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La légende du Prêtre Jean

article de Louis Hambis (1957)
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Cet article a paru originellement dans le N°8 de la revue La Tour Saint-Jacques (Janvier-février 1957). Il a été ressaisi et corrigé par France-Spiritualités.

      L'époque des premières Croisades est caractérisée par des phénomènes collectifs où la croyance aux Derniers Jours joua un rôle particulièrement important ; les populations de l'Europe Occidentale ainsi que les chroniqueurs de l'époque nous l'attestent, attachèrent une importance capitale à l'interprétation des phénomènes naturels qui coïncidèrent alors avec des famines et avec des épidémies comme le mal des ardents et la peste. En même temps circulaient des prédictions qui annonçaient les fléaux et parlaient vaguement de destructions et de guerres. C'est dans un tel milieu, encore sous le coup des terreurs de l'An Mille, que les nouvelles les plus étranges se propagèrent, amenant des populations entières à se diriger vers les Lieux Saints ou à trouver refuge auprès des monastères.

      Un demi-siècle ne s'était pas écoulé depuis les triomphes et les déceptions de la Première Croisade, que la nouvelle parvint en Occident de la chute d'Edesse le jour même de Noël 1144. En novembre 1145, une ambassade composée d'Arméniens venait demander de l'aide au pape Eugène III à Viterbe. L'hiver de 1141 avait été particulièrement désastreux, la misère et la famine avaient frappé durement les populations qui voyaient dans ces désastres des châtiments divins ; la fermentation des esprits fut portée à son comble par des bruits de fin du monde ; des thaumaturges se manifestèrent dans certaines régions et fondèrent des sectes ; les astronomes annoncèrent une mutatio regum.

      C'est à ce moment que l'évêque de Gabala (Byblos), un des évêques les plus importants de la principauté d'Antioche, adressa au pape Eugène III une lettre où il annonçait qu'un puissant roi chrétien venait d'attaquer les Musulmans et se portait au secours de Jérusalem. Le demi-frère de l'empereur Conrad III, Otton de Freisingen, a conservé cette nouvelle dans sa chronique ; il écrit ceci : « Il racontait encore que peu d'années auparavant, un certain Jean demeurait au delà de la Perse et de l'Arménie, à l'extrémité de l'Orient ; roi et prêtre, il était chrétien ainsi que ses sujets, mais nestorien, et fit la guerre à des rois des Perses et des Mèdes qui sont frères et sont appelés Samiardes ; il les chassa de la capitale de leur royaume, Ecbatane ». C'est de ce texte que devait sortir la légende du personnage mystérieux qui fut connu sous le nom de Prêtre Jean, et que les hommes du Moyen Age cherchèrent pendant plusieurs siècles à travers toute l'Asie.

      Avant de parler de ce que rapportent également les autres chroniqueurs, il faut examiner les conditions dans lesquelles se préparait la seconde Croisade. Déjà, avant la venue de l'ambassade arménienne, le roi de France, Louis VII, avait fait connaître au pape Eugène III son désir de conduire une croisade en Terre Sainte, mais son projet ne suscitant aucun enthousiasme parmi les barons français, il avait fait appel à saint Bernard qui attendit la décision du pape, et au reçu de la bulle pontificale (1er mars 1146), commença de prêcher la Croisade. L'empereur Conrad III était réticent et appréhendait de se lancer dans une expédition lointaine ; saint Bernard ne réussit à le persuader que pendant l'hiver de 1146. Aussi peut-on se demander si la nouvelle annoncée par l'évêque de Gabala ne fut pas utilisée par Otton de Freisingen, demi-frère de l'empereur et l'un des organisateurs de la Croisade, pour décider celui-ci à s'engager à conduire les troupes allemandes qui y participèrent. Il serait intéressant d'étudier le rôle que Freisingen joua dans la préparation de la Croisade dont il fut effectivement un des chefs, et si la nouvelle qu'un potentat chrétien venait d'écraser les Musulmans ne fut pas un élément décisif de la détermination de l'Empereur, car la nouvelle dut parvenir en Allemagne au moment où se discutait le projet.

      Quoi qu'il en soit, l'idée de l'existence du Prêtre Jean fut acceptée ; de nombreux chroniqueurs font mention de ce personnage mystérieux dans les années qui suivent, et d'ailleurs l'apparition de celui-ci correspondait aux prédictions qui circulaient alors en Occident. N'allait-on pas, à la veille de la troisième Croisade, alors que des phénomènes de toute nature étaient considérés comme annonçant l'accomplissement des temps, faire connaître des prédictions révélant la venue prochaine de personnages mystérieux dont deux pouvaient être considérés comme répondant à ce qu'on imaginait du Prêtre Jean, l'un étant décrit comme devant surgir de l'Orient, sage parmi les sages, et l'autre comme devant réunir de puissantes et immenses armées et faire grand massacre parmi les nations. Il y aurait là une étude importante à faire, car ces prédictions s'appuyaient probablement sur de vagues nouvelles venues de l'Orient, qui avaient dû prendre corps à la suite des événements considérables dont la Haute Asie avait été le théâtre depuis justement les environs de 1140.

      Otton de Freisingen n'indique que d'une manière très vague la région où régnait le Prêtre Jean ; les Annales d'Admont désignent seulement le Prêtre Jean comme « roi de l'Arménie et de l'Inde ». Peu après, en 1165, parvenait au Pape une lettre qui aurait été dressée à l'empereur Manuel Ier Comnène par le Prêtre Jean, où il est nommé roi des trois Indes et de toutes les contrées depuis la Tour de Babel jusqu'au lieu de sépulture de l'apôtre Thomas. Cette missive a été très répandue, puisqu'on en connaît des exemplaires en France, en Angleterre, en Allemagne et en Italie, et que l'on en rencontre même des échos en Islande au XIVème siècle et jusqu'en Russie ; elle rentre dans un genre très répandu au Moyen Age, comme la lettre d'Alexandre à Aristote, et il faut la considérer comme un faux, ainsi que Pelliot l'a montré, cette lettre ayant sans doute eu pour auteur quelque clerc latin en Orient (Communication à la Société Asiatique du 12 mai 1944).

      Cette lettre trouva un grand crédit en Occident, et peu après, le pape Alexandre III envoyait une lettre datée du 27 septembre 1177 par l'intermédiaire de son médecin Philippe, au souverain d'Abyssinie qu'il qualifiait de « Johanni illustri et magnifico Indorum regi ». Nous voyons donc en 1177 le titre de Jean attribué à l'empereur d'Abyssinie, alors que le texte d'Otton de Freisingen parle du Prêtre Jean qui règne quelque part en Orient, par-delà la Perse et l'Arménie.

      Jacques de Vitry, évêque de Saint Jean-d'Acre, dans son Historia Hierosolymitana, écrite vers 1220, parle de chrétiens qui « habitaient la majeure partie de l'Inde, qui sont Nestoriens et sont sujets d'un très puissant prince que le peuple appelle Prêtre Jean ». En 1219, ce chroniqueur avait déjà apporté dans ses lettres au pape et aux souverains occidentaux, que le roi des Indiens, David, qu'on appelle communément le Prêtre Jean, s'était emparé de la Perse, et se dirigeait vers Bagdad, pour délivrer Jérusalem.

      Albéric des Trois Fontaines rapporte dans sa chronique écrite entre 1232 et 1252, que les Tartares, sujets du Prêtre Jean, avaient aidé ce prince qui régnait sur des Nestoriens, dans une guerre contre les Mèdes et les Perses, mais que plus tard, ils le tuèrent et proclamèrent roi un personnage qui passa pour être aussi le Prêtre Jean. Il n'est d'ailleurs pas très fixé sur la position du royaume de ce potentat et le place immédiatement après l'Inde Majeure.

      Vincent de Beauvais, dans son Speculum historiale, écrit en 1253, rapporte que le Prêtre Jean était l'empereur de l'Inde et le suzerain des Tartares qui lui payaient tribut. A l'époque de Gengis-khan, ils se révoltèrent et attaquèrent David, fils du Prêtre Jean, le tuèrent lui et sa famille, à l'exception d'une seule fille qui devint l'épouse de Gengis-khan.

      Au siècle suivant, Guillaume de Nangis, dans sa chronique, et Marino Sanuto Torcello, dans ses Secreta fidelium crucis, devaient reprendre le texte de Vincent de Beauvais, qui passa ainsi dans d'autres chroniques.

      Cependant, tout ce que rapportaient les chroniqueurs du XIIème siècle et de la première moitié du XIIIème siècle reposait sur des nouvelles transmises par des informateurs chrétiens de Syrie, et n'avait qu'une valeur assez mince. La seconde partie du XIIIème siècle va nous apporter des informations beaucoup plus intéressantes, puisqu'elles seront données par des voyageurs qui se rendirent en Haute-Asie et en Extrême-Orient, pays présumés du Prêtre Jean. En effet, l'invasion de 1240 avait amené les Mongols jusqu'au coeur de l'Europe ; le pape et les souverains occidentaux tentèrent alors d'établir des relations avec ceux-ci en envoyant des ambassadeurs qui en même temps cherchèrent à s'enquérir sur le royaume du Prêtre Jean.

      Le concile de Lyon de 1245 décida d'envoyer deux missions, l'une fut formée de Franciscains avec Jean du Plan Carpin et Laurent de Portugal, l'autre de Dominicains avec Ascelin et André de Longjumeau ; la première devait se rendre chez les Mongols en passant par l'Europe orientale et la Russie, la seconde par l'Asie occidentale et l'Iran. Seul Plan Carpin, parti de Lyon le 16 avril 1245, devait accomplir sa mission en arrivant à Karakhoroum le 22 juillet 1246 pour assister au couronnement de l'empereur Guyuk, le 24 août de la même année ; il était de retour en Occident dans le courant de 1247, sans apporter des résultats positifs, si ce n'est des renseignements précis sur les Mongols et l'invitation aux princes chrétiens à se soumettre. Il n'avait d'autre information sur le prêtre Jean que de pouvoir dire de ce monarque chrétien qu'il régnait sur l'Inde Majeure et avait vaincu les Tartares grâce à un stratagème ; il aurait continué de régner sur son royaume qui n'avait pas encore été conquis par les Tartares.

      Peu après, saint Louis envoya auprès du Grand Khan Mongka le franciscain Guillaume de Rubruck qui, parti en mai 1253, arriva le 05 avril 1254 dans la capitale mongole et ne fut pas plus heureux dans son ambassade ; il revint à la fin de la même année. Il parle également du Prêtre Jean, mais embrouille terriblement la question en voulant donner de nombreux enseignements. D'après lui, lorsque les Francs prirent Antioche, donc en 1098, il y avait un monarque qui régnait dans les régions du Nord et était connu sous le nom de Coirchan ; il était aussi appelé Caracatai. Ce personnage étant mort, un pâtre qui régnait sur la tribu nestorienne des Naïman et était connu sous le nom de Prêtre Jean lui succéda ; il avait grande renommée bien qu'on sût fort peu de choses sur lui ; il avait un frère qui était fort puissant, prêtre comme lui, nommé Unc, et qui habitait au-delà des montagnes du Caracatai, dans une petite ville appelée Caracarum ; à la mort du « Roi Jean », il lui succéda, mais fut vaincu par Chingis, roi du peuple Moal ; il s'enfuit alors au Cathay, et sa fille, qui avait été faite prisonnière, fut donnée par Chingis à un de ses fils ; elle fut la mère de Mangu. Telle est en gros la version donnée par Rubruck.

      L'historien syrien Aboufaradj, plus connu sous le nom de Bar-Hebraeus, identifie le chef des Kèrèyit, « Unach-chan », avec le roi chrétien Jean, et les Annales Sancti Rudberti Salisburgensis rapportent sous l'année 1280 qu'une victoire fut remportée sur les Sarrasins de Damas par un roi tartare qui était devenu chrétien sous l'influence de sa femme, « fille du Prêtre Jean de l'Inde ».

      Marco Polo nous apporte un témoignage de première importance, mais donne deux récits qui ne peuvent être conciliés. Dans le premier, il raconte que les Tartares « faisaient rente au Prêtre Jean, à un grand sire qui est appelé en leur langage Uncan, ce qui, de l'avis de certains, veut dire en français le Grand Sire. C'était ce Prêtre Jean dont le monde entier raconte la grande puissance ». Suit l'histoire du conflit qui éclata entre le Prêtre Jean et son vassal Cinghis Can à l'occasion de la demande en mariage faite à son suzerain de la fille de celui-ci pour son fils aîné ; Marco Polo dit ceci : « Il le tint pour grande insulte et en conçut grand dépit », et dit qu'il le fit savoir à Cinghis Can dans les termes suivants : « Dites-lui de ma part que je lui mande qu'il convient que je le fasse périr de male mort, comme traître et déloyal qu'il est à son seigneur. » La guerre eut lieu et il fut vaincu ; « à la fin Cinghis Can gagna la bataille et Uncan, le Prêtre Jean, fut occis en cette bataille ; de ce jour en avant, perdit sa terre que Cinghis Can alla conquêtant partout, et prit sa fille pour femme ». Jusqu'ici la tradition rapportée par Marco Polo semble conciliable avec certains récits antérieurs. Mais dans le chapitre sur « la grande province du Tenduc », c'est-à-dire sur la région située au nord de la boucle du Fleuve Jaune, il fait un récit sur le Prêtre Jean qui non seulement n'a aucun rapport avec ce qu'il a dit auparavant, mais nous apporte des faits nouveaux d'une grande importance. Il écrit ceci en parlant du Tendue : « C'est une des provinces que ce roi très fameux dans le monde, nommé par les Latins Prêtre Jean, habite... En cette province en est roi un de la lignée du Prêtre Jean, et encore est Prêtre Jean ; et sachez qu'il est prêtre chrétien comme sont tels tous les chrétiens de ces pays ; mais son nom est Georges, et la plus grande part du peuple est de Chrétiens. Il tient ce pays pour le Grand Can, non pas tout celui que Prêtre Jean avait, mais seulement une partie ». Nous examinerons plus loin la valeur de ce récit dont l'intérêt est considérable, puisqu'il rapporte, comme le faisait cent ans plus tôt Otton de Freisingen, que le Prêtre Jean est en même temps « Roi et Prêtre ».

      Le dominicain Ricold de Monte Croce qui était un contemporain de Marco Polo, parle également d'un grand khan « Camiustan » qui occupa en 1258 le Cathay jusqu'à l'Inde lointaine » et tua le Prêtre Jean dont la fille fut mariée avec son fils. Le connétable d'Arménie, Sempad, frère du roi Héthoum qui, comme lui, se rendit chez les Mongols, mentionne dans sa chronique le Prêtre Jean.

      Jean de Monte Corvino, envoyé en Chine par les Mers du Sud en 1289 pour y prêcher, et devenu archevêque de Pékin, rapporte dans sa lettre datée de 1305, qu'il convertit un roi nestorien habitant à vingt journées de marche de Pékin nommé Georges, qui était le descendant « du grand roi qui fut nommé le Prêtre Jean de l'Inde ».

      Odoric de Pordenone qui se rendit également en Extrême-Orient par les Mers du Sud et revint par l'Asie Centrale entre 1318 et 1330, rapporte également que le pays du Prêtre Jean qu'il nomme « Presticane », est à cinquante journées à l'ouest de Pékin, mais il n'en dit rien de plus.

      Joinville est un des derniers chroniqueurs à nous parler du Prêtre Jean en Asie ; il rapporte qu'un monarque de ce nom, qui partageait la suzeraineté sur les Tartares avec l'empereur de Perse, fut attaqué par un chef que ces Tartares élurent, et fut vaincu.

      Toutes ces mentions sont plus ou moins clairement passées chez les chroniqueurs plus tardifs, et l'on verra encore en 1383 Philippe de Mézières rapporter que le Prêtre Jean régnait aux Indes sur les bords du Gange.

      Mais, entre temps, la localisation du royaume du Prêtre Jean s'était portée en Abyssinie ; en effet Jourdain de Séverac, nommé évêque dans l'Inde le 21 août 1329 par le pape, écrivit un ouvrage intitulé Mirabilia descripta, dans lequel il décrivit les merveilles de l'Asie ; il y parle du Prêtre Jean et l'identifie avec l'empereur d'Abyssinie. Il est suivi dans cette identification par Jean de Marignolli qui séjourna comme légat du pape à Pékin en 1342 et revint par les Mers du Sud ; celui-ci laissa une relation de son voyage dans laquelle il parle de l'Ethiopie dont il écrit « qu'on la dit terre du Prêtre Jean ».

      L'Occident connaissait déjà depuis le XIIème siècle l'existence d'un souverain chrétien régnant sur une région située au sud de l'Egypte. Cependant les contacts n'avaient pas été possibles pour les Occidentaux, bien que de nombreux Nubiens et Ethiopiens se fussent rendus en pèlerinage à Jérusalem, car les souverains musulmans d'Egypte, craignant une alliance entre les Chrétiens d'Occident et ceux d'Abyssinie, usaient de tous les moyens possibles pour empêcher l'établissement de rapports durables.

      Déjà en 1177, le pape Alexandre III avait adressé une missive au souverain abyssin qu'il nommait le Prêtre Jean, mais pendant tout le XIIIème siècle et pendant une partie du XIVème, toutes les missions occidentales ne purent parvenir en Abyssinie. L'époque des Croisades étant passée, la surveillance égyptienne se relâcha, et, en 1316, une mission composée de dominicains fut envoyée par le pape Jean XXII, et réussit à atteindre la Nubie et l'Abyssinie. En 1329, ce pape écrivit au souverain d'Abyssinie, et un évêque catholique fut installé à Dongola, la capitale de la Nubie ; cet évêque, nommé Bartolomeo de Tivoli, se rendit de là en Abyssinie ; mais à cette époque, le sultan de Nubie se convertit à l'islamisme, et Bartolomeo dut quitter le pays.

      A cette époque, le royaume du Prêtre Jean est nettement localisé en Abyssinie ; en effet, en dehors des relations de voyage dont il a été question, la carte attribuée à Angelino Dulcert, dessinée en 1339, porte l'indication que le sultan de Nubie est continuellement en guerre avec les chrétiens de Nubie et d'Abyssinie, sujets du Prêtre Jean. Vers 1350, l'ouvrage connu sous le nom de Libro del Conoscimiento de todos los regnos..., dont l'auteur est un franciscain anonyme espagnol, parle à propos de la Nubie et de l'Abyssinie, du « Prêtre Jean qui est patriarche de Nubie et d'Ethiopie ».

      Cependant on voit reparaître la légende de l'origine asiatique du Prêtre Jean dans l'Historia de translatione beatissimorum trium regnum de Jean de Hildesheim qui l'écrivit aux alentours de 1470 ; le Prêtre Jean est considéré comme étant le souverain des Indiens, et Jean de Hildesheim reprend l'ancien récit de Rubruck en le déformant ; il reprend également la légende rapportée par Otton de Freisingen d'après laquelle le Prêtre Jean descendrait des Rois Mages, et le montre comme étant également souverain de la Nubie dont Melchior aurait été le souverain, essayant ainsi de concilier l'ancienne légende avec la nouvelle localisation du Prêtre Jean. On voit de même Bertrandon de la Broquière dans Le voyage d'outremer et Pero Tafur dans le récit de ses voyages, parler entre 1430 et 1440 du Prêtre Jean, souverain de l'Inde, mais régnant également sur l' Abyssinie. Les relations entre l'Abyssinie et l'Europe occidentale, surtout avec l'Espagne et l'Italie, s'organisèrent et contribuèrent à localiser d'une façon plus certaine le royaume du Prêtre Jean. Dès 1402, une ambassade abyssine, menée par le Florentin Antonio Bartoli, se rend à Venise ; en 1407, c'est un groupe de pèlerins qui, après s'être rendu en Terre Sainte, vient à Bologne dans le but de faire un pèlerinage à Saint-Antoine de Padoue, puis à Rome et à Saint-Jacques-de-Compostelle ; en 1427, une ambassade abyssine se rend à la cour d'Aragon et rentre dans son pays l'année suivante accompagnée de Catalans ; d'ailleurs les documents aragonais de l'époque parlent du souverain d'Abyssinie comme « seigneur des Indiens », comme « fils de David, par la grâce de Dieu Prêtre Jean, seigneur des tables du Mont Sinaï et du trône de David, roi des rois d'Ethiopie ». De nombreuses ambassades furent échangées par la suite et le nom de Prêtre Jean fut définitivement attribué à l'empereur d'Abyssinie.

      Le XVIème siècle connut encore le Prêtre Jean, et en 1541, Damien de Goes, dans l'ouvrage consacré à la relation du voyage en Abyssinie de François Alvarez, intitulé Vraie information des pays du Prêtre Jean, selon ce qu'a vu François Alvarez, donne la traduction d'une notice sur la religion de l'Abyssinie rédigée en arabe sur sa demande par un Abyssin ; le titre du souverain y est donné en latin sous la forme Joannes pour rendre le titre de « roi » qui est donné en gheez sous la forme an. Cette explication du nom du Prêtre Jean se trouve dans le dictionnaire de Furetière qui l'a peut-être emprunté à cet ouvrage.

      Le nom du Prêtre Jean fut connu par de nombreux écrivains du XVIème et du XVIIème siècle ; Rabelais, l'Arioste, Montaigne, Shakespeare, Molière et Scarron le citent. En 1622 paraissait à Paris un petit livre sur « La conversion du prêtre Jan, Empereur des Ethiopiens et Abyssins, et de tout les sujets de son royaume à la foy catholique, apostolique et romaine », qui d'ailleurs ne comporte que treize pages.

      Après avoir examiné les textes qui parlent du Prêtre Jean, il convient de voir quelles conclusions il est possible de tirer de tous ceux-ci, mais auparavant il est nécessaire de voir quels ont été les événements dont la Haute Asie fut le théâtre, événements qui sont probablement pour une part dans l'apparition du Prêtre Jean dans l'histoire occidentale.

      Un fait est d'abord à retenir, c'est l'expansion du Christianisme hors de l'Europe et du monde méditerranéen sous ses formes nestorienne et jacobite.

      L'Eglise nestorienne, après s'être constituée en église indépendante au concile de Séleucie en 498, envoya des missions à travers toute l'Asie qu'elle divisa en un certain nombre d'évêchés qui subsistèrent pendant plus de dix siècles ; elle constitua des communautés importantes dans les pays sédentaires aussi bien en Asie Centrale et en Chine que dans l'Inde et sur tout le pourtour asiatique de l'Océan Indien, ses missionnaires ayant suivi les voies commerciales qui passaient tant par la Haute Asie que par les Mers du Sud pour atteindre l'Asie orientale ; elle fit plus, car elle envoya des missionnaires parmi les peuples nomades de race turque et mongole, et acquit parmi ceux-ci de nombreux fidèles. De son côté, l'Eglise jacobite organisa des missions dans la vallée du haut Nil et pénétra de bonne heure en Nubie et en Abyssinie ; après la conquête musulmane, elle réussit à se maintenir dans ces deux pays pour ne conserver finalement que l'Abyssinie qui résista à toutes les tentatives faites par les Musulmans pour la soumettre et la convertir à leur foi.

      Il existait donc à l'époque des Croisades des communautés chrétiennes importantes en Asie et en Afrique, dont l'Occident connut l'existence par l'intermédiaire des pèlerins qui se rendaient aux Lieux Saints, puis par les Croisés, en même temps que par les marchands italiens et catalans qui se rendaient en Egypte et en Syrie.

      La Haute Asie venait d'être le théâtre de grands bouleversements, car les grands empires turcs qui y avaient exercé leur hégémonie du VIème au IXème siècle, depuis l'actuelle Mandchourie et la Muraille de Chine jusqu'à l'Afghanistan et aux steppes de la mer d'Aral, s'étaient effondrés et une anarchie profonde s'était répandue sur tous ces territoires. L'empire protomongol des Khitan s'était organisé dans les régions les plus orientales de la Haute Asie et dans la Chine du Nord entre 907 et 926, mais n'avait jamais été assez puissant pour imposer son hégémonie au reste de la Haute Asie ; en 1122, il fut abattu par un peuple tongous, les Djurtchet, qui étendit son autorité sur toute l'Asie orientale du nord de la Mandchourie jusqu'au Fleuve Bleu, et dont le souverain reçut l'hommage d'une partie importante des peuples de la Haute Asie sous le nom d'Empereur d'Or. C'est alors qu'un membre de l'ancien clan impérial des Khitan, Ye-liu Ta-che, réussit à s'enfuir jusque dans l'actuel Turkestan soviétique où il fonda un royaume puissant qui fut connu sous le nom d'empire des Karakhitai, c'est-à-dire des « Khitan Noirs ». Ye-liu Ta-che soumit d'abord les Karakhanides de la Kachgarie et de l'Issik-koul, puis s'attaqua en 1137 à la Transoxiane et défit le souverain karakhanide de Samarkand ; en 1141, il vainquit dans une grande bataille le dernier des grands sultans seldjoucides, Sandjar, au nord de Samarkand. L'empire karakhitai était fondé, et fait important, n'était pas musulman, les Khitan et leurs alliés étant bouddhistes ou chrétiens nestoriens. Cette défaite des Musulmans devait avoir un grand retentissement et elle permit au nestorianisme non seulement de durer encore plusieurs siècles, mais de faire de nouveaux adeptes parmi les Turcs.

      A la même époque, on constate l'existence de communautés nestoriennes non seulement parmi les Karakhitai en partie chrétiens, mais chez les Ouighours dont un certain nombre était bouddhiste et dont une autre partie était chrétienne ; le témoignage des voyageurs occidentaux du XIIIème siècle est formel, et les découvertes faites par von Le Coq à Kara-khodjo, non loin de Tourfan, de ruines d'un grand monastère, de fresques chrétiennes, de fragments de manuscrits syriaques et sogdiens viennent le confirmer.

      Les Turcs Naïman, qui étaient en voie d'être mongolisés, et nomadisaient dans les steppes et les montagnes de la Mongolie occidentale, étaient pour la plupart chamanistes, mais une partie d'entre eux était chrétienne comme l'atteste l'historien persan Djouwaini, qui affirme que la plupart des Naïman étaient chrétiens ; il ajoute que Kutchluk, le dernier représentant de leur famille royale, avait été élevé dans cette religion.

      Leurs voisins de l'ouest, les Turcs Karlouks d'Almaligh, comptaient de nombreux chrétiens parmi eux, et leur prince Ozar qui se soumit à Gengis-khan en 1211, porte un nom chrétien ; Pelliot a rapproché son nom de Nzar, de Azaria, nom que porta un chrétien dont la pierre tombale a été retrouvée au cimetière de Pichpek, et d'Awzar, nom que l'on retrouve chez Thomas de Maraga.

      A l'est des Naïman, vivaient les Kéréyit qui occupaient la Mongolie centrale et étaient en majorité chrétiens ; Bar Hebraeus fait remonter leur conversion à 1009, date où leur roi se serait fait baptiser avec deux cent mille de ses sujets à la suite d'un miracle fait en sa faveur par saint Serge. Ils étaient le peuple le plus puissant de Mongolie, et l'on rencontre chez eux de nombreux noms chrétiens que l'histoire chinoise nous a conservés; certains de leurs souverains se nommèrent Marghouz (Marcus) et Kourdjakouz (Cyriacus).

      Plus au nord, les Merkit et les Oïrat du Baïkal comptaient des éléments chrétiens, et nous savons que chez les Tatars qui nomadisaient en Mongolie orientale, certains de leurs chefs mentionnés dans les textes chinois au IXème siècle portaient les noms de Yogonan (Jean) et de Magos (Marc).

      Au sud-ouest, non loin de la boucle du Fleuve Jaune, étaient cantonnés les Turcs Œngut, déjà fortement mongolisés ; c'est dans leur pays que les éléments chrétiens étaient les plus nombreux. Les sources chinoises nous ont conservé les noms de leurs souverains dont certains portaient des noms chrétiens comme Kœrgus (syriaque : Giwargis), qui est le prince Georges des Occidentaux, et Djouan (italien : Giovanni) qui fut baptisé par Jean de Monte Corvino. Les vestiges chrétiens se retrouvent en grand nombre dans le pays des Œngut, en particulier certains petits bronzes en forme de croix, mais c'est la découverte faite en 1933, au nord de Pai-ling-miao, d'une cité en ruine nommée Olon-sumé, dans laquelle une église et des stèles chrétiennes ont été retrouvées, qui est particulièrement intéressante, car il s'agit de l'ancienne capitale des Œngut ; dans cette même région, on a découvert des cimetières dont les pierres tombales portent des croix et des inscriptions en caractères syriaques ; d'ailleurs, à l'extrémité nord-est du pays des Œngut, au nord de Pékin, on avait déjà retrouvé en 1890 des pierres tombales crucifères.

      Tous ces témoignages laissent supposer que, lors de la conquête mongole, de nombreuses tribus turco-mongoles étaient en partie chrétiennes nestoriennes, et de nombreux éléments chrétiens firent partie des armées mongoles qui écrasèrent les Musulmans de l'Asie occidentale. De plus, les textes nous montrent qu'après la conquête mongole de l'Iran et de la Russie, de nombreuses personnalités mongoles étaient chrétiennes, qu'il s'agisse de membres de la famille impériale ou de hauts fonctionnaires.

      C'est de tout cet ensemble de faits, dont quelques-uns parvinrent déformés en Europe occidentale, que naquit la légende du Prêtre Jean, en les mélangeant avec des éléments venus d'Afrique très anciennement à l'occasion de pèlerinages abyssins en Terre Sainte et peut-être avec des données légendaires provenant d'apocryphes chrétiens. Il faut en plus tenir compte de l'existence de nombreuses communautés nestoriennes de l'Inde, ce qui a contribué à embrouiller la question.

      Le problème a été étudié par de nombreux érudits ; certains comme Yule ont voulu faire état de la légende de l'immortalité de l'apôtre Jean qui s'intitule Jean le Prêtre dans deux de ses épitres, suivant ainsi ce que rapporte Jean de Hildesheim. On a voulu faire état de la prétendue parenté du Prêtre Jean avec les Rois Mages, mais il semble que cette légende ait été répandue justement pour concilier les formes très diverses qu'a revêtues la personnalité du Prêtre Jean, tantôt souverain asiatique, tantôt souverain africain. Oppert, Zarncke, Pelliot et d'autres ont voulu retrouver seulement dans les légendes le concernant, l'écho d'un certain nombre de faits historiques sans tenir compte du merveilleux religieux qui s'y ajouta ; c'est là l'explication à laquelle il semble falloir se rallier, tout en tenant compte de l'influence probable de légendes provenant des Apocryphes.

      En effet, les événements rapportés par Otton de Freisingen ont toutes chances d'être les mêmes que ceux qui se déroulèrent lors de la conquête de l'Asie Centrale par les Karakhitai ; les frères Samiardes seraient le sultan seldjoucide Sandjar et peut-être le Shah du Khwarezm Atsiz qui dut se reconnaître vassal de Ye-liu Ta-che, ou le prince karakhanide qui régnait sur une partie de la Transoxiane. Les autres chroniqueurs qui parlèrent du Prêtre Jean avant les voyageurs du XIIIème sècle, attribuèrent alors à ce potentat les conquêtes faites par le Shah du Khwarezm, Mohammed, qui était vassal des empereurs karakhitai, et musulman. En effet, Jacques de Vitry parle en 1219 de la conquête de la Perse par le roi des Indiens, David, qu'on appelle communément le Prêtre Jean ; c'est justement à cette époque que Mohammed de Kwarezm, qui s'était emparé de la Transoxiane après avoir vaincu les Karakhitai, exécuta en 1217 une marche triomphale à travers l'Iran, recevant l'hommage de tous les gouverneurs devenus indépendants depuis la ruine de l'empire seldjoucide ; brouillé avec le Khalife, il fut sur le point de marcher contre Badgad. Il paraît donc vraisemblable de voir dans ce que rapporte Jacques de Vitry l'écho des événements qui se déroulèrent en Iran entre 1210 et 1219.

      Il est également possible de voir dans le récit d'Albéric des Trois Fontaines l'attribution au Prêtre Jean d'événements qui se déroulèrent vers la même époque ; en effet, il doit s'agir encore de Mohammed de Khwarezm qui, dans sa conquête de l'Iran, se heurta à Mohammed de Ghor, lequel régnait sur l'Iran oriental et sur le nord-ouest de l'Inde. Mohammed de Khwarezm, battu par son homonyme en 1204, demanda l'appui de son suzerain l'empereur des Karakhitai ; grâce à cette aide, Mohammed vainquit son adversaire, et, à la fin de 1204, les troupes karakhitai infligèrent à Mohammed de Ghor une défaite totale dans la région de Balkh. Mais, dans ce récit, la confusion est encore plus grande, car le rôle des Karakhitai est donné aux Tartares auxquels est attribué en plus le meurtre du Prêtre Jean, fait qui complique le récit et demeure jusqu'à maintenant inexpliqué, et la proclamation d'un roi qui passa pour être le Prêtre Jean, fait resté également sans explication. Cependant, la seconde partie du récit peut trouver peut-être une explication, car à l'époque où le chroniqueur écrivait, l'histoire de la rivalité entre Gengis-khan et le roi des Kéréyit avait pu se répandre à travers l'Asie, puisqu'elle apparaît, bien que plus tardivement, dans les récits de Rubruck et de Marco Polo, où le roi des Kéréyit, probablement chrétien, est assimilé au Prêtre Jean. L'assimilation de Mohammed de Khwarezm au Prêtre Jean par Jacques de Vitry et Albéric des Trois Fontaines est d'autant plus vraisemblable que, plus tard, Plan Carpin, dans ce qu'il rapporte du même sujet, assimile au Prêtre Jean le fils de Mohammed, Djelal-ed-Din, qui fut vaincu par Gengis-khan sur les bords de l'Indus, mais se maintint, comme l'indique Plan Carpin, dans son royaume pendant près de dix ans ; l'identification est confirmée, car ce prince est donné comme ayant vaincu les Tartares, ce qui est exact ; en effet Djelal-ed-Din, dans une première rencontre avec les Mongols, avait écrasé ceux-ci quelques mois auparavant dans l'Iran Oriental, ce qui motiva l'intervention personnelle de Gengis-khan qui, lui, fut vainqueur.

      Entre temps, les Mongols avaient vaincu le Shah de Khwarezm et conquis l'Iran ; les Nestoriens, libérés par les vainqueurs du joug musulman, répandirent de nombreuses nouvelles dans toute l'Asie occidentale et parmi celles-ci, l'histoire d'un puissant prince chrétien qui régnait sur la Haute Asie, d'après les récits des Kèrèyit eux-mêmes incorporés dans l'armée mongole, qui ne furent pas sans raconter l'histoire de leur roi, lequel devint aux yeux de leurs coreligionnaires occidentaux le Prêtre Jean. C'est Vincent de Beauvais qui le premier fait le récit dont il a été question. Il est exact que le roi des Kèrèyit, Ong-khan, fut d'abord le suzerain des Mongols et que ceux-ci, ayant pris Gengis-khan pour chef, l'attaquèrent et le vainquirent ainsi que son fils Ilkha-Sèngum auquel Vincent de Beauvais donne le nom de David. Ils furent en effet tués peu après, et Gengis-khan épousa une fille de Ong-Khan en même temps qu'il donnait à son fils le plus jeune, Tolui, une descendante de Ong-khan, Soyorghakhtani-bègi qui fut mère des empereurs Mongka et Khoubilai, ainsi que du premier souverain mongol de l'Iran, Hulègu. Elle était chrétienne et un texte chinois, sous l'année 1335, mentionne à Kan-tcheou au Kan-sou, un temple du caractère dix, c'est-à-dire une église chrétienne, où était conservé un portrait de cette princesse. Rubruck fait un récit où intervient la même histoire, mais il le complique en reprenant l'histoire du souverain des Karakhitai qu'il nomme fort exactement Coirchan, c'est-à-dire le Gur-khan, " l'Empereur Universel », et en faisant intervenir le souverain des Naïman dont il fait le Prêtre Jean ; il est exact que le dernier roi des Naïman, Kutchluk ait été chrétien et qu'il persécuta les Musulmans ; Rubruck ajoute qu'il avait un frère nommé Unc. Il s'agit du roi des Kèrèyit, Ong-khan, qui n'a aucune parenté avec les souverains Naïman dont il était même l'ennemi juré, et qui vivait dans son campement installé dans la région où l'empereur mongol Œgœdèi devait bâtir sa capitale, Karakhoroum. Il est exact qu'il s'enfuit après avoir été défait par Gengis-khan, non pas au Cathay, la Chine du Nord faisant partie de l'empire des Djurtchet, mais vers l'ouest, si bien que, passant sur le territoire des Nalman, il fut fait prisonnier et mis à mort. Il est également exact que de sa fille, donnée par Gengis-khan à son fils Tolui, naquit Mangou, c'est-à-dire l'empereur Mongka, Mangou étant la forme turque du nom mongol Mongka.

      Aboufaradj ne nous apprend rien de bien nouveau, mais les Annales Sancti Rudberti disent avec une certaine exactitude qu'en 1280, une victoire fut remportée à Damas par un roi tartare qui était devenu chrétien sous l'influence de sa femme, « fille du Prêtre Jean de l'Inde ». Il s'agit du second souverain mongol de l'Iran, Abakha, qui fit campagne en Syrie à cette date, mais la prise de Damas fut réalisée non par lui, mais par son père, Hulègu, en 1260, et c'est ce dernier qui avait bien pour épouse Dokhouz-khatoun, nièce du roi des Kèrèyit, dont on avait fait le Prêtre Jean.

      Avec Marco Polo, nous retrouvons dans son premier récit relatif au Prêtre Jean la même légende que Vincent de Beauvais, Rubruck et les Annales Sancti Rudberti avaient déjà rapportée, et que plus tard Ricold de Monte Croce reprendra ; mais dans le second récit, bien qu'il essaye de la rattacher au premier, il s'en écarte complètement et considère que le Prêtre Jean est le roi des Turcs Œngut, Georges, que Jean de Monte Corvino considère également comme tel, et dont Odoric de Pordenone mentionne brièvement l'existence. Il semble que nous soyons parvenu ici à une forme de la légende qui réponde à la représentation que les Occidentaux se faisaient du Prêtre Jean. Mais il ne s'agissait pas d'un potentat, mais d'un petit prince dont la famille était alliée aux Gengiskhanides de Chine par de nombreux mariages. Cependant, Marco Polo insiste en disant qu'il est de la lignée du Prêtre Jean et « encore est Prêtre Jean » ; il ajoute ceci : « Sachez qu'il est prêtre chrétien comme sont tels tous les chrétiens de ces pays. » Il faut sans doute voir dans ces qualifications que Marco Polo considère le Prêtre Jean non comme un personnage, mais comme un titre porté par le roi des Œngut, qui était, en même temps que roi, le chef religieux, au sens strict du mot, de ses sujets nestoriens, chez lesquels les prêtres étaient mariés.

      La légende du Prêtre Jean se transporta ensuite en Abyssinie ; Jourdain de Séverac et le franciscain anonyme espagnol déclarent d'une façon formelle qu'il s'agit de l'empereur d'Abyssinie. Les derniers chroniqueurs du XIVème siècle feront de même et les Portugais donneront à la légende sa forme définitive en confirmant leurs dires.

      Pour résumer, nous pouvons dire qu'un personnage mystérieux connu au début de l'époque des Croisades fut identifié successivement au Gur-khan des Karakhitai, à Mohammed de Khwarezm et à son fils Djelal-ed-Din, au roi des Naïman, au Ong-khan des Kèrèyit et au roi des Œngut, pour finalement devenir l'empereur d'Abyssinie.

      L'explication de ces transformations étonnantes doit se trouver en recherchant l'explication du nom du Prêtre Jean, et Furetière nous donne probablement une des clefs du problème en écrivant que l'empereur d'Abyssinie est nommé le « Prêtre Jean, parce qu'autrefois les princes de ce pays étaient effectivement prêtres, et que le mot Jean, en leur langue, veut dire roi ». M. Marinescu a défendu cette thèse dans deux mémoires avec des arguments sérieux ; il donne de nombreux exemples de noms de souverains abyssins où le nom transcrit Jean par les Occidentaux apparaît sous des formes telles que Zan, Jan, Zan, et où Zan signifie « roi » en gheez ; ce titre apparaît également dans le nom du plusieurs dignitaires avec le sens de « du roi ». Les Portugais rendaient ce titre par la forme Joannes, Il est possible que ce soit une des origines possibles du mot Jean, car les empereurs d'Abyssinie, coupés du monde méditerranéen par le blocus musulman, durent sacrer des évêques et pour cela accéder à certaines formes du sacerdoce. M. Marinescu fait état de ce que rapporte un écrivain arabo-chrétien du XIIIème siècle, Abou-Salih qui écrit ceci : « Tous les rois éthiopiens sont prêtres ; ils disent la messe sur des autels et ont coutume de ne rien tuer pendant leur règne. » Ils ne furent peut-être pas prêtres, mais reçurent sans doute les ordres mineurs. En tout cas, il est probable que des pèlerins abyssins se rendirent aux Lieux Saints et parlèrent de leur souverain en des termes qui amenèrent ceux qui les entendirent à répandre le bruit qu'il existait un souverain puissant du nom du Prêtre Jan, où Jan devint pour eux le nom de l'apôtre Jean.

      Nous ne devons pas oublier qu'au Moyen Age, les Occidentaux étaient très mal renseignés sur les régions auxquelles était donné le nom d'Inde ; ils distinguaient cependant trois Indes, l'Inde Moyenne, c'est-à-dire l'Inde proprement dite, l'Inde Mineure qui correspond à l'Indonésie, et l'Inde médiane qui était justement l'Abyssinie ; mais il est vraisemblable que de nombreuses confusions se firent dans leur esprit sur la position de ces trois régions, et le Prêtre Jean de l'Inde médiane devint simplement le Prêtre Jean souverain de l'Inde. Il n'est rien d'étonnant que ce Prêtre Jean fût assimilé à des souverains de l'Asie orientale, puisque pour Oderic de Pordenone, la Chine était la Haute Inde et que, pour le voyageur Nicolo Conti, les Chinois étaient les « Indiens de l'Extérieur ».

      Comme, à l'époque des Croisades, on ignorait tout des empereurs abyssins, le nom de Prêtre Jean fut reporté sur des souverains nestoriens de l'Asie Centrale et même sur des souverains musulmans que l'on confondait avec les premiers ; mais le fait le plus étrange de cette histoire si confuse, c'est que, en cherchant ce potentat en Asie, les Occidentaux finirent par rencontrer dans le roi des Œngut un personnage présentant une grande analogie avec le Négus, tous deux étant en même temps rois et chefs religieux.

      La solution abyssine est assez séduisante, mais ne semble pas donner une explication suffisante ; il est très possible que la véritable explication soit à chercher dans les Apocryphes dont bon nombre se sont formés justement dans les Eglises orientales, et qui, portés à la connaissance des religieux occidentaux de Terre Sainte, et mal interprétés, les amena à imaginer l'existence du Prêtre Jean après que les succès des souverains non-musulmans de la Haute Asie leur eurent fait croire à l'existence d'un tel personnage.


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