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Le sous-marin 'Jules-Verne'

Gustave Le Rouge
© France-Spiritualités™






PREMIÈRE PARTIE – UN DRAME DE LA HAINE
II – LE GAGNANT DU CONCOURS

C'était le 1er mai qu'Ursen Stroëm avait publié le programme de son fameux concours. Les concurrents avaient devant eux une année entière pour élaborer et mettre au point leurs plans et devis.

      Goël Mordax s'était mis au travail dès les premiers jours. Il avait demandé un congé au directeur de la Compagnie où il était ingénieur, et, depuis ce moment, il vivait cloîtré dans sa chambre.

      Le concierge lui montait ses repas, chaque jour, à heure fixe. Goël consacrait quelques minutes à peine à se restaurer.

      Puis il reprenait sa tâche, recommençant vingt fois ses calculs, couvrant son tableau noir de formules algébriques, entassant épure sur épure. Bien souvent, il lui fallait refaire tout ce qu'il avait si péniblement échafaudé. Un petit détail qui lui avait échappé lui sautait aux yeux ; il fallait envisager la question sous un autre aspect.

      Courageusement, il continuait à chercher avec tout l'entêtement de sa race.

      « Je réussirai », se répétait-il.

      Et il se replongeait fiévreusement dans ses calculs, passant des nuits entières sans prendre de repos.

      Il ne voyait personne. Sa porte était rigoureusement consignée, exception faite toutefois pour M. Lepique.

      Celui-ci, depuis que la belle saison était passée, avait suspendu ses promenades à la campagne. On ne le rencontrait plus maintenant que chargé de bouquins de toutes dimensions, les poches bourrées de papiers couverts de notes, qu'il oubliait d'ailleurs étourdiment un peu partout.

      Il venait fréquemment chez Goël Mordax à la nuit tombante. Quelquefois, il partageait le modeste repas de l'ingénieur. Il s'évertuait à distraire celui-ci en lui racontant tous les petits potins qu'il avait pu recueillir. Entre-temps, il commettait quelque maladresse, pour n'en pas perdre l'habitude, sans doute.

      – Tu sais, dit un jour M. Lepique, les projets et les plans arrivent déjà chez Ursen Stroëm...

      – Vraiment !

      – Oui. Une des pièces de l'hôtel Stroëm en est remplie. Je le tiens du fameux Coquardot.

      – Dis-tu cela pour me décourager ?

      – Loin de moi cette pensée, répliqua le naturaliste, en s'asseyant négligemment sur une réduction en bois du sous-marin, qui s'écrasa avec un craquement sinistre... Ah ! mon Dieu !...

      – Ne te désole pas !... C'est une vieille maquette. Il n'y a pas grand mal, heureusement.

      Une autre fois, M. Lepique arriva le visage rayonnant.

      – Tu ne sais pas ? dit-il à Goël.

      – Pas encore.

      – Eh bien, je viens de voir Tony Fowler !

      – Il n'y a rien d'étonnant à cela.

      – Si !... Il sortait de chez Ursen Stroëm... Il avait l'air furieux.

      – Que veux-tu que cela me fasse !

      – Mais tu ne comprends donc pas qu'il a été éconduit, comme tous ceux, d'ailleurs, qui se sont présentés chez le Norvégien... Et ils sont légion !...

      – Quel intérêt a donc Ursen Stroëm à ne recevoir personne ?

      – D'intérêt, il n'en a pas... C'est un original... Il passe la moitié de son temps à bord de son yacht l'Etoile-Polaire... Quand il est à terre, il se renferme chez lui.

      – Il a sans doute beaucoup d'occupations ?

      – Oui... Son courrier, l'organisation des ventes de charité, la construction de lignes de chemins de fer, la fondation d'œuvres de bienfaisance, que sais-je ? lui donnent presque autant de travail qu'à moi une larve de monodontorémus de Meloë ou de Sitaris.

      Goël ne put s'empêcher de sourire.

      – Bon, dit-il, je comprends la manière d'agir d'Ursen Stroëm... Mais sa fille, il ne s'en occupe donc pas ?

      – Mon Dieu, que tu es naïf ! s'exclama M. Lepique en levant les bras au ciel, ce qui eut pour résultat de casser une des ampoules de la suspension... Edda Stroëm est comme son père, un véritable ours. Elle ne reçoit non plus jamais personne, et ne sort qu'accompagnée d'une jeune fille de son âge, Mlle Hélène Séguy.

      – Tiens, tu sais son nom !

      – Une délicieuse brune... C'est encore Coquardot qui m'a appris cela... Pour le récompenser, je lui ai communiqué une recette de cuisine.

      – Tu es donc cuisinier, toi aussi !

      – Pourquoi pas ?... Oui, mon cher, la manière d'accommoder les larves de cerf-volant à la chinoise... Lucullus s'en lècherait les doigts !

      – Oui, mais Lucullus est mort.

      – Tant pis pour lui !... Et tant mieux pour nous !

      Cependant, Goël commençait à recueillir les fruits de son labeur acharné. Ses plans et ses devis prenaient une excellente tournure. Encore quelques jours, puis une révision complète de l'ensemble, et il pourrait enfin se reposer.

      Une quinzaine s'écoula. On était au 30 mai. La campagne se couvrait de verdure. A la grande joie de M. Lepique, les insectes commençaient à sortir de terre.

      Ce matin-là, il vint trouver Goël.

      – Eh bien, grand homme, où en sommes-nous ?

      – J'ai fini, et je suis très content... Mais dans quel état de délabrement physique !... Je ne dors plus, je ne mange plus, et j'ai des maux d'yeux... J'ai besoin d'un calme absolu.

      – Mon pauvre ami, fit M. Lepique, je vais te faire une proposition... J'ai loué, à Endoume, une petite bastide assez confortable, où j'ai transporté ma ménagerie... Il y a une chambre au premier.

      – Pourquoi ce déménagement ?

      – Des difficultés avec mon propriétaire... A propos de rien, du reste... Au fond, je crois qu'il a peur des scorpions...

      – Je comprends ça.

      – Donc, je t'emmène... Tu respires le bon air, tu manges bien, tu dors mieux, tu chasses avec moi les insectes, et tu reviens à solide comme un chêne.

      – Entendu. Et merci, mon bon vieux.

      Goël empaqueta ses plans, non sans une certaine émotion. Les deux amis allèrent les déposer dans l'immense boîte aux lettres disposée à cet effet à la porte de l'hôtel Stroëm.

      Ce ne fut pas sans peine qu'ils y réussirent. L'hôtel était littéralement assiégé par la foule des concurrents.

      Tout ce qu'il y avait au monde d'utopistes, de rêveurs, de fous même était accouru à . Chaque jour, de nouveaux inventeurs semblaient sortir de terre. On voyait des Allemands, au crâne chauve, au menton volontaire, les yeux abrités par de grosses lunettes, les poches gonflées de papiers ; des Anglais, graves et compassés, aux gestes d'automates ; des Italiens, insinuants, au verbe mielleux ; des Espagnols exubérants ; des Hollandais et des Belges indolents, accompagnés de leurs femmes et traînant avec eux une ribambelle d'enfants ; des Russes aux regards d'illuminés ; des Américains aux manières rudes qui bousculaient tout le monde pour arriver plus vite, et même des Japonais, hauts comme des poupées, qui se glissaient souriants dans la foule, avec des clignotements continuels de leurs petits yeux bridés.

      Il y en avait de borgnes ; il y en avait de bossus, de manchots, des gros, des grands, des petits, des maigres. Les uns avaient des plans tellement lourds, qu'ils se faisaient accompagner d'un portefaix ; d'autres les traînaient dans des voitures à bras.

      était littéralement envahi par la foule des inventeurs, des illuminés, des détraqués de l'univers entier.

      Goël Mordax et M. Lepique, ahuris par la cohue, s'éloignèrent précipitamment. Ils avaient hâte d'être seuls.

      Ils jetèrent un dernier coup d'œil sur cette foule de gens affairés et effarés, et ils gagnèrent le joli village d'Endoume.

      L'ingénieur et le naturaliste, chassant et pêchant, parcourant la campagne en tous sens, vivaient sans aucun souci, comme s'ils se fussent trouvés à cent lieues de .

      Brusquement, un matin, le vendeur de journaux de la localité les croisa comme ils partaient en excursion.

      Il criait à tue-tête :

      – Le concours des sous-marins... Décision du jury !

      M. Lepique acheta un journal... En dépit de la manchette énorme, le quotidien ne contenait que la courte information suivante :

      « Le nom du vainqueur du concours sera proclamé ce soir à six heures... »

      – Retournons à , dit M. Lepique.

      – Sans perdre un instant ! ajouta avec agitation Goël Mordax.

      La promenade fut ajournée. Ils employèrent la matinée à ranger tout leur attirail et se rendirent à .

      Ils furent étonnés de rencontrer sur leur route de nombreux passants qui se hâtaient, en bandes, vers la ville.

      Cependant, une foule plus considérable s'écrasait devant l'hôtel d'Ursen Stroëm, réclamant le nom du vainqueur sur l'air des Lampions. Il avait fallu protéger la demeure du philanthrope par un fort détachement de cavalerie, et toute la police avait été mobilisée pour contenir cette foule turbulente, qui menaçait à tout moment d'envahir l'hôtel.

      Enfin, sur le large balcon, un vieux savant à barbe blanche apparut, entouré de messieurs en habit noir et décorés. Il tenait un papier à la main.

      Il y eut un grand mouvement dans la foule.

      Puis un silence religieux se fit soudain.

      Le vieillard fit un geste et proclama d'une voix cassée, mais que chacun entendit distinctement :

      – Le vainqueur du concours ouvert par M. Ursen Stroëm est l'ingénieur français Goël Mordax.

      A peine eut-il prononcé ce nom, qu'une véritable explosion de cris éclata :

      – Vive Goël Mordax ! Vive Mordax !... Vive Goël !... Vive la République !... Vive Goël Mordax !... Vive la France !...

      Une voix cria :

      – A la maison de l'ingénieur !

      – C'est cela ! c'est cela, répondit-on de toutes parts.

      – C'est inutile, cria quelqu'un qui venait de reconnaître Goël.

      Immédiatement, la foule entoura l'ingénieur qui, sous le coup de la violente émotion qu'il venait d'éprouver, se disposait à rentrer chez lui, en compagnie de M. Lepique.

      En dépit de leur résistance, les deux amis furent hissés sur les épaules des enthousiastes, et portés en triomphe au bruit de mille acclamations.

      Goël, qui sentait bien le côté ridicule de cette manifestation, se sentait pourtant très touché et très heureux.

      Quant à M. Lepique, il jubilait. Sa boîte verte en bandoulière, il se redressait, souriait à la foule, en s'efforçant de donner à sa physionomie une expression de noblesse et de dignité. Beaucoup de gens le prenaient pour Goël.

      « Cela a du bon d'être l'ami d'un grand homme », songeait-il.

      A un tournant de rue, un remous de foule se produisit. Il y eut une bousculade. Goël et son ami en profitèrent pour sauter à bas des épaules de leurs porteurs et pour gagner une petite rue déserte.

      Là, ils se séparèrent, Goël pour retourner chez lui ; M. Lepique, pour aller, en vrai badaud qu'il était, suivre une retraite aux flambeaux improvisée en l'honneur du champion français par le délire patriotique de la foule.

      Une fois rentré dans son humble logis de travailleur, Goël s'absorba dans ses pensées. En dépit de l'évidence, il pouvait à peine croire au foudroyant succès qu'il venait de remporter. Une sorte de vertige s'emparait de lui. Il était anéanti, hébété, abasourdi...

      La richesse, la science, la gloire et peut-être l'amour, il avait conquis tout cela !... C'était en son honneur que retentissait la clameur des chants et des vivats, parmi la ville illuminée et pavoisée !

      En proie à une surexcitation fébrile, il ne put ni manger, ni dormir. Vers minuit, il se rhabilla et descendit ; une promenade au frais, le long des quais, calmerait ses nerfs.

      Il allait rentrer après avoir déambulé pendant une heure, lorsqu'à quelque distance de lui, il aperçut un promeneur, dont les gestes saccadés révélaient une violente agitation.

      Goël se rapprocha.

      L'inconnu se penchait au-dessus de l'eau comme pour prendre son élan.

      Goël hâta le pas et s'élança... juste à temps pour saisir le désespéré à bras-le-corps.

      Une courte lutte s'ensuivit.

      – Goël Mordax !...

      – Tony Fowler !...

      Les deux exclamations étaient parties en même temps.

      En reconnaissant celui qui venait de le sauver, le Yankee avait poussé un cri de rage.

      – Ah ! c'est vous, s'écria-t-il brutalement... Je vous trouverai donc toujours sur mon chemin !... De quel droit venez-vous de m'empêcher de me tuer ?...

      – Silence ! dit sévèrement Goël... Vous me remercierez plus tard de vous avoir empêché de vous abandonner à votre désespoir... Ne suis-je pas votre ami ?

      – Mon ami !... Allons donc !... Mon ennemi le plus cruel ! Celui qui m'a ravi le prix de mes efforts !... Savez-vous que sans vous je sortais vainqueur du concours !... Je suis classé immédiatement après vous ! Dix ingénieurs des ateliers de mon père avaient peiné toute une année pour élaborer un plan de sous-marin presque parfait... Je me croyais si sûr de vaincre !... Je comptais sur la gloire du triomphe, sur la dot de la richissime et de l'adorable Edda... Tenez, je vous déteste !

      Goël écoutait, abasourdi et indigné.

      – Vous êtes injuste et jaloux, dit-il... Le dépit et la colère vous égarent.

      – Vous vous repentirez de la sottise que vous venez de commettre en m'arrachant à la mort ! s'écria le Yankee avec rage. Adieu ! Vous aurez d'ici peu de mes nouvelles.

      Avant que Goël eût eu le temps de revenir de sa surprise et de courir après lui, Tony Fowler s'était perdu dans les ruelles obscures du vieux port. Goël regagna son logis, tout songeur. Une ombre obscurcissait déjà la joie de son triomphe.




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