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Le mystérieux docteur Cornélius - T. 2

Gustave Lerouge
© France-Spiritualités™






HUITIÈME ÉPISODE – UNE AUTOMOBILE FANTÔME
VI – Madame Sibylla

On était au commencement de l'automne, la forêt canadienne, si mélancolique l'hiver sous son manteau de neige et de glace, offrait alors les majestueuses perspectives de ses clairières, de ses avenues bordées d'arbres géants où dès les premiers rayons du matin s'égosillaient des milliers d'oiseaux.

      Les feuillages commençaient à revêtir de belles teintes de cuivre et d'orange assombri, les écorces blanches des bouleaux brillaient doucement dans le lointain comme des colonnes d'argent.

      Chaque matin, les quatre amis partaient en expédition, soit pour la chasse, soit pour la pêche. Les bords du lac et ceux du torrent pullulaient de gibier aquatique. Les canards sauvages, les pilets, les sarcelles, l'oie du Canada, le vanneau et l'outarde y abondaient. Dans les bois les chasseurs rencontraient les grives, les coqs de bruyère, les lièvres arctiques et les perdrix de neige ou ptarmigans.

      La pêche fournissait des saumons superbes, des truites arc-en-ciel, des anguilles, de gigantesques brochets et des écrevisses d'une saveur particulièrement exquise.

      Grâce à l'adresse du Peau-Rouge et de lord Burydan, tous deux excellents tireurs, l'office de la Maison Bleue était toujours abondamment pourvu de gibier.

      Quant à Oscar, il s'était découvert les plus heureuses dispositions pour la pêche à la ligne, et il était en peu de temps devenu de première force à ce sport contemplatif.

      Joë, toujours taciturne, passait quelquefois des journées entières sans prononcer une parole, mais il obéissait à tous les ordres qu'on lui donnait et se montrait serviable, doux et complaisant, en toutes circonstances.

      – Ce garçon-là n'est pas fou, dit un jour lord Burydan, qui l'avait soigneusement observé. Je crois qu'il a tout simplement un peu d'amnésie et qu'il ne serait pas du tout impossible de le guérir.

      – En tout cas, répondit Oscar, il est tout à fait inoffensif. Laissons-le tranquille et il ira mieux. On dirait que, depuis qu'il est en notre compagnie, son état s'est déjà sensiblement amélioré.

      – Je suis persuadé qu'au Lunatic-Asylum il devait être en butte à toutes sortes de mauvais traitements. Quand mes affaires seront arrangées, il faudra que j'arrive à connaître le nom et les antécédents de ce pauvre diable.

      Plusieurs fois, on avait demandé au dément comment il s'appelait, mais il n'avait jamais répondu qu'en poussant un douloureux soupir ; et chaque fois qu'on le questionnait à ce sujet, il s'enfuyait dans le bois et restait une demi-journée sans reparaître. On finit par le laisser tranquille.

      D'ailleurs, comme nous avons déjà eu l'occasion de le remarquer, le temps, la séquestration et l'ennui avaient tellement altéré l'œuvre du docteur Cornélius que la ressemblance de Baruch, qui pendant quelque temps avait été frappante, s'était très atténuée.

      Oscar, qui avait parfaitement connu l'assassin chez M. de Maubreuil, et qui savait pourtant que Baruch avait été enfermé au Lunatic-Asylum, n'eut pas un instant la pensée que c'était le meurtrier de M. de Maubreuil qu'il avait aidé à s'enfuir.

      Somme toute, en attendant le résultat des démarches entreprises par M. Denis Pasquier, et qui devaient certainement réussir, les habitants de la Maison Bleue eussent été parfaitement heureux sans la déception qu'ils avaient eue de ne recevoir aucune réponse aux lettres adressées à Fred Jorgell et à Agénor.

      Cet obstiné silence les inquiétait, et ils ne pouvaient s'empêcher de penser qu'il devait y avoir là-dessous une manœuvre de leurs ennemis de la Main Rouge.

      Un soir, les quatre fugitifs assis sous le manteau de la vaste cheminée de la Maison Bleue, où brûlait un joyeux feu de bûches résineuses et de pommes de pin, devisaient de toutes ces choses, tout en savourant un bol de grog.

      Assis tous deux au coin de l'âtre, Kloum et l'aliéné, aussi taciturnes l'un que l'autre, ne prenaient part à la conversation que par de rares monosyllabes.

      Oscar Tournesol et lord Burydan, qui étaient rapidement devenus très amis, discutaient.

      – Je connais trop bien Agénor, qui est la loyauté même, dit lord Burydan, pour croire qu'il ait pu retourner en Europe, en se désintéressant absolument de ce que je devenais.

      – Qui sait ? fit Oscar, notre ami a peut-être été rappelé en France par quelque deuil de famille.

      – Il n'a plus de parents. Je croirais plutôt que nos lettres ont été interceptées.

      – C'est impossible. Il règne chez Fred Jorgell un ordre parfait. Tous les gens qui l'approchent sont des serviteurs de confiance et il verse chaque année de gros pourboires à l'administration postale, pour que son courrier lui soit remis avec une parfaite exactitude.

      – Je ne sais que penser. Il faudrait donc croire à ce qu'on nous a dit quand nous avons téléphoné.

      – Il faut que je tire cette situation au clair, s'écria le petit bossu en se levant avec un geste décidé. Demain nous allons à Winnipeg. Si je ne trouve aucune lettre de nos amis à l'adresse que j'ai donnée poste restante, je partirai pour New York.

      – Ma foi, vous avez peut-être raison.

      – Je n'ai pas le droit de rester plus longtemps ici, surtout quand je suis en mesure d'apporter à Mlle Frédérique et à son amie les nouvelles de M. Bondonnat qu'elles attendent avec tant d'impatience. Voilà six lettres que je leur écris, en leur faisant le récit détaillé de tout ce que vous avez vu à l'île des pendus, et pas un mot de réponse. Vous avouerez que cela est tout de même étrange !

      A ce moment, Kloum se leva brusquement, l'oreille tendue.

      – Il me semble, fit-il, que l'on a appelé au secours.

      Oscar et lord Burydan écoutèrent, mais le fracas de la pluie, qui tombait cette nuit-là à torrents, se mêlait au rugissement du vent dans les futaies et au grondement du tonnerre.

      – Vous avez dû vous tromper, mon brave Kloum, fit le petit bossu.

      – Je disais donc, reprit lord Burydan, qu'il y aurait peut-être un moyen d'expliquer tout cela. Supposons, par exemple, que M. Bondonnat ait réussi à s'échapper et qu'il soit reparti pour la France avec ses filles et que, pour une raison ou pour une autre, leur courrier ne leur ait pas été expédié en Europe.

      – Mais, reprit le bossu, cela n'expliquerait pas le silence de Fred Jorgell.

      – Peut-être s'est-il brouillé avec les Français ?...

      En réalité si Andrée et Frédérique n'avaient pas répondu aux pressants messages d'Oscar Tournesol, c'est, nos lecteurs le savent, qu'il y avait au Preston-Hotel un agent de la Main Rouge qui, de même que Slugh chez Fred Jorgell, épluchait soigneusement le courrier des quatre Français et subtilisait toutes les lettres provenant du Canada. Cornélius et ses affidés, qui comprenaient de quelle importance eussent été pour Frédérique les révélations de lord Burydan, n'avaient rien négligé pour que l'existence de l'île des pendus ne lui fût pas dévoilée. Le jour où on connaîtrait cette retraite accessible, c'en était fait de la Main Rouge. C'était ce qu'il fallait éviter. Même en faisant disparaître ceux qui étaient possesseurs de ce secret, et c'est ainsi que le voyage de Slugh avait été décidé.

      Lord Burydan et le bossu se taisaient, devenus pensifs, en songeant à l'extraordinaire complication d'événements où le hasard les avait placés, mais ils furent brusquement arrachés à leurs réflexions.

      Kloum s'était levé de nouveau, la mine inquiète :

      – Cette fois, j'en suis sûr, s'écria-t-il, on vient de heurter à la porte.

      Il n'avait pas achevé sa phrase que lord Burydan et le bossu entendaient des coups très distincts rudement frappés à la porte extérieure.

      – Va ouvrir, ordonna lord Burydan au Peau-Rouge, mais ne quitte pas ton revolver... Je me demande, par exemple, qui peut bien nous rendre visite à pareille heure, dans ce désert ?

      Kloum tira les verrous, et sitôt qu'il eut ouvert la porte, un jeune homme de haute taille et de bonne mine entra précipitamment, soutenant ou pour mieux dire portant dans ses bras une jeune fille à demi évanouie. Tous deux étaient ruisselants d'eau, couverts de boue, et leurs vêtements avaient été lacérés en maints endroits par les ronces des buissons.

      – Excusez-nous, messieurs, dit l'inconnu avec un air de franchise et de loyauté qui lui gagna toutes les sympathies, mais nous avons été surpris par l'orage, moi et ma fiancée, miss Ophélia, nous nous sommes égarés, nous avons failli nous noyer dans le Ruisseau Rugissant qui est actuellement débordé, lorsque nous avons aperçu une lumière entre les arbres... Sans savoir qui vous étiez, j'ai pensé que vous ne nous refuseriez pas l'hospitalité pendant quelques heures.

      – Vous avez fort bien fait, monsieur, répondit lord Burydan avec un geste de grand seigneur, vous êtes ici chez vous, mais je crois que la première chose à faire serait de s'occuper de cette charmante jeune fille, dont l'état réclame des soins immédiats.

      Aussitôt, chacun s'empressa. On jeta de nouvelles bûches dans le feu, on fit chauffer du grog et l'on en fit boire à la belle Ophélia, dont le visage blêmi reprit immédiatement ses couleurs. Oscar Tournesol dénicha dans une armoire du linge de femme et une robe de chambre qui appartenaient à Mme Pasquier, et la jeune fille, qui avait été trempée jusqu'aux os, put changer de vêtements et réparer le désordre de sa toilette.

      Ophélia était une blonde au teint délicatement rosé. Ses yeux, d'un bleu limpide, exprimaient la tendresse et la douceur, et son sourire avait le charme d'une caresse. La taille svelte malgré des hanches robustes et cette opulente poitrine qui est une beauté spéciale aux femmes canadiennes, miss Ophélia était belle de la beauté d'une Diane chasseresse qui n'aurait pas renoncé au mariage.

      Lord Burydan la contemplait avec admiration. Kloum était littéralement en extase, et il n'était pas jusqu'au pauvre aliéné lui-même qui ne regardât avec un sourire charmé cette ravissante personne.

      Oscar seul, tout entier à ses préoccupations, n'avait jeté sur la jeune fille qu'un coup d'œil distrait. Tout à coup, il se tourna vers le jeune homme en ce moment occupé à vider à petits coups un bol de grog :

      – Serait-il indiscret, cher monsieur, de vous demander à qui nous avons l'honneur de parler ?

      – Nullement, répondit le jeune homme dont la physionomie ouverte et loyale se voila d'un nuage. Je suis parfaitement connu dans ce pays-ci. Je me nomme Noël Fless.

      – Seriez-vous parent du baronnet Mathieu Fless ? demanda lord Burydan.

      – Je suis son fils, répondit le jeune homme avec un amer sourire.

      Denis Pasquier avait fait, on le sait, les plus pressantes recommandations à lord Burydan sur la discrétion qu'il devait garder jusqu'à ce que son identité fût reconnue, mais il n'entrait pas dans le caractère de l'excentrique de s'imposer n'importe quelle contrainte du moment où il y trouvait un amusement. L'idée qu'il se trouvait en face du fils de l'avare le réjouit infiniment.

      – Monsieur Noël, répondit-il gracieusement, je suis d'autant plus charmé de vous voir que nous sommes cousins.

      – Serait-il possible ?

      – Oui, mon cousin. Je suis ce même lord Burydan dont vous avez peut-être entendu raconter les folies.

      Noël était en proie à la stupéfaction la plus profonde.

      – Mais lord Burydan est mort, protesta-t-il, et mon père est entré en possession de ses immenses domaines.

      – Lord Burydan est aussi peu mort que possible, répliqua l'excentrique en se donnant un solide coup de poing sur le thorax. Et il va d'ici peu en donner la preuve à votre honoré père en le priant de lui restituer le château et les terres dont il s'est emparé avec un peu trop de hâte.

      Et lord Burydan qui, par tempérament, était l'ennemi inné de toute dissimulation raconta ses aventures à son cousin et lui exposa de la façon la plus nette sa situation. Il termina, d'ailleurs, en priant Noël et miss Ophélia de lui garder le secret.

      – Il m'est souvent, par malheur, répondit Noël, arrivé d'être obligé de rougir des agissements de mon père et de mon frère. Et l'on a dû vous dire que je suis brouillé à mort avec sir Mathieu parce que je n'ai pas su me plier à ses manies d'avarice et que j'ai trouvé honteux de le voir vivre comme un mendiant, alors qu'il est riche à millions.

      – Alors, fit l'excentrique très amusé, je dois presque voir en vous un allié ?

      – Assurément. Je réprouve de toutes mes forces la façon indigne dont on a agi à votre égard, et, en y réfléchissant, je m'aperçois que c'est certainement mon frère, l'attaché d'ambassade, qui a ourdi toute cette machination. Sachez-le, milord, je n'ai pas de pire ennemi que mon frère. Nous sommes nés de deux mères différentes, et, dès notre plus tendre enfance, il y a eu entre nous de la haine et de l'animosité. Mon frère est le plus hypocrite des hommes...

      – L'on m'a dit, interrompit lord Burydan, que votre frère était très prodigue ; qu'il aimait à faire la fête et qu'on lui connaissait de nombreuses maîtresses. Il est assez singulier que, dans ces conditions, il reste en bons termes avec le baronnet, dont la... – mettons l'économie – est proverbiale.

      – Ce que vous dites est exact, mon frère mène une vie très dissipée ; mais vous ne pourriez soupçonner jusqu'à quelles comédies il s'abaisse pour faire croire à mon père qu'il est aussi avare que lui. Quand il vient dans le pays, il descend à une auberge située à une lieue du château. Là, tout d'abord, il se leste d'un bon repas, puis il échange ses vêtements de correct gentleman contre un vieux complet rapiécé que l'aubergiste lui tient en réserve. C'est dans cet accoutrement qu'il va trouver mon père, auquel il ne parle que de privations, de sobriété et d'économie. Tous deux partagent un repas de croûtes de pain et d'eau claire, puis mon frère gagne sa chambre ; mais dès que tout est endormi dans le château, il saute par la fenêtre et court à l'auberge se dédommager de la maigre chère qu'il a faite par un substantiel souper. Tout le pays connaît cette histoire et s'en amuse.

      – J'avoue, dit l'excentrique, que cette aventure est passablement joviale : mais en quels termes êtes-vous avec votre père ?

      – Dans les plus mauvais qui soient. J'ai pourtant fait preuve de beaucoup de patience ; mais une rupture devait inévitablement se produire entre nous deux. Quand je lui ai annoncé que j'avais la ferme intention d'épouser miss Ophélia, qui est sans fortune, il est entré en fureur et m'a chassé de chez lui. Je vis en sauvage dans une maisonnette qui me vient de ma mère et qui se trouve à deux lieues d'ici. Les produits du jardin que je cultive moi-même, ceux de ma chasse et de ma pêche, suffisent largement à mes besoins. Il ne manque qu'une seule chose à mon bonheur, c'est de pouvoir m'unir à ma chère Ophélia.

      – Pourquoi ne le faites-vous pas ?

      – Ma fiancée est orpheline. Elle a été recueillie par une de mes tantes, une vieille femme d'une dévotion exagérée, et celle-ci ne veut consentir à notre mariage que lorsque mon père lui-même y aura donné son consentement, et il ne le donnera jamais, j'en suis sûr, car il me déteste.

      – Oh ! oui, murmura tristement miss Ophélia, il nous déteste !

      – Mademoiselle, reprit galamment lord Burydan, je bénis cette heure sans laquelle, probablement, je n'aurais pas eu le plaisir de faire votre connaissance.

      – La pluie et la tempête, répondit Ophélia, ont été certainement pour quelque chose aussi dans cette présentation. Ma tante, miss Judith, est allée à Montréal, à la suite d'un pèlerinage qui doit lui procurer cent jours d'indulgences ; j'ai profité de cette occasion pour aller passer l'après-midi dans la chaumière de mon cher Noël. J'étais en route pour rentrer à Winnipeg, où je voulais arriver à la tombée de la nuit, lorsque nous avons été surpris par la tempête.

      – Il faudra donc, ma chère future cousine, que vous acceptiez notre hospitalité jusqu'à demain matin. La carriole de mon ami Denis Pasquier doit précisément venir nous prendre de bonne heure, vous en profiterez.

      Cet arrangement satisfit tout le monde. On donna à miss Ophélia la plus belle chambre et l'on dressa à Noël un lit dans la salle à manger.

      On avait veillé si tard que tout le monde dormit d'un profond sommeil et que les habitants de la Maison Bleue ne furent réveillés le lendemain matin que par les joyeux claquements de fouet du domestique de l'homme de loi, qui arrivait avec son véhicule.

      En un clin d'œil, tout le monde fut sur pied, et l'on dégusta le café préparé en hâte par les soins de Kloum et de son ami l'aliéné ; puis Noël Fless prit congé de son cousin, pour lequel il ressentait la plus vive sympathie, et tous deux se donnèrent rendez-vous pour le lendemain, afin de causer plus longuement de leurs affaires.

      Comme il avait été convenu la veille, Kloum et l'aliéné demeurèrent à la Maison Bleue, tandis que lord Burydan et Oscar prenaient place dans la carriole, aux côtés de miss Ophélia.

      Pendant le voyage, qui fut charmant, à travers la campagne rafraîchie par l'orage et baignée de soleil, miss Ophélia se montra plus loquace que la veille et acheva de gagner définitivement les bonnes grâces de lord Burydan. Elle raconta, avec une naïveté délicieuse, comment chez un de leurs amis communs elle avait fait connaissance de Noël, comment tous deux s'étaient juré un amour éternel et s'étaient promis de s'épouser quoi qu'il pût arriver.

      – Malheureusement, fit-elle avec un soupir, il y a déjà plus d'une année que nous sommes fiancés et la situation ne semble pas près de se modifier. Et cela, grâce à l'entêtement du vieil avare. Ah ! si je possédais une belle dot, le baron Fesse-Mathieu serait le premier à accorder son consentement...

      Et la pauvrette avait presque les larmes aux yeux.

      – Ne vous désolez pas, fit lord Burydan, tout s'arrangera d'ici peu. Je vous le promets. Mais je ne puis vous dire encore comment je m'y prendrai pour triompher du vieux grigou.

      Réconfortée par cette promesse, si vague qu'elle fût, Ophélia quitta sa mine contrite et, jusqu'au moment où l'on fit halte devant la porte de l'homme de loi, enchanta ses compagnons par son joyeux babil.

      Lord Burydan ayant à conférer longuement avec M. Denis Pasquier, qui venait de Londres avec un important courrier, ce fut Oscar qui se chargea de reconduire miss Ophélia jusqu'au cottage qu'elle habitait en compagnie de sa tante et qui était situé dans la banlieue de Winnipeg.

      Comme ils traversaient un quartier désert, la jeune fille montra tout à coup au bossu une maisonnette aux volets verts, à la porte de laquelle une plaque de cuivre portait cette inscription : Mme SIBYLLA, et, s'arrêtant brusquement :

      – Monsieur Oscar, fit-elle en baissant la voix, je vais vous avouer une chose. J'ai la faiblesse d'être superstitieuse. Il y a un temps infini que je meurs d'envie d'aller consulter Mme Sibylla. Elle me dira peut-être si mon mariage aura bientôt lieu. Mais je n'oserais jamais entrer seule chez la sorcière : car Mme Sibylla est une vraie sorcière dont on raconte toutes sortes de prodiges.

      Le bossu, sceptique par nature et par éducation en sa qualité de Parisien, ne put s'empêcher de sourire.

      – Vous voudriez que je vous accompagne ? fit-il.

      – Je n'osais vous le demander. Mais cela me ferait beaucoup de plaisir. Je sais que c'est un caprice ridicule que j'ai là, mais c'est plus fort que moi.

      – Eh bien, soit, allons-y !

      D'une main un peu agitée par l'émotion, Ophélia tira le cordon de la sonnette, après s'être assurée d'un rapide coup d'œil que personne ne la voyait entrer dans la maison du diable. L'instant d'après un vieux Noir introduisait les visiteurs dans un salon assez confortablement meublé. Très moderne, Mme Sibylla avait horreur des hiboux empaillés, des crapauds et de tout l'attirail par lequel certaines devineresses essaient d'impressionner leur clientèle. Le seul objet effrayant que l'on vît dans son salon de consultation était une tête de mort, qu'un gros chat blanc paraissait considérer avec la plus complète indifférence. Les meubles étaient américains et toute la pièce d'une scrupuleuse propreté.

      Mme Sibylla ne tarda pas à paraître. C'était une femme de trente-cinq à quarante ans, et qui avait dû être fort belle. Avec son nez en bec d'aigle, ses yeux perçants et son visage cuivré, elle paraissait de la race de ces gitanes espagnoles qui sont sorcières de mères en filles depuis de longues générations.

      Sans mot dire, elle fit asseoir ses deux visiteurs, et, prenant la main d'Ophélia tout interloquée, elle en contempla attentivement les lignes.

      – Mademoiselle, dit-elle enfin, vous aimez et vous êtes aimée. Vous êtes venue me trouver pour savoir quand vous serez unie à votre fiancé.

      – C'est vrai, balbutia miss Ophélia, toute surprise de la pénétration de la sorcière.

      Mme Sibylla eut un sourire énigmatique.

      – Soyez heureuse, dit-elle, vous n'aurez pas longtemps à attendre... Plusieurs personnes, d'un rang distingué, travaillent sans s'en douter à votre bonheur, mais prenez garde, je vois des assassins et des traîtres se mêler de vos affaires. Vos vœux seront exaucés, mais il y aura du feu et du sang... le squelette au linceul noir ébréchera sa faux contre l'épée lumineuse de l'ange blanc à la cuirasse d'argent.

      – Aurai-je un fils ? demanda timidement miss Ophélia.

      – Prenez garde, répondit la sorcière avec un regard profond, d'être mère avant que d'être épouse !

      Ophélia, tout interloquée et rougissante, n'osa demander aucune explication à la devineresse. Celle-ci se retourna alors vers Oscar, qui, en vrai gavroche, souriait d'un air légèrement goguenard.

      – Et vous, lui dit-elle, vous ne demandez rien ?

      – Non, dit le bossu. Je ne crois pas à toutes ces machines-là.

      – Vous avez tort, fit Mme Sibylla, en arrêtant sur lui ses yeux aigus. Je vois un grand danger suspendu sur votre tête... Méfiez-vous d'une automobile, c'est tout ce que je puis vous dire.

      – C'est bon, dit Oscar un peu impressionné quand même, je tâcherai de faire attention à ne pas être écrasé. Merci beaucoup du renseignement. Combien vous doit-on, madame ?

      – Ce que vous voudrez, fit la gitane avec indifférence.

      Et elle tendait la main au bossu, qui y déposa deux dollars.

      Une fois sorti de chez la pythonisse, Oscar prit congé de la jeune fille, qui ne se trouvait plus qu'à quelques pas de sa demeure et se hâta de courir au bureau de poste où, comme il le craignait, ne se trouvait aucune lettre à son adresse. Dès lors, sa résolution fut prise, il prendrait le train pour New York le lendemain même. Après avoir déjeuné chez M. Denis Pasquier, Oscar et lord Burydan employèrent une partie de l'après-midi à diverses emplettes et il faisait presque nuit quand ils reprirent à pied le chemin de la Maison Bleue ; lord Burydan annonça à Oscar qu'il était très satisfait, car, grâce aux pièces d'identité venues de Londres, l'homme de loi l'avait informé que son affaire allait avoir une solution immédiate.

      Entraînés par la vivacité de leur conversation, les deux amis firent les trois quarts du chemin sans s'en apercevoir. La nuit était tout à fait venue et l'obscurité était encore augmentée par l'ombrage des hauts sapins noirs qui bordaient la route.

      Tout à coup, Oscar et son compagnon entendirent derrière eux le ronflement d'une auto. Ils se retournèrent.

      La voiture, une gigantesque automobile rouge et noir, arrivait sur eux tous phares allumés avec une vitesse vertigineuse. Ils n'eurent que le temps de se garer sur le talus de la route.

      – L'auto fantôme, s'écria Oscar épouvanté, celle de New York !

      Il ne put achever. Deux détonations avaient retenti, le bossu roulait à terre en poussant un cri de douleur et lord Burydan entendait siffler une balle à son oreille.

      L'auto qui avait un instant ralenti sa marche, pour permettre à ceux qui la montaient de viser plus sûrement, avait repris sa course folle et s'était déjà fondue dans les ténèbres comme une apparition de cauchemar.




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