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Vie du cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen – T. 1

Mgr Besson
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CHAPITRE III
(2/2)

Comment Henri de Bonnechose croyait suivre sa vocation en entrant dans la magistrature. – Satisfaction et mécontentement. – Séjour aux Andelys. – Translation à Rouen. – Il est nommé procureur du roi à Neufchâtel. – Discours qu'il y prononce. – Substitut à la cour de Bourges. – Avocat général à Riom. – Son talent est apprécié. – Ses réflexions sur la composition de la cour. – Mort de son père. – Premiers indices de vocation ecclésiastique. – Excursions en Auvergne. – Projet de mariage. – Nomination inattendue à la cour de Besançon.


      En 1858, le soir même du jourMgr de Bonnechose fit pour la première fois son entrée à Neufchâtel en qualité d'archevêque, il écrivait dans son journal : « J'exerçais, il y a trente-trois ans, à Neufchâtel, les fonctions de procureur du roi. J'y avais laissé de bons souvenirs, et on me l'a prouvé par l'accueil le plus chaleureux et le plus touchant. Un arc de triomphe était dressé avec ces deux dates : 1825-1858. J'avais voulu m'arrêter à l'hôpital, pour y revêtir mes habits pontificaux. J'y ai trouvé le sol jonché de fleurs ; et la vieille supérieure qui m'avait connu, lors de mon premier séjour, me reçut en pleurant de joie. Sur le seuil de l'église, le curé me fit un discours rempli des sentiments les plus élevés et les plus délicats. Je prêchai sur la vanité des choses de ce monde et la nécessité du retour à Dieu. Après la bénédiction, je fus conduit au presbytère. Par une singulière transformation, ce presbytère était mon ancienne habitation, achetée depuis par la ville ; et je me retrouvai logé, comme archevêque de Rouen, dans les mêmes appartements que j'avais occupés comme magistrat avec M. Delahaye-Granchamp, président du tribunal. Que les desseins de Dieu sont impénétrables et au-dessus des pensées des hommes ! Dans la même soirée, je reçus les autorités et les prêtres du canton. Mais avec quelle consolation je retrouvai de braves gens que j'avais connus autrefois et qui paraissaient tous si joyeux de me revoir (40) »

      L'impression produite par le discours que nous avons cité fut, malgré l'emphase dont il est empreint, très favorable à un magistrat qui n'avait alors que vingt-cinq ans. La chancellerie jugea que le procureur du roi de Neufchâtel était capable de porter la parole devant la justice criminelle et d'y faire respecter la majesté de la religion et des lois. Nommé substitut du procureur général à Bourges par ordonnance du 24 janvier 1827, il eut à peine le temps de faire valoir ses talents dans la première session d'assises et d'y recueillir les témoignages flatteurs de la satisfaction publique. Mais déjà il n'était douteux pour personne qu'il était appelé à faire un brillant chemin dans la magistrature. Un de ses jeunes collègues de 1827, alors conseiller auditeur à la cour de Bourges, n'a pas oublié dans sa verte vieillesse qu'il fut alors le commensal de M. de Bonnechose. Il le peint un peu méthodique dans son genre de vie, d'habitudes régulières, songeant à se marier, et d'ailleurs plus instruit des choses de la religion que ne le sont la plupart des hommes du monde (41). Un autre magistrat lui rappelle lui-même son séjour à Bourges dans les lignes suivantes : « Juge auditeur, attaché au parquet du tribunal de Bourges en 1827, lorsque vous y étiez substitut de M. le Procureur général, je n'ai point oublié les heureux jours où une table commune nous réunissait. C'est un des meilleurs souvenirs de ma vie que ces relations, si cordiales et si douces, de ce trop court séjour que je fis à Bourges, en entrant dans la carrière que j'ai suivie depuis au milieu des vicissitudes des temps. Ces souvenirs, chez moi, n'ont jamais pu s'effacer. Ils se sont ravivés toutes les fois que j'ai vu votre nom s'attacher à des travaux consacrés par l'opinion publique ou aux hautes dignités qui n'ont été chez vous que le couronnement mérité d'une vie vouée au service de l'autel (42). »

      Cependant M. de Bonnechose se croyait fixé à Bourges, et il commençait à s'y établir, quand un nouvel avancement l'éloigna encore de Paris, objet permanent de ses secrets désirs. Après avoir quitté la Normandie pour le Berry, il fallait quitter le Berry pour l'Auvergne, et promener ainsi de province en province ses destinées errantes. Il est vrai que cet ennui était largement compensé par les faveurs du roi. Il avait à peine vingt-sept ans, quand il reçut sa nomination d'avocat général près la cour de Riom, en date du 17 septembre 1827.

      « Tout me souriait, disait-il plus tard, en se rappelant avec quelle rapidité il franchissait les degrés de la judicature. Mes nouveaux collègues m'accueillirent avec une extrême bienveillance. Le procureur général était M. de Chantelauze, l'un des signataires des ordonnances qui amenèrent la révolution de juillet. Le premier président était le baron Grenier, ancien membre de l'Assemblée législative, auteur du Traité sur les hypothèques, vieillard vénérable, héritier des traditions antiques, modèle du magistrat et rempli d'aménité. Mes collègues comme avocats généraux étaient Voysin de Gartempes et de Bastard de l'Etang. Nous vivions dans un parfait accord. La ville est petite, mais bien située et agréable ; les habitants étaient fort sociables, trop peut-être ; car il régnait dans la société une liberté de mœurs qui, peu de temps auparavant, avait dégénéré en licence. La cour, comprenant dans son ressort le Puy-de-Dôme, le Cantal et l'Allier, était fort chargée d'affaires ; nous étions tous sérieusement occupés. M. de Chantelauze, très instruit, laborieux, bienveillant, âgé de quarante et un ans, procureur général et député, était tout ce qu'un homme de mérite pouvait être à son âge sous la Restauration. Il avait, en outre, une excellente femme et des enfants charmants. Cependant il était toujours mélancolique et semblait porter dans son visage l'empreinte de la triste destinée qui l'attendait. Le premier président, au contraire, malgré ses soixante-quinze ans, portait sous ses cheveux blancs un front toujours serein. Il donnait en même temps l'exemple journalier de l'exactitude, de l'assiduité et d'un travail opiniâtre. Il m'aimait beaucoup, m'encourageait, jouissait de mes succès et me servait de conseil.

    Après les heures d'étude et de palais, je cherchais un délassement dans la promenade, et j'admirais la belle Limagne. Que de fois je me suis arrêté tout pensif en contemplant le sombre horizon des montagnes que dominait majestueusement la masse énorme du Puy-de-Dôme ! J'allais quelquefois parcourir ces cratères de volcans éteints où tout respire la désolation. D'autres fois, je poussais ma course jusqu'à Clermont, et là, me charmaient tour à tour les souvenirs de la croisade prêchée en 1095 par Urbain II, ceux de Massillon, de Pascal, de Domat, le vallon verdoyant de Royat, avec ses eaux toujours limpides et ses cascades jaillissantes. J'aimais aussi, dans les jours de vacance, à visiter M. Grenier dans son vieux manoir qui avait été le château du chancelier de l'Hôpital. De son antique esplanade, je considérais à mes pieds Aigueperse, où mourut, je crois, le père de saint Louis, et la délicieuse vallée de Chanonat, chantée par Delille. La vie m'était douce.... J'en jouissais en bénissant la Providence. Le bonheur a toujours excité en moi le sentiment de la reconnaissance. Je savourais le présent, et je me laissais aller à ces riantes perspectives de l'avenir que l'imagination du jeune homme sait orner de séduisantes couleurs. (43) »

      Ainsi vivait M. de Bonnechose, entouré de l'estime et de l'affection de ses collègues, recherché et fêté partout, heureux de son sort et se croyant sûr désormais de son brillant avenir. Il éprouva alors que la douleur touche à la joie de bien près et que la mort vient prendre, quand on y pense le moins, sa place au foyer de l'homme. La famille de Bonnechose était au comble de ses vœux. Pendant que Henri suivait sa carrière avec tant d'éclat, Emile, qui avait quitté son régiment, venait d'obtenir la place de bibliothécaire de Meudon, et il employait ses loisirs à composer des tragédies qui étaient reçues et jouées au Théâtre Français. Louis était page de Charles X. Leur père avait quitté la sous-préfecture d'Yvetot pour remplir à Versailles les fonctions de secrétaire général de la préfecture de Seine-et-Oise. Il aimait cette royale résidence, où il avait passé les plus belles années de sa jeunesse. Le roi le traitait avec faveur et promettait de ne jamais oublier ses fils. La famille, en un mot, était heureuse. Mais le moment était venu où elle allait être frappée d'un coup terrible et où la vie de Henri de Bonnechose devait s'envelopper, comme il le dit lui-même, de douleur et de deuil. Ecoutons-le :

      « J'étais venu passer mes vacances de Pâques auprès de mes parents, et j'arrivai un peu avant la semaine sainte. Mon père et ma mère paraissaient jouir de la meilleure santé. Cependant ma mère était fort sédentaire et sortait peu. Mon père aimait la promenade ; nous allions souvent ensemble dans le parc de Versailles, et nous parcourions ces longues et solitaires allées en nous entretenant des splendeurs dont ces lieux avaient été le théâtre et des causes qui avaient amené la chute de la monarchie. Mon père tenait à l'ancien ordre de choses par ses traditions de famille, par ses souvenirs de jeunesse, par ses affections et par sa foi religieuse. Mais il ne se faisait pas illusion sur ce qu'il y avait de défectueux dans l'ancienne constitution organique de la France. Son amour et son dévouement pour ses rois ne fermaient pas ses yeux sur les scandales et les prodigalités de Louis XIV, sur les débauches de Louis XV et sur les conséquences nécessaires du développement qu'avait pris sous Louis XVI le parti des libres penseurs. S'il avait lui-même peut-être, à vingt-cinq ou trente ans, subi quelque peu la fascination qui entraînait une grande partie des classes éclairées au XVIIIème siècle, l'expérience des révolutions avait pour lui dissipé le prestige. Il voyait autour de lui les choses telles qu'elles étaient, et m'en parlait avec un bon sens, avec une modération, une rectitude et une lucidité de jugement que j'ai rarement rencontrés depuis.

     Le vendredi saint, nous nous étions donné rendez-vous au sermon. Mon père y alla avec le préfet, et j'y fus de mon côté. Comme je n'avais pas de place réservée, je ne pus pénétrer assez avant pour entendre le prédicateur. Après plusieurs efforts inutiles, je revins à la maison auprès de ma mère. Elle était seule et lisait la Passion. Elle en était à ce moment où Jésus-Christ, sur la croix, dit au bon larron : Tu seras aujourd'hui avec moi dans le paradis. Ma mère, frappée de ces paroles, s'arrête, et me parle de l'état des âmes après la mort. Elle paraissait préoccupée et sous l'empire d'une certaine appréhension. Cependant je n'y voyais aucun motif apparent. Une heure, deux heures s'écoulèrent, sans que mon père revînt.... Nous en étions étonnés. Cependant nous crûmes qu'il avait été retenu à la préfecture, au retour du sermon. Mais, après avoir attendu bien longtemps encore, l'inquiétude nous saisit, et je partis pour la préfecture.

      J'entrouvai la porte encombrée par une foule silencieuse qui ouvrit ses rangs pour me laisser passer. J'interroge le portier, qui hésite à me répondre, tandis que sa femme se met à pleurer. Je monte en courant l'escalier, je traverse de grandes pièces vides ; je rencontre un ou deux amis en larmes, et j'arrive à un lit où reposait le corps inanimé de mon pauvre père, frappé, quelques instants auparavant, d'apoplexie foudroyante.

      Je n'essaierai pas de décrire ce que j'éprouvai alors, ni ce qui se passa dans cette nuit affreuse, où il fallut annoncer à ma mère et à mon frère le coup terrible qui nous avait frappés. Cette nuit, que je n'oublierai jamais, fut une nuit de larmes, de déchirement, et en même temps, pourtant, de résignation à la volonté de Dieu. Il nous fut impossible de goûter alors les consolations que, plus tard, notre foi trouva dans la coïncidence de cette mort avec celle de notre divin Sauveur. Plus tard, je sus que mon père s'était préparé en chrétien à la célébration des fêtes de Pâques. Je découvris son confesseur, et je reçus de sa bouche les paroles les plus rassurantes sur l'avenir de celui qui nous était si cher. Ma mère, sous le poids de sa douleur, fut grande comme je l'ai toujours vue quand elle était aux prises avec le malheur (44). »

      Un mois après la mort de son père, Henri de Bonnechose retourna à Riom pour y reprendre ses fonctions. Sa vie était devenue beaucoup plus sérieuse. La vanité des choses humaines, la perspective de la mort, l'incertitude où elle laisse ceux qui survivent sur le sort de ceux qui s'en vont, se représentaient sans cesse à son esprit. Il eut alors pour la première fois la pensée de tout quitter pour entrer dans l'Eglise et devenir missionnaire. Le premier président, à qui il se confia, le détourna de ce projet, et, après quelques jours de réflexion, le projet fut abandonné. Il lui était facile d'ailleurs de l'oublier tout à fait au milieu des travaux judiciaires dont sa vie était chargée et des nobles distractions qu'il trouvait dans la société de l'Auvergne. Plus appliqué aux affaires que jamais, il choisissait, dans les audiences civiles, les causes les plus difficiles ; dans les audiences criminelles, celles qui offraient le plus d'intérêt, qui prêtaient le plus à l'éloquence, et qui demandaient à l'organe du ministère public le plus de travail et d'efforts pour gagner la confiance des jurés. Ses conclusions dans les affaires civiles sont restées célèbres à la cour de Riom. On en faisait le plus grand état, on les transcrivait dans les registres de la cour, et les magistrats qui ont exercé après lui le même ministère ont pu en apprécier la haute valeur.

      Pour se fixer encore mieux dans sa carrière, l'avocat général de Riom songeait alors à se marier ; sa famille et ses amis s'en occupaient chacun de leur côté ; il avait le choix entre plusieurs partis, et il allait prendre sa détermination, quand une nouvelle inattendue vint l'arracher à l'Auvergne et aux liens du mariage. Il était nommé, par ordonnance royale du 10 juin 1829, premier avocat général à Besançon. C'était à Besançon que Dieu l'appelait pour se faire entendre à lui, pour lui révéler sa vocation, et le mettre au service de son Eglise.


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(40)  Histoire personnelle, manuscr.

(41)  Lettre de M. Toytot, président honoraire du tribunal civil de Nevers, à l'auteur.

(42)  Lettre de M. Girard de Vasson à Mgr de Bonnechose, 07 décembre 1858.

(43)  Histoire personnelle, manuscr.

(44)  Histoire personnelle, manuscr.




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