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Le mystérieux docteur Cornélius - T. 1

Gustave Lerouge
© France-Spiritualités™






PREMIER ÉPISODE – L'ÉNIGME DU CREEK SANGLANT
II – Un meurtre inexplicable

Un meurtre inexplicable Le cabinet de travail de Fred Jorgell était aménagé avec une entente parfaite du confortable et merveilleusement outillé pour le formidable travail d'organisation que réclamaient les vastes entreprises du milliardaire. Des radiateurs électriques et des ventilateurs à air liquide y entretenaient en toute saison une température égale et douce ; cinq téléphones et deux postes de télégraphie sans fil le mettaient en communication rapide avec toutes les villes de l'univers ; d'admirables classeurs électriques contenaient des myriades de dossiers industriels et scientifiques sur les affaires les plus variées.

      Le milliardaire ne se sentait vraiment chez lui que dans ce cabinet de travail éclairé, le jour, par de larges verrières qui donnaient sur le parc et sur la ville, le soir, par des lampes à vapeur de mercure qui répandaient une lueur azurée très douce ; c'était de là que partaient les ordres de vente et d'achat qui, parfois, culbutaient les cours dans les bourses du monde entier.

      Neuf heures venaient de sonner et Fred Jorgell était occupé à expédier quelques lettres pressées avant d'aller à son cercle, lorsque Baruch entra.

      L'air très calme, il salua respectueusement son père et demeura en face de lui dans l'attitude déférente d'un subordonné qui s'attend à une réprimande.

      Un instant le père et le fils se regardèrent bien en face ; ce fut Baruch qui baissa les yeux le premier.

      – Je suis venu comme vous me l'avez commandé, dit-il obséquieusement, j'attends vos ordres.

      Ce ton de feinte politesse eut le don d'exaspérer le vieux gentleman, dont le visage s'empourpra, dont les yeux lancèrent des flammes.

      – Vous êtes un voleur, répliqua-t-il brutalement, j'ai honte d'avoir pour fils un misérable tel que vous ! Si vous aviez un peu de cœur, vous devriez vous brûler la cervelle.

      – Je n'ai pas les mêmes préjugés que vous sur cette question, fit Baruch en haussant les épaules avec une ironie méprisante. Je croyais qu'il était entendu entre nous que l'histoire du grand rubis n'était qu'un agréable tour de passe-passe, une humoristique plaisanterie.

      – Croyez-vous donc, s'écria le milliardaire d'une voix terrible, que je me sois fait illusion un seul instant ! Je sais de quoi vous êtes capable ! Je vous ai déjà vu à l'œuvre : rappelez-vous les fausses traites mises par vous en circulation !...

      A cet humiliant souvenir, le jeune homme eut un mouvement de révolte ; il serra les poings, sa physionomie prit une épouvantable expression de rage et de haine.

      – Je ne vais pas, rugit-il, essayer de me défendre ! Oui, monsieur mon père, il est parfaitement exact que, si j'ai caché sous la table le grand rubis, c'était avec la ferme intention de m'en emparer.

      – Et vous osez l'avouer ?

      – Pourquoi pas ? Le seul coupable dans cette affaire, c'est vous ! Pourquoi me laissez-vous sans argent ? J'ai maintenant vingt-six ans, je veux vivre ma vie ! Avec deux ou trois cent mille dollars – ce qui est peu de chose pour vous –, je pourrais me lancer dans des entreprises intéressantes ; je suis aussi intelligent, aussi apte à la direction d'une affaire que qui que ce soit dans votre entourage.

      – Vous ne l'avez guère prouvé : vous avez dévoré la fortune qui vous revenait de votre mère et, chaque fois que, depuis, je vous ai confié des capitaux, vous les avez dissipés en quelques semaines.

      – L'expérience coûte toujours cher, mais maintenant, j'en ai suffisamment acquis, je suis sûr de moi, et je ne demande qu'à le prouver... Tenez, si, par exemple, oubliant toutes nos anciennes querelles, vous me donniez seulement cent mille dollars...

      – Pas même cinquante mille ! pas même vingt mille ! s'écria le milliardaire exaspéré, si furieux que, dans sa colère, il pulvérisa d'un coup de poing une fragile coupe de Murano pleine de timbres rares ; le sang lui montait à la gorge. Il étouffait.

      Il sonna pour se faire apporter une limonade glacée ; ce ne fut qu'après l'avoir bue qu'il continua, un peu calmé :

      – Ne comptez en aucune façon sur mes banknotes. Je trouve votre demande d'une singulière impudence, après ce qui s'est passé hier. Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas vous supprimer – comme j'en avais l'intention – la pension de mille dollars par mois que je vous sers depuis que vous êtes ici.

      – Je vous ai cependant parlé franchement, murmura Baruch d'un air sombre et menaçant, j'étais disposé à me montrer sérieux, ma foi, tant pis ! D'ailleurs, soyez tranquille, c'est la dernière fois que je m'humilie en vous faisant une pareille demande.

      – Quels sont vos projets ?

      – Inutile que je vous les communique.

      Le milliardaire avait été plus ému qu'il ne voulait le paraître du ton résolu et en même temps désespéré dont son fils avait prononcé ces derniers mots.

      – Ecoutez, lui dit-il plus doucement, ma résolution n'est pas irrévocable ; je reconnais que vous êtes énergique et intelligent. Faites en sorte de me donner des preuves de sérieux et de bonne volonté, et je réfléchirai à ce que je puis faire en votre faveur.

      Baruch était en ce moment trop irrité pour comprendre l'importance de cette concession.

      – Combien de temps, répliqua-t-il insolemment, me faudra-t-il attendre votre bon plaisir ou votre caprice ?

      – Cela dépendra de vous. Pour le moment, je veux bien oublier l'aventure d'hier, et c'est déjà beaucoup d'indulgence de ma part. Mais faites attention que, si vous ne me donnez pas entière satisfaction, je vous déshériterai impitoyablement.

      – Il ne manquera pas de gens pour vous y pousser, ne fût-ce que cet hypocrite Harry Dorgan qui, je m'en suis aperçu depuis longtemps, fait la cour à ma sœur Isidora.

      – Ne parlez pas d'Harry Dorgan, riposta le vieillard avec véhémence, je voudrais que vous fussiez aussi sérieux que lui. Bien que plus jeune que vous, il dirige déjà les usines électriques de Jorgell-City. C'est un garçon plein d'avenir.

      – En effet, car je vois qu'il a été assez habile pour capter votre confiance.

      – C'est, sans nul doute, qu'il la méritait !

      – Je m'en moque, après tout, reprit Baruch avec un haussement d'épaules ; mais, revenons à notre affaire.

      – Je viens de vous faire connaître ma décision.

      Baruch jeta sur son père un tel regard que celui-ci en fut presque effrayé.

      – Alors, c'est votre dernier mot ? Vous refusez de m'avancer les misérables cent mille dollars que je vous demande ?

      – Je refuse. Acceptez l'emploi que je vous offre dans mon trust ; prouvez-moi pendant quelques mois que vous êtes capable d'une bonne administration, et ma caisse vous sera ouverte toute grande.

      – C'est bien. Je n'insiste pas. Je vous prouverai peut-être d'ici peu que je suis en état de faire mon chemin dans la vie, sans le secours de votre argent.

      Et Baruch sortit en claquant brutalement la porte.

      Le lendemain pourtant, il paraissait avoir déjà oublié cette scène violente. Il parut à la table familiale, comme à l'ordinaire, et s'y montra plein de gaieté. Dans l'après-midi, il fit en compagnie de miss Isidora, la seule personne peut-être pour laquelle il eût une réelle affection, une longue promenade dans le parc.

      Fred Jorgell se reprit à espérer que ce fils qui lui avait déjà causé tant de tracas n'était pas entièrement perdu pour lui et qu'il ne tarderait pas à revenir à de meilleurs sentiments.

      Le milliardaire venait de remonter dans son cabinet de travail, après le repas du soir, lorsque miss Isidora entra sans frapper.

      – C'est moi, père, cria-t-elle du seuil de la porte, ne te dérange pas !

      La jeune fille portait une robe de crêpe de Chine bleuté qui accusait discrètement l'élégance et la richesse de ses formes. Ses cheveux d'un blond fauve, dans lesquels brillait un rang de perles, encadraient harmonieusement une physionomie régulière et calme, où se reflétaient la franchise et la bonté ; ses grands yeux d'un bleu de mer presque vert étaient clairs et hardis sans impudence, et elle possédait ce teint frais et velouté, d'une roseur spéciale, qui semble l'apanage de certaines jeunes filles américaines.

      Ce fut d'une voix légèrement émue qu'elle dit à son père :

      – Tu m'as paru tantôt si soucieux, et même si mélancolique, que j'ai tenu à venir te voir.

      – Tu as bien fait, mon enfant, tu sais que ta présence, un seul sourire de toi suffisent à me consoler de toutes mes tristesses, à guérir toutes les blessures que je reçois parfois dans la rude bataille des dollars.

      – Il faut croire, mon père, reprit coquettement la jeune fille, que mon sourire n'a pas eu aujourd'hui sur toi sa puissance habituelle. Allons, sois franc, tu as quelque ennui, comme le jour de cette fameuse faillite de la banque australienne que tu ne voulais pas m'avouer.

      Le milliardaire protesta faiblement :

      – Non, je t'assure, mon enfant, je n'ai aucun souci sérieux.

      – Aurais-tu quelque sujet de mécontentement contre mon frère ?

      Fred Jorgell fronça les sourcils et eut un hochement de tête découragé.

      – Tu sais bien, petite Isidora, que ton frère et moi n'avons jamais pu nous entendre. Baruch est une nature ingrate dont je n'ai jamais rien pu tirer.

      – Il paraît devenir beaucoup plus laborieux et surtout plus docile.

      – Ne parlons plus de lui, veux-tu ? c'est un sujet de conversation qui m'est désagréable.

      Le milliardaire s'était levé et se promenait nerveusement à travers la vaste pièce. Miss Isidora comprit qu'il était inutile d'insister. Il y avait entre le père et le fils une telle dissemblance de caractères, une telle antipathie même que, sans doute, ils ne parviendraient jamais à s'accorder ensemble.

      – Eh bien, soit ! fit-elle avec une moue, laissons Baruch de côté et parlons de la fête d'avant-hier. Tu as dû être content. De l'aveu même de mes plus jalouses amies, c'était splendide !

      – Certainement !...

      – Il y a bien eu l'incident du rubis, simple malentendu, heureusement...

      Fred Jorgell eut un geste de contrariété.

      – Ne me parle pas de ce rubis, fit-il avec impatience, il y a longtemps que je n'y pense plus ; d'ailleurs, s'il faut te dire toute la vérité, j'ai aujourd'hui un ennui, ou plutôt une inquiétude bien réelle.

      – Et tu ne voulais pas me le dire, murmura la jeune fille d'un accent de reproche.

      – Tu vois qu'il m'est impossible de rien te cacher, mais rassure-toi, ce n'est pas grave.

      – De quoi s'agit-il ?

      – Tu sais que je suis toujours en affaires avec ce filateur de Buenos Aires, dont je t'ai souvent parlé, Pablo Hernandez. Je lui ai vendu dernièrement pour trois cent mille dollars de coton dont il a pris livraison ; c'est aujourd'hui même qu'il devait me verser les fonds et je suis sans nouvelles. C'est d'autant plus étrange que Pablo est parfaitement solvable et d'une grande ponctualité.

      – C'est en effet fort étrange.

      – Le plus inquiétant, c'est qu'hier soir il m'a téléphoné qu'il était en route pour m'apporter lui-même la somme convenue...

      A ce moment, on heurta doucement à la porte du cabinet de travail.

      – Entrez ! cria le milliardaire, ah ! c'est toi,

      Paddock, m'apportes-tu de bonnes nouvelles ?

      Paddock était un vieil Irlandais ; intendant, factotum, secrétaire à l'occasion, il possédait toute la confiance de Fred Jorgell. A la question qui lui était posée, il répondit d'abord par un hochement de tête négatif.

      – Pablo Hernandez ? demanda anxieusement le milliardaire.

      – Mort ! Assassiné !

      – Mais c'est impossible !

      – Je viens de voir son cadavre.

      Fred Jorgell était violemment ému.

      – Pablo était un loyal camarade, dit-il, je donnerais de grand cœur les trois cent mille dollars qu'il me doit pour qu'il fût encore vivant.

      Puis il demanda avec une fébrile curiosité :

      – Comment a-t-il été tué ? Je veux être renseigné... Je dépenserai tout l'argent qu'il faudra pour faire arrêter les assassins !

      – Un mystère étrange plane sur cette mort. Pablo Hernandez a été trouvé ce matin d'assez bonne heure sur la rive du petit creek marécageux qui se trouve à l'entrée du bois, un peu en dehors des usines. Il a été complètement dévalisé, mais ce qui est inexplicable, c'est que son corps ne porte aucune trace de blessure, sauf une légère contusion, une petite tache noirâtre derrière l'oreille. L'automobile dans laquelle il était venu seul était à quelques mètres en arrière, intacte.

      – A-t-on fait une enquête ? demanda miss Isidora.

      – Certainement, répondit Paddock, mais cette enquête n'a rien appris. Le docteur Cornélius Kramm a procédé à un examen du cadavre, et il lui a été impossible de se prononcer. Il serait presque tenté de conclure à une apoplexie foudroyante, si la victime n'avait pas été dévalisée.

      – Il y a là une énigme indéchiffrable, murmura la jeune fille.

      – La seule explication plausible qu'on puisse donner, reprit l'Irlandais, c'est que Pablo Hernandez sera descendu pour quelque légère réparation à son auto ; c'est pendant qu'il était ainsi occupé qu'il aura été foudroyé par l'apoplexie. Un passant, un rôdeur quelconque, aura le premier découvert son cadavre et se sera empressé de l'alléger de ses bank-notes.

      Pendant ces explications, Fred Jorgell demeurait pensif.

      – Les bandits ont fait là un coup de maître, dit-il lentement. Je suis certain que Pablo Hernandez avait sur lui, en bank-notes et en valeurs diverses, les trois cent mille dollars qu'il venait me verser aujourd'hui. Pour moi, le crime est évident. Il y a eu là un véritable guet-apens.

      Ni Paddock ni miss Isidora ne relevèrent cette dernière observation. Tous deux étaient, au fond, du même avis que le milliardaire.

      – C'est quand même trois cent mille dollars de perdus pour vous, dit Paddock après un moment de silence.

      – Non, Pablo Hernandez était riche, très riche, je sais que je serai payé, mais cela n'a pas grande importance : trois cent mille dollars ne constitueraient pas pour moi une perte irréparable.

      Miss Isidora réfléchissait.

      – Pourquoi donc, demanda-t-elle à Paddock, après un silence, mon père est-il prévenu si tard de la mort tragique de son client ?

      – Miss, cela est très explicable, l'identité du malheureux Pablo vient d'être reconnue il y a seulement une heure. Je savais, dès midi, qu'un crime avait été commis, mais comme les rixes entre ouvriers italiens et irlandais ne sont pas rares à Jorgell-City, j'avais cru qu'il s'agissait d'un meurtre banal et je ne m'en étais pas occupé.

      – C'est bien, Paddock, dit le milliardaire devenu pensif, rédigez ce soir même une note pour les journaux en promettant une prime de cinq mille dollars à quiconque apportera un renseignement intéressant sur le décès de ce pauvre Hernandez.

      L'Irlandais sortit. Miss Isidora demeura encore quelque temps près de son père qui paraissait très affecté, mais elle comprit qu'il désirait être seul et se retira à son tour.

      Après son départ, Fred Jorgell se promena longtemps encore dans son cabinet avec une nerveuse agitation : il était à la fois inquiet, irrité et triste ; il y avait longtemps que le poids de son immense fortune et de ses responsabilités ne lui avait paru aussi lourd.




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