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Le mystérieux docteur Cornélius - T. 2

Gustave Lerouge
© France-Spiritualités™






SEPTIÈME ÉPISODE – UN DRAME AU LUNATIC-ASYLUM
V – La signature

Oscar Tournesol, malgré la proposition qui lui en avait été faite, avait refusé d'accompagner ses amis dans leur voyage à Saint-Louis et à La Nouvelle-Orléans. Le bossu avait ses projets. Avec l'indépendance de caractère et l'entêtement qui étaient ses qualités dominantes, il s'était dit que, jusqu'alors, on n'avait pas pris les meilleurs moyens pour retrouver la trace de M. Bondonnat. Selon lui, il eût fallu se faire affilier à l'association de la Main Rouge et il était persuadé que c'était seulement de cette manière que l'on arriverait à un résultat. Il se promit donc d'explorer les bas-fonds de la ville de New York et de faire à tout prix connaissance avec quelqu'un des bandits.

      Un matin, il alla trouver Fred Jorgell qui, précisément, était d'excellente humeur, car ce jour-là, pour la première fois, l'ingénieur Harry Dorgan avait pu descendre au jardin, appuyé aux bras de miss Isidora et d'Agénor Marmousier.

      – Je viens vous demander un congé, dit-il au milliardaire.

      Et il exposa nettement ses projets. Fred Jorgell accueillit sa requête par un sourire. L'esprit d'initiative et l'originalité du bossu lui étaient de plus en plus sympathiques.

      – Tu veux un congé, mon garçon, répondit-il, eh bien, soit. Agis à ta guise. Après le service que tu m'as rendu, je n'ai rien à te refuser. En outre, si tu as besoin de quelques centaines de dollars, demande-les à mon ami Agénor qui te fera un bon sur ma caisse.

      – J'accepte votre offre, mais je n'en abuserai pas. Ainsi donc, ne vous étonnez pas de me voir disparaître pendant une semaine et peut-être plus.

      – Et où vas-tu, comme cela ?

      – Permettez-moi de ne pas vous le dire. Pour que mes projets réussissent, il faut qu'ils soient conduits dans le plus grand secret.

      – Comme il te plaira, fit le milliardaire sans insister. Au revoir, mon garçon, et bonne chance !

      Quelques heures plus tard, Oscar Tournesol, qui avait remis son ancien costume délabré de cireur de bottines, faisait sa première apparition dans un bizarre établissement que l'on appelait le « Gorill Club » et qui était situé dans la partie la plus sordide et la plus fangeuse du quartier irlandais. Le Gorill Club était un établissement d'un genre tout spécial et dont on n'eût certainement pas trouvé l'équivalent dans toute l'Amérique. C'était une sorte d'école professionnelle où, moyennant la modique rétribution de trois dollars par semaine, les équilibristes, les athlètes, les hommes-serpents, les mangeurs de feu, les dresseurs de reptiles, en un mot les acrobates de toute espèce venaient se perfectionner dans leur art. Un ancien directeur de cirque, l'honorable Mr John Sleary, veillait aux destinées de cet institut d'un nouveau genre, dont il était également le propriétaire.

      Ce nom de Gorill Club venait d'une troupe de clowns qui, revêtus de peaux de singe, exécutaient des exercices à la fois périlleux et comiques qui avaient été applaudis dans quelques villes de l'Ancien et du Nouveau Monde. Un peu de gloire avait rejailli sur l'école où ils avaient modestement débuté.

      Après avoir traversé les ruelles boueuses où s'ébattaient des enfants à demi nus et où de loin en loin des ivrognes, allongés sur le trottoir, cuvaient paisiblement leur whisky, Oscar fit halte devant une porte cochère aux ais disjoints. Audessus, on lisait en lettres d'or délavées par les pluies : Professional School Sleary, et à côté, en caractères plus gros, et qui semblaient avoir été tracés avec du cirage : Gorill Club.

      Une fois dans l'immeuble, Oscar pénétra dans une pièce d'entrée où, devant un bureau démodé et couvert de taches d'encre, il aperçut un homme d'une quarantaine d'années, à la chevelure broussailleuse, à la figure replète et au ventre bedonnant, qui écrivait sur un registre graisseux. Un verre et une bouteille de gin se trouvaient à portée de sa main. C'était le directeur lui-même, John Sleary.

      Tout dans sa personne révélait son ancienne profession, la bague énorme qu'il portait au doigt comme la lourde chaîne d'or à laquelle étaient suspendues des griffes de tigre et qui s'étalait sur un gilet de velours incarnadin.

      En voyant entrer le bossu, il se leva et alla audevant de lui avec un sourire plein d'affabilité.

      – Salut, jeune gentleman, dit-il à Oscar d'une voix que le gin et l'asthme rendaient à la fois rauque et haletante, je suis un peu poussif, n'y faites pas attention ! Heu ! heu !... des fatigues du métier... vous savez...

      – Monsieur..., interrompit Oscar.

      – Oui, oui, je devine ce qui vous amène... Vous voulez devenir un artiste célèbre. Vous pouvez dire que vous avez été bien inspiré en venant ici. Sans me vanter, vous ne trouverez pas dans tout New York, et même dans toute l'Amérique, un établissement pareil à celui de John Sleary. Combien de compagnons, après avoir terminé leur éducation artistique sous mes ordres, gagnent aujourd'hui des cachets de vingtcinq dollars par soirée !

      – Je n'ai pas de si grandes prétentions, dit modestement Oscar.

      – Vous avez tort, jeune homme... heu ! heu !... il faut être ambitieux... heu ! heu !... Vous avez le dos un peu rond, c'est un excellent atout dans votre jeu. Tous les bossus que j'ai connus... heu ! heu !... sont arrivés à des situations superbes... Voulez-vous prendre un verre de gin avec moi ?... heu ! heu !...

      – Je vous remercie.

      – Mais quelles sont vos intentions ?... Heu ! heu !...

      – Je voudrais surtout prendre des leçons de gymnastique.

      – Excellente idée !... C'est... heu ! heu !... une des spécialités de l'établissement. Vous me paraissez taillé pour faire un clown de premier ordre. D'ailleurs, mon garçon, mettez-vous bien une chose dans l'esprit, c'est que notre époque... heu ! heu !... est l'époque du muscle. Celui qui n'a pas de solides biceps aura beau être intelligent, il sera certainement... heu ! heu !... foulé aux pieds dans la bataille de l'existence !

      – C'est absolument mon avis. Et maintenant, quelles sont les conditions ?

      – Trois dollars par semaine pour les leçons... heu ! heu !... Maintenant, si vous logez dans l'établissement même, ce sera trois dollars en plus pour une chambre très confortable... heu ! heu !... Et douze dollars encore en plus si vous prenez vos repas à la pension des artistes... Je crois que c'est... heu ! heu !... très raisonnable !

      Oscar ne fit pas la moindre observation et il versa une quinzaine d'avance, ce qui le mit immédiatement dans les bonnes grâces de l'illustre John Sleary.

      – Maintenant que cette petite formalité est remplie, lui dit pompeusement celui-ci, je vais vous introduire tout de suite dans le hall des exercices.

      Il poussa une porte et Oscar pénétra à la suite du directeur dans une vaste salle où, dans un épais brouillard causé par la fumée du tabac, s'agitait une foule d'êtres fantastiques. Le hall des exercices était constitué par une vaste cour carrée autour de laquelle s'élevaient quatre corps de bâtiments à demi ruinés. C'était dans ces constructions que logeaient les pensionnaires du Gorill Club. La cour avait été recouverte d'un vitrage, mais nombre de carreaux en avaient été cassés à coups de pierre et des toiles d'araignée faisaient régner dans le hall une pénombre discrète.

      A mesure que ses yeux s'accoutumaient à la fumée, le bossu distingua une soixantaine d'acrobates, en ce moment dans toute l'ardeur du travail, si absorbés qu'ils ne s'étaient pas aperçus de son arrivée. Tout en haut et semblant voguer au-dessus du brouillard de la fumée, des équilibristes en maillot cerise évoluaient sur des trapèzes ; plus bas, des clowns tournaient comme des météores autour d'une barre fixe ; des sauteurs franchissaient une série de tremplins avec une agilité d'écureuil, tandis que, sur le sol même, ramaient des hommes-serpents, des femmes-troncs et des culs-de-jatte, ce qui n'empêchait pas qu'une petite écuyère, Mlle Régine Bombridge elle-même, montée sur un vieux cheval blanc ne s'exerçât à franchir des cerceaux enflammés et à retomber d'aplomb sur le panneau de la selle.

      Dans un autre coin, des tireurs canadiens s'exerçaient au noble jeu de la cible humaine, et un vieillard à mine respectable, armé d'une cravache, apprenait à deux gorilles, tristement assis en face d'une table de zinc, à lire le journal et à fumer des cigares comme deux gentlemen du meilleur monde.

      Se frayant un passage entre un maigre jeune homme qui s'étudiait à marcher sur la tête et un Japonais fort occupé à jongler avec des torches allumées, ils s'arrêtèrent en face d'un personnage corpulent qui, les poings recouverts de gants de boxe, était en train de faire un match avec un kangourou. A la vue de Mr Sleary, il interrompit cet exercice violent.

      – Allons, monsieur Tony, dit-il à l'animal, en voilà assez pour le moment. Prenons un peu de repos, s'il vous plaît.

      Et en même temps, il montrait sa cravache. Le kangourou comprit l'injonction avec une remarquable docilité et se tint coi. Mr Sleary put procéder aux présentations de rigueur.

      – Jeune homme, dit-il à Oscar, je vous présente Mr Bombridge, le célèbre clown, si connu dans les Etats de l'Union et même dans le Vieux Monde. C'est lui qui, sur ma recommandation, et par faveur spéciale, va se charger de votre éducation artistique. Vous êtes en bonnes mains et avec un pareil maître, vous irez loin.

      Mr Bombridge, dont la voix était presque aussi éraillée que celle de son directeur, remercia celui-ci de l'honneur qui lui était fait, et après avoir échangé divers compliments, tous deux sortirent pour aller trinquer à la santé du néophyte qu'ils laissèrent dans le hall, afin qu'il « prît l'air de la maison ».

      Une heure plus tard, un roulement de tambour appela les pensionnaires au « dining-room », longue salle blanchie à la chaux et décorée d'instruments de musique et de la fourrure d'un ours qui avait été longtemps le collaborateur dévoué de Mr Sleary.

      Là, Oscar se régala médiocrement de morue aux pommes de terre et de bière aigre. Le directeur qui, suivant un usage patriarcal, présidait à ces agapes et occupait le haut bout de la table déclara, avec un à-propos tout à fait remarquable, que la sobriété était une des conditions nécessaires au succès dans les arts acrobatiques, ce qui ne l'empêcha pas, d'ailleurs, de donner, au dessert, une forte accolade à la bouteille de gin, sa compagne inséparable.

      Après avoir passé le reste de la journée à de fatigants exercices d'assouplissement, sous la direction de Mr Bombridge, qui était véritablement un bon professeur, Oscar gagna le galetas qui lui avait été assigné pour demeure. Le milieu excentrique et débraillé où il se trouvait ne l'étonnait pas et il s'endormit en pensant qu'il aurait vraiment peu de chance si, dans cette société interlope et mêlée, il n'arrivait pas à faire connaissance de quelque membre de l'association de la Main Rouge.

      Au bout d'une semaine Oscar écrivit à Agénor une longue lettre où il lui décrivait les types curieux avec lesquels il se trouvait en rapports journaliers ; en même temps, il lui faisait part de ses espérances.

      Fred Jorgell, auquel Agénor montra cette lettre, la lut avec beaucoup d'intérêt et fit adresser au futur clown un bon de cinquante dollars à titre d'encouragement.

      Après les effroyables transes qu'il venait de traverser, le milliardaire se trouvait dans une période de calme et de chance. Ses ennuis semblaient complètement terminés. La Société des paquebots Eclair donnait de magnifiques dividendes et, ce qui était beaucoup plus important encore pour Fred Jorgell, l'ingénieur Harry Dorgan terminait heureusement sa convalescence. Le jour vint où les médecins déclarèrent qu'il pouvait, sans inconvénient, faire une promenade en auto, en compagnie de miss Isidora et de l'indispensable mistress Mac Barlott.

      Il faisait une tiède journée de printemps. Harry Dorgan, encore un peu pâle, aspirait avec bonheur l'air pur des grandes avenues du bord de l'Hudson, Isidora contemplait silencieusement en souriant ce fiancé si miraculeusement échappé à la mort, et elle le couvait du regard comme un avare son trésor.

      Les deux jeunes gens effleurèrent divers sujets de conversation, puis mistress Mac Barlott ayant prononcé le nom de Baruch, ils en vinrent à parler du misérable toujours détenu au Lunatic-Asylum de Greenaway, dans la banlieue de New York.

      Miss Isidora, on le sait, n'était pas entièrement persuadée de la culpabilité de son frère. Ses longues réflexions l'avaient conduite à penser qu'un profond mystère planait sur toute cette affaire et que Baruch n'était peut-être pas aussi coupable qu'il le paraissait. Elle était la seule personne qui s'occupât encore de lui et elle continuait à lui faire servir une petite pension pour qu'il fût bien traité et qu'on ne le confondît pas avec la tourbe des déments pauvres.

      – Il y a bien longtemps que je n'ai été rendre visite à ce malheureux, murmura-t-elle non sans émotion.

      – Voulez-vous qu'aujourd'hui même je vous accompagne jusqu'à Greenaway ? proposa Harry Dorgan qui s'évertuait à satisfaire les moindres caprices de la jeune fille.

      – Je n'osais vous le demander, mais je ne veux pas vous infliger une si pénible entrevue. Nous irons jusqu'à Greenaway, mais vous m'attendrez pendant que j'irai voir ce pauvre être.

      – Non pas, je viendrai avec vous.

      L'ingénieur, en effet, n'était pas fâché de se faire une opinion personnelle sur les transformations que le temps, la maladie et la captivité avaient pu apporter dans la physionomie matérielle et morale du meurtrier. Un ordre fut donc crié au chauffeur et l'auto stoppa bientôt en face de la solide grille aux lances dorées qui donnait accès à l'intérieur du Lunatic-Asylum.

      Mistress Mac Barlott, ayant déclaré que la vue des aliénés lui était toujours désagréable, demanda à demeurer dans l'auto. Harry Dorgan et miss Isidora entrèrent donc seuls, et le concierge les remit aux soins d'un athlétique personnage, vêtu d'un uniforme jaune à boutons de métal et coiffé d'un casque de cuir bouilli. C'était le surveillant en chef.

      Dès l'entrée, la jeune fille avait été frappée de l'état de désordre qui semblait régner dans l'établissement. Les allées sablées étaient encombrées de mauvaises herbes, les couloirs n'étaient pas balayés, les surveillants se promenaient insoucieusement, la pipe à la bouche ; enfin, d'un baraquement en bois où étaient enfermés les fous pauvres, s'élevait une chanson populaire hurlée en chœur par des centaines de voix exaspérées. Miss Isidora ne put s'empêcher de manifester son étonnement d'un pareil état de choses. Le surveillant en chef eut un sourire qui en disait long.

      – C'est que, miss, expliqua-t-il, depuis l'arrestation de Mr Johnson, l'ancien directeur – un brave homme, quoi qu'il ait commis certains abus de pouvoir –, tout est changé ici. Le nouveau directeur, Mr Palmers, est un ancien jockey. On ne le voit jamais ; il passe tout son temps sur les champs de courses. Aussi, chacun fait ce qu'il veut, et s'il n'y avait pas quelques surveillants sérieux comme moi, je ne sais pas ce que cela deviendrait.

      Tout en parlant, il avait ouvert une petite porte de fer munie d'un judas. Il introduisit les visiteurs dans un enclos dont le maigre gazon était ombragé par quelques arbres chétifs. C'était là, sans nul doute, les magnifiques jardins propices aux cures de plein air annoncés pompeusement par des prospectus. Une trentaine d'aliénés s'y trouvaient, les uns gesticulant et parlant tout seuls, les autres en proie à un morne abattement.

      Miss Isidora s'était rapprochée d'Harry Dorgan. Elle se sentait le cœur serré.

      – Cher Harry, murmura-t-elle, ces visites à mon frère si coupable, mais si terriblement puni, me sont tellement pénibles que je suis heureuse que vous soyez près de moi pour m'aider à supporter ma douloureuse émotion.

      – Ne dois-je pas partager avec vous le malheur aussi bien que le bonheur ? répondit le jeune homme en pressant tendrement la main de la jeune fille.

      – Voici mon frère, dit-elle en montrant dans une allée sablée du triste jardin rectangulaire un homme pâle et vêtu de noir dont l'attitude et la physionomie reflétaient bien plus que la folie une poignante tristesse.

      Harry Dorgan ressentait une étrange émotion, mais, à mesure qu'il examinait le dément, une étrange surprise s'emparait de lui. Cet homme à la mine chétive et timide était-il bien l'audacieux Baruch ? Cela lui paraissait impossible.

      – Comme il est changé ! ne put-il s'empêcher de dire à miss Isidora qui, doucement, avait pris les mains du dément et le regardait en souriant.

      Le fou paraissait très préoccupé de la présence de l'ingénieur qui, lui, se sentait envahi par une sorte d'angoisse. Leurs regards se rencontrèrent et on eût dit qu'un éclair de lucidité avait passé dans les yeux vagues de Baruch. Il semblait faire des efforts inouïs pour se rappeler où il avait vu ce visiteur et comment il se nommait.

      – Comment te trouves-tu ? demanda miss Isidora avec sollicitude.

      A la grande surprise d'Harry Dorgan, Baruch répondit d'une façon très sensée :

      – Je suis très mal, mademoiselle. J'ai cru un moment que j'allais guérir, puis j'ai fait une rechute. Je n'ai plus de mémoire..., je ne puis plus me souvenir...

      – Ma chère Isidora, dit l'ingénieur, ne prolongeons pas trop longtemps notre visite. Ne craignez-vous pas de fatiguer le malade ?

      – Non, répondit-elle ; aujourd'hui il semble aller mieux. Il a répondu sensément à ma question. Qui sait si le temps et le repos ne rallumeront pas la flamme de la raison, mais comme il est changé !

      – C'est ce que je remarquais tout à l'heure.

      Il y eut un silence. Baruch s'était emparé de l'ombrelle de miss Isidora et, comme les enfants, s'amusait machinalement à écrire sur le sable de l'allée. Mais tout à coup, Harry poussa un cri de stupeur :

      – Regardez, Isidora, ce qu'il vient d'écrire !

      La jeune fille lut avec surprise ces deux mots très nettement tracés : Joë Dorgan.

      – Peut-être me prend-il pour mon frère, murmura l'ingénieur ; mais il me vient une idée. Et tirant de sa poche un carnet et un crayon, il les présenta au dément. Celui-ci ne se fit pas prier pour écrire de nouveau les deux mots Joë Dorgan, qu'il souligna d'un paraphe compliqué.

      – Par exemple, s'écria l'ingénieur en arrachant le carnet presque des mains du fou, voilà qui est stupéfiant. Regardez donc, Isidora. Il vient de tracer la propre signature de mon frère. C'est à n'y rien comprendre. C'est l'écriture de Joë luimême et c'est son paraphe.

      – Qu'est-ce que cela signifie ? murmura la jeune fille au comble de l'étonnement, rendez-lui donc le carnet et le crayon. Nous allons bien voir.

      Baruch n'hésita pas à écrire de nouveau comme on l'en sollicitait, mais on eût dit qu'il ne connaissait rien d'autre que la signature Joë Dorgan. Il la reproduisit plusieurs fois et traça des mots sans suite, comme mémoire... mort..., docteur...

      – Tu connais donc Joë Dorgan ? lui demanda Isidora.

      – Oui... Joë Dorgan, répéta-t-il stupidement.

      – Ecris : Baruch Jorgell.

      Il obéit docilement, mais à la surprise croissante d'Harry, les mots Baruch Jorgell étaient tracés de l'écriture de Joë Dorgan.

      – Il y a là un étrange mystère ! s'écria l'ingénieur. Il faudra que j'arrive à l'éclaircir. Je n'ose aller jusqu'au bout de ma pensée.

      – Ne cherchons pas à expliquer ce qui est inexplicable, dit miss Isidora, profondément troublée. J'ai toujours, moi aussi, dit qu'il y avait là un mystère.

      – Il est temps de nous retirer. J'ai besoin de beaucoup réfléchir à ce que je viens de voir.

      – Oui, partons, vous avez raison.

      Ils prirent congé du dément qui, maintenant, était retombé dans un morne abattement. La fugitive étincelle de lucidité qui avait brillé un instant s'était éteinte. C'est à peine s'il parut s'apercevoir du départ de ses visiteurs.

      Obséquieux et flairant sans doute quelque pourboire, le surveillant en chef attendait Harry et Isidora à la petite porte de fer du jardin. Pendant qu'il les reconduisait par les allées en friche de l'entrée, l'ingénieur dit brusquement :

      – Je suis persuadé que si le malade était entre les mains de spécialistes habiles, arraché à la promiscuité des aliénés, il finirait par guérir et alors nous aurions la clef de l'énigme.

      – Je m'occuperai de le faire sortir d'ici, balbutia la jeune fille avec agitation, je suis sûre, moi aussi, que mon frère serait guérissable.

      – Il n'y a qu'un inconvénient à cela, interrompit le gardien-chef qui avait tout entendu, c'est que Mr Baruch Jorgell, ayant été condamné à mort, ne peut sortir d'ici.

      – Mais, objecta la jeune fille, on indemniserait le directeur.

      – La chose est impossible. Il n'y a pas d'indemnité qui tienne. La loi est la loi. Le directeur est responsable de son prisonnier et si nous appliquions strictement le règlement, il devrait être enfermé dans une cellule munie de barreaux de fer. Ce n'est que par faveur qu'on lui permet de demeurer avec les aliénés paisibles.

      Miss Isidora ne répondit pas un mot à cette phrase qui lui rappelait de cruels souvenirs, qui lui montrait que, pour la société, Baruch était toujours un criminel.

      Quelques minutes après, elle remontait dans l'auto où mistress Mac Barlott l'attendait avec impatience.

      Le retour à New York fut silencieux. L'ingénieur ne pouvait s'empêcher de se demander anxieusement si c'était bien l'assassin Baruch qu'il venait de visiter.




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