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L'Agence Barnett et Cie

Maurice Leblanc
© France-Spiritualités™






LA PARTIE DE BACCARA

Au sortir de la gare, Jim Barnett trouva l'inspecteur Béchoux, qui lui prit le bras et l'emmena rapidement.

      – Pas une minute à perdre. D'un instant à l'autre la situation peut empirer.

      – Le malheur me semblerait beaucoup plus grand, dit Jim Barnett avec logique, si je savais de quelle situation il s'agit. Je suis venu sur votre télégramme, et sans le moindre renseignement.

      – C'est ainsi que je l'ai voulu, dit l'inspecteur.

      – Vous ne vous défiez donc plus de moi, Béchoux ?

      – Je me défie toujours de vous, Barnett, et de vos façons de régler le compte des clients de l'Agence Barnett. Mais, en l'occurrence, rien à prélever, mon cher. Pour une fois il faut travailler à l'œil.

      Jim Barnett sifflota. Cette perspective ne semblait pas le tourmenter. Béchoux le regarda de travers, inquiet déjà, et avec l'air de dire : « Toi, mon bonhomme, si je pouvais me passer de tes services !... »

      Ils arrivèrent dans la cour. Une automobile de maître attendait à l'écart, où Barnett vit une dame au beau visage dramatique, d'une pâleur impressionnante. Ses yeux étaient remplis de larmes, ses lèvres crispées par l'angoisse. Elle poussa aussitôt la portière, et Béchoux fit les présentations.

      – Jim Barnett, madame, dont je vous ai parlé comme du seul homme qui puisse vous sauver. – Mme Fougeraie, femme de l'ingénieur Fougeraie, qui est sur le point d'être inculpé.

      – Inculpé de quoi ?

      – D'assassinat.

      Jim Barnett eut un petit claquement de langue. Béchoux fut scandalisé.

      – Excusez mon ami Barnett, madame, plus une affaire est grave et plus il se sent à l'aise.

      L'auto roulait déjà vers les quais de Rouen. On tourna sur la gauche et l'on s'arrêta devant une vaste maison dont le troisième étage servait de local au Centre Normand.

      – C'est là, dit Béchoux, que les gros négociants et industriels de Rouen et des environs se réunissent pour causer, lire les journaux et jouer leur bridge ou leur poker, le vendredi surtout qui est jour de Bourse. Comme il n'y a personne avant midi que les gens de ménage, j'ai tout loisir de vous mettre au courant du drame qui s'y est passé.

      Trois grandes salles se suivaient le long de la façade, confortablement meublées et munies de tapis. La troisième communiquait avec une pièce beaucoup plus petite, en forme de rotonde, et dont l'unique fenêtre ouvrait sur un large balcon d'où l'on dominait les quais de la Seine.

      Ils s'assirent, Mme Fougeraie un peu à l'écart, près d'une fenêtre, et Béchoux raconta :

      – Donc, il y a quelques semaines, un vendredi, quatre membres du Cercle, qui avaient bien dîné, se mirent à jouer au poker. C'étaient quatre amis, quatre filateurs et manufacturiers de Maromme, gros centre d'usines à proximité de Rouen. Trois étaient mariés, pères de famille, décorés : Alfred Auvard, Raoul Dupin et Louis Batinet. Le quatrième, célibataire et plus jeune, s'appelait Maxime Tuillier. Vers minuit, un autre jeune homme, Paul Erstein, rentier et très riche, se joignit à eux, et tous les cinq, les salles vidées peu à peu, commencèrent une partie de baccara. Paul Erstein qui avait la passion et l'habitude du jeu, tenait la banque.

      Béchoux montra une des tables et poursuivit :

      – Ils jouaient ici, à cette table. Partie fort calme au début, qu'ils avaient entreprise par désœuvrement, sans y prêter attention, mais qui s'anima peu à peu, dès que Paul Erstein eut fait venir deux bouteilles de champagne. Et tout de suite, à compter de ce moment, la veine se dessina en faveur du banquier, une veine brutale, injuste, méchante, exaspérante. Paul Erstein retournait un neuf quand il le fallait, donnait une bûche à l'instant voulu. Les autres enrageaient, redoublaient leurs attaques. Vainement. Inutile, n'est-ce pas, de s'appesantir davantage. Le résultat de ces extravagances, où chacun s'entêtait contre tout bon sens, le voici. A quatre heures, les industriels de Maromme avaient perdu tout l'argent qu'ils rapportaient de Rouen pour régler les salaires de leurs ouvriers. Maxime Tuillier devait en outre à Paul Erstein, sur parole, quatre-vingt mille francs.

      L'inspecteur Béchoux respira un moment, puis reprit :

      – Et soudain, coup de théâtre. Un coup de théâtre, il faut l'avouer, que Paul Erstein facilita par sa complaisance extrême et son désintéressement. Il divisa la somme totale de ses gains en quatre portions qui correspondaient exactement aux pertes annoncées, divisa ensuite ces quatre paquets par tiers, et proposa à ses adversaires les trois parties finales. C'était donc, individuellement, quitte ou double sur chacune des trois liasses. Ils acceptèrent. Paul Erstein perdit les trois fois. La veine avait tourné. Après toute une nuit de lutte, il n'y avait plus ni gagnant ni perdant.

      « – Tant mieux, dit Paul Erstein, qui se leva. J'avais un peu honte. Mais, fichtre, quelle migraine ! Personne ne vient fumer une cigarette sur le balcon ?

      Il passa dans la rotonde. Quelques minutes s'écoulèrent durant lesquelles les quatre amis demeurèrent autour de la table à deviser gaiement des péripéties du combat terminé. Puis ils se résolurent au départ. Ayant traversé la seconde salle et la première, ils prévinrent le domestique de garde qui somnolait dans l'antichambre.

      – M. Erstein est encore là, Joseph. Mais il ne saurait tarder à s'en aller.

      Puis ils sortirent exactement à quatre heures trente-cinq. L'auto de l'un d'eux, Alfred Auvard, les ramena, comme chaque vendredi soir, à Maromme. De son côté, le domestique Joseph attendit une heure. Après quoi, las de sa faction nocturne, il se mit en quête de Paul Erstein, et le trouva gisant dans la rotonde, tordu sur lui-même, inerte : il était mort. »

      L'inspecteur Béchoux fit une seconde pause. Mme Fougeraie avait baissé la tête. Jim Barnett se rendit avec l'inspecteur dans la rotonde isolée, l'examina et prononça :

      – Droit au but maintenant, Béchoux. L'enquête a révélé ?...

      – A révélé, répondit Béchoux, que Paul Erstein avait été frappé à la tempe avec un instrument contondant qui avait dû l'abattre d'un seul coup. Ici, aucune trace de lutte, sauf la montre de Paul Erstein brisée à quatre heures cinquante-cinq, c'est-à-dire vingt minutes après le départ des joueurs. Aucune trace de vol : bague et billets de banque, rien n'avait disparu. Enfin, aucune trace de l'agresseur, qui n'avait pu ni entrer ni sortir par l'antichambre, puisque Joseph n'avait pas quitté son poste.

      – Alors, dit Barnett, pas la moindre piste ?

      – Si.

      Béchoux hésita et déclara :

      – Si, une piste et même fort sérieuse. L'après-midi, un de mes collègues de Rouen fit remarquer au juge que le balcon de cette pièce se trouvait à très peu de distance d'un balcon situé au troisième étage de l'immeuble voisin. Le Parquet se transporta dans cet immeuble, dont le troisième étage est habité par l'ingénieur Fougeraie. Il était absent depuis le matin. Mme Fougeraie conduisit les magistrats dans la chambre de son mari. Le balcon de cette chambre est contigu à celui de la rotonde. Regardez, Barnett.

      Barnett s'approcha et dit :

      – Un mètre vingt environ. Facile à franchir. Mais rien ne prouve qu'on l'ait franchi.

      – Si, affirma Béchoux. Vous voyez, le long de la rampe, des caisses de bois destinées à recevoir des fleurs, et qui ont conservé leur terre de l'été dernier ? On les a fouillées. L'une d'elles, la plus proche, contenait, presque à la surface, sous une couche de terre fraîchement remuée, un coup de poing américain. Le médecin légiste a constaté que la blessure faite à la victime correspond exactement à la forme de cet instrument. On n'a relevé aucune empreinte de doigts sur le métal, car la pluie n'avait pas cessé depuis le matin. Mais la charge semble décisive. L'ingénieur Fougeraie, apercevant dans la rotonde éclairée Paul Erstein, aura franchi le balcon, puis, son crime accompli, aura caché l'arme.

      – Mais pourquoi ce crime ? Il connaissait Paul Erstein ?

      – Non.

      – Alors ?

      Béchoux fit un signe. Mme Fougeraie s'était avancée et elle écoutait les questions de Barnett. Son masque douloureux se contractait. Un effort visible contenait ses larmes sous ses paupières flétries par l'insomnie. D'une voix qui tremblait elle dit :

      – C'est à moi de répondre, monsieur. Je le ferai en quelques mots, avec une franchise absolue, et vous comprendrez mon effroi. Non, mon mari ne connaissait pas M. Paul Erstein. Mais moi, je le connaissais. Je l'avais rencontré plusieurs fois à Paris chez une de mes meilleures amies, et, tout de suite, il m'avait fait la cour. J'éprouve pour mon mari beaucoup d'affection, et j'ai un sentiment profond de mes devoirs d'épouse. J'ai donc résisté à l'entraînement qui me portait vers Paul Erstein. Seulement j'ai accepté de le voir à diverses reprises aux environs, dans la campagne.

      – Et vous lui avez écrit ?...

      – Oui.

      – Et les lettres sont entre les mains de sa famille ?

      – Entre les mains de son père.

      – Et son père, qui veut à tout prix le venger, vous menace de communiquer ces lettres à la justice ?

      – Oui. Ces lettres prouvent la nature irréprochable de nos relations. Mais enfin elles prouvent que je le voyais en dehors de mon mari. Et l'une d'elles contient ces phrases : « Je vous en supplie, Paul, soyez raisonnable. Mon mari est extrêmement jaloux et très violent. S'il soupçonnait mes inconséquences, il serait capable de tout. » Alors, n'est-ce pas, monsieur... cette lettre apporterait à l'accusation une force nouvelle ?... La jalousie, ce serait là le motif que l'on cherche et qui expliquerait le meurtre et la découverte de l'arme devant la chambre même de mon mari.

      – Mais vous, madame, êtes-vous certaine que M. Fougeraie n'avait aucun soupçon ?

      – Aucun.

      – Et pour vous il est innocent ?

      – Oh ! sans aucun doute, dit-elle dans un élan.

      Barnett la regarda au plus profond de ses yeux, et il comprit que la conviction de cette femme eût impressionné Béchoux au point que, malgré les faits, malgré l'opinion du Parquet, et malgré sa discrétion professionnelle, l'inspecteur inclinât à la secourir.

      Barnett posa encore quelques questions, réfléchit longuement, et conclut :

      – Je ne puis vous donner aucun espoir, madame. En toute logique, votre mari est coupable. Je vais essayer cependant de donner tort à la logique.

      – Voyez mon mari, supplia Mme Fougeraie. Ses explications vous permettront...

      – Inutile, madame. Mon assistance n'a de raison que si, dès l'abord, je mets votre mari hors de cause, et si je dirige mes efforts dans le sens de votre conviction.

      L'entretien était terminé. Barnett engagea la lutte sans retard, et, accompagné de l'inspecteur Béchoux, se présenta chez le père de la victime, auquel il dit sans chercher de détours :

      – Monsieur, Mme Fougeraie m'a chargé de ses intérêts. Vous remettez, n'est-ce pas, au Parquet les lettres écrites à votre fils ?

      – Aujourd'hui, monsieur.

      – Vous n'hésitez pas à compromettre, à perdre la femme qu'il aimait plus que tout ?

      – Si le mari de cette femme a tué mon fils, je le regrette pour elle, mais mon fils sera vengé.

      – Attendez cinq jours, monsieur. Mardi prochain, l'assassin sera démasqué.

      Ces cinq jours, Jim Barnett les employa d'une manière qui déconcerta bien souvent l'inspecteur Béchoux. Il fit et lui fit faire des démarches insolites, interrogea, mobilisa des tas d'employés subalternes et dépensa beaucoup d'argent. Cependant il ne semblait pas très satisfait et, contrairement à son habitude, se montra taciturne et d'assez méchante humeur.

      Le mardi matin, il vit Mme Fougeraie et lui dit :

      – Béchoux a obtenu du Parquet qu'on reconstituât tantôt les péripéties de la soirée. Votre mari est convoqué. Vous également. Je vous supplie de rester calme quoi qu'il arrive, et presque indifférente.

      Elle murmura :

      – Puis-je espérer ?...

      – Je n'en sais rien moi-même. Comme je vous l'ai dit, je joue la partie « sur votre conviction », c'est-à-dire sur l'innocence de M. Fougeraie. Cette innocence, je tâcherai de la prouver par la démonstration d'une hypothèse possible. Mais ce sera dur. En admettant même que j'aie mis la main sur la vérité, comme je le crois, elle peut se dérober jusqu'au dernier moment.

      Le procureur de la République et le juge d'instruction qui avaient poursuivi les enquêtes étaient des magistrats consciencieux, qui ne s'en rapportaient qu'aux faits et ne cherchaient pas à les interpréter selon des opinions préalables.

      – Avec ceux-là, dit Béchoux, je ne crains pas que vous entriez en conflit et que vous fassiez de l'ironie facile, Barnett. Ils m'ont donné fort aimablement toute latitude pour agir à ma guise... ou plutôt à la vôtre, ne l'oubliez pas.

      – Inspecteur Béchoux, répliqua Barnett, je ne fais d'ironie que quand je suis sûr de la victoire. Ce n'est pas le cas aujourd'hui.

      Beaucoup de monde emplissait la troisième salle. Les magistrats s'entretenaient de leur côté, au seuil même de la rotonde, où ils entrèrent et d'où ils ressortirent après un moment. Le groupe des industriels attendait. Des agents et des inspecteurs allaient et venaient. Le père de Paul Erstein se tenait debout, à l'écart, ainsi que le domestique Joseph. M. et Mme Fougeraie restaient dans un coin, lui sombre et l'expression inquiète, elle plus pâle encore que d'ordinaire : on savait que l'arrestation de l'ingénieur était décidée.

      L'un des magistrats, s'adressant aux quatre joueurs, leur dit :

      – L'instruction, messieurs, va procéder à la reconstitution de la soirée du vendredi. Vous voudrez donc bien reprendre vos places autour de la table afin d'esquisser la partie de baccara telle qu'elle eut lieu. Inspecteur Béchoux, vous tiendrez la banque. Vous avez demandé à ces messieurs d'apporter le même nombre de billets qu'ils avaient ce jour-là ?

      Béchoux répondit affirmativement et s'assit au milieu de la table, Alfred Auvard et Raoul Dupin à sa gauche, Louis Batinet et Maxime Tuillier à sa droite. Six jeux de cartes étaient disposés. Il fit couper et tailla.

      Chose bizarre : tout de suite, comme au soir tragique, la veine favorisa la banque. Aussi aisément que le banquier Paul Erstein, le banquier Béchoux gagna. Tandis qu'il abattait huit ou neuf, les bûches alternaient sur les deux tableaux, et cela régulièrement, d'un seul élan de la chance qui s'obstinait, sans ces à-coups et ces revirements qui, malgré tout, avaient marqué la première partie.

      Cette continuité, pour ainsi dire mécanique, semblait due à un sortilège, qui acquérait un sens d'autant plus déconcertant que c'était la répétition d'un fait dont les joueurs avaient déjà subi le choc. Désemparé, Maxime Tuillier se trompa deux fois. Jim Barnett s'impatienta et, d'autorité, prit sa place à la droite de Béchoux.

      Au bout de dix minutes – car les événements marchaient à une vitesse que rien ne ralentissait – plus de la moitié des billets de banque, tirés de leurs portefeuilles par les quatre amis, encombraient le tapis vert devant Béchoux. Maxime Tuillier, par l'intermédiaire de Jim Barnett, commençait à perdre sur parole.

      Le rythme s'accéléra. Vivement la pointe extrême de la partie fut atteinte. Et soudain Béchoux, comme l'avait fait Paul Erstein, divisa son gain en quatre liasses proportionnelles aux pertes, proposant ainsi les trois « quitte ou double » définitifs.

      Ses adversaires le suivaient du regard, impressionnés évidemment par le souvenir du soir tragique.

      Trois fois Béchoux servit les deux tableaux.

      Et trois fois, au lieu de perdre comme Paul Erstein avait perdu, Béchoux gagna.

      Il y eut, parmi les assistants, de la surprise. Pourquoi la chance, qui aurait dû tourner pour que le miracle du renouvellement se continuât jusqu'au bout, favorisait-elle encore celui qui tenait la banque ? Si l'on sortait de la réalité connue pour entrer dans une réalité différente, devait-on croire que cette autre version était la bonne ?

      – Je suis confus, dit Béchoux, toujours dans son rôle de banquier, et qui se leva après avoir empoché les quatre liasses de billets.

      De même que Paul Erstein, il se plaignit de migraine et souhaita qu'on l'accompagnât sur le balcon. Il s'y rendit, tout en allumant une cigarette. On le vit, de loin, par la porte de la rotonde.

      Les autres demeuraient immobiles, le visage contracté. Sur la table les cartes s'éparpillaient.

      Puis à son tour, Jim Barnett se leva. Par quel phénomène avait-il réussi à donner à sa figure, à sa silhouette, l'apparence même de Maxime Tuillier, qu'il venait d'écarter du jeu et dont il tenait la place ? Maxime Tuillier était un garçon d'une trentaine d'années, serré dans sa veste, le menton glabre, un lorgnon d'or sur le nez, l'air maladif et inquiet. Jim Barnett fut cela. Il s'avança vers la rotonde lentement, d'un pas d'automate, avec une expression qui était tantôt dure et implacable, tantôt indécise et effarée, l'expression d'un homme qui va peut-être accomplir un acte terrible, mais peut-être aussi s'enfuir comme un lâche avant de l'avoir accompli.

      Les joueurs ne le voyaient pas de face. Mais les magistrats le voyaient. Et ils oubliaient Jim Barnett, interprète dont ils subissaient la puissance pour ne songer qu'à Maxime Tuillier, joueur décavé, qui rejoignait son adversaire victorieux. Dans quelle intention ? Son visage, qu'il cherchait à maîtriser, trahissait le désordre de son esprit. Allait-il prier, ou ordonner, ou menacer ? Quand il entra dans la rotonde, il était calme.

      Il referma la porte.

      La représentation du drame – drame imaginé ou reconstitué ? – était si vivante que l'on attendit en silence. Et les trois autres joueurs attendaient aussi, les yeux attachés à cette porte close, derrière laquelle se passait ce qui s'était passé au soir tragique, et derrière laquelle ce n'étaient point Barnett et Béchoux qui jouaient leurs rôles d'assassin et de victime, mais Maxime Tuillier et Paul Erstein qui se trouvaient aux prises.

      Puis après de longues minutes, l'assassin – pouvait-on l'appeler autrement ? – sortit. Titubant, le regard halluciné, il retourna vers ses amis. Il avait les quatre liasses à la main. Il en jeta une sur la table, et de force enfonça les trois autres dans les poches des trois joueurs, en leur disant :

      – Paul Erstein, avec qui je viens de m'expliquer, m'a chargé de vous rendre cet argent. Il n'en veut pas. Allons-nous-en.

      A quatre pas de lui, Maxime Tuillier, le véritable Maxime Tuillier, blême et décomposé, s'appuyait au dossier d'une chaise. Jim Barnett lui dit :

      – C'est bien cela, n'est-ce pas, monsieur Maxime Tuillier ? La scène a été reproduite dans ses points essentiels ? J'ai bien joué le rôle que vous avez joué l'autre soir ? N'est-ce pas, j'ai bien évoqué le crime ?... votre crime ?

      Maxime Tuillier semblait ne pas pouvoir entendre. La tête basse, les bras ballants, il avait l'air d'un mannequin que le moindre souffle va faire tomber. Il vacilla comme un homme ivre. Ses genoux fléchirent. Il s'écroula sur sa chaise.

      Alors Barnett bondit sur lui et le saisit au collet.

      – Vous avouez, hein ? Pas possible autrement, d'ailleurs. J'ai toutes les preuves. Ainsi, le coup de poing américain... je puis établir que vous en portiez toujours un sur vous. En outre, votre perte au jeu vous démolissait. Oui, mon enquête m'a révélé que vous étiez très bas dans vos affaires. Plus d'argent pour vos échéances de fin de mois. C'était la ruine. Alors... alors vous avez frappé, et, ne sachant quoi faire de l'arme, vous avez enjambé le balcon, et vous l'avez enfouie sous la terre.

      Il était inutile que Barnett se donnât du mal : Maxime Tuillier n'opposait aucune résistance. Ecrasé sous le poids d'un crime trop lourd pour lui, et dont il portait le fardeau depuis des semaines, il balbutia, malgré lui, sans plus de conscience qu'un moribond qui délire, les mots terribles de l'aveu.

      La salle s'emplissait de tumulte. Le juge d'instruction, penché au-dessus du coupable, notait la confession involontaire. Le père de Paul Erstein voulait se jeter sur l'assassin. L'ingénieur Fougeraie criait sa rage. Mais les plus acharnés peut-être étaient les amis de Maxime Tuillier. L'un d'eux surtout, le plus âgé et le plus notable, Alfred Auvard, le couvrait d'invectives.

      – Tu n'es qu'un misérable ! Tu nous as fait croire que ce malheureux nous avait rendu l'argent, et cet argent, tu l'avais volé après avoir tué.

      Il lança la liasse de billets à la tête de Maxime Tuillier. Les deux autres, indignés eux aussi, piétinèrent un argent dont ils avaient horreur.

      Le calme se rétablit peu à peu. On emmena dans une autre salle Maxime Tuillier, presque évanoui et gémissant. Un inspecteur ramassa les liasses de billets qu'il remit aux magistrats. Ceux-ci prièrent M. et Mme Fougeraie de se retirer, ainsi que le père de Paul Erstein. Puis ils félicitèrent Jim Barnett de sa clairvoyance.

      – Tout cela, dit-il, cet écroulement de Maxime Tuillier, ce n'est que le côté banal du drame. Ce qui en constitue l'originalité, ce qui fait qu'il se présente comme un drame profondément mystérieux, alors que ce ne devrait être qu'un fait divers, provient de tout autre chose. Et, bien que ceci ne me concerne pas, si vous voulez bien me permettre...

      Alors Jim Barnett se tourna vers les trois industriels qui conversaient à voix basse, s'approcha d'eux et frappa doucement l'épaule de M. Auvard.

      – Un mot, monsieur, voulez-vous ? Je crois que vous pourriez apporter quelques clartés sur une affaire encore très obscure.

      – A propos de quoi ? répondit Alfred Auvard.

      – A propos du rôle que vous y avez joué, vous et vos amis, monsieur.

      – Mais nous n'y jouons aucun rôle.

      – Un rôle actif, non, bien entendu. Cependant, il y a certaines contradictions troublantes et qu'il me suffira de vous signaler. Ainsi vous avez déclaré, dès le lendemain matin, que la partie de baccara aboutit à trois coups en votre faveur, ce qui annula vos pertes et détermina votre paisible départ. Or, cette déclaration se trouve contredite par les faits.

      M. Auvard hocha la tête et répliqua :

      – Il y a là, en effet, un malentendu. La vérité, c'est que les trois derniers coups ne firent qu'ajouter à nos pertes. Paul Erstein s'étant levé, Maxime, qui semblait tout à fait maître de lui, le suivit dans la rotonde pour fumer une cigarette, tandis que tous les trois nous restions à causer. Quand il revint, sept ou huit minutes après peut-être, il nous dit que Paul Erstein n'avait jamais envisagé cette partie comme sérieuse, que c'était un simulacre de partie, engagée dans les fumées du champagne, et qu'il tenait à nous rendre l'argent, mais à la condition qu'on ne le sût point. La fin de la partie serait considérée, au cas où on en parlerait, comme l'exacte compensation des pertes subies.

      – Et vous avez accepté une pareille offre ! un cadeau que rien ne motivait ! s'écria Barnett. Et, l'acceptant, vous n'avez pas été remercier Paul Erstein ! Et vous avez trouvé naturel que Paul Erstein, qui était un joueur endurci, habitué aux gains comme aux pertes, ne profitât point de sa veine ! Que d'invraisemblances !

      – Il était quatre heures du matin. Nous avions le cerveau surchauffé. Maxime Tuillier ne nous laissa pas le temps de réfléchir. Pourquoi, d'ailleurs, ne l'aurions-nous pas cru, puisque nous ignorions qu'il avait tué et volé ?

      – Mais, le lendemain, vous saviez que Paul Erstein avait été tué.

      – Oui, mais tué sans doute après notre départ, ce qui ne changeait rien au désir exprimé par lui.

      – Et pas un instant vous n'avez soupçonné Maxime Tuillier ?

      – De quel droit ? C'est un des nôtres. Son père était mon ami, et je le connais depuis son enfance. Non, nous n'avons rien soupçonné.

      – En êtes-vous bien sûr ?

      Jim Barnett avait jeté ces mots d'une voix ironique. Alfred Auvard hésita quelques secondes et riposta avec hauteur :

      – Vos questions, monsieur, m'ont tout l'air d'un interrogatoire. A quel titre sommes-nous donc ici ?

      – Au point de vue de l'instruction, à titre de témoins. Mais, selon moi...

      – Selon vous ?

      – Je vais vous l'expliquer, monsieur.

      Et d'un ton posé Barnett énonça :

      – Toute cette affaire, en réalité, est dominée par le facteur psychologique de la confiance que vous inspiriez. Matériellement, le crime ne pouvait être commis que de l'extérieur ou de l'intérieur. Or, tout de suite, l'enquête s'est tournée vers l'extérieur, pour cette raison que, a priori, on ne soupçonne pas le bloc d'honorabilité et de probité que forment quatre industriels riches, décorés, de réputation intacte. Si l'un de vous, si Maxime Tuillier avait été seul à jouer une partie d'écarté avec Paul Erstein, on l'eût indubitablement suspecté. Mais vous étiez quatre joueurs, et Maxime fut momentanément sauvé par le silence de ses trois amis. On n'imagina point que trois hommes de votre importance pussent être complices. Pourtant c'est ce qui fut, et c'est ce que j'ai pressenti tout de suite.

      Alfred Auvard tressauta.

      – Mais vous êtes fou, monsieur ! Complices du crime ?

      – Oh ! cela, non. Vous ignoriez évidemment ce qu'il allait faire dans la rotonde lorsqu'il y suivit Paul Erstein. Mais vous saviez qu'il y allait avec un état d'esprit particulier. Et lorsqu'il en est revenu, vous saviez qu'il s'y était passé quelque chose.

      – Nous ne savions rien !

      – Si, quelque chose de brutal. Pas un crime peut-être, mais pas une conversation non plus. Quelque chose de brutal, je le répète, qui permit à Maxime Tuillier de vous rapporter l'argent.

      – Allons donc !

      – Si ! si ! si ! Un lâche comme votre ami ne tue pas sans que sa physionomie garde une expression d'effarement et de démence. Et cette expression, il est impossible que vous ne l'ayez pas remarquée, quand il est revenu du crime.

      – J'affirme que nous n'avons rien vu !

      – Vous n'avez pas voulu voir.

      – Et pourquoi ?

      – Parce qu'il vous remboursait les sommes perdues. Oui, je sais, vous êtes riches, tous les trois. Mais cette partie de baccara vous avait déséquilibrés. Comme tous les joueurs d'occasion, vous aviez l'impression d'avoir été dépouillés de votre argent, et quand cet argent vous fut rendu, vous l'avez accepté sans vouloir connaître la façon dont votre ami l'avait conquis. Vous vous êtes accrochés désespérément au silence. La nuit, dans l'auto qui vous ramena vers Maromme, et malgré l'intérêt qu'il y aurait eu pour vous à vous concerter et à donner de cette soirée une version moins dangereuse, aucun de vous ne prononça une parole, pas une parole, je le sais par votre chauffeur. Et le lendemain, et les jours suivants, après que le crime eut été constaté, vous vous êtes évités les uns les autres, tellement vous aviez peur d'apprendre vos pensées réciproques.

      – Suppositions !

      – Certitudes ! que j'ai acquises par une enquête minutieuse dans votre entourage. Accuser votre ami, c'était dénoncer votre défaillance initiale, c'était attirer l'attention sur vous et sur vos familles, et jeter une ombre sur votre long passé d'honneur et d'honnêteté. C'était le scandale. Et vous avez gardé le silence, trompant ainsi la justice et garantissant contre elle votre ami Maxime.

      L'accusation fut lancée avec une telle véhémence, et le drame, ainsi expliqué, prenait un tel relief que M. Auvard eut un moment d'hésitation. Mais, par un revirement imprévu, Jim Barnett ne poussa pas plus loin son avantage. Il se mit à rire et dit :

      – Tranquillisez-vous, monsieur. J'ai réussi à démolir votre ami Maxime, parce qu'il est un faible, bourrelé de remords, parce que j'ai truqué la partie de tout à l'heure en préparant les cartes de manière à favoriser la banque, et enfin parce que la présentation de son crime l'avait bouleversé. Mais je n'avais pas plus de preuves contre lui que je n'en ai contre vous, et vous n'êtes pas, vous, des gens à vous laisser abattre. D'autant plus que votre complicité, je le répète, est vague, inconsistante, et qu'elle se passe dans une région où le regard a quelque peine à pénétrer. Donc, vous n'avez rien à craindre. Seulement...

      Il s'approcha davantage de son interlocuteur, et face à face :

      – Seulement, j'ai voulu vous interdire une paix trop commode. A force de silence et d'adresse, vous êtes arrivés tous les trois à vous envelopper de ténèbres et à perdre de vue, vous-mêmes, cette complicité plus ou moins volontaire. Cela, je m'y oppose. Il ne faut pas qu'au fond de votre conscience vous oubliiez jamais que vous avez participé au mal dans une certaine mesure, que, si vous aviez empêché votre ami de suivre Paul Erstein dans la rotonde, comme vous auriez dû le faire, Paul Erstein ne serait pas mort, et que si vous aviez dit ce que vous saviez, Maxime Tuillier n'aurait pas été sur le point de se soustraire au châtiment qu'il mérite. Sur ce, débrouillez-vous avec la justice, monsieur. J'ai idée d'ailleurs qu'elle vous sera très indulgente. Bonsoir.

      Jim Barnett prit son chapeau et, tout en dédaignant les protestations de ses adversaires, dit au juge d'instruction :

      – J'avais promis à Mme Fougeraie de secourir son mari et au père de Paul Erstein de démasquer le coupable. C'est fait. Ma tâche est terminée.

      Les poignées de main des magistrats manquèrent de chaleur. Il est probable que le réquisitoire de Barnett ne les satisfaisait qu'à demi et qu'ils n'étaient guère disposés à le suivre dans cette voie.

      Rejoint sur le palier par l'inspecteur Béchoux, Barnett lui dit :

      – Mes trois bonshommes sont inattaquables. Jamais on ne se permettra d'y toucher. Fichtre ! de grands bourgeois, farcis de réputation et d'argent, soutiens de la société, et qui n'ont contre eux que la subtilité de mes déductions... En vérité, je ne crois pas que la justice ose « marcher ». N'importe ! j'ai bien mené l'affaire.

      – Et honnêtement, approuva Béchoux.

      – Honnêtement ?

      – Dame ! il vous eût été facile de cueillir tous les billets de banque au passage. Je l'ai craint une minute.

      – Pour qui me prenez-vous, inspecteur Béchoux ? fit Barnett dignement.

      Il quitta Béchoux, sortit de la maison, et monta dans l'immeuble voisin où le ménage Fougeraie le remercia avec effusion. Toujours aussi digne, il refusa toute récompense et opposa le même désintéressement lors d'une visite qu'il fit au père de Paul Erstein.

      – L'Agence Barnett est gratuite, disait-il. C'est sa force et sa noblesse. Nous travaillons pour la gloire.

      Jim Barnett régla sa note à l'hôtel et donna l'ordre que sa valise fût portée à la gare. Puis, comme il supposait que Béchoux retournerait à Paris avec lui, il passa par les quais et entra dans l'immeuble du Cercle. Au premier étage, il s'arrêta : l'inspecteur descendait.

      Il descendait vivement et, lorsqu'il aperçut Barnett, il s'écria d'un ton furieux :

      – Ah ! vous voilà, vous !

      – Il sauta quelques marches d'un coup et l'empoigna au revers de son veston :

      – Qu'est-ce que vous avez fait des billets ?

      – Quels billets ? riposta Barnett avec innocence.

      – Ceux que vous avez tenus entre les mains dans la rotonde, quand vous avez joué le rôle de Maxime Tuillier.

      – Comment ! Mais j'ai rendu les quatre liasses ! Vous m'avez même félicité tout à l'heure, mon cher ami.

      – Je ne savais pas ce que je sais, s'écria Béchoux.

      – Et qu'est-ce que vous savez ?

      – Les billets que vous avez rendus sont faux.

      Et la colère de Béchoux se déchaînant, il s'exclama :

      – Vous n'êtes qu'un filou ! Ah ! vous croyez qu'on en restera là ! Vous allez rendre les véritables billets, et tout de suite ! Les autres sont des imitations, et vous le savez bien, filou !

      Sa voix s'étranglait. Il secouait de toute sa rage exaspérée Jim Barnett qui éclatait de rire et qui bredouillait :

      – Ah ! les bandits... Ça ne m'étonne pas d'eux... Alors, les billets qu'ils ont jetés à la tête de Maxime étaient des imitations ? Quelles canailles ! On les fait venir avec leurs liasses et ils apportent de faux papiers !

      – Mais tu ne comprends donc pas, proféra Béchoux hors de lui, que cet argent appartient aux héritiers de la victime ! Paul Erstein l'avait gagné, cet argent, et il faut que les autres le rendent !

      La gaieté de Barnett ne connut plus de bornes.

      – Ah çà ! c'est le scandale ! Les voilà volés à leur tour ! et deux fois ! Quelle punition pour des voleurs !

      – Tu mens ! tu mens ! grinça Béchoux. C'est toi qui as fait l'échange... C'est toi qui as empoché... Gredin... Escroc !


      Lorsque les magistrats sortirent du Cercle, ils avisèrent l'inspecteur Béchoux qui gesticulait, sans voix, dans un état de surexcitation incroyable, et, en face de lui, appuyé au mur, Jim Barnett qui se tenait les côtes, les larmes aux yeux, et qui riait !... et qui riait !...




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