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Le mystérieux docteur Cornélius - T. 1

Gustave Lerouge
© France-Spiritualités™






DEUXIÈME ÉPISODE – LE MANOIR AUX DIAMANTS
III – Le Manoir aux Diamants

Quand Baruch Jorgell pénétra pour la première fois dans le laboratoire de M. de Maubreuil, il fut littéralement ébloui. Le laboratoire se composait de deux vastes pièces qui tenaient toute une aile du manoir : la première était entièrement meublée de hautes armoires vitrées qui renfermaient des échantillons minéralogiques et un assortiment complet de produits chimiques ; l'autre constituait le laboratoire proprement dit, presque entièrement occupé par un puissant four électrique.

      Baruch avait souvent visité des laboratoires à peu près pareils, mais il demeura extasié devant les vitrines aux pierres précieuses. Il y avait là un trésor d'une inestimable valeur. C'était un véritable ruissellement de gemmes chatoyantes, si nombreuses que leur contemplation devenait à la fin une fatigue pour le regard.

      Rubis, saphirs, diamants, améthystes, topazes, aigues-marines, corindons, émeraudes, opales étaient méthodiquement entassés dans de grandes coupes alignées avec symétrie.

      – Vous regardez mes cailloux, dit M. de Maubreuil, j'en possède environ sept cents variétés et, dans le nombre, il y en a quelques-uns de fort beaux ; mais nous ferons mieux que cela.

      En ce moment je m'occupe de la synthèse du diamant ; le carbone cristallisé est la seule gemme que je ne sois pas arrivé à reproduire d'une façon satisfaisante.

      – Avez-vous déjà obtenu quelques résultats ? demanda Baruch prodigieusement intéressé.

      – Bah ! cela ne vaut pas la peine d'en parler !

      J'ai bien fabriqué des diamants minuscules, mais tous étaient jaunis, tachés, ou présentaient quelque tare. Ce que je veux, c'est produire à volonté, sans le moindre aléa, des gemmes aussi grosses, aussi limpides que le Régent ou le Kohinoor !

      Et il ajouta d'un ton mélancolique :

      – Je mets un intérêt personnel, un intérêt passionné à la solution de ce problème. Je veux que les pierres qu'on paye actuellement des centaines de mille francs deviennent aussi communes que les cailloux des chemins.

      Baruch demeura surpris de la vivacité presque haineuse avec laquelle le vieux savant avait prononcé cette phrase.

      – On dirait, cher maître, fit-il, que vous détestez les pierres précieuses.

      – Ce n'est pas tout à fait exact, mais vous allez me comprendre. Me voilà sur la pente des confidences, et puisque nous devons travailler à la même œuvre, autant que vous ayez tout de suite l'explication.

      Le chimiste s'était assis en face d'une table couverte de paperasses, dans un vieux fauteuil de cuir à oreillettes, et l'Américain avait pris place en face de lui.

      – Malgré mes rides et mes cheveux gris, reprit M. de Maubreuil, je suis encore jeune, mais mon existence n'a été faite que de déceptions. Sans fortune, j'étais arrivé à me créer, en science, une certaine notoriété. J'ai refait, à l'aide d'observations plus exactes, les théories géologiques demeurées presque immuables depuis Lamarck et Cuvier. Le premier, j'ai démontré l'existence d'un feu central maintenu à l'état solide par la formidable poussée de la force centripète. Mais plusieurs de mes découvertes ont été discutées, d'autres m'ont été volées. Je n'ai jamais occupé la place qui m'était due...

      – Cher maître..., commença Baruch.

      – Inutile de me faire des compliments de condoléance, je suis philosophe ; je me serais aisément consolé de ces déboires si je n'avais eu à subir des épreuves plus cruelles. J'avais épousé une jeune fille aussi pauvre que moi et j'eus d'abord beaucoup à souffrir des privations que lui imposait la médiocrité de notre situation. Par malheur, je dois l'avouer, Mme de Maubreuil aimait passionnément les bijoux ; elle souffrait de ne pouvoir se parer de rubis et de diamants véritables et d'être obligée de se contenter d'imitations...

      – Je commence à comprendre, murmura l'Américain.

      Le chimiste reprit avec effort :

      – C'est cette malheureuse coquetterie qui m'a fait me lancer à corps perdu dans la synthèse des gemmes.

      Et il s'écria, le regard brillant d'un sombre enthousiasme :

      – Je veux les dépouiller de tout leur prestige, ces misérables cailloux, je veux qu'on pave les chenils et les étables avec des rubis, et que nul n'ait la sottise de préférer un diamant, si beau soit-il, à une goutte de rosée brillant dans le calice d'une fleur ! Quel saphir vaut un bleuet dans les blés, quelle améthyste un brin de violette exhalant sa suave odeur sous la mousse ?... En haine des pierres, je me suis mis à aimer éperdument les fleurs, et c'est là, sans doute, l'une des causes de mon amitié pour le botaniste Bondonnat. Puis – et la voix du chimiste trembla légèrement – nos femmes, amies d'enfance, sont mortes la même année, emportées par une épidémie de typhus, au moment même où d'heureuses expériences commençaient à m'apporter gloire et fortune. Je n'ai jamais été heureux !

      M. de Maubreuil demeura quelque temps silencieux, perdu dans ses souvenirs.

      – J'ai failli devenir fou, reprit-il au bout d'un instant, longtemps j'ai été poursuivi par l'idée fixe d'élever à ma femme un mausolée d'émeraudes, de sardoines et même de diamants... Je ne me consolerai jamais. Pourtant l'amitié de Bondonnat et les soins qu'il m'a fallu donner à l'éducation de ma fille ont fait diversion à mon chagrin. Andrée et Frédérique ont été élevées ensemble, comme deux sœurs, entre les fleurs et les livres, en pleine nature, en pleine science.

      – Cher maître, dit Baruch, feignant un attendrissement qu'il ne ressentait en aucune façon, je suis profondément touché de la confiance que vous me témoignez, et je tâcherai de la justifier... Mais une dernière question, si, toutefois, elle n'est pas indiscrète, qui vous a donné l'idée de venir vous installer dans ce coin perdu ?

      – Cela s'est fait tout naturellement. C'est Bondonnat qui a découvert cette solitude délicieuse, il n'a pas eu de peine à me décider à quitter Paris, qui décidément, avec ses autobus et ses métros, devient une ville peu favorable aux travaux intellectuels. J'ai acheté ce manoir qui tombait presque en ruine, je l'ai restauré. Je suis ici parfaitement tranquille.

      – Et à deux pas de votre ami.

      – Précisément, il a fait venir ici ses deux élèves les plus distingués, l'ingénieur Paganot et le naturaliste Roger Ravenel, et nous formons à nous quatre – et maintenant que vous êtes là, à nous cinq – une vraie colonie scientifique en plein pays sauvage...

      Après ces confidences que, dans sa confiante loyauté, M. de Maubreuil avait jugées nécessaires, les deux savants examinèrent le four électrique construit en briques réfractaires et en plaques métalliques infusibles et qui pouvait produire les formidables températures de plusieurs milliers de degrés, grâce auxquelles on peut obtenir la cristallisation des gemmes.

      Le chimiste savait déjà que son nouveau collaborateur connaissait très bien les questions ayant trait à l'électricité qu'il avait, affirmait-il, étudiée tout spécialement à Jorgell-City, une ville fondée en plein Far West, au pied même des montagnes Rocheuses.

      M. de Maubreuil, à ce propos, demanda naïvement à l'Américain quelles étaient les causes de sa brouille avec son père, le milliardaire.

      – Elles sont toutes simples, répondit Baruch d'un air contraint. Mon père a engagé dans des spéculations la fortune considérable qui me revenait de ma mère et il a su s'arranger pour ne pas me rendre des comptes. Nous avons eu une violente explication, j'ai refusé fièrement la maigre pension qu'il m'offrait comme une aumône et je suis parti chercher fortune en Europe avec vingt mille dollars qui me restaient. Vous savez le reste.

      M. de Maubreuil se contenta de ces explications, pourtant assez vagues, et tous deux discutèrent les conditions dans lesquelles devait se faire une nouvelle et capitale expérience sur la synthèse du diamant.

      L'après-midi était fort avancée et la discussion technique entre les deux chimistes tirait à sa fin, lorsque Andrée parut, au seuil de la salle aux vitrines.

      – Je crois, messieurs, dit-elle, qu'en voilà assez pour une première séance. Il ne faut pas vous surmener, et la cloche du dîner va sonner dans une demi-heure.

      – Sans doute, approuva M. de Maubreuil, un tour de jardin, en guise d'apéritif, me semble tout indiqué.

      – Non pas, repartit Andrée ; j'ai quelque chose de très curieux à vous faire voir, ou plutôt ce n'est pas moi, c'est Oscar, mon page favori.

      – De quoi s'agit-il donc ?

      – Je ne puis pas le dire, c'est une surprise.

      Baruch ne perdit pas une si belle occasion de se renseigner sur les habitants du manoir.

      – Cet Oscar, demanda-t-il, n'est-il pas le jeune homme qui m'a soigné au début de ma convalescence ? Il a l'air d'un serviteur très dévoué.

      – Pardon, fit Andrée avec une certaine vivacité, Oscar n'est pas un domestique, je le regarde presque comme un parent.

      – En réalité, expliqua M. de Maubreuil, ce petit bossu qui répond au singulier nom d'Oscar Tournesol est un enfant que nous avons trouvé un matin à demi-mort de froid à la porte de la maison que j'habitais alors à Paris, quai des Tournelles. Nous l'avons gardé, il se montre très dévoué, très docile et je ne désespère pas un jour d'en faire un savant.

      – Oscar Tournesol, singulier nom, en effet !

      – Tournesol n'est qu'un surnom, dit Andrée, et notre protégé le doit à la couleur de ses cheveux qui sont d'un jaune bizarre et certainement unique.

      Baruch se mordit les lèvres. Il était secrètement humilié de la ressemblance qu'il y avait entre sa situation présente et celle du gavroche recueilli, comme lui, Baruch, fils de milliardaire, par la charité du vieux savant. Dès cet instant, il voua à Oscar une haine mortelle, mais il dissimula son impression et demanda avec une feinte indifférence :

      – Que faisait donc votre protégé avant d'avoir eu la chance de vous rencontrer ?

      – Il avait, dit Andrée, poussé à la diable sur le pavé parisien, criant des journaux à la terrasse des cafés, vendant du papier d'Arménie ou des petits singes en peluche dans les fêtes foraines, ou colportant des olives dans un baquet de cèdre.

      – Je suis curieux de voir ce phénomène, et de l'étudier de plus près que je n'ai pu le faire pendant ma convalescence.

      – Vous verrez que c'est un garçon très sympathique et très intelligent.

      Pendant ces explications on était sorti du laboratoire et l'on était arrivé jusqu'à un large espace sablé qui se trouvait à l'entrée du jardin.

      Oscar s'y trouvait en compagnie du chien Pistolet. Ce dernier, à la vue de Baruch, fit entendre un sourd grognement ; il paraissait avoir pour l'Américain une instinctive antipathie, mais une caresse d'Andrée eut vite fait de le calmer.

      – Eh bien ! demanda M. de Maubreuil, quelle est cette fameuse surprise que nous réserve maître Oscar ?

      Le petit bossu – Oscar Tournesol avait seize ans mais on lui en eût donné tout au plus douze – eut un sourire malicieux, et montrant Pistolet qui se tenait maintenant immobile et attentif :

      – J'ai tout simplement appris à lire à Pistolet.

      – Tu plaisantes, c'est impossible ! Mais qui a pu te donner une pareille idée ?

      Oscar tendit à M. de Maubreuil un vieux numéro de revue dont un entrefilet était encadré de crayon bleu.

      – Voyez, dit-il simplement.

      Le vieux savant lut à haute voix la note suivante :

      « Un savant anglais, Mr. Newcome, est arrivé à force de patience et d'ingéniosité à faire lire et comprendre un certain nombre de mots à son chien, un griffon anglais d'une intelligence remarquable. Mr. Newcome a fait fabriquer un alphabet de bois à lettres mobiles et, grâce à beaucoup de douceur et de morceaux de sucre, il est parvenu à associer dans la mémoire de l'animal certaines idées à certains mots. Ainsi quand le chien veut avoir quelque chose, du sucre, par exemple, il est obligé de former le mot sucre à l'aide de lettres mobiles placées devant lui. Il en est de même pour tous les objets dont le chien peut avoir besoin. Mr. Newcome, qui a présenté son élève au Royal Institut de Londres, ne désespère pas de parvenir à l'initier un jour aux idées abstraites. »

      – Très curieux, fit M. de Maubreuil, Oscar a-til obtenu d'aussi beaux résultats que le savant anglais ?

      – Pas encore, répondit Andrée, mais Pistolet fait de jour en jour des progrès.

      – Vous allez juger de son savoir ! fit orgueilleusement le bossu, en tirant d'une boîte vingt-quatre lettres de bois qu'il jeta pêle-mêle sur le sable de l'allée. Pistolet, que vas-tu manger ce soir à ton dîner ?

      L'animal eut un aboiement bref, fronça ses sourcils hérissés d'un air de gravité comique, puis, éparpillant les lettres avec ses pattes, choisit sans hésitation un V, puis un I, puis un A. En une minute, il eut aligné correctement sur le sable les six lettres du mot VIANDE.

      – Non, Pistolet, fit Oscar, avec une mimique expressive, et en détachant nettement les syllabes des mots, tu ne mangeras pas de viande, tu mangeras de la soupe.

      Le chien poussa un grognement de mauvaise humeur, dispersa d'un coup de patte le mot qu'il avait formé, puis se mit à aboyer sourdement, en tournant le dos aux spectateurs.

      – Vous voyez, m'sieu, s'écria triomphalement le bossu, il n'est pas content, mais il comprend ; il comprend même très bien.

      – C'est merveilleux ! déclara M. de Maubreuil. Pistolet justifie pleinement tout ce que l'on a écrit sur la psychologie des animaux. Tous mes compliments, Oscar, mais pour arriver à un pareil résultat tu as dû te donner beaucoup de mal.

      – Pas tant que cela. Il y a un peu plus d'un mois que je m'occupe de Pistolet et que je lui fais la classe deux fois par jour.

      – Connaît-il beaucoup de mots ? demanda Baruch.

      – Environ sept ou huit, monsieur, répondit Oscar. Ce qu'il m'a été le plus difficile de faire entrer dans sa cervelle de chien, c'est l'idée de promenade. Il m'a fallu beaucoup de patience.

      J'avais observé que, lorsque je prenais ma canne, Pistolet, devinant que j'allais sortir, se mettait à aboyer joyeusement. Je l'ai donc habitué à former avec ses lettres le mot promenade chaque fois qu'il me voyait prendre ma canne. Je ne lui permettais de venir avec moi que lorsqu'il avait aligné sans faute les neuf lettres du mot. Il en est arrivé bien vite à composer de lui-même le mot quand il avait envie d'aller faire un tour. Puis, peu à peu, je l'ai habitué à ne plus s'occuper de ma canne. A l'heure qu'il est, Pistolet n'attache plus au mot promenade que son véritable sens dégagé de tout autre objet.

      Andrée était ravie des succès de Pistolet. Elle lui fit ordonner par Oscar de composer le mot sucre et elle lui en donna plusieurs morceaux qu'elle avait apportés à son intention.

      A ce moment, la cloche du dîner retentit dans l'atmosphère tranquille du soir, et tout le monde, y compris le chien phénomène, se dirigea vers la salle à manger.

      Chemin faisant, Baruch Jorgell essaya de caresser Pistolet, mais le chien se recula en montrant les dents et en aboyant d'un air furieux.

      L'Américain lui était décidément antipathique ; Andrée et son père en ressentirent de l'étonnement, car ils avaient une certaine confiance dans l'instinct de Pistolet qui n'avait jamais agi de cette façon envers aucun de leurs amis. Le chien avait flairé en Baruch un ennemi mortel, et, nous le verrons, son merveilleux instinct ne l'avait pas trompé.




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