pas, monsieur le baron ? Nous sommes d'accord, hein ? Et je n'ai pas besoin de les étaler, mes preuves ? Celles-là vous suffisent ?

      Le baron de Gravières devait éprouver les impressions mêmes que Barnett décrivait, car il ne cherchait pas à faire front à l'attaque et à dissimuler sa détresse. Il n'aurait pas eu une attitude différente s'il avait été pris en flagrant délit.

      Jim Barnett s'approcha de lui, et, avec beaucoup d'aménité, le rassura.

      – Vous n'avez d'ailleurs rien à craindre, monsieur le baron. L'abbé Dessole, qui désire à tout prix éviter le scandale, vous demande simplement de lui rendre les objets précieux. Moyennant quoi, quitus.

      M. de Gravières leva la tête, considéra un instant son terrible adversaire et, sous le regard inflexible du vainqueur, murmura :

      – On ne portera pas plainte ?... On ne parlera de rien ?... M. le curé s'y engage ?...

      – De rien, je m'y engage, fit l'abbé Dessole. J'oublierai tout, dès que le trésor aura repris sa place. Mais est-ce possible, monsieur le baron ? C'est vous ! c'est vous qui avez commis un tel forfait ! Vous en qui j'avais tant de confiance ! Un de mes fidèles paroissiens !

      M. de Gravières chuchota humblement, comme un enfant qui avoue sa faute et se soulage en la racontant :

      – Ça a été plus fort que moi, monsieur le curé. Je pensais tout le temps à ce trésor, qui était là, à portée de ma main... Je résistais... je ne voulais pas... et puis la chose s'est combinée en moi...

      – Est-ce possible ! répétait l'abbé douloureusement. Est-ce possible !

      – Oui... j'avais perdu de l'argent en spéculations. Comment vivre ? Tenez, monsieur le curé, depuis deux mois j'ai réuni dans une partie de mon garage tous mes meubles anciens, de belles pendules, des tapisseries. Je voulais les vendre... J'aurais été sauvé. Et puis, ça me crevait le cœur... et le 4 mars approchait... Alors la tentation... l'idée de faire le coup comme je l'avais combiné... J'ai succombé... Pardonnez-moi...

      – Je vous pardonne, dit l'abbé Dessole, et je prierai Dieu qu'il ne vous punisse pas trop sévèrement.

      Le baron se leva et dit d'un ton résolu :

      – Allons. Que l'on veuille bien me suivre.

      On s'en alla par la grand-route, comme des gens qui se promènent. L'abbé Dessole essuyait la sueur de son visage. Le baron marchait à pas lourds et le dos courbé. Béchoux était inquiet : pas une seconde il ne doutait que Barnett, qui avait si prestement débrouillé l'aventure, n'eût aussi allégrement confisqué les objets précieux.

      Très à l'aise, Jim Barnett pérorait, à ses côtés :

      – Comment, diable, n'as-tu pas discerné le vrai coupable, aveugle Béchoux ? Moi, j'ai tout de suite pensé que M. Vernisson n'avait pas pu monter une telle machination à raison d'un voyage par an, et qu'il fallait un homme du pays même – un voisin, de préférence. Et quel voisin que le baron, dont le logis a vue directe sur l'église et le presbytère ! Toutes les précautions du curé, il les connaissait. Tous les pèlerinages à date fixe de M. Vernisson, il y assistait... Alors...

      Béchoux n'écoutait pas, absorbé par des craintes que la réflexion rendait plus cruelles. Et Barnett plaisantait :

      – Alors, sûr de mon affaire, j'ai lancé l'accusation. Pas une preuve d'ailleurs, pas l'ombre d'une preuve. Mais je voyais mon bonhomme qui blêmissait, à mesure que ça se dessinait, et qui ne savait plus comment se tenir. Ah ! Béchoux, je ne connais pas de volupté pareille à celle-là. Et tu vois le résultat, Béchoux ?

      – Oui, je le vois... ou plutôt je vais le voir, dit Béchoux qui attendait le coup de théâtre.

      M. de Gravières avait contourné les fossés de sa propriété et suivait un petit chemin herbeux. Trois cents mètres plus loin, après un bosquet de chênes, il s'arrêta :

      – Là, dit-il d'une voix saccadée... au milieu de ce champ... dans la meule.

      Béchoux exhala un ricanement plein d'amertume. Pourtant, il s'élança avec la hâte d'en finir, et suivi des autres.

      La meule était de dimensions restreintes. En une minute, il la décapita et fouilla, éparpillant les bottes de foin accumulées. Et soudain il poussa une clameur de triomphe.

      – Les voici ! Un ostensoir ! un flambeau ! un candélabre... six objets !... Sept !

      – Il doit y en avoir neuf, cria l'abbé.

      – Neuf... ils y sont !... bravo, Barnett ! C'est vraiment chic ! Ah ! ce Barnett...

      L'abbé défaillait de joie, pressant contre sa poitrine les objets retrouvés, et murmurait :

      – Monsieur Barnett, comme je vous remercie ! La Providence vous récompensera...

      L'inspecteur Béchoux cependant ne s'était pas trompé en prévoyant un coup de théâtre, seulement il se produisit un peu plus tard.

      Au retour, lorsque M. de Gravières et ses compagnons longèrent de nouveau le manoir, ils entendirent des cris qui venaient du verger. M. de Gravières se précipita vers le garage, devant lequel trois domestiques et valets de ferme gesticulaient.

      Tout de suite, il devina la nature du désastre et en constata l'étendue. La porte d'une petite remise attenant au garage avait été fracturée, et tous les meubles anciens, belles pendules, tapisseries, enfermés dans cette remise et qui étaient ses dernières ressources, avaient disparu.

      – Mais c'est effroyable ! balbutia-t-il en chancelant. Quand a-t-on volé tout cela ?

      – Cette nuit..., dit un domestique... Vers onze heures du soir, les chiens ont aboyé...

      – Mais comment a-t-on pu ?...

      – Avec l'auto de M. le baron.

      – Avec mon auto ! Elle est volée aussi ?

      Foudroyé, le baron tomba dans les bras de l'abbé Dessole qui, doucement, avec des gestes paternels, le réconforta.

      – La punition n'a pas tardé, mon pauvre monsieur. Acceptez-la dans un esprit de contrition...

      Béchoux avait serré les poings et marchait pas à pas vers Jim Barnett, tout ramassé sur lui-même et prêt à bondir.

      – Vous porterez plainte, monsieur le baron, grinçait-il rageusement. Je vous garantis que vos meubles ne sont pas perdus.

      – Parbleu, non, ils ne sont pas perdus, dit Barnett qui souriait aimablement. Mais porter plainte, c'est très dangereux pour M. le baron.

      Béchoux avançait, l'œil de plus en plus dur et l'attitude de plus en plus menaçante. Mais Barnett vint à sa rencontre et l'entraîna.

      – Sais-tu ce qui serait arrivé sans moi ? M. le curé n'aurait pas retrouvé son trésor. L'innocent Vernisson serait sous les verrous, et Mme Vernisson connaîtrait la conduite de son mari. Bref, tu n'aurais plus qu'à te tuer.

      Béchoux s'affaissa sur le tronc coupé d'un arbre. Il étouffait de colère.

      – Vite, monsieur le baron, s'écria Barnett, un cordial pour Béchoux... il n'est pas à son aise.

      M. de Gravières donna des ordres. On déboucha une bouteille de vieux vin. Béchoux en but un verre. M. le curé également. M. de Gravières vida le reste...




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