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Le sous-marin 'Jules-Verne'

Gustave Le Rouge
© France-Spiritualités™






PREMIÈRE PARTIE – UN DRAME DE LA HAINE
III – EDDA

M. Lepique, levé dès l'aurore, s'était présenté de bonne heure chez Goël Mordax. Celui-ci, qui venait seulement de rentrer de sa promenade nocturne, était couché.

      – Comment, encore au lit, paresseux !... s'écria joyeusement le naturaliste.

      – Oui, monsieur, murmura Goël en bâillant... J'ai fort mal dormi... Laisse-moi faire la grasse matinée. Je n'y suis pour personne.

      – Entendu, grand homme... Je t'enferme à double tour, et je vais prendre un chocolat... Je reviens dans un instant.

      M. Lepique sortit. Sur le seuil, il se trouva nez à nez avec un jeune homme à la figure joviale, vêtu d'un complet marron et coiffé d'un élégant chapeau de paille.

      – Dieu merci, j'arrive à temps, dit le jeune homme en saisissant par le bras M. Lepique... Une minute de plus et je vous manquais... Eh bien ! êtes-vous content ?

      – Ma foi, oui, répondit M. Lepique, interloqué... Mais à qui ai-je l'honneur ?...

      – Ah ! j'oubliais... Marius Castajou, reporter au Petit Marseillais... Je suis chargé de vous interviewer.

      – Mais c'est que, je suis très pressé.

      – Ça ne fait rien... Trois mots de biographie, dit Castajou... Le reste me regarde.

      – Eh bien ! répliqua le naturaliste, j'ai vingt-cinq ans ; je suis né à Dunkerque ; j'ai fait mes études au lycée Henri-IV, à Paris ; j'ai perdu mes parents étant encore enfant... j'habite .

      – Excellent, murmura Marius Castajou, en tirant son carnet de notes. Et quels sont vos appointements ?

      – Douze cents francs.

      – Je mettrai douze mille !

      – Vous êtes bien bon.

      – A votre service... Et où en êtes-vous de vos travaux ?

      – Cela ne va pas trop mal !... Mais il y a le problème des scolies...

      – Qu'est-ce que c'est que ça ?

      – Des abeilles.

      – Des... Mais, alors, vous n'êtes pas Goël Mordax, le vainqueur ?

      – Moi ?... Je suis tout simplement Jérôme Baptiste Artaban Lepique, préparateur au laboratoire du jardin zoologique d'acclimatation de la ville de...

      Mais déjà Marius Castajou, furieux du quiproquo, s'éloignait en maudissant le sort qui lui avait fait s'adresser à un naturaliste, au lieu et place d'un ingénieur.

      M. Lepique riait aux éclats. Il battit, avec ses longs doigts, une marche joyeuse sur sa boîte verte.

      – Elle est bien bonne ! dit-il... Mais attention, il peut en venir d'autres... Remontons... Pour ce matin, je me passerai de chocolat... Avant tout, Goël doit se reposer.

      Et, toute la matinée, M. Lepique éconduisit une foule de reporters, dont quelques-uns étaient venus exprès de Paris pour interviewer Goël.

      – M. Mordax n'est pas à , répondait-il invariablement... Adressez-vous au Petit Marseillais... Vous demanderez M. Castajou, qui a eu, le premier, l'honneur de s'entretenir avec le vainqueur du concours Ursen Stroëm.

      Vers dix heures, il se présenta un valet de pied, revêtu d'une livrée magnifique, sur les boutons de laquelle étaient gravés un U et un S entrelacés.

      – C'est pressé, dit-il, en remettant une lettre à M. Lepique. Il n'y a pas de réponse.

      Et il se retira.

      – Cela vient d'Ursen Stroëm, pensa le naturaliste... Réveillons Goël... Allons, grand homme, debout !

      – Laisse-moi dormir.

      – Il est bien question de dormir, reprit M. Lepique, en tirant son ami par le bras... Voilà une lettre d'Ursen Stroëm...

      Goël, tout à fait réveillé, décacheta fiévreusement la lettre... C'était une simple carte, sur laquelle le Norvégien avait écrit :

      « M. Ursen Stroëm prie M. Goël Mordax de lui faire l'honneur de venir déjeuner avec lui, aujourd'hui même, en son hôtel. »

      – Allons, dépêche-toi, tu n'as pas de temps à perdre !... Voilà ton pantalon, tes chaussettes, tes bretelles !... As-tu des faux cols ? Oui... Tiens, ton gilet !... Et ta cravate !... Ah ! la voilà !...

      Et M. Lepique, au grand amusement de Goël, allait et venait par la chambre, bouleversant tout, vidant les tiroirs, renversant le broc d'eau, se cognant aux meubles.

      Tout à coup, il disparut dans un cabinet de débarras contigu à la chambre à coucher.

      Goël put alors procéder à sa toilette.

      Tout en s'habillant, il pensait à l'invitation d'Ursen Stroëm, quand il fut tiré de ses réflexions par un bruit singulier qui venait du cabinet de débarras.

      – Que fais-tu donc, Lepique ? demanda-t-il.

      – Ne t'inquiète pas... Je cire tes bottines.

      Goël se mit à rire.

      « Quel bon garçon », pensa-t-il.

      Enfin, Goël se trouva complètement prêt.

      M. Lepique était ravi.

      – Tu es beau comme un astre ! déclara-t-il.

      Les deux amis descendirent. M. Lepique accompagna son camarade jusqu'à la demeure d'Ursen Stroëm.

      L'hôtel, ou plutôt le palais qu'habitait Ursen Stroëm, était de style moderne, d'un aspect à la fois simple et sévère. Les larges verrières de ses windows, sa claire façade de briques vertes et ses fines tourelles aux girouettes dorées donnaient tout de suite l'idée d'un luxe bien compris, et l'on pensait que, dans cette demeure, le vain orgueil de l'apparat était sacrifié aux charmes de l'intimité et du confortable.

      Ce ne fut pas sans un battement de cœur que Goël Mordax pénétra dans une serre-vestibule, où des plantes vertes jaillissaient de grands vases de cuivre rouge.

      Il prit place sur un tapis roulant qui le déposa, sans heurt et sans secousse, au palier du second étage, où se trouvait le cabinet de travail du milliardaire norvégien. Ce cabinet formait un hémicycle. Au fond, deux grandes portes vitrées permettaient d'apercevoir un laboratoire de chimie et une bibliothèque. D'amples rideaux, suspendus à des tringles de cuivre, pouvaient à l'occasion, dissimuler ces portes. Un bureau de bois de cèdre, deux fauteuils, quelques chaises composaient l'ameublement de cette pièce.

      Ursen Stroëm compulsait des dossiers, quand on introduisit Goël. A la vue du jeune ingénieur, il se leva avec vivacité.

      – C'est vous, monsieur Goël Mordax ! s'écria-t-il.

      Et il serra chaleureusement la main du nouveau venu, en lui désignant un siège.

      Ursen Stroëm offrait le type du Scandinave dans toute sa pureté. Il était grand et vigoureux. Une longue barbe d'un blond pâle lui descendait jusque sur la poitrine. Ses cheveux commençaient à peine à grisonner. Ses yeux, d'un bleu glauque, étaient empreints d'une grande douceur. On sentait en lui une intelligence loyale et haute, une volonté énergique et puissante.

      Goël demeurait ému et silencieux en présence de ce colosse, dont les regards aigus et limpides semblaient le pénétrer.

      – Et d'abord, dit Ursen Stroëm, occupons-nous de choses sérieuses.

      Il ouvrit un tiroir, en tira un carnet de chèques dont il remplit quelques feuillets, et les tendit au jeune ingénieur.

      – Tenez, voilà cinq chèques d'un million chacun... Vous les toucherez quand il vous plaira.

      Goël balbutia un remerciement.

      Ursen Stroëm s'amusait de l'embarras de son invité.

      – Allons, monsieur, s'écria-t-il en éclatant de rire, remettez-vous... On dirait que je vous fais peur !... Je ne suis pourtant pas un ogre !

      – Certainement non, répondit Goël, qui avait repris tout son aplomb... Mais depuis hier, je suis tout désorienté.

      – Je comprends cela... L'émotion inévitable qui suit toujours un succès un peu inespéré...

      – C'est cela même... Puis, cette fortune, qui, tout à coup...

      – Vous vous y habituerez. Vous verrez, c'est très facile... Mais permettez-moi de vous féliciter... J'en ai bien un peu le droit, n'est-ce pas ?

      Goël esquissa un geste de protestation.

      – Et puis, ajouta le milliardaire, vous savez, la petite note des journaux au sujet de ma fille... Eh bien, je vous avoue franchement qu'elle est presque exacte... Je verrais avec plaisir ma fille épouser un homme de votre valeur... Mais avant tout il faut lui plaire... Ça, c'est votre affaire.

      Goël allait répondre, quand le son argentin d'une cloche retentit.

      – Allons déjeuner, fit le Norvégien.

      La salle à manger, contiguë au cabinet de travail, était une grande pièce carrée, éclairée par de larges vitraux. Sur la table, étincelait une verrerie claire, de style simple. Sur les dressoirs d'érable gris, dans les angles de la pièce, partout, une profusion de bouquets présentaient la splendeur colorée ou la grâce mièvre de leurs fleurs. Au plafond se trouvait une gigantesque rosace dont les arabesques de fleurs, aux pistils polychromes, étaient de minuscules lampes à incandescence.

      Ursen Stroëm présenta Goël Mordax à sa fille, Edda et à son amie Hélène Séguy.

      Les deux jeunes filles formaient un contraste frappant. Edda était grande, mince, élancée et blonde comme son père. Elle avait les mêmes yeux bleu glauque, couleur de mer et de rêve. Son visage était empreint d'une certaine gravité, et son sourire enchantait par une douceur mystérieuse. Elle avait reçu, comme la plupart de ses compatriotes, une instruction très étendue. Nulle science, même parmi les plus arides, ne lui était étrangère.

      La compagne d'Edda, Mlle Hélène Séguy, était une petite brune, coquette et vive, fort jolie, aux grands yeux noirs pleins d'une finesse malicieuse. Elle causait avec infiniment d'esprit, s'amusait de tout, riant à tout propos et même hors de propos.

      C'était la fille de l'ancienne institutrice d'Edda. Quand elle mourut, Ursen Stroëm avait, pour ainsi dire, adopté Hélène. L'orpheline avait grandi aux côtés d'Edda, dont elle était restée l'amie plutôt que la demoiselle de compagnie.

      La native distinction et la beauté d'Edda firent une grande impression sur Goël Mordax. Malgré l'étendue de ses connaissances, la jeune fille n'était ni pédante, ni prétentieuse. Goël fut enchanté de cet accueil si simple, si cordial.

      – Vous devez, comme tous les autres, dit Edda, regarder mon père comme un parfait excentrique...

      – C'est généralement l'opinion que l'on a de M. Stroëm, interrompit railleusement Mlle Séguy.

      – On se trompe, repartit Edda avec chaleur... Mon père est au-dessus des opinions et des préjugés de son siècle, voilà tout... Il s'est donné pour mission d'accélérer la marche en avant du progrès humain, trop lent à son gré.

      – C'est une noble ambition, répondit Goël.

      – Allons, Edda, fit gaiement Ursen Stroëm, cesse de chanter mes louanges... M. Mordax se fera sans toi une opinion personnelle sur mon compte.

      Il y eut une accalmie dans la conversation. On attaquait une succulente bisque d'écrevisses.

      Ce jour-là, Coquardot, dit Cantaloup, s'était surpassé. Inédits et délicieux, les plats se succédaient, décorés d'appellations emphatiques. La pièce la plus admirée fut – délicate attention – une timbale en forme de sous-marin.

      – Submersible et comestible..., remarqua le Norvégien avec un rire bon enfant.

      Rien n'y manquait. Les gouvernails étaient figurés par de fines tranches de jambon d'York, les hublots par des rondelles de pistache, et l'hélice avait été sculptée dans une énorme truffe. Cette timbale, pompeusement baptisée « timbale sous-marine à la Goël », eut un véritable succès.

      Le service était fait automatiquement. Au centre de la table, se trouvait un grand carreau de porcelaine, qui jouait le rôle de monte-charge. Il suffisait d'appuyer sur un bouton électrique pour voir disparaître les plats vides, immédiatement remplacés par de nombreux services.

      Au dessert, arrosé de crus d'élite, la conversation était devenue très animée. Goël développait ses projets avec enthousiasme. Edda se sentait ravie et comme transportée par l'ardente éloquence du jeune ingénieur. Son amabilité, simplement polie, du début, avait fait place à un laisser-aller plein de confiance. Ses regards brillaient de plaisir. Goël Mordax la contemplait avec extase.

      – A propos, demanda brusquement Ursen Stroëm, avez-vous donné votre démission, monsieur Mordax ?

      – Non, mais je compte l'envoyer aujourd'hui même.

      – Inutile. Je me charge de ce soin.

      Et s'approchant d'un appareil téléphonique dissimulé dans un angle, il avertit, séance tenante, le directeur de la Compagnie de transports où était employé Goël, de n'avoir plus, désormais, à compter sur ses services.

      « M. Mordax, ajouta-t-il, compte aller chez vous, monsieur le directeur, dans le courant de l'après-midi, pour vous offrir ses regrets et vous confirmer sa démission... »

      – Là, voilà qui est fait, dit Ursen Stroëm en se frottant les mains... N'avez-vous rien autre chose qui vous retienne à ?

      – Non, monsieur... Je n'ai guère d'amis et je n'ai plus de famille.

      – Très bien... Alors, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, nous allons partir aujourd'hui même pour la Corse.

      « Dans deux jours, on commencera à construire les chantiers de notre sous-marin. »

      Goël ne pouvait s'empêcher de penser que c'était aller un peu vite en besogne. Mais, déjà, Ursen Stroëm téléphonait au capitaine de son yacht l'Etoile-Polaire de se tenir prêt à appareiller immédiatement.

      Goël demeurait interloqué. Mlle Séguy, ainsi qu'Edda, riaient, riaient, vraiment très amusées.

      – Laissez-moi faire, dit Ursen Stroëm... Vous vous habituerez à mes façons expéditives.

      – Mais je n'ai pas fait mes malles.

      – Vous trouverez à bord du yacht tout ce qu'il vous faudra...

      – Et vous serez à l'abri des ovations, des reporters et des photographes, ajouta Edda en souriant.

      Goël jugea que toute résistance serait inutile.

      – Allons, soit, dit-il, je pars. Mais auparavant, je voudrais dire adieu à mon meilleur ami, M. Lepique.

      – Que fait-il, votre ami ? interrogea Ursen Stroëm.

      – Il est naturaliste.

      – Très bien. Nous l'emmènerons aussi... Coquardot va se mettre à sa recherche.

      Goël ne trouva rien à répliquer.

      Pendant que l'artiste culinaire courait chez M. Lepique, tout le monde prenait place dans l'automobile d'Ursen Stroëm, et l'on filait à toute vitesse vers le port de la Joliette.

      Une heure après, Ursen Stroëm et ses amis, déjà installés à bord du yacht, arpentaient le pont avec impatience, en attendant le retour de Coquardot.

      On le vit enfin paraître sur le quai, poussant devant lui M. Lepique, toujours flanqué de sa boîte verte et les mains embarrassées d'une quantité de petites cages et de flacons. Un matelot les suivait, chargé de filets à insectes, de paquets de livres et de bocaux où grouillaient des reptiles.

      M. Lepique et sa ménagerie, en un clin d'œil, eurent pris place sur le pont du yacht. Aussitôt, les ancres furent hissées, la vapeur s'engouffra dans les tiroirs, et l'Etoile-Polaire cingla vers le large.

      Sur la dunette, Goël armé d'une lunette marine, regardait distraitement le panorama de , lorsque, tout à coup, il tressaillit...

      Il venait d'apercevoir son irréconciliable ennemi Tony Fowler, qui, les bras croisés, le visage crispé de haine, regardait le yacht s'éloigner.




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