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Victor, de la Brigade mondaine

Maurice Leblanc
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III – LA MAÎTRESSE DU BARON

1

Entre Garches et Paris, les vingt minutes du trajet furent silencieuses, et c'est peut-être ce silence, cette docilité, qui donnaient le plus de poids aux soupçons de Victor. La tranquillité du baron ne l'impressionnait plus depuis qu'il avait discerné son maquillage de la veille. Il l'observa : le rouge avait disparu. Mais toute la face aux joues creusées et au teint jaune, révélait une nuit d'insomnie et de fièvre.

      « Quel quartier ? demanda Victor.

      – La rue de Vaugirard, près du Luxembourg.

      – Son nom ?

      – Elise Masson. Elle était figurante aux Folies-Bergère, je l'ai recueillie, et elle est si reconnaissante de ce que j'ai fait pour elle ! Ses poumons sont malades.

      – Elle vous a coûté beaucoup d'argent ?

      – Pas trop. Elle est si simple ! Seulement, je travaille moins.

      – De sorte que vous n'avez plus de quoi payer votre terme. »

      Ils ne dirent plus rien. Victor songeait à la maîtresse du baron, et une ardente curiosité l'envahissait. Etait-ce la femme du cinéma ? la meurtrière de La Bicoque ?

      Dans l'étroite rue de Vaugirard, s'allongeait un grand et vieux immeuble à petits logements. Au troisième étage, sur la gauche, le baron frappa et sonna.

      Une jeune femme ouvrit vivement, les bras tendus, et, aussitôt, Victor constata que ce n'était pas celle dont il avait gardé la vision.

      « Enfin, te voilà ! dit-elle. Mais tu n'es pas seul ? Un de tes amis ?

      – Non, dit-il. Monsieur est de la police, et nous cherchons des renseignements sur cette affaire de Bons de la Défense à laquelle je suis mêlé par hasard. »

      Ce n'est que dans la petite chambre où elle mena les deux hommes que Victor put la voir. Elle avait une figure de mauvaise santé avec d'immenses yeux bleus, des boucles brunes en désordre et des pommettes éclatantes de rouge, le même rouge violacé qu'il avait remarqué la veille sur les joues du baron. Une robe d'intérieur l'habillait. Elle portait au cou, négligemment noué, un large foulard orange rayé de vert.

      « Simple formalité, mademoiselle, dit Victor. Quelques questions... Vous avez vu M. d'Autrey avant-hier, jeudi ?

      – Avant-hier ? Voyons, que je réfléchisse... Ah ! oui, il est venu déjeuner et dîner, et je l'ai accompagné le soir à la gare.

      – Et hier, vendredi ?

      – Hier, il est venu dès sept heures du matin, et nous n'avons pas bougé de cette chambre avant quatre heures. Je l'ai conduit dehors, tout doucement, en nous promenant, comme d'habitude. »

      A sa manière de parler, Victor fut persuadé que toutes ces réponses étaient fixées d'avance. Mais la vérité ne peut-elle pas être dite sur le même ton que le mensonge ?

      Il fit le tour du logement, qui ne contenait qu'un cabinet de toilette, pauvrement agencé, une cuisine, et une penderie où il aperçut, tout à coup, après avoir écarté les robes, un sac de voyage et une valise de toile dont le soufflet paraissait gonflé.

      S'étant brusquement retourné, il surprit un regard entre la jeune femme et son amant. Alors il ouvrit la valise.

      Un des côtés contenait du linge de femme, une paire de bottines et deux robes ; l'autre un veston et des chemises d'homme. Dans le sac, un pyjama, des pantoufles et un nécessaire de toilette.

      « On voulait donc partir ? » dit-il en se relevant.

      Le baron, qui s'était avancé vers lui et le considérait avec des yeux implacables, chuchota :

      « Dites donc, qui est-ce qui vous a permis de fouiller ainsi ? Car enfin, c'est de la perquisition, tout cela ? A quel titre ? Où est votre mandat ? »

      Victor sentit le danger, en face de cet homme dont on devinait l'exaspération et dans les yeux de qui il voyait réellement l'envie féroce du meurtre.

      Il saisit son revolver au fond de sa poche, et, dressé contre l'adversaire :

      « On vous a vu hier près de la gare du Nord avec vos deux valises... On vous a vu avec votre maîtresse.

      – Des blagues ! s'écria le baron. Des blagues, puisque je n'ai pas pris le train et que je suis là. Alors quoi, il faudrait être franc... De quoi m'accusez-vous ? D'avoir barboté l'enveloppe jaune ? Ou bien même... »

      Il prononça, plus bas :

      « Ou bien même d'avoir tué le père Lescot ? C'est ça, hein ? »

      Un cri rauque retentit. Elise Masson, livide, haletante, balbutia :

      « Qu'est-ce que tu dis ? Il t'accuserait d'avoir tué ? d'avoir tué le type de Garches ? »

      Il se mit à rire :

      « Ma foi, on pourrait le croire ! Voyons, monsieur l'inspecteur, ce n'est pas sérieux cette histoire-là... Que diable, vous avez interrogé ma femme... »

      Il se dominait et désarmait peu à peu. Victor lâcha la crosse de son revolver et se dirigea vers le carré qui servait d'antichambre, tandis que d'Autrey continuait à ricaner :

      « Ah ! la police, c'est la première fois que je la vois en action. Mais, fichtre, si elle gaffe toujours ainsi ! Voyons, Monsieur l'inspecteur, ces valises, voilà des semaines qu'elles sont prêtes. La petite et moi, nous rêvions d'un voyage dans le Midi. Et puis, ça ne s'arrange pas. »

      La jeune femme écoutait, ses grands yeux bleus tout fixes, et murmurait :

      « Il ose t'accuser ! un assassin, toi ! »

      A ce moment, un plan très net s'imposait à Victor : avant tout séparer les deux amants, puis conduire le baron à la Préfecture, et s'entendre avec ses chefs pour qu'une perquisition immédiate fût effectuée. C'était une opération qu'il n'aimait pas accomplir lui-même, mais qu'il jugeait indispensable. Si les Bons de la Défense étaient là, il ne fallait à aucun prix les laisser échapper une fois de plus.

      « Vous m'attendez ici, dit-il à la jeune femme. Quant à vous, monsieur... »

      Il montra la porte ouverte avec tant d'autorité que le baron, tout à fait soumis, passa devant lui, descendit les trois étages, et s'installa sur la banquette arrière du cabriolet.

      Au coin de la rue, un gardien de la paix veillait à la circulation. Victor se fit connaître de lui et le pria de ne pas perdre de vue l'automobile et l'homme qui s'y trouvait. Puis il entra chez un marchand de vins dont la salle occupait le rez-de-chaussée de l'immeuble, et qui avait le téléphone dans son arrière-boutique. Là, il demanda la Préfecture, mais il dut attendre un long moment avant d'obtenir la communication avec la Police judiciaire.

      « Ah ! enfin, c'est vous, Lefébure ? Ici, Victor, de la mondaine. Dites-donc, Lefébure, est-il possible qu'on m'envoie sans tarder deux agents au coin de la rue de Vaugirard et du Luxembourg ? Allô ! Parlez donc plus fort, mon vieux... Qu'est-ce que vous dites ? Vous m'avez téléphoné à Saint-Cloud ?... Mais je ne suis pas à Saint-Cloud... Et alors, quoi ? On veut me parler ? Qui ? Le directeur ?... Justement, je venais... Mais d'abord, envoyez-moi deux camarades... tout de suite, hein ? Ah ! un mot encore, Lefébure. Tâchez de voir à l'Identité judiciaire s'il y a une fiche sur la demoiselle Elise Masson, ancienne figurante aux Folies-Bergère... Elise Masson... »

      Quinze minutes plus tard, deux inspecteurs arrivèrent à bicyclette. Leur ayant expliqué qu'ils devaient s'opposer à la fuite de la nommée Elise Masson qui demeurait au troisième étage, et dont il donna le signalement exact, il emmena le baron d'Autrey à la Préfecture et le confia à des collègues.


2

      M. Gautier, directeur avisé et fort habile, qui cachait sous un air bonasse de la finesse et du jugement, attendait Victor dans son bureau, en compagnie d'un petit homme gros, assez âgé, mais encore solide d'aspect, et d'encolure puissante. C'était un des supérieurs immédiats de Victor, le commissaire Mauléon.

      « Enfin quoi, Victor, s'écria le directeur, qu'est-ce que ça veut dire ? Je vous ai vingt fois recommandé de rester en contact avec nous de la façon la plus absolue. Or, depuis deux jours, aucune nouvelle. Le commissariat de Saint-Cloud agit de son côté, mes inspecteurs d'un autre, et vous d'un troisième. Pas de liaison. Pas de plan concerté.

      – En bon français, observa Victor, sans s'émouvoir, cela signifie que l'affaire des Bons de la Défense et que celle du crime de La Bicoque n'avancent pas à votre gré, chef ?

      – Et au vôtre, Victor ?

      – Je ne suis pas mécontent. Mais j'avoue, chef, que je n'y mets pas beaucoup d'entrain. L'affaire m'amuse, mais ne m'emballe pas. Trop fragmenté. Des acteurs de troisième plan, qui agissent en ordre dispersé, et qui accumulent les gaffes. Pas d'adversaire sérieux.

      – En ce cas, insinua le directeur, passez la main. Mauléon ne connaît pas Arsène Lupin, mais il l'a combattu jadis, il a une longue habitude du personnage, et il est mieux qualifié que personne... »

      Victor s'était avancé vers le directeur, visiblement troublé.

      « Que dites-vous, chef ? Arsène Lupin ?... Vous êtes sûr ?... Vous avez la preuve qu'il est dans l'affaire ?

      – La preuve formelle. Vous savez qu'Arsène Lupin a été repéré à Strasbourg et qu'il s'en est fallu de peu qu'on l'arrêtât ? Or, l'enveloppe jaune qui avait été confiée à la banque et que le directeur de la banque a eu l'imprudence d'enfermer dans son tiroir, se trouvait d'abord dans le coffre-fort de la personne à qui appartenaient les neuf Bons, un industriel de Strasbourg, et nous savons maintenant que le lendemain du jour où cet industriel avait déposé l'enveloppe à la banque, son coffre-fort fut fracturé. Par qui ? Les fragments d'une lettre que nous avons recueillis nous l'apprennent. Par Arsène Lupin.

      – La lettre était réellement d'Arsène Lupin ?

      – Oui.

      – Adressée ?...

      – A une femme qui semble être sa maîtresse. Il lui dit, entre autres choses :
      "J'ai tout lieu de supposer que les Bons que j'ai ratés ont été subtilisés à la banque par un des employés, Alphonse Audigrand. Si ça t'amuse, tâche de retrouver ses traces à Paris où j'arriverai dimanche soir. Pour moi, d'ailleurs, cela ne m'intéresse plus beaucoup. Je ne pense qu'à l'autre affaire... celle des dix millions. Voilà qui vaut la peine qu'on se dérange ! C'est en fort bonne voie..."

      – Pas de signature, bien entendu ?

      – Si. Regardez. Ars. L. »

      Et M. Gautier acheva :

      « Dimanche, c'est le jour où vous étiez au Ciné-Balthazar, et où s'y trouvait Alphonse Audigrand avec sa maîtresse ?

      – Et une autre femme s'y trouvait également, chef, s'écria Victor, une femme très belle, qui, sans aucun doute, surveillait Audigrand... et qui est celle que j'ai aperçue, la nuit, quand elle s'enfuyait après l'assassinat du père Lescot. »

      Victor allait et venait dans la pièce, sans dissimuler une agitation qui étonnait chez cet homme toujours si maître de lui.

      « Chef, dit-il à la fin, dès l'instant qu'il s'agit de ce damné personnage, je marche à fond.

      – Vous avez l'air de l'exécrer.

      – Moi ? Je ne l'ai jamais vu... je ne le connais ni d'Eve ni d'Adam, et il ne me connaît pas non plus.

      – Alors ?

      – Alors, dit-il, la mâchoire serrée, ça n'empêche pas que nous avons un compte à régler, lui et moi. Et un compte sérieux. Mais parlons du présent. »

      Et, sans plus tarder, il raconta par le menu tout ce qu'il avait fait la veille et au cours de la matinée, son enquête à Garches, ses entrevues avec le ménage d'Autrey, avec le ménage Géraume, et avec la demoiselle Elise Masson. Pour celle-ci, il montra la fiche qu'il avait prise, en passant, au service de l'identité.

      « ... Orpheline, fille de père alcoolique et de mère tuberculeuse. Renvoyée des Folies-Bergère à la suite de plusieurs vols commis dans les loges de ses camarades. Certains indices laisseraient supposer qu'elle sert d'indicatrice à une bande internationale. Tuberculeuse au deuxième degré. »

      Il y eut un silence. L'attitude de M. Gautier exprimait à quel point il était satisfait des résultats obtenus par Victor.

      « Votre avis, Mauléon ?

      – C'est du bon travail, répondit le commissaire, qui naturellement, fit ses réserves. Du bon travail, qui demande à être examiné de près. Si vous le voulez bien, je reprendrai moi-même l'interrogatoire du baron.

      – Vous le reprendrez tout seul, marmonna Victor avec son sans-gêne habituel. Je vous attends dans mon auto.

      – Et l'on se retrouvera ici ce soir, conclut le directeur. Nous pourrons alors fournir des éléments sérieux à l'instruction que le Parquet vient d'ouvrir à Paris. »

      Au bout d'une heure, Mauléon ramenait le baron vers l'auto et disait à Victor.

      « Rien à faire avec ce coco-là.

      – Aussi, proposa Victor, nous allons chez la demoiselle Elise Masson ? »

      Le commissaire objecta :

      « Bah ! elle est surveillée. La perquisition aura lieu tantôt, et même avant notre arrivée. Il y a plus urgent, à mon sens.

      – Quoi ?

      – Que faisait, au moment du crime, Gustave Géraume, conseiller municipal de Garches et propriétaire des d'Autrey ? C'est une question que sa femme pose elle-même et que j'aimerais poser à son ami Félix Devalle, marchand de biens et agent de location à Saint-Cloud, dont je viens de me procurer l'adresse. »

      Victor haussa les épaules et s'installa au volant, près de Mauléon. D'Autrey et un inspecteur prirent place en arrière.

      A Saint-Cloud, les deux policiers trouvèrent dans son bureau Félix Devalle, grand gaillard brun, à la barbe soignée, et qui, aux premiers mots, pouffa de rire.

      « Ah ! ça mais, qu'est-ce qui se trame contre mon ami Géraume ? Dès ce matin, coup de téléphone de sa femme, et, depuis, deux visites de journalistes.

      – A propos de quoi ?

      – De l'heure à laquelle il est rentré avant-hier soir jeudi.

      – Et vous avez répondu !

      – La vérité, parbleu ! Dix heures et demie sonnaient lorsqu'il m'a déposé devant ma porte.

      – C'est que, justement, sa femme prétend qu'il n'a dû rentrer qu'au milieu de la nuit.

      – Oui, je sais, elle crie cela sur les toits, comme une brave petite femme affolée de jalousie. “Qu'est-ce que tu as fait à partir de dix heures et demie du soir ? Où étais-tu ?” Alors, la justice s'en mêle, les reporters rappliquent chez moi, et, comme un crime a été commis à ces heures-là, voici mon pauvre Gustave devenu suspect ! »

      Il riait de bon cœur. Gustave, voleur et assassin ! Gustave, qui n'aurait pas écrasé une mouche !

      « Votre ami était un peu gris ?

      – Oh ! à peine. La tête lui tourne si facilement ! Il voulait même m'entraîner à cinq cents mètres d'ici, à l'estaminet du Carrefour qui ne ferme qu'à minuit. Sacré Gustave ! »

      Les deux policiers s'y rendirent, à cet estaminet. Il leur fut répondu que l'avant-veille, en effet, M. Gustave Géraume, un habitué de la maison, était venu boire un kummel un peu après dix heures et demie.

      Et ainsi, la question se posait avec une force croissante : « Qu'est-ce que Gustave Géraume avait fait à partir de dix heures et demie jusqu'au milieu de la nuit ? »

      Ils ramenèrent le baron d'Autrey à sa porte, ainsi que l'inspecteur préposé à sa garde, et Mauléon voulut pousser jusqu'à la villa de Géraume.

      Les deux époux étaient absents.

      « Allons déjeuner, dit Mauléon. Il est tard. »

      Ils déjeunèrent aux Sports, échangeant à peine quelques phrases. Par son silence, par son air de mauvaise humeur, Victor laissait voir combien les préoccupations du commissaire lui semblaient puériles.

      « Enfin quoi ! s'écria Mauléon, vous n'estimez pas qu'il y a quelque chose de bizarre dans la conduite de cet individu ?

      – Quel individu ?

      – Gustave Géraume.

      – Gustave Géraume ? Ça passe en second pour moi.

      – Mais, sacrebleu, dites-moi votre programme !

      – Filer tout droit chez Elise Masson.

      – Et le mien, proféra Mauléon, qui s'échauffait vite et s'entêtait, c'est de voir Mme d'Autrey. Allons-y.

      – Allons-y », acquiesça Victor, dont les haussements d'épaules s'accentuaient.

      L'inspecteur, mis en faction sur le trottoir, veillait devant la maison. Ils montèrent. Mauléon sonna. On leur ouvrit.

      Ils allaient entrer lorsqu'on les rappela d'en bas : un agent grimpait à toutes jambes. C'était l'un des deux cyclistes que Victor avait chargé de garder l'immeuble de la rue de Vaugirard, où habitait Elise Masson.

      « Eh bien, qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il.

      – Elle a été tuée... étranglée probablement...

      – Elise Masson ?

      – Oui. »


3

      Mauléon était un impulsif. Se rendant compte qu'il avait eu tort de ne pas commencer les opérations par la rue de Vaugirard, comme le voulait son compagnon, il bouillonna d'une colère subite, et, ne sachant à qui s'en prendre, il fit irruption dans la pièce où se trouvait le ménage d'Autrey, et cria, avec l'espoir sans doute de provoquer une réaction dont il tirerait parti :

      « On l'a tuée !... Voilà ce que c'est ! Pourquoi ne nous avoir pas avertis du danger qu'elle courait, la malheureuse ?... Si on l'a tuée, c'est que vous lui aviez confié les titres, d'Autrey... et que quelqu'un le savait. Qui ? Êtes-vous disposé à nous aider, maintenant ? »

      Victor voulut s'interposer. Mais Mauléon s'obstina :

      « Alors, quoi ? prendre des gants ? Ce n'est pas mon habitude. La maîtresse de d'Autrey a été assassinée. Je lui demande si, oui ou non, il peut nous mettre sur une piste ?... et tout de suite ! sans tarder ! »

      S'il y eut réaction, ce ne fut pas chez M. d'Autrey, qui, lui, demeura stupide, les yeux écarquillés, et comme s'il cherchait à saisir le sens des paroles prononcées. Mais Gabrielle d'Autrey s'était dressée, et, toute rigide, elle regardait son mari, attendant une protestation, une révolte, un sursaut. Elle dut s'appuyer, prête à tomber. Lorsque Mauléon se tut, elle balbutia :

      « Tu avais une maîtresse... Toi ! toi ! Maxime ! une maîtresse... Ainsi, chaque jour, quand tu allais à Paris... »

      Elle répéta, la voix basse, tandis que ses joues couperosées devenaient toutes grises :

      « Une maîtresse !... une maîtresse !... Comment est-ce possible !... tu avais une maîtresse !... »

      A la fin, il répondit, sur le même ton de gémissement :

      « Pardonne-moi, Gabrielle... Cela est arrivé, je ne sais pas comment... Et puis, voilà qu'elle est morte... »

      Elle fit le signe de la croix.

      « Elle est morte...

      – Tu as entendu... Tout ce qui se passe depuis deux jours est terrible... je n'y comprends rien... un cauchemar... Pourquoi me torturer ainsi ? Pourquoi ces gens-là veulent-ils m'arrêter ? »

      Elle tressaillit.

      « T'arrêter... Mais tu es fou... T'arrêter, toi ! »

      Elle eut une explosion de désespoir, qui la jeta par terre, et, à genoux, les mains jointes et tendues vers le commissaire, elle suppliait :

      « Non, non..., vous n'avez pas le droit... je vous jure, moi, qu'il est innocent. Quoi ? pour le meurtre du père Lescot ? Mais puisqu'il était près de moi... Ah ! sur mon salut éternel... il m'a embrassée... et puis... et puis... je me suis endormie dans ses bras... Oui, dans ses bras... Alors, comment voulez-vous ?... Non, n'est-ce pas ? ce serait monstrueux ? »

      Elle bégaya quelques mots encore, à la suite de quoi sa voix, s'épuisant, devint indistincte. Elle s'évanouit.

      Tout cela, son chagrin de femme trompée, son effroi, ses prières, son évanouissement, tout cela fort naturel et profondément sincère. Il n'était pas admissible qu'elle mentît.

      Maxime d'Autrey pleurait, sans songer à la soigner. Au bout d'un instant, à moitié réveillée, elle aussi pleura avec des sanglots.

      Mauléon prit le bras de Victor et l'entraîna. Dans le vestibule, la vieille bonne, Anna, écoutait à la porte. Il lui jeta :

      « Vous leur direz de ne pas bouger jusqu'à ce soir... jusqu'à demain... D'ailleurs, il y a quelqu'un de faction en bas, qui s'y opposerait. »

      Dans l'auto, il formula, d'un ton excédé :

      « Ment-elle ? Est-ce qu'on sait ! J'en ai vu des comédiennes ! Qu'en pensez-vous ? »

      Mais Victor garda le silence. Il conduisait très vite, si vite que Mauléon eût voulu le modérer. Il n'osa pas, craignant que Victor ne redoublât. Ils étaient furieux l'un contre l'autre. Les deux collaborateurs associés par le directeur de la Police judiciaire ne s'entendaient pas.

      La fureur de Mauléon persistait lorsqu'ils franchirent la foule attroupée au coin de la rue de Vaugirard, et qu'ils pénétrèrent dans la maison. Victor, au contraire, était calme et maître de lui.

      Voici les renseignements qui lui furent communiqués, et les faits qu'il nota par lui-même.

      A une heure, les agents chargés de la perquisition ayant sonné en vain au palier du troisième étage, et sachant par les cyclistes qui veillaient dans la rue que la demoiselle Elise Masson n'avait pas quitté l'immeuble, s'enquirent du serrurier le plus voisin. La porte fut ouverte, et, dès l'entrée, ils virent Elise Masson qui gisait sur le lit-divan de sa chambre, renversée, livide, les bras raidis et les poignets pour ainsi dire tordus par l'effort de sa résistance.

      Pas de sang. Aucune arme. Aucune trace de lutte parmi les meubles et les objets. Mais la figure était boursouflée et couverte de taches noires.

      « Des taches significatives, déclarait le médecin légiste. Il y a eu strangulation, au moyen d'une corde ou d'une serviette... peut-être d'un foulard... »

      Tout de suite, Victor remarqua l'absence du foulard orange et vert que portait la victime. Il interrogea. Personne ne l'avait vu.

      Fait singulier, les tiroirs n'avaient pas été touchés, non plus que l'armoire à glace. Victor retrouva le sac de voyage et la valise, exactement dans l'état où il les avait laissés le matin. Cela signifiait-il que l'assassin n'avait pas cherché les Bons de la Défense, ou qu'il savait qu'ils n'étaient point dans l'appartement ?

      Questionnée, la concierge fit observer que la position défectueuse de sa loge ne lui permettait pas de discerner toujours les gens qui entraient ou sortaient, et que, vu le nombre des appartements, il en passait beaucoup. Bref, elle n'avait rien noté d'anormal et ne pouvait donner aucune indication.

      Mais Mauléon prit Victor à part. Un des locataires du cinquième étage avait croisé, un peu avant midi, entre le deuxième et le troisième, une femme qui descendait l'escalier très vite, et il avait eu l'impression qu'une des portes du troisième venait de se refermer. Cette femme était habillée simplement, comme une petite bourgeoise. Il n'avait pu voir sa figure, qu'elle paraissait dissimuler.

      Mauléon ajouta :

      « La mort remonte à peu près à la fin de la matinée, selon le médecin légiste, qui, cependant, ne peut préciser à deux ou trois heures près, étant donné le mauvais état de santé. D'autre part, il résulte d'un premier examen, que les objets forcément touchés par l'assassin ne présentent aucune empreinte digitale. C'est la précaution usuelle des gants. »

      Victor s'assit dans un coin, les yeux attentifs. Il considérait un des agents qui fouillait la pièce avec méthode, qui soulevait chaque bibelot, scrutait les murs, secouait les rideaux. Un vieil étui à cigarettes, hors d'usage, en paille tressée, fut ouvert et vidé. Il contenait une quinzaine de pâles et mauvaises photographies.

      Victor les examina à son tour. C'étaient des photos d'amateur, comme on en prend au cours d'une partie de plaisir, entre camarades. Camarades Elise Masson, figurantes, midinettes, commis de magasin... Mais, sous un chiffon de papier de soie qui garnissait le fond de l'étui, il en découvrit une, pliée en quatre, mieux réussie, quoique du même genre, et il fut à peu près sûr qu'elle représentait la mystérieuse créature du Ciné-Balthazar et de La Bicoque.

      Il mit l'étui dans sa poche et n'en parla pas.




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